Souvenirs concernant Jules Lagneau

Part 2

Chapter 23,887 wordsPublic domain

Non point d’agir. J’ai dit plus d’une fois, à la suite du Maître, qu’il faut vaincre Spinoza. Mais il faut le vaincre où il résiste, où il nous a mis, et c’est peut-être le comprendre tout à fait. A cette pointe de la doctrine, il faut dépasser toute doctrine. Ainsi est l’action qui s’offre, et le passage devant nous. C’est ici le texte des méditations de tout homme, et il ne faut pas craindre d’y regarder longtemps. L’idée de la nécessité extérieure ne peut détourner un homme d’exercer sa puissance; ou bien ce n’est que l’idée abstraite de la nécessité, d’après laquelle nous croyons voir se dérouler toutes choses en leur ordre, et pour ainsi dire le plan de Dieu. Mais cela est imaginaire. L’homme qui pense ainsi oublie son poste singulier, et sa fonction singulière. Et il est naturel qu’en cette contemplation de trop haut, dont les souvenirs sont les soutiens misérables, et qui enchaîne selon le temps, on croie impossible de changer quelque chose sans changer les lois. Or à changer les lois nous ne trouvons point de prise; au lieu que la circonstance singulière est appui pour l’homme au contraire, et instrument d’action. Qui cherche sa puissance, qu’il la cherche là.

L’existence politique en est encore pour la plupart à cet état où nous contemplons plus volontiers le système abstrait des lois que le poste réel où nous nous trouvons serrés et armés. Avec cette différence que les lois nous paraissent aisément modifiables, parce qu’il nous semble que l’arbitraire humain, qui les a faites, les peut aussi défaire: «Il a bien mal placé cette citrouille-là.» Nous sommes tous Garo en politique. La vue étonnante de Montesquieu, qui aperçut et voulut vaincre cette ambiguïté du mot loi, n’est pas aisément suivie, ni même volontiers suivie. Considérons pourtant, en Spinozistes, l’ordre humain comme une partie de l’ordre extérieur, et nous ne serons plus tentés de confondre les lois imaginaires, ou arbitraires, qui ne sont qu’abstraites, avec les véritables lois, dont la géométrie nous donne bien l’idée, mais pourvu que nous scrutions l’idée et non la chose dans le triangle. D’où nous serons ramenés à notre poste d’homme. De là il nous paraîtra aussi vain de vouloir changer les lois réelles de l’ordre politique que de souhaiter d’autres cieux et une autre terre. Et même une telle intention nous sera un signe de l’imagination maîtresse et du déchaînement des passions. Par ce long détour je comprends encore mieux un certain genre de colère, et la ferme volonté de rompre sur le champ toute discussion et même tout commencement d’examen, pensées orageuses qui ne s’exprimaient point, mais que je crois lire encore sur le visage soudain sévère et étranger. Bref, à l’égard des pouvoirs, la loi abstraite est l’obéissance; et un esprit bien fait ne trouve même pas à contester. C’est ainsi; et insensé celui qui veut que les montagnes soient autres. C’est contester quand la maison croule. Ainsi est condamnée ce qu’on pourrait appeler l’action d’esprit, qui est une méprise. L’action est singulière, et la pensée qu’elle change tout n’est certainement pas celle qui doit la conduire. «Advienne que pourra», cette belle formule doit s’entendre en ce sens que ce qui n’est point perçu est laissé aux dieux, comme on dit. Et c’est la sévère loi des actions réelles, que le droit s’y définisse par la puissance. Je me risque jusque là, quoique le lien entre cette autre formule spinoziste et celles que j’ai expliquées ne me soit pas réellement connu. Toutefois je vois bien clairement qu’il n’y a point d’excuse, en ce qu’il fallait faire, si l’on n’y a jeté toute sa puissance. Je fus étourdi d’admiration en lisant un mot de _l’Otage_: «Me soumettre à la volonté de Dieu, dit à peu près Coufontaine. Mais comment, quand je n’ai d’autre moyen de la connaître que de la contredire?» Je comprends ici pourquoi Lagneau ne traitait jamais de morale. C’est assez d’apprendre à penser. Qui rassemblera son attention sur les choses antagonistes, et je dirai même sur les hommes comme choses, sera délivré de souhaiter, comme aussi d’hésiter et d’attendre. Mais qui peut se vanter d’avoir seulement saisi cette vérité amère et forte, quoiqu’encore préliminaire, que la morale est pour soi et non pour autrui?

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La bibliothèque d’étude contenait notamment les œuvres de Renouvier; j’en fis ma pâture; j’y trouvai de ces connaissances abrégées, et principalement concernant l’histoire des doctrines, sans lesquelles on ne peut faire figure, même à l’égard de soi, et aussi des raisonnements forts contre les raisonneurs. Chose digne de remarque, Lagneau, qui avait fait acheter ces livres alors peu connus, ne parlait jamais de Renouvier, ni pour l’approuver, ni pour le critiquer, ni pour s’en faire un départ. Peut-être jugeait-il, comme je fis plus tard, que ce phénoménisme sans reproche se trouvait par cela même hors de l’être; mais plutôt je crois qu’il ne le rencontrait point, parce qu’il se mouvait lui-même dans l’être plein. J’espère que tout cela deviendra clair à un moment ou à l’autre pour le lecteur de bonne volonté. Je rappelle une des formules du Maître: «Il n’y a point de connaissance subjective.» C’est un exemple de ces arrêts, je dirais de ces oracles de notre Jupiter assembleur de nuées. Ce n’étaient point les conclusions d’un raisonnement que l’on pût suivre, ni même que l’on pût retrouver. Mais d’abord les doctrines inférieures étaient secouées avec scandale et poussière; et puis la nature entière paraissait en quelque exemple comme la table, l’encrier ou le morceau de craie; toutefois sans progrès appréciable; ou plutôt la nature des choses semblait prendre, devant cette attention violente, encore plus d’épaisseur et de densité; mais soudainement le chêne de Dodone prenait le langage humain, et nous savions ce qui importait.

Certes j’étais bien doué en ce sens que j’aurais fui avec la simplicité et la rapidité de l’homme des cavernes si quelqu’un avait semblé mettre en doute l’existence de l’Univers; on ne m’aurait point revu. Mais enfin ce bagage de mots, sans aucune consistance, comme sensations, états de conscience, apparences, opinions, idées, hypothèses, fait pourtant ce que l’on peut appeler une philosophie d’institut; c’est un jeu que l’on peut jouer bien ou mal. Comme à ce nigaud soutenant sa thèse un autre nigaud objectait: «Mais comment? Ce livre que vous tenez à la main, c’est donc une idée?» Et l’autre: «Je soutiens que ce n’est qu’une idée; car qu’y a-t-il de plus...? etc.» Je les aurais laissés à Molière.

L’Esprit n’aurait été que vengeur. Mais j’avais besoin d’esprit, car je supportais difficilement les passions. L’oracle heureusement m’éclaira. «Il n’y a point de connaissance subjective». J’avais maintenant de quoi penser. Je pouvais entrer dans la critique de Kant, malgré les pièges tendus autour par la philosophie d’Institut, et marcher du fameux théorème de _l’Analytique_ au quatrième _Paralogisme_, qui sont les pierres milliaires de l’Esprit. D’autant que l’oracle jetait d’autres lumières: «La sensation est un abstrait»; et d’autres pour rire un peu: «Monsieur Ribot fait de la physiologie _a priori_», non moins perçantes. Là-dessus j’écrirais des volumes. Mais je veux présenter ces vérités à l’état naissant; car autrement je devrais ici retrouver ces discussions préliminaires qui n’avançaient point, et qui revenaient toujours à demander d’un auteur médiocre: «Que veut-il dire?» Mais quel intérêt? Le Maître était faible dans la discussion et fort dans la conclusion; et c’est pourquoi la rédaction de nos cours, que j’avais entreprise autrefois comme un monument de piété, ne m’a pas paru mériter l’attention des philosophes. Je ferai mieux connaître l’Homme par ces détours et digressions auxquels je m’abandonne, et cette manière indirecte et errante donnera une idée assez exacte de ces leçons surchargées, confuses, interminables, propres à scandaliser le Pédant.

Ce détour était pour arriver au Pédant. Je nommerai ainsi l’auteur de manuels réputés en ce temps-là, et qui n’étaient ni meilleurs ni pires que ceux d’aujourd’hui. Cette philosophie d’Institut, dont je parlais, laisse encore quelques trous pour respirer; le manuel n’en laisse jamais. Ces divisions, ces querelles, ces solutions n’ont réellement point de sens. Donnez-moi le meilleur manuel de ce temps-ci; réellement je n’y comprends rien. En ce temps-là donc, les éditeurs firent entrer dans notre classe un bon nombre de manuels du Pédant. Lagneau le sut et, sans autre commentaire, les fit mettre sous clef. Trois mois après environ, nous vîmes arriver, muni des pouvoirs de l’Inspection Générale, le Pédant lui-même, et je considérai avec curiosité la scène qui allait suivre. Elle fut assez belle. Le Professeur rendait aux élèves une composition sur ce sujet: «Montrer qu’on ne peut être assuré de rien tant qu’on n’est pas assuré de l’existence de Dieu.» Le lecteur reconnaîtra ici l’idée que je rappelais tout à l’heure. Sur quoi le Pédant fit ce préambule, que c’étaient là sans doute de hautes questions, mais qu’enfin ces jeunes gens n’étaient peut-être pas en âge de les bien saisir, et qu’il désirait que M. le Professeur fît expliquer celle-là par un des élèves. Nous regardions cependant la tête puissante, qui demeurait immobile et inclinée; mais de sombres nuées s’assemblaient autour. Un des élèves, choisi parmi les nouveaux, fut prié de répondre; et je vois encore cette jeune tête qui imitait l’autre et se chargeait de nuages; mais il ne dit rien. Il fut demandé par le Pédant si M. le Professeur n’en désignerait pas un autre. Même jeu. Encore un autre. Même jeu. Sur quoi le Pédant, faisant remarquer que ce silence justifiait les doutes qu’il avait exprimés tout à l’heure, et la crainte que l’enseignement du Professeur ne passât bien au-dessus des élèves, demanda si M. le Professeur voudrait bien à son tour expliquer comment il entendait que la question fût traitée. Les veines se gonflèrent un peu plus sur le puissant crâne, mais j’affirme qu’il n’en sortit pas d’autre signe. Ce fut un silence admirable. Après quoi d’un ton léger soudainement Lagneau me pria de donner les explications nécessaires. C’était lâcher le chien sur le visiteur. Je fus un peu insolent, je le crains, mais brillant comme il fallait. Ce souvenir me pénètre encore d’une joie délirante. Le Pédant s’en alla sans répliquer. J’ai su que le jour même Lagneau lui écrivit demandant un poste dans un collège. J’ai lu la réponse, qui n’était point d’un sot, abondait en éloges, nommait Lagneau membre de la commission des livres scolaires, et laissait espérer encore d’autres faveurs.

Il faut dire que le célèbre Jules Lachelier fut toujours favorable à Jules Lagneau, qui fut au nombre de ses élèves, à ce point même que cette faveur s’étendit plus tard jusque sur les fidèles disciples du maître. Nécessairement j’aurai à comparer, sous le rapport des doctrines, ces deux hommes éminents. Cela fait trembler. Mais ce livre enferme bien d’autres difficultés. Pour gagner du temps avec moi-même, je veux dire une autre histoire assez comique, et qui concerne encore le Pédant. Cette même année, l’Académie des Sciences Morales et Politiques ayant mis au concours un exposé de la philosophie de Spinoza, il y eut deux mémoires sur les rangs dont on disait qu’ils se partageraient le prix. J’ai lu ces deux mémoires depuis trop longtemps pour en parler; Lagneau ne m’en a jamais rien dit. Comme le prix était ainsi décerné en rumeur, un troisième larron se jugea assez recommandé pour figurer aussi au partage, et il rédigea son mémoire un peu vite, ayant coutume de donner plus de temps à solliciter qu’à réfléchir. Le prix fut donc partagé en trois. Par un hasard, ce troisième mémoire fut envoyé par le Pédant lui-même à Jules Lagneau, promu comme j’ai dit aux fonctions de critique officiel; ce livre lui arrivant avec un mot de courtoisie, il répondit au Pédant, après avoir coupé les pages, je cite de mémoire, mais je réponds de ma mémoire pour le principal: «Je vous adresserai bientôt un rapport détaillé; mais un rapide examen m’a déjà assez instruit. C’est d’une sottise qui désarme l’indignation.» La réponse arriva promptement: «C’est par erreur, répondit le Pédant, que ce livre vous a été envoyé; il est déjà aux mains de M. X..., et je vous prie de vous épargner la fatigue d’un examen plus approfondi.» Et de rire.

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Lagneau était de Metz; il fut enfermé à Metz pendant le siège; et c’est là qu’il eut le spectacle d’une foule qui venait tous les jours à la même heure voir dans les vitres d’une vieille maison l’armée de la délivrance. Il nous l’a conté plus d’une fois. Le philosophe, si jeune qu’il fût, ne pouvait être ici que spectateur; car il n’y avait point de vraisemblance, ni d’autres données que des irisations rouges et bleues sur de vieux carreaux de vitre. Mais il ne se peut point, comme dit l’autre, que l’homme n’ait pas de passions. Bien des années après, Lagneau se hérissait encore en présence de l’ennemi, et l’on m’a conté qu’un professeur allemand ayant désiré entendre une de ses leçons, Lagneau ne put prendre sur lui de parler. Ce récit m’étonna. Je n’approuvais pas davantage une autre passion vingt fois exprimée devant moi et dans les termes les plus vifs. Lagneau avait un fort préjugé contre les Juifs. J’objectai un jour Spinoza et Jésus-Christ, ce qui le fit rire. Jules Lemaître était son grand ami. D’après tout cela pris ensemble, je me suis demandé ce qui serait arrivé au cours du procès Dreyfus si Lagneau avait vécu jusque-là. Quelquefois je l’imagine renfermé dans un silence farouche; d’autres fois se jetant sans précaution, et tout entier, dans le chemin de la justice. Mais il y a une chose dont je suis sûr, c’est qu’il n’aurait nullement approuvé en aucun cas les passions politiques qui m’y jetèrent moi-même, non plus que cette collaboration suivie aux petits journaux qui date de ce temps-là. Non plus, je le crains, ce que j’ai écrit de la guerre et de la paix. De mon côté je n’aimerais guère entendre ce qui sera dit solennellement à Metz quand on honorera sa mémoire dans la maison où il est né. J’ai connu de sombres méditations sur la route de Metz, entre Rambucourt et Flirey; c’était pendant l’hiver de 1914; mais apaisons ces tristes pensées qui sont à peine des pensées.

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Apaisons. Mais si je recule aussi devant les seules pensées qui aient fait en moi une espèce de drame, que dirai-je? L’opposition que je sentais en ce temps-là, et que j’ai depuis développée, peut donner encore une idée du puissant esprit qui ne put, et de bien loin, me modeler à son image. D’autant qu’il se peut bien que cette contradiction, qui semble de nature, soit des idées dans le fond, et qu’elle habitât en cet homme, et qu’elle ait fait en lui cet état violent dont les lettres que l’on a pu recueillir donnent quelque idée. Mais il faut revenir à l’homme, et donc aux histoires d’écolier, car mon expérience ici fut d’un écolier.

J’avais étudié les éléments de la géométrie et de l’algèbre, sans aucune peine, et avec un plein succès. A vrai dire je ne vis jamais dans les problèmes, et surtout dans ceux de la géométrie élémentaire, comme constructions de triangles ou lieux géométriques, qu’une difficulté de rhétorique, que j’eus toujours plaisir à surmonter. L’ordre, l’économie, et l’art de tout ramener à la fin, comme dans la fugue, me donnèrent alors la première idée du style. Autrement, ces choses ne m’intéressaient pas trop, et il me semble que j’en appris assez pour mon salut, comme dirait quelque Pascalien. Les autres exercices scolaires étaient de singerie. Mais maintenant, éveillé pleinement par le spectacle de cette pensée, dans le feu et la fumée de cette forge, je montais d’un degré; je m’attaquais à des problèmes tout vifs, donnés par la nature elle-même; et il me semblait, cette idée ne m’a point trompé, que j’étais en mesure d’y proposer des démonstrations invincibles sans jamais me détourner de l’apparence, ni m’écarter du commun langage. Car il m’était demandé seulement de dire ce que je pensais, comme je le pensais, sans aller jamais au delà, sans chercher derrière, sans voyages ni aventures d’aucune sorte. Telle est l’expression en creux si je puis dire, de cette forte idée qui s’offrait à moi en relief, et à laquelle le maître revenait toujours, disant qu’il s’agissait de retrouver toute la pensée dans la moindre de nos pensées, et enfin d’expliquer en quoi elle était une Pensée. Cette majuscule plaisait; mais je n’en fis jamais un réel usage; ce n’était à mes yeux qu’une politesse. Et si quelque trait me distingua aussitôt de mes condisciples, qui certes ne vénéraient pas le Maître moins que moi, c’est bien ce trait-là. Jamais je n’eus l’idée de quelque objet d’accès difficile, et caché comme dans des nuages, comme un Sinaï où il faudrait aller, et d’où il faudrait revenir portant les Tables de la Loi. Nul mystère à mes yeux, soit dans la variété de la nature, soit dans les profondeurs de l’âme. Nul passage, nul saut périlleux, entre mes faibles pensées et la pensée absolue. Au contraire je me trouvai aussitôt affermi et pour toute une vie sur mon terrain propre, n’ayant à résoudre jamais que cette seule question: Qu’est-ce que je pense réellement dans mes pensées les plus naturelles? On voit ici la Rhétorique revenir; car mes pensées sont des pensées, mais d’abord très mal exprimées; et bref, je n’eus jamais à débrouiller au monde que ceci, qui à vrai dire n’est pas peu: Qu’est-ce que je pense dans chaque concept, comme Espace, Temps, Cause, Liberté, Nécessité, Force, Droit? L’idée même de chercher plus avant et en quelque sorte au dehors (mais voici un exemple: Qu’est-ce que je pense quand je dis au dehors?), cette idée-là ne m’est jamais venue. Je dirais bien aujourd’hui que, du moment que je pense correctement, je pense absolument. En quoi j’étais et je suis encore irréligieux, mais dogmatiquement, ce qui peut passer pour neuf. Le plus étonnant ici, c’est que je n’ai jamais réfléchi au système de mon Maître sans retrouver aussitôt cette même idée; mais c’est la plus cachée aussi; c’est en Spinoza qu’on peut l’apprendre; j’aurai à revenir encore plus d’une fois là-dessus. On ne se sauve point aisément de Spinoza, mais je m’en suis sauvé, sans le nier jamais, en le prenant ainsi, et j’ose dire en surface seulement, occupé seulement de redresser la phrase célèbre: «Ma maison s’est envolée dans la poule de mon voisin», et autres fautes de rhétorique. Il me revient à ce sujet un souvenir d’écolier encore, et bien mince; mais je fais argent de tout, n’ayant que peu de matière. Comme Lagneau me parlait au sujet d’un camarade plus jeune, et que j’ai toujours aimé, plein d’élan et de feu, enfin tel qu’on se représente le jeune philosophe en ses premières effusions, le Maître trouva à dire, après un éloge de cœur, que ce garçon manquait de rhétorique. Le son de cette parole m’étonna. J’en ai vu depuis les suites, et comment, après avoir trop espéré, on revient à l’Idolâtrie, c’est-à-dire à prendre les discours mal faits comme ils sont et l’Apparence comme elle n’est point. Nous ne sommes pas si loin de la route de Metz; car plus d’un y est entré avec gloire, mais moi j’en suis encore à regarder cette route sinistre, m’attachant à bien penser, à complètement penser cette simple question: «Que faisais-tu là?»

On naît homme de troupe. L’homme de troupe creuse où on le met. Je n’oublierai jamais cette première dissertation où j’écrivis uniquement ce que je voulais écrire, et exactement ce que je pensais, sans rien de confus, sans rien d’ambitieux, sans aucune trace d’imitation ni de flatterie. «Quelles seraient, demandait le Maître, les impressions d’un aveugle-né à qui une double opération rendrait successivement, à quelques jours d’intervalle, l’usage des deux yeux?» Quelque sot ne manquerait pas de dire qu’il faut ici faire l’enquête, interroger l’aveugle-né ou le médecin. Or, si quelque chose me fut évident après trois mois d’attention aux discours toujours assurés, quoique toujours tâtonnants, que j’entendais sur ces questions-là, c’est que l’opinion de l’aveugle ou du médecin ne peut qu’ajouter quelques formules mal venues à celles que l’on entend ou que l’on lit communément là-dessus, par exemple que les objets sont vus d’abord sur un même plan, ce que l’on arrive à faire dire à l’aveugle, ou que les objets doivent d’abord paraître renversés, ce que l’on n’arrive point pourtant à lui faire dire. C’est mon affaire, il me semble, de deviner ces fantastiques témoignages, et même de les trouver au naturel dans mes pensées immédiates, ou plutôt dans l’expression qui m’en vient d’abord. Les mots permettent tout et les maisons s’envolent. Quand je vis se présenter ces impossibilités, et donc ces nécessités, dans nos connaissances les plus naturelles et les moins travaillées, qu’il faudrait nommer l’apparence de l’apparence, j’eus un monde devant moi, un travail sans fin, et une allégresse admirable. Je suis le même encore, et dans ce travail encore; et cette attitude m’a valu en toute rencontre le mépris plus ou moins déguisé, et quelquefois la colère, de tous les Importants sans exception. C’est ce qu’ils appellent juger sans vouloir s’informer. Je leur pardonne, et j’espère qu’ils seront quelque jour battus et contents. Toutefois cela ne m’inquiète guère. Mais que j’aie saisi le commencement et comme l’esquisse de ce mouvement dans le seul homme que j’aie vénéré, cela ne peut point aller sans quelque examen des causes. Après des années de méditation là-dessus, et celles-là non sans tristesse, j’aperçois que tous les problèmes de la pratique, et exactement de la politique, sont ici rassemblés. Il faut, en d’autres termes, que ces pages enferment aussi les aveux d’un radical impénitent.

Devant mon papier blanc, je ne vis pas si loin. Je m’appliquai seulement à dire à l’aveugle, en langage correct, ce qu’il aurait voulu dire mal. Mais quel besoin d’entendre l’aveugle? N’apprenons-nous pas à voir à chaque instant? _Pour mieux dire_, c’était une expression du Maître, et il me plaît ici de l’emprunter, voir n’est-il pas à chaque moment explorer comme fait l’aveugle? Il n’y a point là de difficulté, si ce n’est le manque de courage, qui nous porte à aller chercher d’abord quelque nouvelle relation là-dessus. Je me souviens que j’eus seulement peine à décrire, au moins par approche, ce que voit un homme qui ne sait pas encore ce qu’il voit; car il faut qu’il y ait quelque affection d’abord, sans lieu ni forme, qui serait mieux nommée sentiment que sensation; encore eus-je bien soin de dire que cette première affection ne peut jamais être sentie que par souvenir et retour, enfin par comparaison avec un premier essai de représentation. Ce travail est Bergsonien; j’indique ici en même temps, comme l’apercevra le lecteur attentif, comment le moment Bergsonien est nécessairement dépassé de toutes les façons. Bref je fus content de moi pour la première fois, hors des mathématiques. Le Maître dit seulement que c’était bien, et je n’eus pas le premier rang. Sans doute craignit-il une redoutable facilité, et trop peu de respect aussi à l’égard des sottises que l’on lit partout. La première place était occupée, et fortement, par un garçon au large front qui a fini par douter de tout et de lui-même. Il admirait par dessus tout _Bouvard et Pécuchet_, et je gagnai un moment cette maladie. Sans doute aperçut-il trop d’erreurs à redresser, et prit-il le parti de s’accommoder à la sottise régnante selon le mode de l’ironie; cela mène fort loin. Et voilà une idée qui ne me vint jamais. Au contraire, puisque je voyais que, dans des questions si simples, le savoir ne préservait pas de l’absurde, tout m’était clair, et je devinais des maux incroyables seulement dus à l’infatuation, à l’imitation, au faux respect. Ce vif mouvement et ce départ sans précaution durent effrayer le Maître, pour des raisons dont j’ai déjà fait paraître quelques-unes, et qui sont de morale et de politique.