Souvenirs de la Cour d'Assises

Part 3

Chapter 33,811 wordsPublic domain

Le gardien d’une des villas cambriolées, M. X., appelé à témoigner, fait une déposition très émouvante et très belle. Son sang-froid, son courage, semblent avoir été admirables; admirable aussi la modestie de son attitude, de son récit, que les journaux ont reproduit. Inutile d’y revenir.

* * * * *

Je note ce curieux trait, au cours de l’interrogatoire: Immédiatement après le cambriolage à N., Bouboule s’en revenant vers D., à minuit, rencontre sur la route un ouvrier qu’il connaissait. Quel étrange besoin eut-il de l’arrêter, quand il était si simple de passer outre; de lui demander une cigarette (a-t-il cru peut-être que cela paraîtrait à l’autre plus _naturel_) et, après quelques minutes de conversation, peut-être subitement pris de peur, de dire à l’autre:

--Surtout ne dis pas tu m’as rencontré cette nuit.

* * * * *

Les jurés furent d’accord pour répondre affirmativement à toutes les questions posées, et la Cour condamna Prosper aux travaux forcés à perpétuité.

V

Encore un attentat à la pudeur; le quatrième. Cette fois la victime n’a pas six ans; c’est la fille de l’accusé...

Pour ce cas comme pour les autres, je voudrais savoir quelle est la part de l’occasion; le crime eût-il été commis si l’accusé avait eu le choix...? et faut-il y voir préférence, ou simplement facilité plus grande, trompeuse promesse d’impunité?

Germain R. a souillé son enfant pendant que sa femme était à l’hôpital pour de nouvelles couches.

Il est petit, laid, de triste aspect; sa tête est bestiale. Il porte, sur une vareuse de cotonnade noir-jaunâtre, un épais cache-nez bleu-violet. Il nie obstinément, avec un air buté, stupide. Les témoignages recueillis sur lui sont mauvais. «Il pense à lui plutôt qu’à sa famille.»

Le Président.--Il était souvent ivre?

Le témoin.--En grande partie tous les jours.

Et un autre témoin:--I’s’saoûle et laisse ses enfants crever d’faim.

Ils couchent tous, le père, la mère et les deux petits de six et trois ans, dans la même pièce sans lit, sur la paille. On prétend que déjà précédemment il avait voulu toucher la petite. Une fois il la fit entrer avec lui dans un sac; mais il avait coutume de coucher dans un sac, et comme on était en hiver, il peut dire que c’était pour se réchauffer. On ne sait. La petite ne veut ou ne peut rien dire. Sur la chaise où on la fait monter, pour être plus près de l’oreille du président, elle pleure silencieusement et par instant un gros sanglot la secoue. On n’obtient d’elle pas le moindre mot. On dirait qu’elle a peur d’être punie elle aussi. (Elle est à l’Assistance Publique. Un homme en livrée, à gros boutons de cuivre, l’avait amenée, qui reste assis sur un des bancs des témoins.)

Puis vient la femme R. épouse de l’accusé. Elle ne serait point trop laide si sa face n’était si terriblement boucanée. Elle a l’aspect d’une «femme de journée». Ses cheveux sont tirés en arrière et lustrés; un petit châle de laine noire tombe sur un tablier bleu.

Le Président.--Qu’est ce que vous avez fait pour obvier à cet inconvénient?

Le témoin.--???

Il arrive plus d’une fois que le Président pose une question en des termes complètement inintelligibles pour le témoin ou le prévenu. C’est le cas.

On procède à l’interrogatoire de l’unique témoin: la voisine:

Le Président.--Enfin vous n’avez rien vu!

Le témoin.--C’est que je suis entrée ou trop tôt, ou trop tard.

Et, comme après tout, l’on ne sait à quoi s’en tenir, si nous condamnons R., ce sera sur des présomptions (comme bien souvent) et non point tant pour l’acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale; et aussi pour en débarrasser sa famille.

*

* *

Je suis de nouveau chef du jury pour la dernière affaire de ce jour.

Joseph Galmier, âgé de vingt ans, fils d’Anaïse Albertine (quels noms on rencontre! Samedi dernier, la pauvre femme X., dans l’affaire Z., où je n’ai trouvé rien de curieux à relever, répondait aux noms d’Adélaïde-Héloïse! Est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux à baptiser si étrangement leurs enfants?) est accusé d’avoir commis deux vols, avec les circonstances aggravantes: de nuit; dans une maison habitée; avec effraction; avec complices.

Galmier est journalier au Havre; tête point laide, banale, rougeoyante; nez un peu trop pointu; cheveux ramenés sur le front; moustache naissante; l’air d’un guerrier normand de Cormon. Bien bâti et de formes assez élégantes; porte un jersey sous une veste déteinte.

Condamné précédemment à six mois.

Arrêté la nuit, porteur d’un pince-monseigneur, en compagnie de rôdeurs munis de fausses clefs.

Dans une lettre au Procureur, il a fait des aveux complets; mais il dit à présent que, cette lettre, un repris de justice l’a forcé à l’écrire. Et il nie tout.

Le Président.--Quel repris de justice?

L’accusé.--Je n’ose pas le nommer. Il m’a menacé d’un mauvais coup en sortant, si je parlais.

Le Président reste sceptique.

* * * * *

Je transcris mes notes telles quelles. Toutes ne s’appliquent peut-être pas à cette cause en particulier:

... L’accusé qui parle le plus vite possible, par grande peur que le Président ne lui coupe la parole (ce qu’il fait du reste constamment) et qui cesse d’être clair--et qui le sent... le malheureux qui défend sa vie.

* * * * *

L’innocent sera-t-il plus éloquent, moins troublé que le coupable? Allons donc! Dès qu’il sent qu’on ne le _croit_ pas, il pourra se troubler d’autant plus qu’il est moins coupable. Il outrera ses affirmations; ses protestations paraîtront de plus en plus déplaisantes; il perdra pied.

Le côté _chien_ du commissaire de police, dans ses dépositions; son ton rogue. Et l’air _gibier_ que prend aussitôt le prévenu. L’art de lui donner l’air coupable.

Le malheureux qui se rend compte, mais seulement au moment où il l’entreprend, que sa défense est insuffisante. Son effort maladroit pour la corser.

* * * * *

L’imprudence du malfaiteur et cette sorte de vertige qui l’amène à dépenser aussitôt la somme qu’il vient de voler. Galmier achète un pardessus, un complet, des chemises, bretelles, mouchoirs, cravates, etc.; il donne un franc de pourboire au commis qui lui apporte le paquet (il loge à côté du magasin).

* * * * *

La joie des malfaiteurs professionnels, lorsqu’ils rencontrent un _bleu_, flottant et un peu niais, qui consentira à prendre le crime à sa charge. (On lui a promis de lui payer un avocat.)

* * * * *

La version la plus simple est celle qui toujours a le plus de chance de prévaloir; c’est aussi celle qui a le moins de chance d’être exacte.

*

* *

L’affaire suivante en amène cinq devant nous. Elle devrait en amener six, mais l’un a pris la fuite. L’aîné n’a que vingt-deux ans. C’est une bande de chapardeurs. Huit vols sont relevés à leur charge. Ils avouent tout.

C’est Janvier qu’on a pincé d’abord; le plus jeune; il refusait de nommer ses complices. Sans domicile depuis huit jours, il couchait avec un autre de la même bande; le 12 février dernier, il chipait une saucisse à un étalage; coût: quinze jours, avec sursis.

Janvier sourit facilement, joliment; il a du mal à ne pas sourire; il est de belle humeur. Il ne plaisante pas, mais on sent encore frémir dans ses réponses un souvenir de l’amusement du vol, des parties de vol où l’on s’aventurait ensemble. On jouait à voler, à chaparder... Cette joie va recevoir tout à l’heure un fameux coup de trique sur la tête.

Peut-on jamais se relever d’une condamnation? Peut-on s’en relever _tout seul_?...

“He can be saved now. Imprison him as a criminal, and I affirm to you that he will be lost.”[4]

[4] Ce sont les paroles que John Galsworthy prête à l’avocat défenseur dans son drame: _Justice._

VI

Nombre de jurés se font récuser; aussi mon nom sort-il souvent de l’urne; pour la neuvième fois, je fais donc partie du jury. Dans la salle de délibération, les jurés insistent pour que j’accepte la présidence que M. X. me prie de prendre à sa place; il paraît qu’il en a le droit. Seul _intellectuel_, ou presque, parmi eux, je redoutais l’hostilité malgré les grands efforts que je faisais pour la prévenir. Aussi suis-je extrêmement sensible à ce témoignage de considération. Il est vrai de dire qu’à quelques-unes des affaires précédentes le chef des jurés s’était montré bien fâcheusement incapable et que, par suite de ses incompréhensions, de ses hésitations, de ses maladresses, la délibération et les votes avaient été d’une lenteur exaspérante.

L’affaire ne présente pas grand intérêt en elle-même. Elle nous revient de la correctionnelle dont elle ressortissait plutôt, mais où la Cour s’est déclarée incompétente.

M. Granville, journalier, a été attaqué à une heure du matin, rue du Barbot, à Rouen, par un malandrin qui lui a pris les deux pièces de cent sous qu’il avait en poche. La victime se déclare incapable de reconnaître son agresseur; mais, à ses cris, Mme Ridel avait mis le nez à sa fenêtre et prétend avoir pu reconnaître en lui le sieur Valentin, journalier, qui comparaît à présent devant nous.

Valentin nie éperdument et prétend être resté couché chez lui toute la nuit. Et d’abord: comment Mme Ridel aurait-elle pu le reconnaître? la nuit était sans lune et la rue très mal éclairée.

Là-dessus proteste Mme Ridel: l’agression a eu lieu tout près d’un bec de gaz.

On interroge le gendarme qui a aidé à instruire l’affaire; on interroge d’autres témoins: L’un place le bec de gaz à cinq mètres; l’autre à 25. Un dernier va jusqu’à soutenir qu’il n’y a pas de bec de gaz du tout à cet endroit de la rue.

Mais Valentin a un méchant passé, une réputation déplorable, et si le substitut du procureur, qui soutient l’accusation, ne parvient pas à nous prouver que Valentin est le coupable, l’avocat défenseur ne parvient pas à nous persuader qu’il est innocent. Dans le doute, que fera le juré? Il votera la culpabilité--et du même coup les circonstances atténuantes, pour atténuer la responsabilité du jury. Combien de fois (et dans l’affaire Dreyfus même) ces «circonstances atténuantes» n’indiquent-elles que l’immense perplexité du jury! Et dès qu’il y a indécision, fût-elle légère, le juré est enclin à les voter, et d’autant plus que le crime est plus grave. Cela veut dire: oui, le crime est très grave, mais nous ne sommes pas bien certains que ce soit celui-ci qui l’ait commis. Pourtant il faut un châtiment: à tout hasard châtions celui-ci, puisque c’est lui que vous nous offrez comme victime; mais, dans le doute, ne le châtions tout de même pas par trop.

* * * * *

Dans plusieurs affaires que j’ai été appelé à juger, j’ai été gêné, et tous les jurés qui jugeaient avec moi parleraient de même, par la grande difficulté de se représenter le théâtre du crime, le _lieu_ de la scène, sur les simples dépositions des témoins et l’interrogatoire de l’accusé. Dans certains cas, cela est de la plus haute importance. Il s’agit par exemple ici de savoir à quelle distance d’un bec de gaz une agression a été commise. Tel témoin, placé à tel endroit précis, a-t-il pu reconnaître l’agresseur? Celui-ci était-il suffisamment éclairé?--On sait la place exacte de l’agression. Sur la distance où l’agresseur se trouvait du bec de gaz, _tous_ les témoignages différent: l’un dit cinq mètres, l’autre vingt-cinq... Il était pourtant bien facile de faire relever par la gendarmerie un _plan_ des lieux, dont au début de la séance on eût remis copie à chaque juré. Je crois que dans de nombreux cas ce plan lui serait d’une aide sérieuse.

*

* *

Ce même jour, une troisième affaire: Conrad, au cours d’une dispute avec X. lui a flanqué des coups qui ont entraîné la mort.

Je note, au cours de cette fin de séance, qui du reste n’offre pas grand intérêt:

* * * * *

Combien il est rare qu’une affaire se présente _par la tête_ et simplement.

* * * * *

Combien il arrive que soit artificielle la simplification dans la représentation des faits du réquisitoire.

* * * * *

Combien il arrive facilement que l’accusé s’enferre sur une déclaration de par à côté, dont la gravité d’abord lui échappe.

--«Alors, _fou de colère_...» dit Conrad au cours de son récit (il s’agit du coup de couteau donné à sa maîtresse au moment que celle-ci voulait le tuer).

Et le Président tout aussitôt l’interrompant:

--Vous entendez, messieurs les jurés: fou de colère.

Et le ministère public s’emparera triomphalement de cette phrase malencontreuse que le prévenu ne pourra plus rétracter--tandis qu’il appert que ce n’est là qu’une formule oratoire où Conrad, très soucieux du beau-parler, s’est laissé entraîner pour faire phrase.

VII

_Mardi._

Encore un attentat à la pudeur; le dernier de ceux que nous sommes appelés à juger. Celui-ci est particulièrement pénible, car l’accusé, un jeune journalier de Maromme était atteint de blennorrhagie et a contaminé la victime. On a sur lui les plus mauvais renseignements: insolent, ivrogne, impatient au travail; déjà précédemment il a voulu entraîner dans un bois une fillette de dix ans à qui il offrait des sous et des bonbons.

La petite qui comparaît devant nous, n’a que six ans et demi. Il l’a attirée dans sa chambre en lui offrant «une petite tabatière.»

On la force à répéter devant nous, par le menu, ce qu’elle a déjà dit à l’instruction, et que le coupable a avoué, et que le médecin a constaté. Il semble qu’on prenne à tâche que cette petite se souvienne. Au reste elle n’a pas été violée; il semble que l’accusé ait pris à son égard certaines précautions, grâce auxquelles il espérait peut-être ne pas la contaminer; grâce auxquelles il bénéficie des circonstances atténuantes.

*

* *

L’affaire Charles que nous jugeons ensuite avait fait quelque bruit dans les journaux. La salle est comble; c’est une affaire «sensationnelle». L’assistance est très excitée. On se redit de banc en banc le nombre des coups de couteau dont a été frappée la victime: le médecin n’en a pas compté moins de cent-dix!

La victime était la maîtresse de Charles. Juliette R. n’avait que dix-sept ans lorsqu’il la rencontra pour la première fois, il y a de cela trois ans. Elle vivait avec un amant dont Charles aussitôt prit la place, abandonnant pour elle femme et enfants, après onze ans de mariage. Charles a trente-quatre ans; il est cocher, a fait déjà plusieurs places; mais les renseignements recueillis sur lui par ses divers patrons sont bons. Sa femme non plus n’avait pas à se plaindre de lui, malgré qu’il lui faisait parfois «des scènes». Après qu’il se fut installé avec cette fille, Madame Charles, à plusieurs reprises, tâcha de le ramener, de le reprendre; mais rien n’y fit, et l’instruction dit qu’il avait la fille «dans la peau, suivant l’expression». Il habite alors avec Juliette R., place de M., chez Madame Gilet. Celle-ci parfois les entendait se disputer.

--C’est vrai. Juliette me reprochait d’envoyer à mes enfants une partie de mes gages. Mais jamais je ne l’ai menacée.

Et Madame Gilet reconnaît que les querelles n’étaient ni fréquentes, ni prolongées.

La voix de Charles est grave; son aspect n’est pas déplaisant; il est grand, fort, bien fait de sa personne, sans pourtant rien de bellâtre ou de fat; il me semble que rien qu’à le voir on eût deviné qu’il était cocher; et non pas cocher de fiacre: cocher de maison.

Il ne se défend pas, ne s’excuse pas même: on le sent soucieux de présenter les faits tels qu’ils se sont passés et sans chercher à influencer le jury en sa faveur. Pourquoi le Président essaye-t-il de le faire se couper, se contredire? Sans doute, en ancien juge d’instruction, par habitude professionnelle.

--Vous avez quelque peu varié, lui dit-il, dans la reconnaissance des mobiles du crime.

C’est aussi que Charles ne s’explique pas trop bien à lui-même comment ni pourquoi il a tué. Il aimait éperdument cette femme; il avait _besoin_ d’elle. Le soir du 12 mars, veille du crime, ils soupèrent ensemble.

--Après souper je me suis couché avec elle, comme de coutume; mais elle s’est refusée. C’est comme ça que ça a commencé.

--Vous vous êtes alors disputé avec elle?

--A cause de cela, oui.

--Voici le motif que vous donnez du crime. Vous aviez d’abord donné une autre explication.

L’accusé ne proteste pas; son geste semble dire: c’est possible.

--La nuit ensuite a été tranquille?

--Oui, Monsieur.

--Vous avez dit aussi que vous étiez jaloux; c’est même là l’explication que vous aviez donnée d’abord. Est-ce que vous lui connaissiez un amant?

--Elle n’en avait pas.

--Cependant elle était triste; au magasin des Abeilles où elle travaillait, on a dit qu’elle était anxieuse; elle avait peur de vous. Un jour elle à confisqué votre rasoir. Craignait-elle de vous voir vous en servir contre elle?

--A ce moment j’étais malade. On lui avait dit de me l’enlever pour que je ne m’en serve pas contre moi.

--Arrivons au treize mars.

--Nous nous sommes dit bonjour au matin; je suis descendu chercher le journal.

--Vous n’avez pas bu?

--La veille, avant le souper, j’avais pris deux tasses de café à B.; mais ce matin j’étais à jeun. En remontant près d’elle, je lui ai de nouveau demandé... Elle a encore refusé. Alors, comme elle ne voulait toujours pas, j’ai perdu la tête. J’ai pris un couteau sur la table, près de moi; je l’ai frappée au cou. _Le couteau me collait dans la main._

--Elle était encore couchée?

--Au premier coup, oui.

--A ce moment elle a cherché à se sauver; elle a sauté du lit. Vous vous êtes jeté sur elle; elle est tombée.

--A la fin en effet je l’ai retrouvée à terre.

--A la fin? N’allons pas si vite! Nous ne sommes encore qu’au commencement. Elle est tombée à terre, disons-nous; et alors vous avez continué à la frapper, à la frapper comme un forcené, criblant de coups de couteau son cou, son visage et ses poignets.

--Je ne me souviens que du premier coup.

--C’est trop facile. Vous lui avez donné plus de cent coups; d’après la déclaration d’un témoin, vous la mainteniez à terre d’une main, et de l’autre vous frappiez partout.

--Quand je me suis réveillé, Juliette était morte; j’étais penché sur elle; il y avait du sang partout... Je n’avais pas vu venir Madame Gilet.

--Entendant les cris de la malheureuse, elle était venue à son secours. Elle vous a vu la frapper avec une telle violence et une telle rapidité que cela ressemblait, a-t-elle dit, usant d’une image frappante, au timbrage des lettres dans les bureaux de poste. Vous entendez, Messieurs les jurés, au timbrage des lettres dans les bureaux de poste!

Et, là-dessus, le Président, joignant la mimique à la parole, donne quelques grands coups de poing sur son pupitre creux, éveillant un tel tonnerre qu’un rire peu décent secoue l’auditoire. Certainement ça ne devait pas faire ce bruit-là.

--Votre maîtresse s’est écriée: «Ah! Madame, sauvez-moi! Il a un couteau!» Alors vous avez repoussé Madame Gilet, que votre contact a ensanglantée. «Retirez-vous; ça ne vous regarde pas», lui avez-vous dit; puis, vous remettant à frapper la malheureuse, d’un dernier coup vous lui avez tranché la cariatide (_sic_). (Madame Gilet dira tout à l’heure que le dernier coup était «porté au front»). Qu’avez-vous à dire?

--Je ne me souviens pas de tout cela.

--Pourtant quand les agents, qu’avait été prévenir Madame Gilet, sont arrivés, ils ont été étonnés par votre sang-froid. Vous n’aviez même pas l’air ému, paraît-il. Le couteau était sur la table. Vous vous êtes laissé saisir.

--J’étais abruti d’horreur.

--Non pas! Vous avez tranquillement dit: «Avertissez ma femme», et comme les agents allaient vous emmener, vous avez demandé la permission de vous laver les mains avant de descendre dans la rue.

--Je me rappelle en effet avoir donné l’adresse de ma femme, pour qu’on la prévienne.

--Ensuite, n’avez-vous pas voulu vous pendre?

--Jamais.

--On avait cru cela. On avait trouvé dans la chambre un piton, de force à supporter un gros poids; on a retrouvé également une lanière. N’avez-vous pas parlé alors d’une volonté de suicide?

--Je n’ai jamais parlé de ça.

--N’importe. En définitive vous reconnaissez tous les faits; et vous donnez de votre crime cette explication: que Juliette vous refusait ses avantages.

--J’ai vu passer devant moi quelque chose de terrible, ce matin-là.

--Enfin... elle est morte, la pauvre fille! Si elle ne voulait plus de vous, vous n’aviez qu’à retourner auprès de votre femme et de vos enfants. Pourquoi la tuer?

--Je ne cherchais pas à la tuer. (Rumeur d’indignation dans l’auditoire.)

--Allons donc! Avec cent coups de couteau!

La majorité des jurés pense avec le Président qu’on cherche plus à tuer quand on donne cent coups de couteau que lorsqu’on en donne un seul. Pourtant l’examen médical de la victime nous apprend que ces cent-dix blessures dont on a pu relever la trace sur la face, sur le cou, à la région supérieure du thorax, sur les mains, (sur le cou les plus nombreuses), étaient régulières pour la plupart, et, toutes, petites et peu pénétrantes. (En Russie on eût vu là sans doute un «crime rituel».) Une seule blessure avait atteint la carotide et déterminé une hémorragie foudroyante.

N’étant pas du jury, je ne puis demander si, peut-être, il dépendait de la forme et de la dimension de l’arme qu’aucune des blessures ne fût profonde. Mais il ne paraît pas; et le docteur dira tout à l’heure que Charles avait frappé «d’une façon tremblante, ne faisant pas entrer son arme et comme s’il voulait seulement mutiler».

Les doigts étaient tailladés; la victime avait dû essayer de se protéger.

* * * * *

Madame Augustine, veuve Gilet, logeuse, appelée à témoigner, dépose d’une voix monotone:

--Charles et la fille Juliette demeuraient chez moi. Je n’avais pas à me plaindre d’eux. Le 13 mars au matin, j’entendis des cris; j’entrai chez eux; elle était à terre et je le vis qui la frappait. Je lui saisis le bras pour le retenir. Il se retourna et me dit: «Retirez-vous.» Juliette n’était pas morte; quand elle me vit chercher à le retenir, elle me dit: «Ah! faites attention, il a un couteau!» Alors il la frappa encore une fois; il retourna le couteau dans la plaie; ça a fait: crrac! (Mouvement d’horreur et rumeurs dans la foule; les jurés eux mêmes sont très impressionnés par le récit de Madame Gilet, et particulièrement par ce dernier détail. Pourtant, sur une demande de l’avocat défenseur, le docteur X. nous dira tout à l’heure: «Aucune des blessures n’indique que le couteau ait jamais été retourné dans la plaie»). C’est comme si le couteau avait du mal à pénétrer. J’étais stupéfiée. Il frappait vite, comme on timbre les lettres. Il a peut-être porté vingt-cinq coups devant moi. Quand j’ai voulu l’arrêter et qu’il s’est retourné, il m’a ensanglantée; j’étais en peignoir; j’ai retrouvé du sang par tout mon linge. J’avais si peur, que je ne remarquai pas l’état de la chambre; ce n’est qu’ensuite que j’ai vu que le lit était plein de sang. La veille au soir je n’avais pas entendu de bruit. Il ne venait personne chez eux. Juliette était tranquille et travaillait régulièrement. On n’avait rien à lui reprocher. A lui non plus. Il se conduisait bien. Je ne l’ai jamais vu ivre.

--Est-ce tout ce que vous pouvez dire sur lui?

--L’été dernier, à la suite d’une chute, il avait été longtemps malade. Ma première idée, quand je l’ai vu frapper Juliette, c’est qu’il était devenu fou. Il paraissait l’aimer beaucoup. Ce n’est que quand Juliette m’a dit: «Il a un couteau» que j’ai compris qu’il avait une arme. Jusqu’à ce moment j’avais cru qu’il frappait avec le poing.

Charles.--Je n’ai pas vu Mme Gilet. J’ai idée d’elle; c’est tout.