Souvenirs concernant Jules Lagneau

Part 4

Chapter 43,010 wordsPublic domain

Lagneau ne traitait jamais de Morale. Sans doute se défiait-il des passions; mais je ne crois point du tout qu’il eût été en ces matières hésitant ou indulgent. Bien plutôt je le vois terriblement clairvoyant et sévère. Mais quoi? Nous étions des enfants, et il ne nous connaissait guère. Dans les circonstances rares où je l’ai vu agir, dans d’autres qu’on m’a rapportées, il était prompt, hardi, et sans ménagement pour lui-même. Peut-être estimait-il que la morale en discours est trop facile. Peut-être aussi était-il naturellement retenu par d’autres leçons qui se présentent d’elles-mêmes les premières, et qui l’occupaient toute l’année. Toujours est-il qu’il n’a jamais traité devant moi que de la Perception et du Jugement. L’inévitable préambule sur la Méthode de la Psychologie ne faisait que préparer ces deux leçons principales. Je sais que dans la suite il lui arriva de traiter de l’existence de Dieu; j’ai supposé longtemps qu’il n’y avait eu que le titre de changé; je ne me trompais guère. Je ne me fie, à la rigueur, qu’à mes propres souvenirs. Toutes les heures sérieuses de ma vie ont été occupées à répondre à cette question: «Que pensait-il? Que voulait-il dire?» Il n’y a pas longtemps je revenais à une formule que j’ai entendue plus d’une fois: «Retrouver dans une de nos pensées toute la pensée», et je buttais là comme autrefois. Je ne me plains point de cette lenteur d’esprit; c’est lui qui m’apprit à mépriser mes fragiles constructions. Toujours est-il que j’avais assez de lui pour méditer cent ans. Un ami plus jeune que moi m’avait entretenu plus d’une fois de cette leçon fameuse, où le Maître allait à conclure, je résume comme je l’entendis de cet ami, à conclure que Dieu ne peut être dit exister, puisqu’exister c’est être pris dans le texte de l’expérience. Nouveau thème pour des méditations difficiles; j’y retrouvai un Cartésianisme poussé à bout, et qui certes n’avait rien de Spinoza; car, ce que j’ai toujours remarqué en Spinoza, c’est que l’Immense Existence s’y offre la première, dans son Idée, il est vrai, et donc tout entière en chaque rencontre, mais enfin d’abord existence, et de là essence, et finalement pensée, d’où une liberté murée. J’oserais presque dire que les premières démonstrations de Spinoza vont plutôt de l’existence à l’essence, au rebours de Descartes. Mais je prends ce commentaire à mon compte; je n’en veux point charger le Maître; on voit seulement par quel détour j’essayais de deviner l’essence qui passe l’existence. Au reste je ne poussais pas bien loin par là, et même j’aurais choisi de ne rien dire là-dessus si, quelque temps après que j’eus commencé d’écrire ces mémoires, je n’avais reçu une visite mémorable. Nous avions annoncé notre projet de rassembler les écrits de Lagneau; cette nouvelle avait couru. La réputation où est encore Lagneau, après une courte vie et si peu de bruit, est quelque chose de miraculeux, et qui fait honneur à l’espèce. Bref je vis arriver chez moi un homme de forte structure, à tête chevaline (Diogène disait à Platon: «Bonjour, cheval») et de rustique simplicité. Il portait une valise bourrée de papiers, d’où je vis sortir les leçons déjà connues, par lui rédigées, à ma grande honte, comme je n’avais su faire, et enfin les précieux cahiers portant au titre «De l’existence de Dieu». Cet homme, que je surnommai aussitôt l’Homme de Dieu, avait été pêcheur de morue dans sa jeunesse, et puis marin long-courrier, ensuite étudiant, et, sur la trentaine, élève de Lagneau, justement après moi; finalement laboureur et éleveur de bœufs en cette Normandie, notre commun berceau. Ceux qui ont connu Jules Lachelier, Normand lui-même, pourront se faire une idée de cette tête à forte mâchoire, de cette structure tassée et osseuse, de cette méditation sculpturale d’où remonte le regard bleu, mouvement de retour et de réveil à ce monde-ci. Lagneau était autre, et, à ce qu’il me semble, interrogeait l’objet toujours. Imaginez donc cet autre sage, assis contre sa haie normande, tirant ses cahiers de sa poche, et trouvant là le dernier mot sur sa destinée, enfin ce qu’il avait vainement cherché autour du monde, comme il m’a dit. Je me retrouvai au temps de Solon. L’amitié fut prompte, par ceci de commun que nous n’avions ni l’un ni l’autre jamais craint ni respecté aucun être au monde à l’exception de notre commun Maître. Je lus donc les pages sublimes. La marque y était, mais aussi quelque chose d’abstrait et de désertique, qui n’était point dans mes souvenirs d’écolier. Un autre genre d’écolier, un autre genre aussi de sérieux, avait-il rabattu tous les ornements sur ce pierreux chemin? ou bien le Maître sentait-il qu’il était temps de finir? Ou bien l’attention dévorante de ce nouveau disciple, qui attendait toujours le dernier mot, avait-elle insensiblement tiré l’analyse hors de ce monde jusqu’à l’extrême bord de la réflexion dialectique? Je me trouvai d’abord ici comme je fus tant de fois devant les pages les plus abruptes de Fichte ou de Schelling, cherchant l’objet, qui, dans Hegel au contraire, ne me manque jamais. Toutefois je reconnaissais l’accent du Maître, et sa pensée, à n’en pas douter. Il fallait jurer, je jurai. Je décidai que ces pages seraient imprimées telles quelles, et je fis bien. Maintenant je sais que le dernier mot y est. Toutefois je n’aurais pas cherché si loin. Que me manque-t-il? Un genre de désespoir, et de n’avoir pas douté assez loin. De n’avoir pas été assez Spinoziste pour perdre Descartes et le retrouver. J’espère qu’une partie s’éclairera par l’autre. Pour ce qui est de cette leçon, qui sera célèbre, et de ce Dernier Mot, voici ce que j’en comprends.

Je n’ai jamais cédé au Fatalisme, et là-dessus j’ai bravé le ridicule. On sait que tout penseur, ou presque, est sarcastique contre la liberté, et Spinoza lui-même. Toutefois c’est en Spinoza que j’ai le mieux compris que l’ordre des idées, quoiqu’il soit le même que celui des choses, pourtant ne lui ressemble en rien, allant jusqu’à apercevoir que l’idée du cercle ne ressemble nullement au cercle, ni l’idée de la ligne à la ligne. Par là, il m’apparaissait impossible que les idées fussent dites exister, en aucun sens; mais plutôt elles étaient faites et refaites, non pas arbitrairement, non pas nécessairement non plus. Je compris alors en quel sens Lagneau, dans une lettre sur Spinoza, dit qu’il y a deux nécessités. Mais depuis, revenant à Descartes, je ne voulais point dire deux nécessités, car c’est bien assez d’une. Et, quoique je ne sois que trop sujet à prendre l’imagination pour l’entendement, je fus ramené par la vertu des premières leçons de Lagneau sur la perception, et aussi par l’avertissement Spinoziste, à comprendre de nouveau que l’étendue en son idée n’est pas ce vêtement aux couleurs éclatantes ou pâles, et que la ligne droite, en son idée, n’a point de longueur ni de parties. D’où l’on est gardé contre ces erreurs brillantes et grossières qui reviennent de temps en temps, et qui sont l’épreuve de l’apprenti. Je regardais par là, content de tenir mon poste d’homme, qui est à la surface de ce monde, et occupé à manier ce monde le plus longtemps possible sans m’en laisser mordre.

Maintenant, en remontant vers mon propre être, j’apercevais plusieurs choses qui étaient à considérer. La principale, la plus étonnante, était que l’entendement lui-même était en quelque façon mécanique, ou, si l’on veut, physique, comme Descartes l’avait dit. Car il n’est point de démonstration sans objet, je dis sans existence; les figures et aussi bien les écritures d’algèbre sont des objets existants; ainsi mes conclusions sont toujours d’existence, comme le Si de nos hypothèses nous en avertit assez. Ce monde mécanique est bien l’image de l’autre; et nous y glissons et nous y tombons encore, sur un chemin seulement mieux tracé. Il y a de l’irrévocable par une définition, dès que nous la faisons exister avec d’autres. Mais que l’esprit soit jamais pris en ces jeux de nécessité, c’est ce que je n’ai pu concevoir. Cette position intermédiaire consiste seulement à supposer quelque chose fait et à chercher ce qui en résultera, d’après cette convention que l’on se réduit à être spectateur. Ainsi nos démonstrations et nos calculs imitent assez bien les choses que l’on laisse courir, mais n’imitent point, et ne peuvent, les actions véritables, où l’on modifie au lieu d’observer. Cela est mal compris, parce que l’immédiat de l’action n’est pas objet de réflexion; la conscience, qui est toujours division, n’y peut être, ni la mémoire en rien garder. Mais je ne vais pas maintenant par là. Au contraire je dois remonter vers ce que nous appelons les axiomes ou principes, dont nous faisons aisément un édifice abstrait et comme décharné, un objet enfin qui n’est plus objet, mais qui garde, et même qui rend plus sensible, le coupant et le résistant de l’objet. C’est vouloir penser sans matière, et croire qu’on le peut, et ne pouvoir. C’est garder du triangle ce qui est chose, ou existence, et prendre cela pour l’essence. Or notre condition est telle que l’on devine l’essence, mais que l’on ne peut la saisir comme un objet. Ce que Descartes exprimait comme il pouvait, disant qu’il n’y a point de nécessité en Dieu. En suivant ces difficiles idées, qui ne sont même plus des idées, en les prolongeant jusqu’au foyer et à l’intersection dernière, on trouvera quelque chose comme ce que trouva le Stoïcien, qui n’apercevait plus d’autre raison de Vouloir que de sauver le Vouloir même; et cela parle assez clair à tout homme. Mais dans l’ordre de la spéculation théorique, encore apercevoir la Liberté suspendue à elle-même, sans rien d’autre, cela passe le pouvoir des mots; et pourtant c’est ainsi: car l’existence est hypothétique par essence, et la course au premier moteur ou à la dernière limite est peut-être ce qui le fait voir le mieux. Le monde ainsi pris est cette fois absolument comme il s’offre, et insondable, mais non point en fait. C’est le silence éternel de l’entendement qu’il faut finalement reconnaître. Ce monde, infini à sa manière, serait donc notre charte.

Je reviens toujours au monde, ou plutôt j’y suis toujours, et au contact. Car ce que l’on trouvera de dialectique dans la célèbre leçon dont je parle, cela peut éclairer d’autres hommes, mais cela ne me touche point du tout. Il se peut que je tire Lagneau à moi, comme l’autre à lui. Toujours est-il que je n’ai point connu Lagneau hors de perception; et c’est en cela que je le vis grand, et que je le vois grand. L’idée que le monde ne serait qu’une apparence, dont il faudrait se détourner, et que l’entendement ait des moyens d’aller chercher l’autre monde au delà, ou aussi bien de le chercher en deçà, par une réflexion sans yeux, c’est ce qui ne peut obtenir audience de moi; et il me semble même que j’en fus guéri à jamais par le secours de ce génie terrestre. Kant, tant de fois lu, m’a ramené là par dure discipline; Spinoza aussi, parmi tant de preuves qui glissent sur moi, par ces lumières des _Scholies_. Mais enfin c’est Lagneau qui m’a mis à l’ouvrage. L’idée n’est point séparée, ni séparable; L’Esprit n’est ni loin, ni caché, ni derrière nous, ni derrière la chose, mais dedans. _Una eademque res._ «Vint l’Esprit, dit Anaxagore, qui mit tout en ordre.» Mais ce n’est que mythologie. L’Esprit met tout en ordre, et voilà ce que signifie l’apparence. Ceux qui ont suivi avec attention Descartes et Spinoza en ce réveil de pensée, le seul sans doute depuis Platon, ont certainement remarqué que ces penseurs ont cherché l’image sans la trouver, voulant toujours dire, même devant un miroir ou un prisme, devant un mirage même, que cela est d’entendement non moins que le soleil quatre cents fois plus éloigné que la lune. Ainsi viennent-ils à loger les images dans le corps humain, où elles ne sont plus images, mais notions vraies de la liaison du corps à l’esprit. Celui qui n’a pas médité, et j’ose dire à vide, sur les tableaux peints de Spinoza et ses images rétiniennes, ne peut me suivre. Il faut apercevoir ici, pour vaincre cette dernière apparence d’apparence, que ces deux auteurs sont encore trop dialecticiens; mais entendons bien aussi que, sans cette préparation dialectique, nous n’aurions pu revenir du prétoire à la nature. Ils cherchent donc cette première apparence, partant de laquelle l’entendement pourrait s’élancer. Mais les images sont images faute de réflexion, non point faute d’esprit. Lagneau ne quittait point l’apparence; d’où cette leçon sur la perception, qui ne finissait point. Je le vois traçant au tableau les apparences du cube et demandant si ces apparences étaient quelque chose avant qu’on sût de quoi elles étaient apparences. Car, qu’elles fussent sur un plan, et sans profondeur, cela se rapportait au tableau noir et à la craie, non au cube; c’était y chercher le vrai du tableau noir et de la craie, non l’apparence du cube; mais comme apparences du cube elles étaient vraies, par le véritable cube. Et la signification d’un de ces angles, qui me semble aigu ou obtus par la perspective, c’est justement que je le pense droit; non pas droit ailleurs, mais droit là même où je le vois aigu ou obtus. Et à vrai dire je ne le vois pas aigu ni obtus, ni non plus droit, mais tout cela ensemble, droit et obtus, voir et penser cela, et l’un par l’autre, c’est voir qu’on voit, ce qui est voir. La vue première ou immédiate n’est rien, parce qu’il n’y a que la réflexion qui puisse faire tenir ensemble l’apparence et le vrai. Le propre du rêve pur est qu’il n’est rien pour personne; mais l’apparence est le rêve retrouvé. Ainsi était analysée la réflexion comme réveil, en même temps que la perception comme réveil. Cette aurore de l’esprit émerveille. On ne s’en lasse point. Elle m’est neuve encore à chaque fois. Mais on voudrait croire que c’est chose faite, et courir aux conséquences; journée de manœuvre. En cette classe, comme sur ce visage architectural, c’était toujours matin.

II

PLATON

De ses leçons sur Platon, qui furent nombreuses, amples, et toujours quelque dialogue en main, le _Théétète_, le _Philèbe_, le _Timée_, je n’ai retenu que Platon. Non point Platon athénien, non point Platon accident, ni moment, mais Platon vrai. Je l’ai retenu et je l’ai retrouvé. Je n’ai pas eu, une seule fois, le sentiment qu’il y eût jamais, en ces œuvres illustres par-dessus toutes, la moindre chose à reprendre, ni d’autres difficultés que celles qui s’offrent à nous tous dans notre commune situation d’hommes percevants. Or, si je sais ici expliquer ce que je sens, aucun auteur ne convient mieux pour faire entendre que Lagneau pensait métaphysiquement.

Les idées de Platon sont communément un objet d’histoire, ou bien une erreur admirable; mais on les veut toujours séparer. Dans Platon je ne les vis jamais séparées, mais à l’œuvre, et formant la substance de ce monde. Car c’est en ce monde que l’un et l’être se posent, s’opposent et se nient; et le jeu célèbre du _Parménide_ est le jeu du monde. Deux est un en ces deux roses que je perçois, comme quatre est un dans les osselets du _Théétète_; et il est pourtant vrai que cette unité qui les fait quatre n’est en aucun d’eux, ni non plus l’unité de chacun, qui fait de chacun d’eux une partie de quatre; pas plus que Théétète n’est en lui-même grand ou petit. C’est par de tels rapports pourtant que Théétète et les osselets sont dits exister; ces rapports sont substantiels, mais refusent d’être des choses. Sous mes yeux, cette participation se fait et se défait. Sous mes yeux, cette dialectique pose le courbe par le droit et le plusieurs par l’un. Sous mes yeux le grand et le petit prennent leur course alternée, et leur fuite fait en même temps deux abîmes pleins de créations. Mais l’unité les ramène au repos. D’où nous allons faire le compte de ces êtres, leur généalogie, leur filiation. Ici Platon sourit. Voici le _Timée_, et tous les démiurges à l’œuvre, clouant le Même et l’Autre sur l’écliptique. Et que faisions-nous tout à l’heure, nous-mêmes, dieux inférieurs et préposés, et toujours faisant être les choses par les idées? Ainsi plaît-il à chaque Dieu, parce qu’il est bon; et, de vrai, rien ne l’y force. Ainsi Lagneau, tenant en main le _Timée_, semblait lui-même une figure de Michel-Ange, séparant la lumière et les ténèbres. Je ne pense pas que l’idée soit jamais venue à aucun de nous de réfuter Platon.

Nous approchions plus près avec le _Théétète_; et ce fameux passage du cheval de bois, je ne l’ai jamais relu sans y apprendre encore quelque chose. Si nous étions comme le cheval de bois, il y aurait un objet pour notre main et même pour chacune de nos mains, pour nos deux oreilles, pour nos deux yeux; mais ce n’est pas ainsi. Ce qui fait l’objet que nous percevons, cet encrier, ce crayon ou cette fleur, c’est qu’il est objet à la fois pour nos mains et nos yeux; et ces milliers d’apparences d’un même objet ne le multiplient point, mais l’affermissent en son unité, ou, _pour mieux dire_ (ainsi parlait le maître), ne sont elles-mêmes plusieurs que par cette unité de la chose; ainsi dans cet objet, encrier, crayon ou fleur, il est pensé que toutes ces apparences sont vraies sous condition, différentes les unes des autres, identiques les unes aux autres, et variées selon les lieux du monde d’où on verrait l’objet; ainsi la loi universelle, dans tous les sens de ce beau mot, est la substance même de l’objet; non pas ce que le philosophe y suppose, mais ce que chacun y pense dès qu’il le perçoit. Platon n’a rien ajouté au monde. Il est dit justement le Métaphysicien, non pas parce que ses Idées sont éternellement hors du monde, mais plutôt parce qu’elles sont le tissu du monde. Lagneau n’ajoutait rien au monde; c’était Platon revivant. Un précieux ami me disait ce matin même, comme nous parlions du Maître, qu’il a connu et admiré autant que moi: «Poète lyrique que vous êtes, vous lui ferez dire tout ce qui vous viendra à l’esprit». Lagneau a laissé trop peu d’écrits pour que je puisse me défendre là-dessus; mais Platon existe en son œuvre; il est facile de savoir si j’ajoute maintenant quelque chose à Platon.