Souvenirs concernant Jules Lagneau

Part 3

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Lagneau avait la sévérité du saint, mais il ignorait nos existences aventureuses. Il était seulement en défiance de ce que nous pouvions faire, laissés à notre seul caprice, et il n’avait pas tort. Il n’est pas une de nos actions qui ne l’eût indigné; et sous ce rapport le garçon dont je parlais, si attentif aux respects de forme, ne valait pas mieux que moi. Mais ce n’était pas une raison de ne pas vénérer et craindre le Maître. Aujourd’hui, encore bien mieux qu’en ce temps-là, j’aperçois comment la doctrine de la Liberté porte celle du Devoir. Comme je ne me pardonne pas aisément de manquer de courage dans la spéculation théorique, je voudrais bien aussi n’avoir jamais été lâche dans le sentiment ni dans l’action. Ainsi, les vertus dont le Maître donnait l’exemple, je puis les enseigner sans aucune hypocrisie. Ma piété serait donc sans aucun mélange, si je n’avais cru discerner en ce Maître de Liberté une disposition étonnante à confondre les écarts de la vie privée et les hardis jugements de la vie politique comme résultant d’un même fond de diabolique révolte. Descartes fait voir partout la même prudence.

Quand Jules bachelier m’écrivait: «Je vous conjure de ne point vous mêler de politique», je n’en étais pas surpris. Au regard de ce théologien, l’ordre politique ne pouvait apparaître que comme une suite de l’ordre universel. Qu’il y eût des pouvoirs, c’était comme une disposition impénétrable de notre monde humain; que ces pouvoirs pussent être aveuglés, c’était un compte entre les hommes providentiels et la providence elle-même. Toute résistance, et même toute critique publique, était alors considérée comme l’effet des désirs et des passions, désordre dans l’État et désordre dans l’individu. Le devoir d’obéir, et, d’une certaine manière, juste autant que les opinions sont des actions, le devoir de respecter, rentrait ainsi dans le devoir envers soi, ce qui n’empêchait nullement ce grand Administrateur, comme on sait, de gouverner énergiquement selon sa conscience, selon sa part de pouvoir, et selon la place qu’il occupait dans l’ordre humain. Je ne trouve pas ici de difficulté. Chacun fait son métier d’homme, et le reste aux Dieux, comme Marc-Aurèle aurait dit.

Que Lagneau réglât l’ordinaire de ses actions et toutes ses pensées politiques selon de tels principes, c’est ce qui paraîtra évident d’après ses lettres, et j’en puis témoigner d’après cette crainte qu’il montrait toujours, qu’on ne prît le pouvoir de penser pour le droit d’oser tout dire. Mais on verra dans la suite que l’idée d’une existence respectable ou, pour parler autrement, d’un Dieu objet, n’avait pu tenir dans ses pensées. On a vu déjà dans ses actions, dès que son propre jugement l’éclairait assez, une méthode qui pouvait faire scandale, et qui fit scandale en effet. La chose jugée n’était rien à ses yeux. Petit exemple, je le répète, mais qui n’était pas petit pour l’écolier. Il est impossible que devant cette conscience scrupuleuse le problème des pouvoirs ne se soit pas posé. Cet homme voulait être religieux, et, dans un sens profond, il l’était. Mais ayant jugé une fois les pouvoirs réguliers, les ayant condamnés et redressés, pouvait-il promettre une obéissance sans condition, bien plus une obéissance d’esprit sans condition, comme pourtant il me paraît qu’il a toujours voulu faire, à l’égard de l’ensemble des pouvoirs divinisés en quelque sorte sous le nom de la Patrie?

Nous voici encore une fois sur la route de Metz. Lui-même, un demi-siècle plus tôt, comme j’ai dit, s’est évadé de Metz et a combattu en volontaire dans l’armée de Faidherbe; ces rencontres réchauffent le cœur. Ici donc, et quant à l’action, nous étions d’accord et la Grande Ombre était contente. Mais c’est moi qui par réflexion n’étais pas content. Car cette volonté de croire et en vérité d’adorer, quels que fussent les chefs, et en prenant la haute politique comme un mystère impénétrable au commun, c’était bien clairement à mes yeux la cause responsable de ce massacre machinal auquel je participais. Or j’admets qu’il faut finalement obéir; mais qu’il faille encore plier ses pensées, et approuver pleinement ce que l’on fait, c’est ce que je ne puis recevoir. Et j’eus dans ces nuits sinistres plus d’un débat avec la Grande Ombre. J’allai jusqu’au reproche, il me semble. J’évoquais cette anecdote du professeur prussien, envers qui il avait manqué au devoir homérique de l’hospitalité. Je me disais et je lui disais: «Quel exemple pour moi d’une folie adorée! Toutes les passions reviennent ici. Quoi? Mon devoir le plus clair n’est-il pas maintenant d’aimer à tout risque cet ennemi aveuglé qui à toute minute cherche à me nuire? Ce n’est pas dix ans après que je dois pardonner, mais c’est tout de suite. Quand je ne le pourrais pas, je sais que je le devrais. Ce sont des hommes; et, s’ils l’oublient, c’est à moi de m’en souvenir. Tout m’y invite et jusqu’aux anciennes traditions de la chevalerie, mal soutenues pourtant par l’idée théologique du jugement de Dieu.» Dans le fait je reconnaissais bien le Fanatisme, quoique la religion fût autre. Sur ce coupant, il me semble qu’on ne peut rester. Dès que l’on pense, il faut tomber d’un côté ou de l’autre. Ou bien revenir au Dieu objet, ou bien examiner tout. En ce second parti, nous sommes à l’ouvrage sur le bord du temps, et en grande incertitude, non pas de ce que nous devons penser, mais de ce qui sera, sans autre ressource que d’expliquer tout ce qu’on pourra à soi-même et aux autres, et devant la menace de l’ignorance et des passions, qui donnent si vite à la liberté un hideux visage. Mais en quoi la guerre est-elle moins hideuse? En n’importe quel cortège révolutionnaire on retrouvera ce mélange de courage et de colère, cette exaltation et cet avilissement, ces idées sublimes et cette misanthropie. Avouez seulement que le plus redoutable cortège, le plus enivré, le plus convulsif, est un petit mal à côté de ce fossé fulminant et saignant qui dévorait chaque jour des milliers de victimes. Que les pouvoirs soient absous de ce crime, et que les chefs de révolte ne soient pas absous de l’autre, voilà qui suppose un choix absolu concernant l’existence donnée, et une sorte de sauvage préférence pour l’ordre de fait, quel qu’il puisse être. Or quand l’esprit a repoussé de croire à l’existence comme à un absolu, il faut se résoudre, tout au moins, à penser pour le mieux et à tout dire, et enfin à tuer la formule creuse dès qu’elle paraît. Sauver cette puissance de penser, ne la soumettre à rien, ne la déshonorer par aucun genre d’ivresse, n’est-ce point la morale, ô mon Maître? Et si je n’ai pu la suivre toujours, est-ce une raison pour que, d’enthousiasme, j’y manque en ce cas-là? Ou bien est-ce ma punition? N’ai-je plus le droit de tenir ici pour la pensée, quand je l’ai trahie tant de fois? Je fais les demandes et les réponses. Et il le faut bien.

Tel serait peut-être le dernier mot de cet homme bon et redoutable. Peut-être viendrait-il à me rappeler que la morale n’a pas pour première fin de juger les autres, mais plutôt de se contrôler soi. Et qu’enfin c’est le fond de l’injustice si l’on exige paix et justice des autres en n’apportant au fond commun que mauvaise foi, fantaisie et guerre. Il me terrasserait ainsi, je le vois bien; il me condamnerait à faire la guerre. Aussi l’ai-je faite, et je ne dis pas que je n’aie pas mérité de la faire. Mais dois-je adorer pourtant le diable et sa fourche?

Je veux pousser encore un peu plus loin ces amères pensées. J’y reconnais ce gris de la justice, sans agrément, mais sans confusion aucune, que j’ai imaginé dans cette grande prairie où Platon nous invite à choisir notre paquet. On peut choisir, mais non dans le paquet. J’ai mis quelque temps à bien entendre cette fable. Cela ne veut point dire que tout soit fatal, et que l’on choisisse des tranches d’avenir, seulement assemblées par la nécessité extérieure. Cela c’est l’image et l’écorce; le choix en image ne serait point un choix; tout serait mécanique, et on aurait quelque raison d’accuser Dieu. Mais je ne l’entends pas ainsi; car ce n’est pas par une nécessité extérieure que le tyran se cache de chambre en chambre, sans pourtant pouvoir dormir. Ce n’est pas par hasard qu’un mensonge marque de mensonge beaucoup de nos pensées, et peut-être toutes. Ce n’est pas par hasard que le souvenir de la colère est colère encore, et que paresse est une raison de paresse, ironie, d’ironie, et ainsi du reste. Si nos fautes revenaient sur nous avec leur même visage, ce serait encore un avantage, comme Platon dit, car c’est pénitence; mais qui ne voit que le châtiment serait une récompense? La justice va plus loin, et toujours par des pensées, non point par des prisons. Quand Platon veut nous dire que le paquet est fait et qu’il faut le prendre tout, il entend dans le fond qu’une pensée est toute la pensée; il nie l’extérieur, et un genre de suite qui a la forme de l’extérieur.

Je reviens à la guerre. Il est clair que celui qui nie la guerre et la refuse veut diviser le paquet. Prendre permission pour d’autres fautes, et la refuser pour celle-là. Mener la vie comme une guerre, et faire ce qui plaît, on se jette sur ce paquet-là; on y trouve guerre enfin à découvert, et l’une des causes que l’on voit le mieux est que le chef a gouverné comme le fantassin a vécu; il est bien plaisant d’accuser le chef. J’apercevais des liens de ce genre dans les _Mémoires_ du Cardinal de Retz, œuvre de fer. Chacun admirera que les devoirs d’une charge d’église, toujours présents, toujours suivis, qu’une piété éclairée et même profonde dans les grandes choses, et le serment tenu de se décider toujours selon le bien de l’état, que tout cela se termine naturellement à violence et révolte, et toujours à des situations telles que «le mieux qu’on y puisse faire est encore un mal». Mais il faut regarder à une vie déréglée absolument. De plus près encore, regardons à ce mépris pour les femmes, qui réduit l’amour à un jeu sans conséquence; la riposte est voulue; on la joue soi-même, par cette politique d’orgueil, de vengeance, ou seulement d’humeur, que les femmes mènent selon les passions, et qui traverse continuellement les meilleurs desseins. Il serait commode d’attendre que mademoiselle de Chevreuse, madame sa mère et les autres, rendissent justice contre injustice; mais elles rendent injustice et folie, et c’est la justice de Minos, Eaque et Rhadamante. Je comprends un peu mieux d’après cela ces femmes si promptement durcies au feu de la guerre, si légères à parler, à chanter, à célébrer. J’y vis toujours comme une vengeance, mais bien au-dessus de tout projet; ce n’est que la dureté masculine renvoyée à ses œuvres, la guerre paraissant alors, non point du tout comme la punition de cette autre guerre contre les faibles, et de tout ce mépris, mais plutôt comme une sorte d’excuse et de justification, par une nécessité d’obéir auprès de laquelle celle où se trouvent les femmes n’est presque que douceur. La tendresse était comme délivrée et rendue; l’amour baisait ces mains sanglantes. L’Amour trouvait à être selon une certaine justice qu’il exige toujours. Cet exemple en éclaire d’autres, quoique le détail nous passe. J’ai souvent remarqué, et non sans impatience, un mélange étonnant, dans mes rudes compagnons, de révolte et d’enthousiasme, je dirais presque de pitié, comme si d’un côté ils réprouvaient, et comme si, de l’autre, ils reconnaissaient une destinée enfin égale, enfin commune, des pensées en clair, un accord des volontés seulement tardif, après cette paix énigmatique. D’où j’arrive à comprendre les sévères pages où Lagneau a défini le devoir pratique à l’égard du prochain. Scandale à mes yeux, scandale à nos yeux, que l’amour ne doive jamais emprunter le détour politique. Et pourtant, qu’est-ce que le détour politique, sinon un essai de recevoir plus qu’on ne donne, et enfin d’assurer la paix sans que chacun y sacrifie autre chose que ce à quoi il ne tient pas? «Vivons en paix, voulez-vous? Mais sans rien changer.» D’où, par cette réflexion, une charité hautaine, j’entends qui jure de ne point changer l’ordre, parce que l’ordre, tel quel, n’est que l’exacte expression de ce qui manque en nos actions réelles. Et si cet ordre est médiocre de toutes façons et terrible à un moment, par son inhumaine structure, ce n’est que notre faute exactement renvoyée. Et, comme dit la Voix, Dieu est innocent. Voilà le tour que je puis faire à l’intérieur de la Sévérité. Pour le dehors je m’y heurte comme à une porte de fer; mais la porte n’est pas fermée.

Saint-Simon le duc connut à la Trappe de Rancé un monsieur de Saint-Louis qui y faisait retraite après un long service de guerre. Cet homme s’était crevé un œil d’un coup de houssine, en corrigeant un cheval. Cette image est digne de Platon. Il n’est pas un homme de guerre sur qui la guerre pèse comme un crime; mais je crois plutôt qu’elle équilibre cette contemplation sans paroles par le juste rapport des fautes à la punition. «C’est toi qui l’as voulu.» J’ai dit que le Maître ne traitait point de Morale. Mais il nous lisait Platon comme une Bible, et souvent _La République_, où, à mesure que l’on approche de la fin, et par cette implication des caractères et des constitutions, par le tableau final de la tyrannie, se règle peu à peu le compte de l’homme par la Somme intégrale de ses pensées d’aventure. Le Maître estimait sans doute que c’était bien assez si nous savions lire, et aussi qu’il faut apprendre à lire en considérant d’abord l’encrier, le morceau de craie et le cheval de bois. Il y a du secret dans toutes les grandes âmes, et ce qui est le plus secret est, par le jeu des passions, ce que nous voudrions savoir d’abord. D’où cet amour qui refuse pitié. Je ne puis expliquer mieux les nuages toujours circulant autour de ce front sublime. Et ce n’est pas trop dire que dire qu’il fuyait et haïssait le clair. _Clarum per obscurius_, ce fut sa devise. Car la clarté est comme un refus. Mais la Pensée est justement le refus du refus. Ici je revois son visage et son geste. Assurément je ne me trompe pas d’un cheveu. Mais aussi ce visage est sans doute le seul signe auquel j’aie fait réellement attention.

Il n’est presque point de natures supérieures où l’on ne trouve ce geste de refus devant ceux qui espèrent changer le dedans par le dehors; je citerai Kant et je citerai Proudhon, si différents d’ailleurs, mais d’accord contre ceux qui ne savent pas bien obéir. Deux effets de l’action morale, et de l’union pour l’action morale. D’un côté se rassemblent des cœurs pleins de pitié et des esprits qui cherchent preuve, sans aucune disposition à adorer cet ordre terrible qui fait voir l’inégalité, la raison d’état et la guerre comme des faces de Méduse. Mais de l’autre un petit nombre d’hommes austères, plus rigoureux encore sur la preuve, plus profondément inventeurs; souvent un seul, qui avec une pureté et un scrupule constant de justice dans sa vie privée, se place à l’égard des pouvoirs dans une situation qui produit les mêmes effets que la crainte. Platon n’aimait point trop le peuple en cortège, ni ces ânes, comme il dit, qui portent si librement la tête. En Gœthe, le même esprit condamnait Fichte. «Quand ce serait mon propre fils», disait-il. Ce genre d’homme est inexorable. Ils perdent sentiment et sont comme des pierres dès qu’ils entrevoient, et ils entrevoient de fort loin, une cohue d’ignorants qui demandent justice. Ces Maîtres craignent une guerre d’esclaves. Je soupçonne que l’expérience des passions en eux-mêmes, et des cohues de l’âme en ces renversements, les font indulgents d’une certaine manière, mais sévères aussi, à l’égard de tout mouvement anarchique. Il se peut aussi que l’Esprit leur fasse peur, par la liberté infinie qu’ils y trouvent, car l’Esprit peut nier tout, et c’est la démarche propre de toute pensée de se réfugier d’abord en ce centre de négation, comme Descartes le fait voir à tous les moments de sa réforme. On comprendra assez que Lagneau avait touché ce point d’indifférence d’où l’on revient, et même y retournait toujours; dans ce mouvement de la réflexion, il n’était que bonté et grâce, en ce monde d’écoliers, fermé à la politique, ouvert au monde; c’était le moment de l’incrédulité et de l’innocence. Il est vrai aussi que cette enfance du monde n’est possible un moment que par l’ordre sévère autour. L’autre mouvement, qui fermait la porte, avait la dureté militaire. Il y avait de la violence dans ces soudains changements. Violence contre violence, en lui-même d’abord, comme Platon l’a tant de fois rappelé. La justice n’est point aimable, mais plutôt redoutable, quand elle commence par le redressement de soi par soi. Je ne puis comprendre autrement le drame que je veux appeler physiologique, et qui fatiguait jusqu’à l’épuisement ce corps vigoureux. J’ai su qu’il avait prédit quelque chose me concernant. «C’est une violence, dit-il, qui se tournera contre elle-même.» C’était trop d’honneur. Mais cela donne vue sur cette puissante nature et sur les flux et reflux de ce sang vif qui colorait ses lèvres de vermillon pur; ce signe ne trompe guère.

On verra, d’après ses lettres, qu’il n’était nullement socialiste; on devinera même qu’il ne recevait point qu’un homme raisonnable pût l’être. Cela arrête net; aussi j’ai voulu, en disant ici tout ce que j’ai pu saisir de cet homme, préparer le lecteur à ce passage, faute de quoi l’Académicien y croirait reconnaître sa faiblesse et l’adorer, et l’autre parti la maudire. La privation n’est rien; mais de la force pensante aussi il faut s’arranger au mieux.

Le socialisme est profondément une politique; en quoi il s’oppose directement à l’esprit chrétien, qui enferme un mépris à l’égard de toute politique. Et le fond de la politique est de modifier les situations, en vue de changer les pensées. Sous quelque forme qu’on la prenne, dans le cabinet d’un ministre ou dans le grenier d’un révolutionnaire, toujours elle s’en prend au rapport extérieur; cette vue définit entièrement la faveur, qui prétend ramener les mécontents et y réussit souvent. C’est misanthropie; car l’esprit est digne d’être crossé, c’est son droit propre. On voit que la charité s’entend en deux sens; et le commun langage le fait bien voir, par ceci que le plus beau mot peut-être et le plus fort se trouve être aussi bien le plus faible et le plus avili. Il y a une charité revêche et comme janséniste; l’autre est de faveur, et voudrait récolter sagesse. L’esprit chrétien va tout à la première, qui honore esprit, courage, volonté, vertu, une même vertu sous ces noms, et qui n’honore rien d’autre. Je dis esprit chrétien, je dirais aussi bien esprit stoïcien. Marc-Aurèle laisse chacun à sa place, bonne ou mauvaise, parce qu’il n’y fait point de différence. Cela est hautain. On retrouvera ce ton dans les _Simples Notes_; mais cela est hautain, pour les deux, par une idée de l’égalité qui méprise les différences au lieu de les effacer. Cette vertu est ce qui sauve la guerre où, comme a dit quelqu’un, l’inégalité est la loi, entendez que la justice n’y est point du tout dans la rencontre ni dans l’extérieur, mais uniquement dans une fière simplicité que l’on rencontre quelquefois. J’ai connu un héros janséniste parfait en ce genre, et à qui il était impossible de ne pas obéir, par ceci qu’être au-dessus ou au-dessous n’était point de plus d’importance à ses yeux que pour les pierres d’un mur. Le pouvoir ainsi gouverné gouverne sans faiblesse. Ici l’homme répond à l’homme; et l’on ne va point chercher quelque égalité de géométrie ou de latin; cela même instruit. Nous ne sommes point quittes à l’égard d’une inégalité si belle; et, pour ma part, je ne démêle pas sans peine en mes sentiments les plus forts une égale disposition à la révolte et à l’obéissance.

L’autre charité n’est que flatteuse, dans le sens où Platon le dit de la rhétorique en son _Gorgias_. «Donnons-leur trois francs cinquante», disait un homme d’État assez cynique devant les gémissements des femmes, au temps où les hommes étaient au péril. La Raison peut reprendre cette idée et en faire système. Le système est que tout homme est capable de s’éveiller en esprit jusqu’à être enfin respectable, mais qu’il faut commencer par changer la condition extérieure, en adoucissant cet excès de travail, d’esclavage et de malheur qui hébète l’esprit. Hugo a pensé cette idée avec force, et l’autre idée aussi, sans pouvoir les joindre. Toujours est-il que l’essence du socialisme est de subordonner la vertu aux situations, comme il éclate dans les conceptions de Karl Marx. Cette idée de regarder d’abord aux droits, et au droit étonnant d’exister, qui est le principe de tous, est bien une idée, et ainsi va fort loin. C’est la même chose que de diviniser l’objet, c’est un Spinozisme mal entendu, et c’est peut-être le Spinozisme. En ce travail où il faut que je devine presque tout, on me pardonnera ces détours souterrains, d’où j’arrive à quelques lumières. On trouvera, dans un article de critique de Lagneau sur une traduction du _Court Traité_, une note étonnante sur la Bible, et qui m’éclaire certains traits du Maître. La note est injuste à première vue, car la terrible religion de Job ne laisse à l’homme que patience au travail et résignation héroïque; et l’on ne peut pas dire que le bonheur soit proposé ici comme fin. Mais le regard de Lagneau lisait plus loin que le nôtre; et sans doute apercevait-il que ce culte presque fanatique de l’immense existence telle quelle devait conduire à une recherche du bonheur, en vérité sans espérance, et au fond mécanique, comme les travaux des fourmis. L’esprit n’étant pas fait pour cela, et portant mieux tout malheur que la négation de lui-même, peut-être tenons-nous ici par les causes la colère communiste, et ce paradoxe de fonder l’extrême paix sur l’extrême guerre. Les socialistes voudraient bien rester entre deux; mais leur principe les force, qui est de changer d’abord la maison, en vue de changer l’habitant. Cela revient à attendre la justice autour pour être juste. On verra plus loin que toute la philosophie de Lagneau vise à subordonner l’Entendement au Jugement. Or c’est une vue d’entendement à proprement parler de changer l’objet selon la règle, afin de trouver à appliquer la règle; au lieu que le Jugement s’exerce sur la situation maintenant perçue et fait ordre de tout. «Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse», tel est le dernier mot de l’entendement; au lieu que le Jugement ne redresse point du tout le bâton, mais le pense courbé selon le vrai, c’est-à-dire selon l’eau et selon l’œil, et ainsi pense encore mieux. Bref, au regard d’une philosophie qui veut penser droitement dans la perception même, et non point au-dessus ni au delà, ce n’est point demain ou dans dix ans que l’esprit s’éveillera. Le rêve n’est que de paresse, et la vérité du rêve c’est la perception. Dieu de chaque moment, tel est le Jugement; et il ne demande point que l’objet soit autre; non, mais que la pensée soit autre. Sur cette surface du présent, seule à nous, se tient donc cet Esprit incorruptible, qui n’attend point et qui n’espère point, assez occupé de passer du chaos à l’ordre, comme à tout réveil il faut faire. D’où je comprends encore mieux ce geste des mains, que j’essaie encore d’imiter en mes meilleures réflexions, et qui refuse de prendre. Aider, c’est donner la main; mais la confiance entraînera les deux. Voilà à peu près tout ce que je sais dire de ce refus de politique. Ainsi me voilà en cette bordure, me défendant d’y trop croire, et de m’y jeter; mais il n’est pas défendu d’y regarder.

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