Sous les eaux tumultueuses

Part 6

Chapter 63,632 wordsPublic domain

C’est toujours un flambeau allumé en main que je m’étais représenté la femme dans son _devenir_; c’est ainsi qu’en imagination je la voyais remplir la mission à laquelle je la croyais appelée. Mais jamais aucune vision intérieure ne me l’avait montrée, le verbe haut, jouant des coudes, le visage péremptoire et l’air important, renonçant, par son attitude même, à ses meilleures armes de combat.

Certes, elle est apparemment l’une des triomphatrices de la guerre; elle a aujourd’hui ses entrées partout et ses droits sont admis sur plusieurs points. Pourquoi donc s’attendrir sur elle et la plaindre? Il me semble pourtant naturel de faire l’un et l’autre, car, bien que ses regards soient devenus étrangement glacés, on devine que les sources de la souffrance ne sont pas taries dans son cœur, et que, le long de la route sur laquelle ses pieds se sont si légèrement engagés, elle va rencontrer des difficultés nouvelles qu’elle n’est pas préparée à affronter, et qui, en certains cas, risquent de rendre son enfance aride, sa jeunesse solitaire et sa vieillesse désolée.

Malgré ses allures de victorieuse, elle se rend compte, j’en suis sûre, qu’elle marche sur le bord d’un précipice, où le pied pourrait lui manquer tout à coup, sans qu’elle puisse s’accrocher à rien. Elle se trouve entre la paroi lisse de la haute montagne dont elle a voulu descendre, et les étangs fangeux des plaines humides où elle risque de s’embourber, tandis qu’à ses côtés, des forêts profondes, aux détours ignorés, s’étendent à perte de vue.

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Les nobles pionnières de l’égalité des droits des femmes ont eu le tort d’habituer leur sexe à considérer l’homme comme un adversaire à combattre ou à exploiter. Il l’a été, en effet, dans quelques cas et sur quelques points; mais au demeurant, on est forcé de reconnaître que, de tout temps, il s’est montré en somme, pour sa compagne de route, un protecteur efficace, même quand il abusait de la faiblesse et de la complaisance de celle-ci! Ce sentiment de protection accordée et reçue nouait entre les deux sexes une sorte de chaîne spéciale, qui mettait de la douceur dans leurs relations mutuelles.

Si, par suite de l’affirmation un peu tapageuse des droits féminins et de l’agacement que les hommes en ressentent, cette chaîne devait se rompre, je crois que la situation de la femme dans le monde se modifierait assez désagréablement pour elle, et qu’entre les deux parties qui jadis formaient un seul tout, l’heure du combat ne tarderait pas à sonner. L’homme, considérant désormais la femme comme une égale, continuerait-il d’épargner à sa compagne, devenue sa concurrente, ces accès de violence, dont il a coutume d’user pour résoudre les problèmes trop difficiles? Même dans l’ordre moral, la partie engagée serait inégale, et il est probable que, malgré son adresse, son astuce et les façons impérieuses dont elle a pris l’habitude, la femme serait vaincue et que l’avantage resterait au plus fort, à celui qui est traditionnellement le mieux armé. Et si le contraire arrivait, vers quelles aventures le monde ne marcherait-il pas?

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Les femmes disent volontiers, inspirées par la fausse direction mentale qu’on leur a fait prendre: «Les hommes ne nous aiment que pour nos défauts!» Il y a du vrai dans cette boutade. Il n’en est pas moins positif que tout homme digne de ce nom, et quelles que soient les péripéties plus ou moins singulières de la vie qu’il mène, porte dans le tréfond de son cœur une image de femme: mère, épouse, amie, sœur, à laquelle il ne veut pas qu’on touche et qui ne ressemble en rien à la personnalité turbulente, importante et encombrante que la guerre nous a laissée en héritage.

Il est impossible de prévoir dès aujourd’hui ce que l’avenir peut réserver de particulièrement heureux à la femme; mais en tout cas, ne vous semble-t-il pas, lecteurs et lectrices, qu’elle ferait bien de réfléchir avant d’effacer imprudemment, de sa propre main, l’image un peu chimérique, peut-être, que l’homme se faisait d’elle dans l’intimité de son cœur? Cette illusion où l’imagination masculine se complaisait avait pour effet d’embellir et de poétiser les rapports des deux sexes.

Des femmes souriront en me lisant. Sur certains points, beaucoup d’entre elles sont très sûres d’elles-mêmes et semblent dire sans modestie, ni excessive pudeur: «Notre règne durera autant que la vie humaine!» Cela est évident, mais que de choses dans la nature, une fois dépouillées des rayons qui les éclairaient et qui rendaient brillantes leurs couleurs, perdent leur beauté, leur attrait! Une subite obscurité les voile, la vulgarité les imprègne. Ainsi en serait-il des rapports entre les deux sexes: la banalité en altérera la saveur et l’on entrera uniquement dans un ordre d’idées primitives qui matérialisent tout ce qu’elles effleurent. Les femmes intelligentes devraient du moins comprendre qu’elles ont tout intérêt à préserver les illusions que leur attitude un peu réservée provoquait chez leurs compagnons de misère. L’âme ayant toujours été attirée par le mystère, les femmes agiraient peut-être sagement en remettant une partie de leurs voiles. Surtout, elles devraient renoncer aux sourires ironiques, aux propos sardoniques, aux insinuations sarcastiques. Éteindre le feu que les âmes créatrices, douées d’inspirations soudaines, s’efforcent d’allumer un peu partout sur les cimes du vaste monde, est une œuvre d’une parfaite inélégance morale.

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Mais, dira-t-on, si la nature d’Ève n’est pas spéculative, il serait injuste de l’en rendre responsable. C’est vrai, mais il ne s’agit pas ici de dissertations transcendantales, mais plutôt d’un grave problème qu’il faut envisager parce qu’il a une importance considérable à l’heure actuelle, tant au point de vue de la famille et de l’éducation qu’à celui de la vie sentimentale et sociale. Les femmes se trouvent en effet à un curieux tournant de route où leur destinée se joue. Il est donc charitable de leur crier: «Casse cou!», avant qu’elles ne signent de façon définitive l’acte du grand renoncement. Ce que sera leur rôle politique et social, l’expérience nous le dira. Mais au-dessus de ce rôle, encore problématique, elles ont une mission éternelle pour l’accomplissement de laquelle il serait désirable de voir leur prestige augmenter au lieu de décroître.

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Les Èves modernes ont pris la puérile habitude de parler du lendemain, comme si ce lendemain devait être un jour de fête. Si, au lieu de regarder toujours en avant, elles tournaient parfois la tête en arrière, elles se rendraient compte, en étudiant les vicissitudes de l’histoire, que la violence n’a, au fond, jamais réussi à personne, puisque la vie est faite de concessions, de complications, de complexités...

Jadis l’épouse, on le sait, était entièrement et sans préoccupations superflues, sacrifiée à la famille et à la race, son unique destinée étant de procréer des fils légitimes. En ce temps-là, on ne lui reconnaissait absolument aucune personnalité, et si on ne lui manquait pas de respect, c’est qu’elle symbolisait la sainteté de la famille et l’intégrité de la race. Pour cette raison, une surveillance étroite était exercée autour d’elle par des magistrats spéciaux chargés de scruter ses toilettes et ses attitudes. Quand son mari était absent, elle ne pouvait, bien entendu, recevoir aucun homme, et Aristophane raconte que le seul fait de se montrer à la fenêtre de sa maison constituait de sa part une infidélité aux dieux du foyer, et représentait, pour son mari, une cause de répudiation.

La loi, ou plutôt le code de Manou, était péremptoire et semblait offrir la synthèse du mépris dans lequel la mentalité de la femme a été tenue pendant une longue période historique. Pendant son enfance, elle dépendait de son père, plus tard de son mari, et, devenue veuve, de ses fils; et si elle n’avait pas de fils, elle devait alors obéir aux parents mâles du défunt, parce qu’ _une femme ne doit jamais se gouverner elle même_!...

Il est naturel qu’après cette évocation du passé, les pauvres esclaves de jadis soient fières du terrain qu’elles ont conquis! Mais à qui doivent-elles leur libération? Au christianisme, uniquement au christianisme, dont aujourd’hui beaucoup d’entre elles répudient les doctrines idéalistes qu’elles accusent d’entraver leur développement complet et d’assombrir leurs plaisirs!

Quelle folie d’ingratitude brouille donc le cerveau de ces femmes pour qu’elles puissent ainsi renier et amoindrir les grandes figures féminines qui furent la gloire de leur sexe, et dont quelques-unes se rattachent uniquement au christianisme par la solennité de leur repentir!

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Presque immédiatement après la résurrection du Fils du charpentier, on voit les femmes aller à Dieu. Ce sont les descendantes des Gracques et des Scipions qui suivent saint Jérôme dans le désert, abandonnant leurs privilèges. Ils étaient immenses cependant.

Et qu’on l’honore ici en dame Romaine C’est-à-dire un peu plus qu’on n’honore la Reine

disait Jules César, à son débarquement en Égypte, parlant de Cornélie, veuve de Pompée.

Puis ce furent les grandes abbesses du moyen âge qui dirigeaient leur communauté comme un empire, et même, au besoin, levaient des hommes d’armes. Et les Saintes, qui se répandirent sur le monde comme une pléiade lumineuse! A côté de Catherine de Sienne, la plus grande, la plus rayonnante et la plus géniale personnalité féminine que la terre ait produite, combien d’autres femmes charmantes ont illuminé le monde par leur auréole de sainteté!

Si celles-ci gravirent avec le christianisme les plus hauts degrés de l’échelle de Jacob, d’autres se firent païennes de mœurs, croyant ainsi se grandir, et suivant en cela une tendance que l’on retrouve à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Nous ne suivrons pas la femme dans les différents avatars de son évolution, mais une constatation morale incontestable ressort de tant de manifestations diverses: l’arrogance, le manque de douceur, l’absence de tendresse n’ont jamais rehaussé le prestige de la femme, elles en ont au contraire toujours obscurci l’éclat.

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Dans l’organisation actuelle de la société, il n’est plus possible, malgré les maladresses et certaines inaptitudes de la nature féminine, de traiter la femme en quantité négligeable; nous avons tous trop besoin d’elle dans la famille et à l’école. En lui indiquant les portes du temple de l’idéal, il faut en même temps la ramener au culte du bon sens, c’est-à-dire à l’habitude mentale de la logique. Or, celle-ci lui a été presque toujours si aridement enseignée qu’il y a peu de temps encore les femmes d’esprit haussaient les épaules quand on leur en parlait. En quoi elles avaient tort, car la logique est la source de cet équilibre souriant, de cette indulgence sereine qui font l’agrément de la vie, la sûreté des rapports et les foyers chauds et consolants...

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On se tromperait en voulant classer le bon sens parmi les qualités secondaires. Un homme médiocre peut en posséder une parcelle; une sotte, jamais! Pour saisir quelles en sont l’importance et la portée, il faut de la part de la femme un effort d’intelligence. Toute son éducation est à refaire en ce sens, et la préparation à son futur rôle social d’éducatrice et de mère demandera un travail laborieux et lent; mais celui-ci lui semblera facile si elle comprend qu’au-dessus de ses devoirs de mère, d’éducatrice et de citoyenne, elle a reçu une mission d’un ordre général et supérieur: c’est celle de porter dans ses mains la lampe qui, semblable à l’étoile du matin, indique et éclaire les chemins qui conduisent aux sommets, derrière lesquels le soleil se couche et se lève jour après jour!

QUATRIÈME PARTIE

Sur la montagne quelques feux s’allument.

Si l’on regarde autour de soi, on ne voit de flammes nulle part! Le ciel est couleur de grisaille et tous les flambeaux semblent éteints. Une atmosphère lourde, malsaine, tout imprégnée de pourriture, empêche les cierges de brûler. La violence des instincts ne s’est pas atténuée cependant, car on se tue un peu partout et il est rare qu’on entende des protestations indignées s’élever des cœurs, des consciences, des entrailles...

«Il ne faut pas s’en faire», disaient les poilus dans les tranchées, pour garder leur beau courage et chasser les impressions déprimantes. En ce moment, après deux ans de paix, le mot court le monde plus qu’avant; mais on a dénaturé le sens qu’il avait primitivement. «Ne pas s’en faire» veut dire aujourd’hui se vautrer dans le plus plat égoïsme et s’interdire rigoureusement tout élan généreux ou simplement altruiste.

Avant la guerre, un saint François d’Assise, un saint Vincent de Paul ne se rencontraient pas souvent dans la société contemporaine; mais si, dans une heure de petite ou de grande détresse, on élevait la voix ou l’on tendait la main, d’autres voix et d’autres mains répondaient à l’appel. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. Chacun s’est fait aveugle et sourd, et a enfermé soigneusement son cœur dans une forteresse inexpugnable.

Une sorte de faux orgueil se mêle à cette attitude: on a presque honte, en 1923, de tout acte qui ne rapporte pas un profit matériel immédiat; et cela est vrai dans les ordres d’idées les plus divers. Ces offres de services, qui abondaient aimablement autrefois, entre gens de même culture et de même éducation, sont devenues rares et ont presque cessé. On se réserve, on se soustrait, on se cache dans sa coquille ou dans sa carapace.

L’obligeance spontanée passera bientôt à l’état de légende, car pour obtenir aujourd’hui le plus léger service, il faut insister avec obstination. On se heurte sous ce rapport à une si formidable candeur d’égoïsme, qu’on en reste saisi et désorienté.

Semblable à ces plantes parasitaires, qui étendant partout leurs racines au-dessus et au-dessous du sol, finissent par envahir des étendues immenses de terrain, le _personnalisme_ d’après guerre a pris de telles proportions dans les âmes, qu’au rebours du mot de Térence, tout ce qui est humain semble leur être devenu étranger!

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Je ne parle point ici de cet égoïsme effronté et cynique qui a pris pour devise ces deux mots suprêmement antipathiques: «Donnant, donnant!» et qui, à l’heure actuelle, enlaidit et abaisse toutes les relations des hommes entre eux, pousse ceux-ci à la violence, à la dureté, à une avidité mesquine et abjecte--qu’ils ne se donnent même plus la peine de dissimuler.--Non, je fais allusion à quelque chose de plus grave, parce qu’il pénètre même les cœurs qu’on croyait généreux, les consciences qu’on estimait droites. Dans cette période d’abaissement de la pensée humaine, le désintéressement est presque considéré comme une preuve de faiblesse mentale. On peut observer à ce propos un singulier phénomène chez les natures originairement honnêtes: autrefois, les plus avides d’argent essayaient de couvrir leur rapacité naturelle du manteau du désintéressement; aujourd’hui, on rejette ce manteau comme une loque honteuse, il est même devenu distingué de sembler âpre au gain.

Il y a toujours eu des avares, et, depuis Harpagon, leur race ne s’est pas éteinte, mais ils ne se vantaient pas de leur parcimonie, tandis qu’ils mettent maintenant de l’ostentation à savoir défendre leur moindre petit sou.

Il y aurait, en ce genre, des exemples assez divertissants à citer. Jadis on se targuait volontiers d’un beau geste: on gonflait les services rendus, les sommes données... «J’ai fait ceci, j’ai donné cela, et puis cela encore!» Aujourd’hui, c’est tout le contraire! Les gens déclarent avec une satisfaction visible: «Oh! moi, je n’ai lâché que cela!» Et des chiffres dérisoires sortent des lèvres. S’agit-il de services, et non d’argent: «Me déranger, dit-on, et pourquoi? Chacun a ses propres affaires! Ah! je leur ai parlé de façon à leur enlever toute envie de revenir!»

Si les femmes montrent souvent sans vergogne des jambes très contestables, elles ont la même impudeur pour les laideurs de leur caractère. Ces manifestations d’avidité se produisent, il faut l’avouer, à peu près également chez les deux sexes. Mais elles font un effet plus discordant encore chez celui qui avait eu jusqu’ici la prétention de faire du sentiment un monopole féminin.

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Tout cela serait assez drôle, si ce n’était pas infiniment triste! En cette heure suprême de la vie sociale des peuples, alors que tant de souffrances se sont accumulées dans les cœurs, on ne peut voir les êtres humains mesurer si parcimonieusement leur sympathie et leurs services, sans se sentir le cœur serré d’une étreinte si douloureuse qu’elle semble presque en arrêter les battements.

Les vers où Edmond Rostand raconte l’histoire des deux Rois Mages blonds qui avaient perdu l’étoile, et ne la retrouvaient plus, rendent aux âmes l’espérance et la foi. Pour retrouver l’astre disparu, ces savants de Chaldée:

Tracèrent sur le sol des cercles au bâton, Ils firent des calculs, grattèrent leur menton, Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée! Et ces hommes, dont l’âme eut soif d’être guidée, Pleurèrent, en dressant leurs tentes de coton.

Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres, Se dit: «Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres, Il faut donner quand même à boire aux animaux.»

Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse, Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux, Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence.

Les vers du poète libèrent les cœurs de la pesanteur qui les oppressait; ils peuvent de nouveau respirer largement, puisque l’étoile brille toujours au ciel, visible aux yeux des humbles, des pitoyables et des simples, dans le cœur desquels la flamme ardente brûle encore!

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Mais, demandera-t-on, quels sont les symptômes sur lesquels se base cette affirmation péremptoire? Ceux-ci sont assez difficiles à énumérer car ils ne se produisent pas à la surface, mais bien sous la profondeur des eaux, et les forces qui s’en dégagent sont encore mystérieuses et secrètes. Envisageons un instant l’âme humaine dans son ensemble, et voyons si, par quelque côté, elle n’a pas fait un pas en avant, après en avoir fait plusieurs en arrière! Commençons par examiner la conscience, qui est moralement la partie la plus noble de l’organisme humain, puisqu’en elle réside ce principe du libre arbitre qui confère à l’homme ses lettres de noblesse.

CHAPITRE PREMIER

LES CONSCIENCES QUI CRIENT

Conscience does make cowards of us all. (SHAKESPEARE.)

Nous assistons aujourd’hui à l’inévitable mouvement de réaction qui devait suivre les excès et les violences, les arrogantes prétentions et les ridicules doctrines de ceux qui,--pour apprêter le problématique banquet, où tous pourront assouvir leurs convoitises, satisfaire leurs appétits, s’enivrer de liqueurs brûlantes et se gorger de nourritures azotées,--n’avaient pas hésité à détruire le travail des siècles, pas plus qu’ils n’ont reculé devant le crime de jeter le monde dans l’horrible désert de l’anarchie.

Il est curieux de constater comment, en cette heure de révolte certains droits, récemment et souvent injustement acquis, sont reconnus par ceux même qui sont prêts à réagir avec force contre la menaçante décomposition matérielle et morale du monde. C’est là un fait assez symptômatique pour qu’on le relève et que l’attention s’y arrête: l’idée de punir pour punir a cessé de dominer les cerveaux, l’instinct justicier ne s’affirme plus aussi implacable. On a même dépassé la mesure en sens contraire, comme le prouvent certaines amnisties et certaines sentences étranges des tribunaux militaires eux-mêmes, qui ont perdu de ce fait leur réputation d’inflexibilité et de rigide justice.

En ce qui concerne les pouvoirs publics, ces indulgences peuvent être taxées de déplorables faiblesses. Elles sont l’effet de causes complexes, dont plusieurs dépendent des intérêts politiques et ne se rattachent qu’indirectement à mon sujet. Mais le phénomène réellement intéressant est celui qui a pour théâtre les consciences individuelles. Aujourd’hui on voit celles-ci reculer presque toutes devant un programme qui enlèverait à la classe ouvrière, même sous forme de justes représailles, les avantages matériels, qu’elle s’est assurés par la violence de ses procédés.

La délicatesse des consciences au point de vue de l’équité économique est devenue singulière. Un de mes amis, très libéral d’idées quoique conservateur d’instinct, me disait l’année dernière, à propos du devoir qui incombait à la bourgeoisie de défendre ses droits, cette phrase étonnante: «Oui, certes, mais il faut qu’elle trouve un prétexte pour cette levée de boucliers; celui de sa défense personnelle ne suffirait pas à la justifier.»

Sans discuter la question de savoir si le scrupule était exagéré, je cite la phrase simplement parce qu’elle représente bien l’état d’esprit incertain et timide qui caractérisait la mentalité générale en 1920-21. Elle révèle, en tout cas, un travail particulier de la conscience humaine en ce qui concerne le droit au bien-être, cette _poule au pot_, que le bon roi Henri IV souhaitait à son peuple!

On peut y voir simplement la trace d’un faux humanitarisme tolstoïen qui, au lieu de ramener les brebis au bercail, les abandonne aux aventures et aux mésaventures du hasard, dieu frivole et cruel qui fourvoie ceux qui suivent sa direction. Mais il n’en est pas moins vrai qu’une singulière transformation s’est accomplie dans les consciences. Or, comme la conscience est la source où s’élaborent les sentiments, tous les signes de vie qu’elle donne prouvent à l’évidence que le cœur des hommes bat toujours et que leurs oreilles ne se satisfont pas uniquement du cliquetis de l’argent qui passe de main en main.

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Dans un autre ordre d’idées encore, nous assistons aux mêmes manifestations d’indulgence. On est surpris de constater à quel point, en certains pays surtout, le droit à la jouissance pour tous est reconnu par les consciences des anciens prétendus privilégiés. La phrase du Christ aux Pharisiens, à propos de la pécheresse, qui, d’après la loi, méritait d’être lapidée: «Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre», semble retentir tardivement dans l’âme humaine. C’est malheureusement sous une forme qui peut devenir dangereuse: on ne se borne point à ne pas lancer la première pierre, on a pour certaines formes de dégénérescence de bénévoles encouragements.

Les ignorants essayent de rattacher la doctrine communiste à celle du Christ. Et lorsqu’ils entendent énoncer cette erreur profonde, certains esprits légers opinent du bonnet, comme s’ils ne percevaient pas l’immense distance qui sépare les deux doctrines; elles se trouvent même, on peut l’affirmer, aux deux pôles opposés! La seconde prêche le renoncement à toutes les catégories d’êtres humains, tandis que la première affirme le droit de tous aux richesses et aux jouissances, et a pour mot d’ordre: «_La convoitise satisfaite!_»

Mais ce n’est point le moment d’aborder cette grave question. Bornons-nous à signaler que l’on voit aujourd’hui des familles entières se soumettre de leur plein gré à de pénibles inconvénients, pour ne pas gêner les plaisirs de leurs subalternes, et leur laisser de longues heures de liberté.