Souvenirs de la Cour d'Assises

Part 4

Chapter 43,833 wordsPublic domain

Mme Gilet.--Après une pareille boucherie, je comprends qu’on perde la tête. Le dernier coup a dû être porté au front. Mais il ne faisait pas clair; il était six heures moins un quart; et je n’y voyais guère. Rien, avant, dans la conduite de Charles, ne faisait pressentir ce drame; s’il y avait des discussions, ils se raccommodaient à peine fâchés.

Mademoiselle Gilet, appelée à son tour, dira:

--Ils chicanaient parfois, sauf à s’embrasser cinq minutes après.

Après la déposition de la logeuse et de sa fille, nous entendons celle des gardiens de la paix:

Le chef de poste M.:

--Quand nous avons voulu conduire au poste l’accusé, il nous a dit:--«Donnez-moi au moins le temps de me laver les mains.» Il ne paraissait ni soûl, ni fou. Il était plutôt calme.

Et M. V., commissaire de police:

--Au bureau central, j’ai vu Charles. Il était un peu énervé; mais pas ivre. Il m’a dit, après quelques hésitations: «Je l’ai tuée parce qu’elle me faisait dépenser de l’argent. Du reste j’allais me jeter à l’eau quand on m’a arrêté.»

Le Président.--Eh bien! vous voyez, Charles, vous donniez d’abord du mobile du crime une explication qui n’est pas celle d’aujourd’hui. Voyons, parlez.

L’accusé.--Que voulez-vous que je réponde? Je vous ai dit la vérité.

M. V.--J’avais l’impression qu’il ne la disait pas alors, et qu’il dissimulait le mobile du crime. En effet, il donne d’autres raisons aujourd’hui... Tout cela me semblait si bizarre: je lui ai pris les mains, je lui ai relevé les paupières: il était ni ivre, ni fou.

* * * * *

Mme Charles vient à la barre, témoigner que, pendant dix ans, c’est-à-dire jusqu’au moment où il rencontra la fille Juliette, elle n’avait rien eu à reprocher à son mari.

M. le Docteur X... est appelé à parler de Charles; il nous le présente d’abord comme un garçon sain et bien portant; aucune tare dans son atavisme. Mais il a six doigts à une main; il est sujet à des vertiges, à des pertes de mémoire; il a de la difficulté à s’orienter, des défauts de prononciation (j’avoue que je ne les ai pas remarqués), l’appréhension de faire une chute dans la rue. Le Docteur parle encore d’instabilité de jugement, d’indécision et d’absence de volonté (et n’est-ce pas là ce qui permit cette brusque transformation du désir insatisfait en énergie?), puis conclut enfin en disant que, sans être dans un état de démence, dans le sens où l’entend l’article 64 du code pénal, «l’examen psychiâtrique et biologique, ainsi que la nature d’impulsivité spéciale de son crime, indiquent une anomalie mentale qui atténue sa responsabilité».

«Son acte, avait-il dit quelques instants auparavant, a été accompli sans que l’idée de tuer ait été bien précisée dans son cerveau. On en trouve la preuve dans la distribution des coups de couteau que j’ai décrite».

Comment l’avocat défenseur lui-même n’ira-t-il pas plus loin et ne dira-t-il pas que, non seulement Charles ne _voulait_ pas tuer, mais même qu’il tâchait obscurément, tout en mutilant sa victime, de _ne pas_ la tuer; que, sans doute, précisément pour ne pas la tuer, _il avait empoigné le couteau à même la lame_, et que c’est seulement ainsi que l’on peut expliquer que les coups fussent à la fois forts et causant des blessures si peu profondes, et que Charles eût des coupures aux doigts (rapport du médecin). Et n’est-ce pas aussi pour cela que Mme Gilet ne voyait pas le couteau et croyait qu’il frappait avec son poing?

Rien de tout cela n’est dit par Maître R., l’avocat défenseur de la victime. Il s’appuie sur le rapport des médecins pour demander aux jurés de ne pas aller plus loin que les experts et de reconnaître à l’accusé une responsabilité atténuée.

J’ai longuement insisté sur ce cas, car il fit éclater la lamentable incompétence des jurés. Il ressortait avec évidence de l’instruction, des témoignages, du rapport des médecins, que l’idée de tuer n’était pas nettement établie dans le cerveau de Charles; qu’en tout cas l’on n’avait pas affaire à un professionnel du crime, et plus peut-être à un sadique qu’à un assassin, que si jamais, enfin, crime pouvait être dit passionnel...

Après une demi-heure de délibération, on les voit rentrer dans la salle, congestionnés, les yeux hagards, comme ébouillantés, furieux les uns contre les autres et chacun contre soi-même. Ils rapportent un verdict affirmatif sur la seule question de meurtre posée par la cour; quant aux circonstances atténuantes _que demandait l’accusation elle-même_, peu disposée pourtant à la clémence--ils les ont refusées.

En conséquence de quoi Charles est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

* * * * *

De hideux applaudissements éclatent dans la salle; on crie: «bravo! bravo!», c’est un délire. La femme de Charles, restée dans la salle, se lève cependant, en proie à l’angoisse la plus vive; elle crie: «C’est trop! ah! c’est trop!» et s’évanouit. On l’emmène.

Mais, sitôt après la séance, les jurés, consternés du résultat de leur vote (n’avaient-ils pas compris que de ne pas voter l’affirmative pour la demande des circonstances atténuantes, équivaut à voter la négative?) s’assemblaient à nouveau et, précipités dans l’autre excès, signaient un recours en grâce à l’unanimité.

Sans doute auraient-ils voté tout bonnement d’abord les circonstances atténuantes, si Madame Gilet n’avait pas dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait fait: «Crrac!»

* * * * *

Expliquerai-je un peu l’affolement des jurés si je dis que, l’avant-veille, avait paru dans le _Journal de Rouen_, en tête, un article sur «Les jurés et la loi de sursis» (Nº du 17 Mai 1912) que j’avais vu passer de main en main, de sorte que tous mes collègues, ou presque, l’avaient lu? Prenant prétexte d’une affaire qui venait de se juger à Paris, où les réponses du jury avaient forcé la cour d’acquitter trois précoces malandrins, cet article s’élevait contre l’indulgence. On y lisait:

«_Jamais les jurés parisiens n’avaient donné une telle preuve de faiblesse que dans l’affaire où, à la stupéfaction générale, ils viennent d’acquitter trois jeunes cambrioleurs convaincus d’avoir tenté de piller un pavillon..._

_Cette indulgence outrée et absurde s’explique peut-être dans le cas particulier par l’attitude extraordinaire de la plaignante, qui avait demandé l’acquittement de ses agresseurs et aurait même, paraît-il, manifesté l’intention d’adopter l’un d’eux...[5] Mais est-il besoin de faire remarquer que les jurés qui, eux, doivent avoir la tête solide et posséder l’expérience de la vie, ne pouvaient subir le même accès de niaise sentimentalité_ (ce «niais» n’est pas très chrétien, Monsieur le chroniqueur) _et qu’ils ont, par conséquent, manqué à leur devoir en refusant de condamner des coupables avérés, et que rien ne leur signalait comme particulièrement intéressants?_

[5] Combien ne serait-il pas intéressant de connaître le résultat de cette rare expérience!

_Cet étrange verdict, que la presse a condamné de façon unanime, etc._

_En ce temps, où les crimes se multiplient, où l’audace et la férocité des malfaiteurs dépassent toutes les bornes connues_ (ô Flaubert!), _où les jeunes gens même entrent si hardiment dans la mauvaise voie, etc..._»

Qui dira la puissance de persuasion--ou d’intimidation--d’une feuille imprimée sur des cerveaux pas bien armés pour la critique, et si consciencieux pour la plupart, si désireux de bien faire!...

--Le Président m’a dit que jusqu’à présent nous avions très bien jugé, répétait, il y a quelques jours, un des jurés; et ce satisfecit du Président courait de bouche en bouche, et chacun des jurés s’épanouissait à le redire. Ils en rabattirent bientôt.

VII

Considérée d’abord comme un simple délit, l’affaire que nous eûmes à juger ce jour-là, avait déjà passé devant le tribunal correctionnel du Havre; l’un des accusés, protestant contre sa condamnation à deux ans, fit appel. C’est Yves Cordier, cordonnier; il comparaît en compagnie de C. Lepic et de Henri Goret, ses complices; des deux filles Mélanie et Gabrielle. Ils sont accusés tous les cinq d’avoir entraîné le marin Braz, après l’avoir soûlé, de l’avoir «passé à tabac» et dépouillé de l’argent qu’il portait sur lui. Ce marin, reparti en voyage, n’a pu répondre à la citation, non plus qu’il n’avait pu comparaître, lorsque l’affaire était passée en correctionnelle. Il avait déposé sa plainte sitôt après l’agression; puis, ayant recouvré son argent, l’avait retirée peu de jours après, avant de se rembarquer à nouveau. Si l’affaire suivait son cours c’était, à proprement parler, malgré lui.

Cordier est un grand gars de dix-huit ans, un peu épais, blond, aux yeux bleus, au visage ouvert et qu’on imagine volontiers souriant; on dirait un marin; il a gardé la grosse vareuse cachou de la prison; il pleure continûment; par moments, il se tamponne le visage avec un mouchoir à carreaux qu’il roule en boule dans sa main droite; la main gauche est enveloppée d’un linge.

Lepic est un journalier du Havre; son état-civil lui donne vingt-cinq ans; il a ce qu’on appelle: une sale tête; pommettes saillantes; énorme moustache, nez pointu; on n’est pas étonné d’apprendre qu’il a déjà été condamné sept fois pour vol. Il tient une petite casquette entre ses mains; d’affreuses mains, noueuses et, l’on dirait, mal dessinées. Il n’a pas de linge; ou, s’il en a, ne le montre pas. Près de lui, Henri Goret paraît fourvoyé. Cette espèce de fils de famille, ne semble pas de la même classe sociale que les autres; il a du linge, lui, et même un protège-col; une petite cravate à nœud droit; son visage aux moustaches naissantes serait presque joli s’il n’était avili, abruti; sa voix est frêle, fausse et voilée; il ne sait que faire de ses grosses mains gourdes. Le père de Goret tient un débit de boissons et une sorte d’hôtel borgne près du grand bassin. Henri Goret n’a pas vingt ans; il a épousé une putain qui s’est fait flanquer en prison peu de temps après le mariage.--N’importe! Henri se présente assez bien; certainement la décence, et j’allais dire la distinction de sa tenue, prédispose en sa faveur les jurés; elle accuse la roture et le dénuement des deux autres.

Passons au récit de «la scène de violences dont sont impliqués ces individus», comme dit le _Journal de Rouen_ (16 Mai):

* * * * *

C’est le 4 octobre 1911, au soir, que Cordier fit la connaissance de Lepic. Ce dernier, sans doute, eut vite fait de comprendre à quel complaisant débonnaire il avait affaire. Ensemble ils s’en vont aux Folies. La représentation finie, ils commencent à vadrouiller par les rues. Ils croisent deux marins, Braz et Crochu. Crochu est ivre-mort, difficile à traîner; Braz interpelle les deux autres et leur demande s’ils ne connaissent pas un logement où l’on puisse coucher le soûlard. Tous trois emmènent Crochu rue de la Girafe, chez Lestocard. On le laisse là, et Braz, reconnaissant de l’aide que lui ont prêtée Lepic et Cordier, offre à ceux-ci une consommation.

Ils ressortent, bras dessus, bras dessous de chez Lestocard, et ne se quitteront pas de sitôt. Place du Vieux Marché, ils rencontrent deux femmes, les filles Gabrielle et Mélanie; les emmènent. Il est deux heures du matin. Place Gambetta, c’est Cordier qui offre une consommation. Puis ils retournent place du Vieux Marché; au café Fortin Braz paye une nouvelle tournée. A ce moment se joint à eux le jeune Goret. Il était là, dans le café, près du comptoir; lui n’est pas ivre. Quand les autres sortent, il sort aussi. J’admets que Braz, déjà très ivre, ne l’ait pas beaucoup remarqué.

Il est alors près de quatre heures du matin. Braz voudrait bien aller se coucher, mais les autres l’entraînent. Ils errent au hasard tous les six et atteignent la rue Casimir Delavigne. Braz n’en peut plus; il voudrait qu’on le laissât. «Il est temps de s’aller coucher maintenant». Mais Lepic ne l’entend pas ainsi; il prétend l’entraîner hors la ville.

--«Viens-t’en donc! J’ai un jardin là-haut, auprès du fort de Tourneville. Nous cueillerons des roses. J’te vas donner un bouquet que t’en garderas longtemps le souvenir.» (déposition de la fille Gabrielle.)

En vain Gabrielle tire le marin par la manche; elle voudrait le retenir; mais il n’est plus en état de rien entendre, ou du moins d’entendre raison. Tous repartent et commencent à monter la longue côte.

Une fille se penche vers l’autre:--Ça ne va-t’y pas se gâter?... Pour sûr ils vont lui faire son affaire.

--Non, répond l’autre; il y a toujours des soldats près du fort.

Braz est entre Lepic et «celui qui a la main en écharpe» (déposition de Braz).--Cette «main en écharpe» l’a beaucoup frappé.--Les filles suivent, puis Goret à quelque distance en arrière.

C’est à cinq heures, c’est-à-dire immédiatement avant l’aube (5 octobre), qu’ils descendent dans le fossé du fort; sous quel prétexte? je ne sais. Les deux filles restent en haut.

Que se passe-t-il alors? Il est malaisé de l’établir. Le marin n’est plus là pour le raconter; de plus, au moment de l’agression, il était ivre et il est vraisemblable qu’il n’ait pu se rendre que vaguement compte de la manière dont on l’attaquait et du rôle particulier de chacun de ses agresseurs. Nous n’aurons donc, pour nous éclairer, que le témoignage des intéressés. Or, chacun des accusés proteste de son innocence; du moins cherche-t-il à restreindre le plus possible sa part de responsabilité. (Lepic, plus catégorique, niera même avoir été de la partie: on s’est trompé; ça n’est pas lui.)

* * * * *

On procède à l’interrogatoire de Cordier:

C’est sans doute un bien méchant gars: il a déjà subi trois condamnations pour vol; il n’avait que quatorze ans la première fois; il est rendu à ses parents; il recommence; de nouveau on le renvoie à sa famille; à la troisième fois on le confie à une colonie disciplinaire. Mais il prend en telle horreur ce régime, qu’il s’enfuit et retourne près de sa mère. Madame Cordier est la veuve d’un marin; elle tient une maison de blanchissage et emploie plusieurs ouvrières. Yves Cordier est le dernier de cinq enfants. Le puîné est au régiment; les autres sont placés, mariés, font une honnête carrière; toute la famille est honorablement notée. Le cadet, celui qui nous occupe, semble particulièrement aimé; et non seulement de sa mère et de ses frères, mais également par les voisins. Ses patrons donnent de lui de bons témoignages; on nous lit une lettre d’un de ceux-ci, qui parle avec éloge de «sa conduite et sa probité» et demande à le reprendre à son service. C’est chez lui que Cordier reprenait déjà du travail deux jours après sa première libération[6].

[6] Je ne donne ici que les renseignements qui nous furent fournis par la Cour, et non ceux que je pus, de mon côté, recueillir ensuite.

Il est à remarquer que la déposition de Cordier et celles des deux filles concordent point par point. D’après leur récit, Goret aurait brusquement sauté au cou du marin par derrière et aurait roulé à terre avec lui. Puis, tandis que Lepic le baillonnait, Goret l’aurait fouillé et aurait passé à Cordier l’argent qu’il trouvait dans les poches. Cet argent, Cordier le repassait presque aussitôt après à Lepic. Goret donnait encore au marin deux derniers coups de pied sur la nuque, et l’on repartait.

Chacun allait de son côté; mais rendez-vous était pris pour se retrouver un peu plus tard, dans une chambre, rue du Petit Croissant, chez Goret même, et se partager l’argent.

C’est là que la police, aussitôt prévenue par le marin, les arrêta.

* * * * *

Le Président bouscule l’interrogatoire des deux filles. Il appert que les témoins «de moralité douteuse» ne jouissent pas d’un grand crédit dans son esprit; et cela est tout naturel. Malheureusement, ici nous n’avons que ceux-ci pour nous instruire. Gabrielle, pressée de questions, qui se succèdent sans qu’elle ait le temps d’achever ses réponses, et qui sent que le Président ne lui fait point crédit, se trouble. Elle ne peut guère placer que des monosyllabes, répondre que par oui ou par non. Elle veut dire (c’est du moins ce qu’il me semble) que Cordier n’a pas participé à l’agression, et n’a fait que recevoir l’argent que les autres lui passaient. Si vous croyez que c’est facile!... Évidemment tout cela a été déjà élucidé à l’instruction: cet interrogatoire, pour le juge qui a étudié l’affaire, ne peut et ne _doit_ apporter rien de nouveau; mais pour le juré, tout est neuf: il cherche à se faire une opinion; il s’inquiète et doute si peut-être l’affaire n’a pas été bouclée trop vite, et l’opinion que s’en est faite le Président.

Le Président.--Est-ce Cordier qui lui mettait la main sur la bouche?

La fille Gabrielle.--Non, mon Président.

Le Président.--Alors c’est lui qui a porté les coups.

La fille Gabrielle.--Non, mon Président.

Le Président.--Enfin, l’un frappait, l’autre baillonnait, le troisième fouillait. Braz dit que c’est Cordier qui l’a frappé; vous dites que c’est Cordier qui l’a fouillé. Il y a eu sans doute quelque confusion dans la lutte et par conséquent dans les témoignages aussi. Il ressort de tout cela que la responsabilité des trois accusés a été engagée au même degré, et c’est ce qui paraît évident. Fille Gabrielle, vous pouvez vous rasseoir.

La fille Gabrielle est la dernière interrogée; on va passer aux plaidoiries. Alors le Président, selon l’usage, se tournant vers «celui qui a la main en écharpe»:

--Vous n’avez rien à ajouter au rapport du témoin?

Cordier, qui sent que tout va finir, en sanglotant:

--Monsieur le Président, j’dis la vérité, j’l’ai pas touché.--Puis dans un élan pathétique, du plus fâcheux effet:--Je l’jure sur la tombe de mon père...

Le Président.--Mon enfant, laissez donc votre père tranquille.

Cordier, continuant.--... pas même du bout du doigt...

* * * * *

Pour Cordier, non plus que pour les autres, aucun témoin à décharge n’a été cité. On a bien donné lecture de la lettre d’un des patrons de Cordier; mais pourquoi n’entendons-nous pas sa mère?--Parce que Yves Cordier n’a pas voulu qu’elle fût appelée; il s’est même refusé à donner son adresse.

Le Président.--Pourquoi n’avez-vous pas voulu donner l’adresse de votre mère?

Cordier ne répond pas.

Le Président.--Alors vous refusez de nous dire pourquoi vous n’avez pas voulu donner l’adresse de votre mère?

Hélas! mon Président, est-ce donc si difficile à comprendre? ou n’admettez-vous pas que Cordier ait pu vouloir épargner une honte à sa mère? Si vous pouviez voir la pauvre femme, comme j’ai fait ensuite,[7] sans doute vous ne vous étonneriez plus.

[7] «Je ne me refuse aucunement à vous donner l’adresse de ma mère, m’écrivit peu de temps après Cordier, de la prison--car, si je ne l’ai donnée au juge, c’était pour ne pas qu’elle se présente au Palais.»

Je suis consterné, épouvanté, de sentir que l’interrogatoire va se clore et que le cas particulier de Cordier va demeurer si peu, si mal éclairé. Car je ne sais presque rien de lui, mais il m’apparaît déjà que ce garçon n’a rien de féroce, rien d’un bandit. Il ne me semble même pas impossible qu’il ait accompagné le marin, poussé par une sorte de sympathie vague... Ne saurais-je inventer nulle question, puisque, juré, j’ai le droit d’en poser, qui puisse jeter ici quelque lueur, et m’éclairer moi-même--car peut-être que je m’abuse et qu’Yves Cordier, après tout, ne mérite point la pitié. Cette question, je n’aurai plus le droit de la poser, dès que les plaidoiries auront commencé. Je n’ai plus qu’un instant, et déjà l’avocat de Cordier se lève... Alors, d’une voix étranglée, le cœur battant, je _lis_ ceci, que je viens d’écrire, craignant sinon de ne pouvoir trouver mes mots et achever ma phrase:

--Monsieur le Président, pouvons-nous savoir quelle somme a été prise à la victime et dans quelle proportion le partage s’est fait ensuite entre les accusés?

Le Président procède à un court interrogatoire et nous apprenons: que 92 francs ont été soustraits à Braz;--que, sur cette somme, 5 francs ont été donnés à chacune des deux femmes pour acheter leur silence;--que Cordier a reçu 10 francs, qu’il remettait aussitôt après aux agresseurs; et que, du reste de la somme, soit 72 francs, Lepic et Goret ont gardé chacun la moitié.

Ah! s’il m’était permis de tirer des conclusions et, d’après ces chiffres précis, de chiffrer précisément la part de responsabilité de chacun!... L’avocat de Cordier, du moins, le fera-t-il?--Non. Sa plaidoirie du reste est solide, habile; mais il ne peut faire que Cordier n’ait un casier judiciaire déjà chargé. Il ne peut faire non plus que Cordier, peu de temps après son arrestation, ou plus précisément, je crois: après la première instruction--n’ait écrit au Procureur la lettre la plus absurde, la plus folle:

«Je ne connais ni Lepic, ni Goret, y disait-il. Ils n’étaient pas là. C’est moi seul qui ai fait le coup, avec un de mes amis du port. Je ne regrette qu’une chose: c’est de ne pas avoir achevé le marin.»

Lettre manifestement écrite sous la pression de Lepic, dira l’avocat défenseur, et sans doute sous ses menaces. (Lepic chercha également à intimider les deux femmes en les menaçant de son couteau «catalan».) N’a-t-on pas persuadé à Cordier que, en tant que mineur, il ne risquait guère et ne pourrait être condamné sévèrement?

Cette lettre, du reste, l’accusation, tout en la relevant, n’en tient pas grand compte. Il arrive parfois, souvent même, que le Procureur reçoive de la prison semblables «aveux» destinés parfois à éclairer la justice, parfois à l’égarer; lettres écrites, parfois même, sans but et sans raison, dans le désœuvrement de la geôle. N’importe! cette lettre, dans l’esprit des jurés, est du plus déplorable effet. J’ai moi-même le plus grand mal à me l’expliquer par le peu que l’instruction m’a révélé du caractère (et de l’absence de caractère) de Cordier.

Après la première plaidoirie de la défense, le tribunal demande une suspension de séance et nous allons dîner.

* * * * *

Quand, deux heures après, nous rentrons au Palais, l’avocat de Cordier _n’est plus là_. Certes, je n’irai pas jusqu’à dire que les avocats des deux autres accusés ont _profité_ de cette absence, mais pourtant, comme ce n’est qu’en chargeant Cordier qu’ils pouvaient décharger leur client, la présence du défenseur de Cordier n’aurait pas été inutile. Cordier restait tout abandonné à la discrétion des deux autres.

Et ce n’est pas seulement par là que Cordier eut à pâtir de passer en jugement le premier. Sans doute, si elle s’était d’abord déchargée sur Lepic, la sévérité des jurés se serait montrée moins intransigeante. Ce fut Goret qui, passant troisième, profita de la réaction; du reste, son linge, sa tenue, son air fourbe, avaient favorablement impressionné le jury.

Nous ne fûmes pas plutôt dans la salle de délibération qu’un long, maigre «primaire» à cheveux blancs, sortit de sa poche un papier où il avait consigné toutes les charges contre Cordier, et principalement ses condamnations précédentes. En vérité ce furent celles-ci qui l’emportèrent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il est difficile pour le juré de ne pas considérer une première condamnation comme une charge et de juger le prévenu en dehors de l’ombre que cette première condamnation porte sur lui.

En vain, un autre juré donna lecture de la lettre d’un des autres patrons de Cordier, extrêmement favorable à celui-ci--lettre qui n’avait pas été versée au dossier et que je ne sais qui venait, je ne sais comment, de lui remettre tandis que nous passions dans la salle de délibération--ce que je croyais formellement interdit...

--Tout ça, c’est des bandits, reprenait un autre juré. Faut en débarrasser la société.

C’est ce qu’on fit dans la mesure du possible. Cordier fut condamné à cinq ans de réclusion et dix ans d’interdiction de séjour. Goret, à l’heure où j’écris ces lignes, est relâché depuis trois mois.

* * * * *