Souvenirs de la Cour d'Assises

Part 2

Chapter 23,850 wordsPublic domain

Madame X. a le teint violacé, le cou large comme une cuisse; un chapeau cabriolet à brides sur des cheveux tirés et lustrés; le tour des oreilles est dégarni; une barre noire en travers du front; sa main gauche en écharpe est enroulée de chiffons. Elle pleure. D’une voix pathétique elle supplie qu’on soit indulgent pour ce pauvre garçon «qui n’a jamais connu le bonheur». Elle le peint, fils d’alcooliques, toujours battu chez lui; «on le faisait coucher dans les cabinets»; il suffit de le regarder pour voir qu’il est resté enfant; il s’amuse avec des images, joue aux billes, à la toupie. Mais déjà précédemment il a tenté de «se coucher sur la petite», qui alors l’avait mordu à l’oreille. De la prison il écrit à la marchande de légumes, des lettres incohérentes. La brave femme sort de sa poche une liasse de papiers et sanglote.

* * * * *

L’interrogatoire est achevé. Le malheureux fait de grands efforts pour suivre le réquisitoire de l’avocat général, dont on voit qu’il ne comprend de ci de là que quelques phrases. Mais ce qu’il comprendra bien tout à l’heure, c’est qu’il est condamné à huit ans de prison.

Entre temps le Président nous a appris que, de l’aveu de l’accusé à l’instruction, «c’est la première fois qu’il avait des rapports sexuels». Voici donc tout ce qu’il aura connu de «l’amour»!

*

* *

La seconde affaire de cette seconde journée amène sur le banc des accusés un garçon de vingt ans à l’air doux, un peu morose et sans malice. Marceau a perdu sa mère à l’âge de quatre ans, n’a pas connu son père, a été élevé à l’hospice. Dès avant seize ans il avait fait deux places de mécanicien; poursuivi pour vol, le tribunal d’Yvetot l’avait condamné à six mois de prison avec bénéfice de la loi Béranger.

A la suite de cette condamnation le mécanicien qui l’employait le renvoie: depuis, il travaille encore, mais au hasard et changeant souvent de patron, tour à tour valet de ferme, débardeur, mécanicien. Ceux qui l’emploient n’ont pas à se plaindre de lui; simplement on lui trouve «le caractère un peu sombre». Enhardi par ma question de la veille, je me hasarde à demander au Président ce que le témoin entend par là.

Le témoin.--Je veux dire qu’il se tenait à l’écart et n’allait jamais boire ou s’amuser avec les autres.

A cette époque de sa vie Marceau se trouve devoir:

45 francs à un marchand de bicyclettes,

70 francs au blanchisseur,

7 francs au cordonnier.

Avec le peu qu’il gagne, _comment pourrait-il s’en tirer, sans voler?_...

* * * * *

Son premier vol avait déjà été commis «avec préméditation»; le dimanche précédent, apprend-on, il avait acheté une bougie, puis, la veille du vol, emprunté à son patron un tournevis, qui lui servit à ouvrir le tiroir où se trouvaient les 35 francs qu’il avait pris.

Le crime qui nous occupe aujourd’hui demandait une préparation plus savante. Ou du moins, une première tentative, qui échoua, servit en quelque sorte de répétition générale.

La nuit du 26 mars, Marceau pénétrait donc une première fois dans la petite maison isolée qu’occupaient à *** la vieille Madame Prune, restauratrice, et sa bonne. Il brisait, au rez-de-chaussée, un carreau de la salle à manger, ouvrait la fenêtre et entrait dans la pièce. Il espérait, a-t-il avoué, trouver de l’argent dans un tiroir de la cuisine; mais la porte de la cuisine était fermée à clef; après quelques vains efforts pour l’ouvrir, il repartait en se promettant de revenir mieux outillé, le lendemain.

Le 27 mars après-midi, doutant si le carreau brisé n’a pas jeté l’alarme, Marceau enfourchait sa bicyclette et retournait à ***, lorsqu’il avisa un morceau de fer-à-cheval sur la route; il le ramassa, pensant qu’il pourrait s’en servir. J’oubliais de dire que, la veille, il s’était muni d’une bougie, qu’il avait été acheter à Grainville. Donc Marceau s’en fut rôder autour de la maison, s’assura que tout y était tranquille et, je ne sais trop comment, se persuada qu’on n’avait rien suspecté--ce qui était vrai.

L’interrogatoire de l’accusé suffit à reconstituer le crime. Marceau ne cherche pas à se défendre, pas même à s’excuser; il accepte d’avoir fait ce qu’il a fait, comme s’il ne pouvait pas ne pas le faire. On dirait qu’il s’est résigné d’avance à devenir ce criminel.

* * * * *

Le voici donc, dans la nuit du 27, à pareille heure, qui se retrouve à ***. La fenêtre est restée ouverte, qu’il avait escaladée la veille, par où il rentre dans la salle à manger. Mais comme ce soir-là ses intentions sont sérieuses, il prend soin de refermer derrière lui les volets. Il tient à la main la lanterne de sa bicyclette; c’est une lanterne sans pied, qu’il ne peut poser, qui le gêne et que tout à l’heure, dans la cuisine, il va changer contre un bougeoir. Avec son fer-à-cheval il a forcé la porte. Le voici qui fouille les tiroirs: Onze sous! Ça ne vaut pas la peine qu’on s’arrête. Il les prendra tout à l’heure en repassant. Il monte au premier.

Madame Prune et sa bonne occupent au premier les deux chambres à droite; dans les deux chambres de gauche, parfois on reçoit des voyageurs. Doucement Marceau s’assure que ces dernières chambres sont vides: il tient à la main un couteau à courte lame pointue, qu’il a trouvé dans un tiroir de la cuisine.

Le Président.--Pourquoi aviez-vous pris ce couteau?

Marceau.--Pour en ficher un coup à la bonne.

Cependant la porte de celle-ci est fermée au verrou; Marceau s’efforce de l’ouvrir; mais entendant du bruit dans la chambre de la vieille, il court se cacher dans une des chambres inoccupées. Il souffle la bougie, et comme il se baisse pour poser le bougeoir à terre, le couteau, qu’il avait glissé dans sa veste, par chance, tombe; et dans le noir, il ne peut plus le retrouver. Quand il ressort sur le couloir, c’est désarmé qu’il se rencontre avec la vieille; heureusement pour elle, et pour lui.

* * * * *

Madame Prune vient déposer à son tour. C’est une digne et frêle petite vieille de quatre-vingt-un ans; elle se tient à peine et demande une chaise, qu’on apporte et où elle s’assied, près de la barre.

--J’entends donc craquer chez moi. Je me dis: Mon Dieu! qu’est-ce que c’est: j’entends craquer. C’est-y la grêle? Je me lève. J’ouvre la fenêtre sur le jardin; je ne vois rien. Je me recouche. Voilà les craquements qui reprennent. Je me relève encore. Plus rien. Je me recouche; il était minuit à ma pendule. Voilà que je vois de la lumière qui passe sous ma porte: Oh! que je me dis, c’est-il pas le feu? J’appelle ma bonne; elle ne vient pas. Tout de même, que je me dis, _j’étais plus courageuse autrefois_--et je suis sortie sur le couloir. Je vais à la porte de la bonne: Y a des voleurs chez moi, ma pauvre fille, ah! mon Dieu! Y a des voleurs chez moi! Elle ne répondait rien; sa porte était fermée.

* * * * *

C’est alors que Marceau, revenant sur le couloir, s’est jeté sur la vieille, qui ne fut pas difficile à tomber.

--Pourquoi avez-vous saisi Madame Prune à la gorge?

--Pour l’étrangler.

Il dit cela sans forfanterie ni gêne, aussi naïvement que le Président avait posé la question.

Un rire bruyant s’élève dans l’auditoire.

L’avocat général.--La tenue du public est inexplicable et indécente.

Le Président.--Vous avez tout à fait raison. Songez, Messieurs, que l’affaire que nous jugeons ici est des plus graves et de nature à entraîner pour l’accusé la peine capitale s’il n’y a pas reconnaissance de circonstances atténuantes.

La bonne cependant appelait au secours, par la fenêtre. Un voisin répondit: «On arrive! on arrive!» En entendant venir, le gars prit peur et se sauva, laissant inachevé son crime.

La Cour condamne Marceau à huit ans de travaux forcés.

* * * * *

A plusieurs reprises j’ai remarqué chez Marceau un singulier malaise lorsqu’il sentait que la _recomposition_ de son crime n’était pas parfaitement exacte--mais qu’il ne pouvait ni remettre les choses au point, ni _profiter de l’inexactitude_. C’est ce que cette affaire présenta pour moi de plus curieux.

*

* *

Ce même jour nous avons à juger un incendiaire.

Bernard est un journalier de quarante ans, à l’air gaillard, à la tête ronde: il est chauve, mais se rattrape sur les moustaches. Il porte une chemise molle, à rayures; une cravate formant nœud droit cherche à cacher le col qui est très sale. Il tient à la main une casquette usée. Bernard n’a pas d’antécédents judiciaires. Les renseignements fournis sur son compte ne sont pas mauvais; tout ce qu’on trouve à dire c’est que son caractère est «sournois». On ne le voit jamais au cabaret; mais certains prétendent qu’il «boit chez lui»; néanmoins il jouit de ses facultés. Son père, garde-champêtre estimé, s’est, dit-on, «adonné à la boisson»; il a deux frères, «alcooliques fieffés».

On reproche à Bernard quatre incendies. Le feu est d’abord mis au pressoir de sa belle-sœur, veuve Bernard, le 30 décembre 1911.

Le Président.--Qui a mis le feu?

L’accusé.--C’est moi, Monsieur le Président.

Le Président.--Comment l’avez-vous mis?

L’accusé.--Avec une allumette.

Le Président.--Pourquoi l’avez-vous mis?

L’accusé.--J’avais pas de motifs.

Le Président.--Vous aviez bu ce soir-là?

L’accusé.--Non, Monsieur le Président.

Le Président.--Est-ce que vous aviez eu des difficultés avec votre belle-sœur?

L’accusé.--Jamais, mon Président. On s’entendait bien.

Le Président.--Rentré à 7 h. 1/2 de chez votre patron, qu’est-ce que vous avez fait jusqu’à 9 h. 1/2?

L’accusé.--J’ai lu le journal.

* * * * *

Le premier janvier, c’est-à-dire deux jours plus tard, la maison de la belle-sœur y passe.

Le Président veut que Bernard ait été ivre ce soir-là, et insiste pour le lui faire avouer. Bernard proteste qu’il était à jeun.

Le soir de ce premier janvier, jour de fête, les parents se trouvent réunis, cousins, neveux, etc. Bernard refuse de souper avec eux et repart à 6 h. 1/2. Au cours de la conversation générale, comme on parlait de l’incendie de l’avant-veille, on se souvient de lui avoir entendu dire qu’on en verrait d’autres bientôt.

Et quand cette même nuit le feu se déclare chez la veuve Bernard et que les voisins l’appellent et crient: «Au feu! Au secours!» lui, le plus proche voisin et le plus proche parent, s’enferme et ne reparaît qu’un quart d’heure après... Du reste il ne nie rien. Le second incendie, c’est lui qui en est l’auteur, ainsi que du premier et des deux autres qui suivirent.

Le Président.--Alors vous ne voulez pas dire pourquoi vous vous les avez allumés?

L’accusé.--Mon Président, je vous dis que j’avais aucun motif.

--C’est vraiment fâcheux qu’il avait ce goût-là, dit la veuve. Autrement on n’avait pas à se plaindre de son travail.

* * * * *

Appelé à témoigner, le médecin assermenté nous parle de l’étrange soulagement, de la détente que Bernard lui a dit avoir éprouvés après avoir bouté le feu.

Il lui a avoué, du reste, n’avoir plus éprouvé la même détente après les incendies suivants, «de sorte qu’il avait regretté».

J’eusse été curieux de savoir si cette étrange satisfaction du boute-feu et cette détente n’avaient aucune relation avec la jouissance sexuelle; mais malgré que je sois du jury, je n’ose poser la question, craignant qu’elle ne paraisse saugrenue.

III

_Mercredi._

Encore un attentat à la pudeur; commis sur la personne de sa fille par un journalier de Barentin, père de cinq enfants dont l’aîné a douze ans. On demande le huis clos.

* * * * *

Lorsque le public fut de nouveau admis dans la salle, une rumeur d’indignation accueillit la décision du jury et son désir de reconnaître des circonstances atténuantes.

Je fus assez surpris pour ma part (et déjà je l’avais été dans les précédentes affaires de cette nature) de voir la modération qu’apportaient ici la plupart des jurés. L’on fit valoir, dans la salle de délibération, que l’attentat avait été commis sans violences; enfin et surtout le grand désir que manifestait inconsciemment la femme de l’accusé de se débarrasser de son mari, la passion qu’elle ne put s’empêcher d’apporter dans sa déposition, affaiblit grandement la portée de son témoignage; l’accusé bénéficia également du peu de sympathie que nous pouvions accorder à la victime. Mais c’est ce que le public, par suite du huis clos, ne pouvait savoir. Même, à certains jurés la condamnation à cinq ans de prison parut excessive. Par contre, tous approuvèrent la déchéance de puissance paternelle.

L’accusé écouta sans sourciller la condamnation à cinq ans; mais, en entendant sa déchéance, il poussa une sorte de grognement étrange, comme une protestation d’animal, un cri fait de révolte, de honte et de douleur.

*

* *

L’étrange affaire dont nous nous occupâmes ensuite amena devant nous un commis principal au bureau de recettes des postes (bureau principal de Rouen).

C’est un gros homme rouge, épais, carré d’épaules, et sans cou. Ses mains sont gourdes. Il porte un col bas, une petite cravate grise; les cheveux demi-ras sur un front bas. Il a quarante-sept ans, a fait la campagne de Madagascar où il a pris les fièvres paludéennes; il boit par accès et a été sujet à quelques hallucinations; l’examen médical reconnaît sa responsabilité atténuée. Mais depuis qu’il est au service des postes sa conduite est irréprochable--et il était à jeun lorsque, le matin du 2 Avril, il a soustrait du bureau une enveloppe contenant treize mille francs. Il reconnaît les faits, s’en excuse et ne cherche même pas à les expliquer. Tous les jours il était appelé à manier des sommes considérables; ce matin même, à côté de l’enveloppe aux treize mille francs, _une autre enveloppe en contenant quinze mille était là, également à sa portée, qu’il avait vue, qu’il n’a point prise_.

Mais cette enveloppe de treize mille francs, tout à coup, il la met dans sa poche; il quitte la cabine des chargements en disant à son collègue qu’il va aux cabinets; prend tranquillement son paletot et son chapeau, et comme il est midi et demie, personne ne s’étonne de le voir sortir. Dehors il ne se sauve pas, il ne se cache de personne; il va dans un bordel voisin; dépense 246 francs à régaler la maisonnée; puis se réveille tout penaud, pour rapporter à la direction le reste de la somme et s’engager à rembourser la différence.

Le jury rapporte un verdict négatif; la Cour acquitte.

IV

_Jeudi._

La fille Rachel est accusée d’infanticide.

Elle s’avance craintivement jusqu’à la barre; elle porte sur son corsage noir un châle de laine blanche. De la place où je suis, je distingue mal son visage; sa voix est douce. Elle est domestique à Saint Martin de B., dans la même maison depuis l’âge de treize ans; elle en a dix-sept aujourd’hui.

Elle était parvenue à dissimuler sa grossesse; les premières douleurs la saisirent comme elle était en train de traire les vaches. Elle rentra, coula le lait dans la laiterie, fit le ménage; mais les douleurs devinrent si fortes qu’elle dut s’asseoir; elle était affreusement pâle.

--Si tu es malade, monte te reposer dans ta chambre, dit sa maîtresse.

La chambre de Bertha Rachel était au premier, à côté de celle des maîtres. Sitôt étendue sur sa paillasse, elle accoucha d’une petite fille.

Elle avait «peur d’être grondée», et comme la petite criait, par crainte que les patrons n’entendissent, Bertha mit la main sur la bouche de la petite et l’y maintint jusqu’à ce que les cris aient cessé. Quand Bertha vit que l’enfant ne respirait plus, elle prit une paire de ciseaux dans sa jupe et en porta un petit coup à la gorge de l’enfant.

Il ressort de l’instruction qu’elle n’a donné le coup de ciseaux qu’après que la petite était déjà morte étouffée. Le ministère public cherchera à établir que c’est pour constater que le sang avait cessé de couler. Je crois à plus d’inconscience. Le Président presse Bertha de questions, mais le rôle des ciseaux reste aussi peu clair.

Quand Bertha Rachel se fut assurée que son enfant avait cessé de vivre, elle cacha le petit cadavre provisoirement dans son seau de toilette, jeta le placenta par sa fenêtre qui donnait précisément sur la fumière, puis tout aussitôt redescendit pour reprendre son travail.

Le lendemain, avec un louchet elle creusa un trou derrière la grange, au bord du fossé; un petit trou, car elle était sans forces; où elle enterra l’enfant.

La gendarmerie fut avertie peu de jours après par une lettre anonyme; et le cadavre de l’enfant fut retrouvé. Le Président ne croit pas devoir insister sur cette lettre anonyme, sur laquelle aucun renseignement n’est donné; et comme je ne suis pas du jury pour cette affaire, aucune question n’est posée à ce sujet; et l’on passe outre.

Le Président.--Votre patronne, durant le temps de votre grossesse, ne se doutait de rien?

L’accusée.--On voyait bien que je grossissais, mais ma patronne ne voulait pas le dire. Elle ne m’en a pas parlé du tout.

Puis, à voix plus basse et un peu confusément, tout à coup:

--C’est l’fils du patron qui me l’a fait.

Le Président.--Vous n’avez pas dit cela d’abord.--Puis se tournant vers le jury:--A l’instruction elle s’est obstinément refusée à dire qui était le père de l’enfant.

La fille Rachel continuant sans écouter le Président:

--Il m’a conseillé de l’faire disparaître pour qu’on ne sache pas que c’était de lui.

Le Président.--Le faire disparaître comment?

--En l’mettant dans la terre.

Cela est dit sans intonation aucune; la pauvre fille paraît à peu près stupide.

Le Président.--Comme l’accusée n’a rien dit de tout cela à l’instruction, on n’a pu appeler en témoignage celui dont elle parle à présent.--A l’accusée: Vous pouvez vous asseoir.

A ce moment l’avocat défenseur se lève:

--Il est fâcheux que l’accusée ne nous ait pas parlé ici, ainsi qu’elle l’avait fait à l’instruction, des lectures du soir qu’on faisait, dans la ferme, en famille. On lisait les faits divers des journaux et les vieux parents qui faisaient la lecture s’appesantissaient de préférence, disait-elle, sur les infanticides.

Le Président.--Maître X, je ne vois pas trop l’intérêt que ça peut avoir.

Tant pis! Heureusement les jurés, eux, le voient bien; et tout le drame s’éclaire quand s’avance à la barre la patronne. C’est une vieille de plus de soixante ans, sèche et solide, comme momifiée, aux traits durs, aux yeux froids, aux lèvres serrées. Le visage est cerné par un bonnet de dentelle noire, et le ruban qui l’attache retombe sur un petit mantelet noir.

Le Président.--Vous aviez la fille Rachel à votre service? Étiez-vous contente d’elle?

La patronne.--Oh! oui, j’étais bien contente. Pour sûr je n’ai jamais eu à me plaindre d’elle.

Le Président.--Vous ne vous êtes jamais aperçue de sa grossesse?

La patronne.--Non, jamais. Si j’avais su son état, je ne l’aurais pas gardée, c’est sûr.

Le Président.--A l’instruction vous avez dit que vous voyiez bien qu’elle devenait _fameuse_, mais que vous croyiez que ça venait de l’estomac. La veille du jour de l’accouchement vous avez vu du sang et de l’eau dans la cuisine, à l’endroit où la fille s’était assise.

La patronne.--J’ai cru que c’était d’un poulet qu’on venait de vider.

Et l’on sent encore dans la voix nette et sèche de la vieille cette volonté de ne rien savoir, de ne rien avoir vu, de ne rien voir.

L’instruction a établi que, dans cette ferme isolée, ne venait jamais aucun homme et que la fille n’a pu voir que le mari de la patronne, âgé de 75 ans, ou que le fils, âgé de trente-deux ans, à l’une de ses rares et rapides apparitions. La vieille nous apprend également qu’il fallait passer par sa chambre pour entrer dans celle de la servante,--ceci dit comme pour bien montrer que ça ne peut pas être son fils qui... etc...

Et le Président visiblement désireux de ne pas laisser dévier l’affaire et de limiter l’accusation, passe outre.

* * * * *

La déposition du docteur ne nous apprend rien de nouveau; il explique très longuement que l’enfant a vécu, de sorte qu’on se trouve en présence d’un cas, non d’avortement, mais d’infanticide; pourtant le coup de ciseaux, légèrement donné et comme avec précaution, était plutôt pour s’assurer que l’enfant était mort; mais il a respiré car, dans la cuvette d’eau où il l’a mise, la masse pulmonaire flottait.

* * * * *

Tandis que le jury délibère, une rumeur circule dans la salle: le fils de la patronne est dans la salle; on se le montre, assis à côté d’elle. Gêné par les regards hostiles, il tient la tête basse, appuyée contre le pommeau de sa canne et je ne parviens pas à le voir.

* * * * *

La fille Rachel, reconnue coupable mais comme ayant agi sans discernement, est acquittée et rendue à ses parents.

*

* *

On amène devant nous Prosper, surnommé Bouboule, tailleur d’habits; né à X... en 86.

Extraordinaire tête de plumitif (il ressemble à s’y méprendre à Z...) vaste front bombé, longs cheveux plats partagés sur le milieu de la tête; épaisseur générale du torse et des membres, petites mains larges et courtes; doigts auxquels semble manquer une phalange; le vêtement de prison qu’il a gardé l’engonce et le grossit encore. Le juré, mon voisin de droite, se penchant vers moi:

--Il n’a pas l’air intelligent!

Mon voisin de gauche, à demi-voix:

--Il n’a pas l’air bête!

De dix à quatorze ans, il s’était fait condamner quatre fois pour vol; trois fois remis à ses parents, on l’envoyait enfin à la maison de correction où il resta jusqu’à sa majorité, soumis à une surveillance spéciale.

Depuis sa première libération il a été poursuivi cinq fois. De vingt à vingt-quatre ans il travaille à D. où il retrouve Bègue, un ancien camarade de la colonie pénitentiaire; c’est ensemble, toujours ensemble qu’ils vont opérer. A chaque fois qu’ils cambriolent, on retrouve dans la cuisine les restes d’un festin impromptu; sur la table, des bouteilles vides et deux verres; et des étrons sur le tapis du salon. A chaque fois, ils ne se contentent pas de voler, mais font toujours le plus de dégâts possible; dans telle villa où ils n’ont pu trouver d’argent, ils laissent en évidence un couvercle de boîte d’amidon, où ces mots, de l’écriture du Bègue: «Bande de cochons, fallait laisser de l’argent.»

Ce Bègue, six mois précisément avant le jour où nous sommes, a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir dévalisé plusieurs villas à N. et à P. «avec des circonstances de violence donnant à l’affaire une tournure particulièrement grave», dirent les journaux. A ce moment un des accusés faisait défaut: c’est Prosper qu’on arrêta trois mois après à Y. où il s’était réfugié après de nombreuses pérégrinations en Espagne.

Bègue avouait tout, paraît-il. Prosper nie tout, au contraire; il se prétend victime d’une méprise, victime de sa ressemblance avec Bouboule; car Bouboule, dit-il, ce n’est pas lui. Cette déclaration soulève un grand rire dans la salle.

Encore qu’elle ne me persuade pas, je voudrais pouvoir suivre un peu mieux sa défense; mais le Président la bouscule et ne laisse pas Bouboule ou Prosper s’expliquer.

A quel point il appartient au Président de gêner ou de faciliter une déposition (fut-ce inconsciemment), c’est ce que je sens de nouveau, non sans angoisse, et combien il est malaisé pour le juré de se faire une opinion propre, de ne pas épouser celle du Président.[3]

[3] Je crois volontiers que cette dernière remarque ne s’appliquerait pas également à tous les jurys--à celui de la Seine en particulier.

Prosper parle d’une voix sourde, qu’on a quelque mal à entendre, et il semble avoir grande peine à s’exprimer. Au cours de son interrogatoire, sentant les mailles du filet, autour de lui, qui se resserrent, il dit que la fatalité s’acharne contre lui, parle de «coalition»; il devient livide et de grosses gouttes de sueur commencent de rouler de son front.