Sous les eaux tumultueuses

Part 7

Chapter 73,606 wordsPublic domain

«On est bien forcé de subir ce qu’on ne peut empêcher, répondra-t-on; et, ne vous y trompez pas, c’est la peur et non l’équité qui provoque ces indulgences!» Voilà encore un jugement précipité, faux et injuste. Car, en beaucoup de cas, c’est sincèrement que les classes supérieures sont arrivées à reconnaître le droit du peuple à une certaine somme de plaisir. Elles le font avec sympathie, et non plus avec le méprisant: _Panem et Circences_ des anciens Romains. Il vaudrait peut-être mieux que les privilégiés apprennent à se priver parfois pour leur propre compte, de certains plaisirs, au lieu d’en approuver l’abus pour eux et pour les autres.

Le fait que les consciences, muettes jusqu’ici, se sont enfin éveillées sur ce point spécial de l’équité sociale, indique cependant une vitalité d’âme dont il faudrait hautement se réjouir, si ce respect exagéré des avidités et des jouissances matérielles ne prouvait pas l’importance extrême qu’a prise, dans la mentalité des hommes tout ce qui se rapporte à l’argent et aux appétits qu’il permet de satisfaire.

C’est l’ombre du tableau, et elle s’étendra, dense et obscure, sur les âmes, tant que les yeux des hommes ne se seront pas ouverts à la grande et glorieuse réalité de la vie spirituelle que la plupart d’entre eux s’obstinent à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas reconnaître...

Mais comme cette forme un peu particulière d’équité qui a surgi dans certaines consciences représente, somme toute, un pas accompli sur la route qui monte, il est juste de la signaler à l’attention. Plus tard, lorsque les hommes auront appris à regarder sous la surface des eaux, ils pourront mieux enregistrer les vérités profondes que l’esprit des sources leur permettra d’apercevoir.

CHAPITRE II

LES PHYSIONOMIES RÉVÉLATRICES

_De quels profonds sillons sont marqués ces visages_ _Où l’ombre du passé lutte avec l’avenir_... (***)

Je me suis absentée assez longtemps de ma résidence habituelle, et j’ai, d’autre part, revu ailleurs des visages qui, depuis quelques années, m’étaient devenus étrangers: peut-être est-ce pour cela qu’il me semble percevoir une étrange transformation dans la physionomie humaine. Je n’ai retrouvé, sauf dans le cas de quelques personnalités supérieures, aucun visage identique à ce qu’il était jadis. Ceci prouve également que, malgré l’odeur de mort répandue un peu partout, de fortes vibrations secouent encore le cœur et le cerveau des hommes. Si la stagnation intérieure était complète, les physionomies ne se seraient point ainsi modifiées et accentuées.

Ce phénomène ne s’observe pas seulement chez ceux qui, comme les combattants, ont traversé d’inoubliables moments de détresse et des heures tragiques, ni chez les femmes dont les entrailles ont été déchirées par la mort d’un fils. Cette transformation des visages est beaucoup plus générale: on dirait qu’une vague puissante ou la main d’un rude sculpteur a passé sur les figures humaines, tantôt déformant leurs traits, et les harmonisant parfois dans une étrange expression d’intensité. Les physionomies incertaines, insipides et veules ont à peu près disparu. On en voit cependant encore de mornes et de bestiales qu’aucun idéal n’anime, qu’aucune passion n’émeut ni ne trouble, qu’aucune volonté de despotisme n’accentue: l’animalité seule règle leurs mouvements.

Ces dernières appartiennent presque toujours à la catégorie des êtres dont un égoïsme outrancier étayé de sottise, a sucé les moelles. Ce sont des âmes déjà trépassées dans des corps en voie de devenir cadavres, car lorsque les sources véritables de la vie sont taries, celle-ci s’alimente si pauvrement qu’elle n’est plus au fond qu’une course à la mort!

* * * * *

Mais ces visages de moribonds, en marche vers le tombeau ne peuvent intéresser personne: il est inutile de s’arrêter à les contempler. Par contre, les physionomies presque trop expressives qu’on rencontre aujourd’hui offrent un curieux champ d’études et indiquent que la vie intérieure persiste chez quelques-uns, malgré les apparences d’une indifférence générale et absolue. Mais de quelle nature est cette vie intérieure? Nous essaierons d’en percer le mystère, mais je voudrais auparavant noter ici une observation que j’ai faite et que j’invite les autres à faire comme moi: les modifications de la physionomie sont beaucoup plus visibles chez les femmes, peut-être parce que leurs traits délicats se marquent plus facilement sous la secousse de l’émotion et l’étreinte des sentiments. Il y a évidemment aujourd’hui, chez presque toutes, quelque chose de plus accentué, de plus marqué en profondeur dans les traits du visage que ce qu’on y voyait autrefois! Les yeux sont devenus froids, étrangement froids! Quelques-uns semblent taillés dans des pierres dures: onyx, agathe, jaspe et lapis... Ce sont des yeux qui manquent de rayonnement et de chaleur. Chez la paysanne, l’ouvrière, la dactylographe, la femme du monde, la même expression implacable se rencontre. Je ne rétracte pas le mot implacable, car dans les prunelles féminines aucune miséricorde ne luit plus à l’heure actuelle. Une énergie d’un genre nouveau les anime, fille de passions récemment éveillées qui cependant se rattachent aux passions primitives de l’humanité, et ne semblent pas avant-courrières d’une conception nouvelle et plus noble de l’existence.

Dans _les problèmes de l’heure_ j’ai traité des conditions spéciales où se trouve la femme en tant que femme, et mes conclusions à son sujet n’étaient pas optimistes ni colorées d’espérance prochaine. Mais en examinant avec plus d’attention les physionomies humaines je me suis rendu compte qu’il y avait encore, chez les femmes comme chez les hommes d’aujourd’hui, de l’étoffe pour tailler, assembler et coudre. Il faut que les ouvriers intelligents et habiles se mettent à l’œuvre, montrent la voie, préparent l’ouvrage et jettent dans les âmes des pensées d’avenir.

* * * * *

Certaines passions sont assez neuves chez la femme, tandis que l’homme les a presque toutes connues, vécues et taries; ces passions sont semblables à des sources vives, d’où des énergies inattendues pourraient surgir. L’instinct de despotisme, par exemple latent jusqu’ici chez les descendantes d’Ève, a pris désormais dans l’âme féminine un essor effrayant. Celles qui se sentent des âmes à la Sémiramis sont rares, mais tous les petits despotismes les attirent et les tentent. Le goût de la domination, le besoin de se donner de l’importance qui n’avaient pas franchi jusqu’ici les bornes de la vanité et de l’amour, se sont étendus à toutes les branches de l’activité sociale où les femmes prétendent à présent exercer leur empire. Cette modification de leur psyché développera peut-être dans ces mentalités un peu mièvres, un peu veules, un peu incertaines, des forces qu’on ne soupçonnait pas.

Je crains pourtant qu’il ne s’agisse pas au début, de nouveautés sympathiques, car l’accentuation des physionomies que je viens de signaler ne semble pas avoir une base pure et noble. Mais étant donné l’état d’insipidité où semblaient tombées la plupart des âmes, tout symptôme qui révèle des énergies en formation doit être accueilli avec satisfaction.

Ce sont là des forces en gestation. Dans quel sens se développeront-elles? Comment les sauver, en ce moment psychologique d’une si extrême importance, de la rencontre et de l’influence des mauvais bergers? Tel est le grave problème qui se pose devant les consciences vivantes, devant les esprits qui veillent.

Ah! les mauvais bergers! On peut parler aussi aujourd’hui des mauvaises bergères. A quelque sexe qu’ils appartiennent les uns ou les autres, on ne redoute pas assez le rôle néfaste qu’ils jouent, on ne met pas suffisamment en garde contre eux les esprits inexpérimentés. Or, c’est l’une des pires sottises qu’on puisse commettre, car ces conducteurs de brebis sont mille fois plus dangereux que les loups dévorants, ces frères inférieurs, comme les appelle saint François d’Assise!

Il n’est pas agréable, certes, d’être croqué par les dents des loups, mais il est cent fois pire encore de tomber sous la coupe d’un mauvais berger, car cette emprise peut avoir sur la destinée des autres hommes de pernicieuses répercussions.

Quand ces déviateurs de la conscience humaine se dévoilent, on devrait les marquer moralement au fer rouge et faire pour eux ce qu’on fait en Italie pour les _jettatori_ que couronne une sinistre auréole de malheur, refuser même de prononcer leur nom!

Mais notre esprit superficiel--cette tendance qu’Oscar Wilde qualifiait de crime,--nous rend incapables de jouer le rôle sacré de gardiens des âmes.

* * * * *

Le déplorable empire que les mauvais bergers ont acquis et conservent dans la société actuelle est dû en grande partie au fait que les hommes ne savent pas se servir contre eux des armes de défense dont la nature les a généreusement pourvus. L’une d’elles est assurément le regard, destiné à aiguiser la perspicacité de l’esprit et à indiquer au voyageur les embûches et les périls de la route. L’insouciance, avec laquelle nous nous en servons, la plupart du temps, sans prêter une attention suffisante aux embarras qui obstruent le chemin ou aux détours qui l’interrompent, est une preuve de sottise. Les éducateurs devraient désormais s’occuper à mieux développer chez les enfants cette faculté du discernement qui manque à tant d’hommes faits. Ils devraient, avant toutes choses, apprendre à leurs élèves qu’il faut donner une extrême importance à l’expression du regard de ceux qu’ils rencontrent, et user du leur avec clairvoyance et attention. L’œil humain est la clef de voûte des personnalités et elle les accompagnera sans doute dans l’au-delà, car, comme l’a dit le poète des _Deux Rencontres_:

Les prunelles ont leur couchant, Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent!

CHAPITRE III

LES YEUX QUI VOIENT

Oh! qu’ils aient perdu le regard, Non, non, cela n’est pas possible; Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu’on nomme l’invisible. SULLY PRUD’HOMME.

Par le mot «voir», j’entends parler de la vision intérieure, la seule qui soit intéressante dans l’ordre moral et intellectuel. On peut percevoir merveilleusement les objets extérieurs et être privé complètement de cette vision spéciale, qu’un malheureux aveugle peut posséder parfois au suprême degré. C’est donc cette vision qu’il importe de chercher avant tout dans les prunelles dont nous rencontrons le regard.

Il y a toutes espèces d’yeux dans le monde: de beaux et de doux, de sévères et de durs; il y en a de dominateurs, d’éblouissants, de provocants... D’autres nous prennent simplement. Ce sont les plus redoutables, ceux qui, d’un coup d’œil, changent parfois des destinées.

Nous n’accordons pas assez d’importance aux yeux, nous ne les observons pas suffisamment, nous nous perdons inutilement dans d’autres détails du visage et de la personne. Eux seuls mériteraient cependant l’attention des psychologues et des curieux. Ils n’ont qu’une rivale: la bouche! Mais celle-ci n’est guère révélatrice qu’au point de vue des passions et des tendances instinctives: bonté, méchanceté, faiblesse, ou obstination. Elle ne représente pas un tempérament dans son ensemble, et, au point de vue intellectuel, elle reste muette.

Sans la négliger, ce qui serait une erreur, ce sont les yeux que nous devons toujours considérer pour obtenir une vision à peu près exacte des âmes individuelles.

Leurs variétés sont infinies et ils sont souvent déconcertants par leur sincérité même. Quelques-uns sont fuyants, et on les devine faux; d’autres ont appris l’art de se soustraire aux investigations, sans se détourner ouvertement; mais, en général, les prunelles de la plupart des hommes s’ouvrent candidement, et s’offrent sans défiance aux observations des regards curieux qui croisent les leurs. Les êtres qui ont clos le plus hermétiquement leur cœur, ne se sont pas avisés de prendre la même précaution pour ces fenêtres à travers lesquelles le regard d’autrui peut pénétrer jusqu’à l’intimité de l’âme, et en fouiller les replis.

Puisque la candeur de l’homme le permet ou ne peut l’empêcher, cherchons donc, non pas dans ses paroles, parfois mensongères, ni dans ses actes, souvent transitoires, mais dans ses yeux qui n’ont encore appris à dissimuler qu’une petite partie de ses secrets, le mystère de son âme profonde.

* * * * *

Entendons-nous! Je n’ai pas l’intention de pousser aux curiosités psychologiques, ni d’engager mes lecteurs à cultiver l’art de couper un cheveu en quatre. Nous avons trop souffert pour nous complaire sérieusement à ces jeux qui affinent le goût sans éclairer l’intelligence. Je propose, au contraire, de renoncer aux puériles recherches dans le jardin secret des membres de notre entourage, et de nous attacher à une unique recherche. Ces yeux que nous interrogeons avidement, demandons-leur une seule chose: reflètent-ils une vision intérieure, une capacité d’inspiration subite, l’amour de l’idée au lieu de l’amour des choses?

Hélas! que de fois n’y découvre-t-on que l’amour des choses, cette irrémédiable tare, cette constante ennemie de toute vraie liberté morale! Les femmes y sont plus attachées encore que les hommes. C’est pourquoi elles arrivent rarement au mysticisme et au grand vol des idées. «Laissez-les donc tranquilles, diront ceux qui préfèrent ne pas réfléchir, elles font ce qu’elles peuvent et il ne faut pas demander au pommier de porter des pêches!» J’use volontiers de cette métaphore, car il est injuste, je le reconnais, de ne pas tenir compte des possibilités pour établir ses jugements; mais admettre, pour soi et pour les autres, une semblable limitation, c’est renoncer à la grandeur de l’effort, c’est désobéir d’avance à ces inspirations subites de l’esprit qui, mieux qu’un coup de cloche retentissant, vous font sortir des rangs et gravir les cimes...

Et cela est vrai pour les hommes comme pour les femmes. Si dans l’ordre intellectuel celles-ci n’ont pas le cerveau organisé pour la spéculation pure, on ne leur demandera pas de trouver la solution de problèmes mathématiques; mais dans l’ordre moral, leur organisation mentale ne les relègue pas fatalement, comme de pauvres Cendrillons, à la porte des palais et des temples. Lorsqu’elles ne peuvent en franchir le seuil, c’est la plupart du temps qu’elles ne le veulent pas! La répugnance à l’effort, l’horreur du recueillement, et le prestige des choses extérieures, tout puissant sur leur âme, ferment leurs yeux plus encore que ceux des hommes, aux visions intérieures.

Il me semble du reste absurde d’établir, en parlant des problèmes de l’âme, des différences essentielles entre les deux sexes, puisqu’ils sont, dès leur naissance, des condamnés à mort auxquels l’immortalité est promise. L’important, à l’heure actuelle, est de savoir discerner dans les yeux des hommes et des femmes, le reflet de leurs visions intimes, puisque ces visions peuvent seules élaborer en eux les âmes de soldats, de défenseurs et d’apôtres qui seront nécessaires pour rétablir l’équilibre du monde et apaiser la conflagration terrible qui en ce moment déchire son cerveau et ses entrailles.

CHAPITRE IV

LES CERVEAUX QUI VEILLENT

L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer. PLUTARQUE.

Il ne suffit pas de posséder le don de la vision intérieure, il faut que cette vision se réfléchisse dans le cerveau qui la reçoit, la creuse, la travaille et s’en sert ensuite comme d’un levier pour provoquer l’ascension des âmes.

Il en fut sans doute ainsi pour les prophètes. Ils ont eu d’abord la vision des choses, que leur génie spécial, après l’avoir considérée et méditée, a ensuite présentée au monde. Ces personnalités puissantes vivaient dans l’attente, les yeux bien ouverts, tandis que leur esprit veillait.

S’il nous arrive parfois, même aujourd’hui, de rencontrer des yeux qui semblent refléter une vision intérieure, le contact avec les cerveaux qui veillent est bien plus rare. Pour arriver à cet état de veille, l’intelligence ne suffit pas, car l’intelligence se laisse facilement distraire et recherche volontiers les frivolités qui l’amusent et la reposent. Il faut qu’elle se réfugie au contraire dans l’intimité du subconscient dont parle Leibnitz, qui vit en nous sa vie cachée et profonde. Il est la source de toute inspiration, qu’elle vienne du génie ou du cœur! Même si elle procède directement des forces divines, c’est à travers notre subconscient qu’elle se révèle à nous.

Savoir et pouvoir veiller, signifie donc pour l’homme: être en contact intime et constant avec cette part secrète de lui-même qui échappe, semble-t-il, à l’action des nerfs et du sang, et rend parfois l’âme capable de ces intuitions mystérieuses qui se changeaient en lueurs irradiantes dans les cerveaux des prophètes, des précurseurs, et dans ceux des poètes qui furent, eux aussi, des voyants.

* * * * *

Mais ces grands initiés n’apparaissent que de loin en loin dans l’histoire du monde et restent des isolés. Or, pour redresser, émonder et cultiver tous les ceps de vigne, il faut aujourd’hui beaucoup d’ouvriers, il faut surtout que ces ouvriers soient aptes à recueillir les enseignements qu’une voix inspirée prononcera ou qu’un souffle mystérieux répandra subtilement dans les esprits, pour les transformer en gardiens vigilants de la conscience humaine. Il n’est pas besoin, pour accomplir cette tâche, d’être un génie ou un prédestiné, il suffit d’être un homme de bonne volonté, _aimant d’amour_ la vérité, et assez clairvoyant pour savoir discerner les faux dieux et renverser, sans vaine pitié, leurs autels.

Mais, demandera-t-on, de tels hommes existent-ils à l’heure présente? Certes, ils sont rares, bien rares, et ils demeurent muets et timides, car la profondeur et la délicatesse de leur pensée les rendent suspects. On ne peut cependant nier leur existence. Ils surgissent ici ou là et leur présence éclaire d’une bordure lumineuse les épais nuages noirs qui ferment l’horizon.

D’où viennent ces hommes, dont la conscience en travail commence à se faire entendre? Leurs origines sont multiples, mais la plupart d’entre eux appartiennent pourtant à deux catégories: d’abord à celle des clairvoyants, à l’intelligence desquels n’échappe aucun des épouvantables et dangereux symptômes de la crise que l’humanité traverse. Après avoir sondé jusqu’en ses profondeurs la décomposition de l’âme humaine, ils ont trouvé dans l’excès même de leur désolante vision d’avenir une raison d’espérer. Si la destruction du monde physique, disent-ils, a été annoncée, la destruction de l’âme n’a pas été prédite. Or, c’est vers cette destruction que nous semblons marcher. Ce serait un reniement de promesses et telle ne peut être la volonté divine. Donc, invisiblement encore, le remède se prépare, le salut approche, et il faut que les pensées et les yeux de ceux qui espèrent se tendent pour le voir venir.

Les cerveaux qui veillent se recrutent encore dans une seconde catégorie d’hommes: ceux dans le cœur desquels l’amour de l’humanité est en train de renaître et qui, émus d’une immense pitié, tendent l’oreille au moindre son de cloche et cherchent éperdument autour d’eux le moindre reflet d’une lueur d’aube.

J’ai dit: _ceux au cœur desquels l’amour de l’humanité renaît_, car cet amour a subi, lui aussi, une terrible crise depuis la conclusion de la paix. Quand le sang a cessé de couler sur les champs de bataille et que les jeunes corps des soldats n’ont plus été exposés aux balles et aux bombes ennemies, aux gaz asphyxiants, aux raids des avions, aux attaques des sous-marins, la grande compassion, qui remplissait les cœurs et les faisait vibrer d’une vie douloureuse et palpitante, s’est éteinte tout à coup comme une bougie sur laquelle on vient de souffler brutalement.

* * * * *

C’est que le règne des paroles pernicieuses et inutiles, avait succédé à celui des actes héroïques et que les compromis s’étaient substitués aux nobles endurances. La pitié ardente qui attendrissait les regards trop scrutateurs et empêchait les observations aiguës, avait, en disparaissant, rendu la liberté aux yeux et aux cerveaux.

Les hommes recommencèrent alors à se juger entre eux, et beaucoup pensèrent que leurs concitoyens étaient au fond de pauvres hères, que leurs voisins, ou plutôt leurs compagnons de misère, ne présentaient pas des personnalités beaucoup plus intéressantes. Ce fut ainsi, que l’amour pour l’_humana gens_ commença de pâlir dans les cœurs. Cet état d’endurcissement n’a pas été suffisamment observé; d’aucuns même l’ont laissé passer inaperçu et ne s’aperçoivent pas qu’il dure encore.

Individuellement cependant, quelques hommes ont surmonté la crise: De l’excès même de leur dégoût, quelque chose a remué dans leur cœur: avoir tant plaint l’homme, parce que sa chair était meurtrie et que son sang coulait, et rester insensible aux douleurs que lui prépare l’avenir obscur, glacial, terne et décoloré, qui semble logiquement l’attendre, quelle anomalie, quelle cruauté!

C’est au plus fort de cette anormale indifférence que soudain, en quelques-uns, l’amour pour les hommes a refleuri. Ces êtres, ces générations qu’attendent de si déconcertantes perspectives, ce sont leurs frères, leurs fils, et une idée a commencé à germer dans les cerveaux de ceux qui ont l’habitude de veiller: «Nous ne pouvons pas laisser périr l’humanité. Le secours doit venir...»

Hélas! on n’est plus au temps des croisades, alors qu’on pouvait enflammer les cœurs en prononçant le nom magique de Jérusalem! La ville sainte a été délivrée, et son nom n’exerce plus sur les âmes l’ancien effet prestigieux. Une anxieuse question se pose: «Si jamais le tombeau qu’elle renferme retombait aux mains de ses anciens détenteurs, les souverains de la terre accourraient-ils de tous les points du globe dans la vallée de Cédron pour délivrer le Saint-Sépulcre?»

Il a fallu, après la dernière croisade, environ sept siècles et une nouvelle invasion de Barbares pour que l’Europe chrétienne, en repoussant les hordes qui menaçaient sa civilisation, se soit enfin décidée à chasser les Infidèles qui montaient la garde au tombeau de l’enfant qui naquit à Bethléem et mourut sur le Golgotha!

* * * * *

Les cerveaux qui s’éveillent, les consciences qui crient, les physionomies qui révèlent des forces nouvelles et les yeux qui reflètent des visions intérieures forment une petite avant-garde, dont la mission est d’enflammer d’un renouveau de confiance les cœurs oppressés et déprimés.

L’origine de ce mouvement est double, comme nous l’avons indiqué déjà. Les uns y sont amenés par une foi tenace dans la paternité du Parfait qui ne peut abandonner ses créatures; les autres, par un réveil de fraternité devant les abominables perspectives d’avenir que prépare la vague de folie qui a passé sur le monde.

Mais ces champions doivent croître en nombre et en force pour triompher du chaos universel et dominer l’étourdissante cacophonie qui a remplacé la puissante voix du canon. Le chant même des oiseaux ne résonne plus joyeux et triomphant comme jadis: d’aucuns vont jusqu’à prétendre que le rossignol, effrayé, désertant les bois et les jardins, ne fait plus entendre, sauf dans les vers des poètes, ses trilles délicieux.

Se taire, espérer, attendre, veiller, écouter les voix profondes de la nature, regarder les étoiles derrière lesquelles se cachent les vérités éternelles, voilà ce que les hommes de bonne volonté peuvent faire pour provoquer et pour hâter la rentrée au port.