Souvenirs concernant Jules Lagneau

Part 1

Chapter 13,872 wordsPublic domain

ALAIN

SOUVENIRS CONCERNANT JULES LAGNEAU

Deuxième édition

PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VIme)

DU MÊME AUTEUR

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE Système des Beaux-Arts 1 vol. Mars ou la Guerre Jugée 1 vol. Les propos d’Alain 2 vol.

CAMILLE BLOCH Quatre-Vingt-Un Chapitres sur l’Esprit et les Passions 1 vol. Les Marchands de Sommeil 1 plaquette.

LIBRAIRIE STOCK Propos sur l’Esthétique 1 vol.

RIEDER ET Cº Propos sur le Christianisme 1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 109 EXEMPLAIRES DE LUXE IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 9 HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A I, ET 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET 843 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 13 HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A m, 800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 801 A 830.

TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D’ADAPTATION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.

COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1925.

I

SOUVENIRS D’ÉCOLIER

Je veux écrire ce que j’ai connu de Jules Lagneau, qui est le seul Grand Homme que j’aie rencontré. Il était mieux de livrer au public un exposé systématique de la doctrine; mais cela je ne l’ai point pu. Les raisons s’en montreront chemin faisant; je puis dire que ce qui me rendit la tâche impossible ce fut surtout la peur d’offenser cette ombre vénérée. Nos maîtres, vers l’année 1888, qui est celle de mes vingt ans, étaient sévères comme on ne l’est plus; mais ce maître de mes pensées l’était, en ce qui me concernait, par des raisons plus précises. J’étais déjà un habile rhéteur, et je ne respectais rien au monde que lui; ce sentiment donnait des ailes à ma prose d’écolier; en écrivant je combattais pour lui, et je méprisais tout le reste, d’où une audace, une force persuasive, un art de déblayer qui amassèrent plus d’une fois des nuages autour du front redoutable. Mes camarades, non moins dévoués que moi, mais autrement, conservaient, dans leur manière d’écrire, tout le scrupule, toute la patience, tous les détours et retours de l’Homme, cet embarras de la parole, et jusqu’à ces gestes qui traduisaient éloquemment l’insuffisance de tout ce qu’on pouvait dire. Comment aurais-je traduit un sentiment que je n’éprouvais pas? Pendant que tout s’obscurcissait devant lui, tout s’éclairait pour moi; j’apercevais comme de brillantes trajectoires; je les parcourais hardiment. Je ne crois point du tout que la Foi me rendît facile sur les raisons; je l’expliquerai assez. Je ne crois pas non plus avoir en ce temps-là ni dans la suite jamais rabaissé la pensée au rang d’un jeu de rhétorique. N’empêche que, par une facilité qui naquit en même temps que l’enthousiasme, j’en donnai plus d’une fois l’apparence, et cela me valut plus d’un rude avertissement. Mais enfin, mis au fouet, je n’en galopais que mieux. Le Maître en prenait son parti; et je surpris plus d’une fois sur le puissant visage une joie qui m’était bien douce. Toujours est-il qu’alors qu’une page d’un de mes camarades était quelquefois lue comme un modèle, je n’eus jamais cet honneur. Il faut donc, si je veux conserver le fidèle souvenir du penseur, que je ne cesse jamais de peindre l’homme, de façon qu’il parle lui-même. Et, pour les commentaires, je dois les prendre pour moi et en porter le poids; c’est un développement de sa pensée, ce n’est pas autre chose; mais je n’oserais pas dire que c’est sa pensée. Et pour que toutes ces différences soient bien en place, comme l’exige une fidélité que j’ose dire sans alliage, il faut nécessairement que je parle beaucoup de lui et beaucoup de moi. Ce petit livre, que je commence, et dont je ferais des volumes, si j’osais, est une œuvre de courage; la piété serait muette.

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1888, c’était le temps du Boulangisme. J’ai vu le cheval noir et les mouvements de la foule. Je n’ai point remarqué que mes camarades parisiens prissent sérieusement ces querelles; pour moi, qui arrivais d’une province tout à fait paysanne, je n’y pouvais prendre intérêt. Peut-être est-il juste de dire que notre génération n’eut point d’opinions politiques. Le socialisme ne nous était guère connu; d’aucune manière il ne nous touchait. Nous étions pauvres; nous n’avions d’autre ambition que de faire de bonnes études, et d’arriver à quelque réputation de professeur ou de critique littéraire. En ce qui me concerne, l’ambition n’allait même pas si loin; je poursuivais ma carrière de boursier. Je me pliais aux camarades et j’étais cordialement de la même humeur qu’eux. Un vif sentiment me tenait; je ne me lassais pas de voir Paris. Il faut dire que du lycée Michelet, qui n’était encore que le lycée de Vanves, on découvre toute la ville. Aller à cet objet pour le mieux percevoir, ce fut ma grande affaire et ma grande joie. Tout le reste était imité. Je ne pressentais nullement quelque grande vérité de l’ordre moral, ni quelque grand Système, ni un destin extraordinaire. Ce fut alors que, par la rencontre d’une famille de musiciens, j’entendis pour la première fois du Mozart et du Beethoven; ainsi je connus que j’aimais la musique; et je crois bien que la musique était mon principal goût et ma vraie vocation, mais je n’avais aucun moyen de l’apprendre. Je pense peu volontiers à ma nature; j’y vois une simplicité qui me détourne et une absence d’ambition qui me déconcerte. J’étais venu au lycée Michelet avec l’intention de suivre les Mathématiques Spéciales; la carrière des Belles-Lettres me parut plus facile, et ce fut pour cela que je la préférai. Au reste j’étais robuste, gai, et heureux de tout. Je n’étais point pensif; encore maintenant je ne le suis guère. Quelles furent donc mes passions? A peu près celles d’un cheval au dressage. Je ne souffris point de cet esclavage des internats, en cette foule de gamins moqueurs. Je m’en délivrai par des coups de violence, violence de langage et violence de poings. Cela n’était pas matière à pensée; et j’en dirais autant aujourd’hui. Une chose m’étonna que je dois dire; je fus calomnié; c’étaient des calomnies d’écolier; je dus me justifier devant le Maître; je le fis avec cette violence qui est un genre d’éloquence et qui a toujours mis les contradicteurs en fuite; j’en eus honte, mais Lagneau me dit, d’un ton de vivacité étonnant: «Non, non; gardez cette force.» J’anticipe. Il fallait faire connaître un peu l’écolier qui s’assit un jour d’octobre en haut des bancs et regarda le Maître.

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Jules Lagneau était un homme roux, barbu, de haute taille et se tenant droit. Les mains, le visage, le cou avaient des taches de rousseur dorées. Le vêtement était celui des Universitaires en ce temps-là, sans aucune élégance, mais non sans beauté; le corps était bien bâti, et découplé, sans rien de gauche. Ce qui étonnait d’abord, c’était un front de penseur, une sorte de coupole qui semblait avancer au-dessus des yeux; un crâne haut, large, important aussi en arrière, à première vue démesuré; mais j’eus le temps de le bien voir, et je m’exerçai plus d’une fois à le dessiner; mes dessins furent toujours sans grâce, mais corrects; ainsi je ramenai à ses vraies proportions ce crâne d’abord imaginaire; je saisis cette forme sculpturale, ce front modelé et bien distinct, quoique les cheveux relevés se fissent un peu rares sur le devant. Les sourcils roux étaient mobiles, olympiens. Les yeux petits, enfoncés, vifs, perçants, noirs autant que je me souviens, avec des points d’or. L’attention habitait tout ce sommet. Au-dessous étaient la bonté et le sourire. Le nez petit et fin, nez d’enfant à la narine bien coupée. La bouche petite, tendre, couleur de minium vif; les dents comme des perles serrées; petite moustache, mais une rude barbe sur un menton rocheux qui répondait à l’architecture du crâne. L’ensemble était puissant et beau; je n’ai jamais connu de chose vivante qui en approchât.

Toujours en action. Je n’ai jamais vu sur ce visage l’expression de l’ennui, ni même de la fatigue. Aucun souci, et nul effort de mémoire jamais; la pensée effaçait tout. Quel genre de pensée? Si j’ai la patience d’aller ainsi, sans autre soin que de dire vrai, vous finirez par le savoir. L’extérieur d’abord. On voyait paraître un carnet noir fermé par un lien élastique. De mauvais yeux y lisaient de côté, non sans peine. La parole révélait aussitôt une simplicité et un mépris de l’élégance dont je renonce à donner l’idée; les mots chevauchaient les uns sur les autres et sortaient dans la plus grande confusion; les mains, qui toujours dessinaient par le geste, étaient libres, fortes, prudentes, persuasives. La pensée avançait par corrections et reprises; toujours improvisée, toujours neuve pour lui. Ce qu’il disait était à son tour objet de méditation, d’où des silences étonnants; le front alors se chargeait de sang et de vie; c’est alors que nous attendions quelque formule éternelle, et l’attente n’était jamais trompée.

Souvent, au lieu du carnet noir, on voyait paraître un volume de Platon ou de Spinoza. Il fallait alors des lunettes, et l’embarras de lire le grec ou le latin, d’expliquer, de commenter, le tout ensemble, portait la difficulté de suivre au plus haut point. Remarquez qu’à part cinq ou six vétérans dont j’étais, il y avait sur ces bancs une trentaine d’apprentis bacheliers; leur attention ne se lassait pas plus que la nôtre; chacun comprenait comme il pouvait, mais l’admiration était commune à tous, sans qu’on eût seulement le temps de se le dire. Je vis alors l’Esprit régner, comme il règne en effet, sur toutes sortes de créatures. Et si vous songez que quelquefois, et un mois durant, c’était le _Timée_ de Platon qui descendait sur nous, vous comprendrez que Lagneau pensant exerçait sur nous à peu près le même pouvoir que Beethoven chantant. A vingt ans, donc, j’ai vu l’esprit dans la nuée. C’était à moi de m’en arranger comme je pourrais; mais faire que cela n’ait pas été, et que le reste ne soit pas comme rien à côté, c’est ce que je ne puis.

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Nous ne savions rien de lui, sinon que depuis la mort de sa mère il vivait seul avec une servante, presque toujours couché, ou bien faisant de maigres repas d’œufs à peu près crus ou de légumes en purée. Cette maladie n’était pas imaginaire; je sus de lui que, pendant les épreuves d’agrégation, il vivait de viande crue pilée avec de la glace; ces maux étaient la suite d’une maladie d’enfance. Et malgré tout je ne pense jamais à Jules Lagneau comme à un malade. La parole, le mouvement, la marche, tout était vif et jeune; hors de la classe, il parlait volontiers et longtemps. Rien de fiévreux, de triste, ni de convulsif. Il vivait difficilement, mais il vivait harmonieusement. Je ne dirai jamais que l’excès de la méditation l’a tué; la méditation était joie pour lui, sans aucun doute, comme pour ceux qui l’entendaient. Et au contraire, tout jeune que j’étais, mais éclairé pour la première fois par un sentiment vrai, je sentais que l’on pouvait prolonger jusqu’à la vieillesse cette vie précieuse, si seulement on le délivrait des scrupules du métier. Nous fîmes ici ce que nous pûmes, par un concert d’éloges enthousiastes qui fut entendu; nous redoublâmes d’efforts quand nous vîmes un peu plus tard à quels étranges personnages était confié le soin d’expliquer Platon et Spinoza aux Normaliens. Nous ne réussîmes point. Des intérêts alarmés, d’actives ambitions s’éveillèrent et se mirent en campagne.

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Je veux éviter l’anecdote, et surtout, je ne nommerai personne. L’Ombre du Maître m’ordonne de comprendre par les causes, et, s’il reste un peu de passion, comme il est inévitable, de mépriser seulement. Mais, de cet homme supérieur, il faut que je dise tout ce que je sais, et ce n’est guère. Que sait un élève? Je demande indulgence pour quelques histoires d’élève.

Lagneau n’était ni timide ni hésitant, bien plutôt il se portait à ce qu’il croyait juste tout droit, sans précautions ni égards. Ce genre de puissance est inexplicable. J’en vis une fois les effets, en vérité miraculeux. Le premier des nouveaux cette année-là avait nom Charmet; je mets ici son nom pour qu’il puisse témoigner avec moi. Il alla donc composer pour le baccalauréat, tomba par chance sur le sujet même qui lui avait valu sa place de premier, revint content, et, huit jours après, connut par un avis officiel qu’il était refusé pour cette composition même, et avec une note inavouable. Il haussa les épaules, et n’en dit pas plus. Le lendemain je trouve Lagneau en sa classe, où il n’avait que faire, et qui me parut fort calme. «Je vais, dit-il, prendre le proviseur; nous allons à la Sorbonne, et dites à Charmet qu’il sera reçu demain à l’oral par mon ami Séailles; je ne veux plus de surprise.» J’avais une finesse de paysan; je lui dis: «Le proviseur aura peur et n’ira pas; mais c’est égal, je suis bien content pour Charmet.» Je trouve mon Charmet, et je lui dis, avec la foi de l’apôtre: «Demain, tu seras reçu à l’oral par Séailles, et c’est Lagneau qui me l’a dit.» Lui dit simplement: «Ah, très bien», et le lendemain fut reçu en effet. Je ne connus pas le détail; Lagneau n’en parla plus, et ces choses-là ne se racontent point. Un sot important, à qui je fis imprudemment ce récit, me dit avec colère: «Je vous interdis de me raconter des histoires pareilles, si évidemment fausses.»

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Qu’on me permette ici quelques remarques. Le sujet est mince, je le veux bien; mais enfin il est réel. J’ai vu quelques actions; il n’en est pas une à laquelle le nom d’action convienne mieux qu’à celle-là. Et il est vrai que l’exécution me fut cachée; mais que voit-on jamais d’une action? Celle-là m’instruisit plus que toute autre par le prompt succès, par la résolution, et je dis même par une sorte de violence militaire. Et quels rares attributs, cette puissance solitaire rassemblée, qui ne prend point conseil, et qui traverse d’un seul élan le terrain administratif, le mieux défendu qui soit! On pense bien que deux ou trois jeunes têtes se mirent à supposer. Lagneau avait au moins deux amis dans la place, Brochard et Séailles. Je ne sais comment nous connûmes le nom du correcteur, qui était un historien; circonstance favorable. Et il est vrai que toute correction peut être contrôlée; mais il faut une commission, une enquête et du temps. Il est clair que l’action alla tout droit, emportant et même bousculant. Au vrai nous nous représentions cette victoire comme on fait de toute victoire. Mais je sais mieux maintenant ce que c’est que vanité, ce que c’est que peur, et comment l’ardeur à demander et surtout à exiger durcit l’obstacle humain. La justice prétend trop haut, effarouche un jugement qui se veut libre, et ainsi passe moins aisément quelquefois que la faveur. Disons aussi qu’un effet qui n’importe pas beaucoup n’est pas pour cela plus aisé à produire, et souvent tout au contraire; on remet aisément une chose de peu. Enfin il n’arrive jamais que les hommes se trouvent rassemblés et sans autre affaire au moment où on le voudrait. Ces obstacles, comme je les conçois maintenant, sont d’imagination; l’homme d’action doit vaincre d’abord ce genre de méditation sur les possibles, qui seraient mieux nommés impossibles. Je me risque à dire, d’après tout ce que j’ai expliqué ou expliquerai dans ces pages, que ce genre de méditation fut rabattu à son rang, et par cela même défait, par cette méthode de penser qui n’attaquait jamais qu’un objet réel et présent. J’appelle abstraites ces pensées qui n’offrent jamais passage ni solution. Comme une montagne vue de loin, elle n’offre point de passage. On connaît ce beau récit de Descartes sur le bateau, tirant l’épée. Cette action est tout à l’opposé de ce que l’on appelle communément défiance et même prudence; elle est à l’improviste et répond à une situation qui n’est pas prévue, mais vue; et c’est de quoi détourne un genre de prévision abstrait, que j’appellerai la prévision aux yeux fermés.

Quand on dit que la pensée souvent paralyse l’action, on entend mal la pensée, voulant toujours que la pensée soit une méditation sur les possibles. Et il est profondément vrai que les méditations errantes sur l’espace sont des méditations sur l’espace seulement possible. Cette remarque porte encore mieux sur le temps, parce que le temps ne reçoit d’aucune façon le possible; et c’est par là que les spéculations sur le temps tombèrent plus d’une fois à l’absurde. Ici, d’après l’exemple, de Lagneau, et par anticipation, je dis qu’il faut être Spinoziste. J’y reviendrai, mais j’use de cette prise que je trouve maintenant. Qu’y a-t-il dans Spinoza, et qui ne soit nulle part ailleurs? A première vue, je dis pour ceux qui le lisent, un effacement des idées générales, qui met d’abord en déroute. Mais ces négligentes remarques du célèbre _Scholie_ de la proposition XL partie II ne sont elles-mêmes qu’un signe, et je ne crois pas qu’on puisse directement en tirer profit et nourriture, car la négation n’est rien; toutefois cette formule même, que la négation n’est rien, nous renvoie à la Doctrine Substantielle, d’après laquelle l’immense existence, la présente existence, est posée premièrement, et secondement toujours maintenue comme le seul objet possible devant le sage en méditation. Il en faut donc former l’idée, et de là l’_Éthique_, qui est un livre qui ne nous laisse point le choix. Non qu’il ne faille ici se défendre, et je dirais même sauter en arrière, aussi promptement que le mineur quand les menues pierres commencent à rouler. Il faut se défendre et se sauver dans le plein sens de ce beau mot. Mais aussi c’est de cela présent et par soi posé, invincible à l’entendement, c’est de cela même qu’il faut se sauver, ou bien l’on ne se sauve point. Il y a moins de liberté qu’en aucun lieu du monde dans ces dangereux possibles, que j’ai déjà mieux nommés impossibles; moins qu’à cette rugueuse muraille du monde existant. Nous ne la touchons point; il y a une dialectique de tous instants et de tous états qui nous en détourne. Chacun agit dans la situation donnée, mais qui donc pense dans la situation donnée? Je les ai vus quasi tous, et les militaires aussi bien, toujours pensant en avant ou en arrière, délibérant sur ce qui aurait pu être, (Que diable allait-il faire dans cette galère?) ou sur ce qui sera, croient-ils, dans quinze jours. Chacun peut remarquer que prévoir est ce qui détourne merveilleusement de voir. Ici se montrent d’imposantes maximes, qui toutes détournent de vouloir. D’où l’on vient à admirer ceux qui poussent en aveugles, et à mépriser les faibles et hésitantes pensées; mais ce ne sont point des pensées. Bref l’opposition si souvent prétendue entre les hommes d’action et les hommes de pensée est et sera toujours à surmonter. Ce développement est sans fin. Je veux seulement remarquer ici que l’heureuse aventure qui me mit en présence d’un Penseur me fit voir presque aussitôt dans le même homme l’esprit d’exécution. L’exemple est petit. Mais comme je disais: «Que sait-on jamais d’une action?» je dirais aussi bien: «Que sait-on jamais d’un homme?» Lagneau s’est évadé de Metz à travers les lignes ennemies; il fut fantassin avec Faidherbe; et je me souviens qu’il y fit allusion une fois, de façon que je crus le voir soudain en culotte rouge et capote bleue, et mal coiffé d’un képi trop petit pour sa tête; au total, terrible. C’est tout ce que j’en ai su, et ceux que j’ai interrogés n’en savaient pas là-dessus plus que moi. Toujours est-il que sans effort, et me souvenant de ces yeux perçants, de ce menton rocheux et de cette dure barbe rousse, je me représente aussi bien ce penseur plein de précaution comme un chef de partisans.

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Mais l’homme va m’échapper encore. Où loger maintenant ce souci de l’ordre humain, cet avertissement, qui revenait toujours, de n’entreprendre jamais de le changer, et surtout de ne point donner au peuple l’idée qu’on pourrait le changer? On remarquera ce genre de prudence dans les _Simples Notes_ et dans quelques-unes des _Lettres_. Le menu peuple secouru dans les occasions, et généreusement aimé, et le même peuple tenu en tutelle, voilà une doctrine assez commune; en cet Homme je ne crois pas qu’elle était apprise, ni imitée. Et, quoique j’y aie toujours résisté, toujours choisissant de penser la politique sous l’idée des droits de l’autre, plutôt que sous l’idée de mon propre devoir, il est d’autant plus important que je comprenne comment s’ordonnaient les notions pratiques en ce puissant esprit. En cette action que j’ai racontée, il n’eut point tant d’égards aux puissances, ni à l’ordre établi. Mais plutôt, devant son propre jugement, il considéra la chose jugée, administrativement jugée, comme de peu, et même tout à fait méprisable; je dis dans la forme, quand il me fit connaître son propre décret, et les effets qui allaient suivre. Ainsi parle le Prince, et tout homme reconnaît le Prince. Mais il faut comprendre comment ce genre de pouvoir s’arrange avec les pouvoirs.

Tout homme raisonnable reconnaît la nécessité dans les choses, par cette vue que tout tient à tout, comme les marées à la lune; il vient donc à s’en arranger, selon ce mot de Descartes que ce qui manque à nous réussir doit être jugé, en ce qui nous concerne, absolument impossible, comme de voler à la manière des oiseaux. Par opposition on pourrait bien croire que l’ordre humain est au contraire aisément modifiable, de façon que la discorde, la guerre, l’injustice puissent en être effacées aisément si l’on voulait bien. D’où l’ardeur réformatrice, qui va toujours à changer les lois. Toutefois c’est une vue d’enfant; car tout tient à tout, dans l’ordre humain comme dans l’autre, et tout dépend finalement de la machine humaine, qui est très évidemment prise dans la nature extérieure. Cette vue est bien Cartésienne, de considérer le monde des hommes comme étranger aussi et mécanique, et de le prendre tel quel, sans plus disputer sur l’origine des pouvoirs que sur le nombre des planètes ou sur l’inclinaison de leurs orbites. On raconte que Hegel voyageant trouvait à dire devant les montagnes: «C’est ainsi.» Les montagnes nous servent à épeler; mais enfin il faut lire, et de proche en proche, devant la guerre, devant l’inégalité, dire enfin: «C’est ainsi.» En Spinoza on peut apprendre cette sagesse.

Mais il y a autre chose à prendre dans Spinoza; autre chose, que l’on ne trouve, je crois bien, que là. Ne point déserter notre poste d’entendement, qui est strictement déterminé par ce corps vivant, si bien tenu. Ne pas croire que l’entendement s’exerce dans cette connaissance abstraite, qui n’a point de lieu ni de condition, et qui voit toutes choses de haut et d’ensemble; ce genre de contemplation est d’imagination. Chose digne de remarque, mais difficile aussi à saisir (quod difficillime fit), c’est en ces pensées planantes, et comme abstraites de nous-mêmes, que nous sommes corps. Nous sommes esprits, au contraire, en notre poste, où se rassemble l’immensité des choses en une existence bien déterminée, dépendante à la fois, et, en un autre sens, totale exactement, parce qu’elle est dépendante. C’est où l’on existe et comme l’on existe, de sa place enfin, comme Gœthe l’avait compris, que l’on contemple en éternité et que l’on connaît Dieu. Spinoza est ici si impérieux, quoiqu’obscur, qu’il faut le laisser, ou bien le comprendre. Et nous serons guéris de légiférer.