Part 5
En ce monde de transformations continuelles, dans lequel nous voyons chaque jour une forme dynamique nouvelle remplacer celle qui l’a précédée, les gouvernements devraient avoir le courage de renoncer, tous les premiers, à quelques-unes des vieilles formules qui alourdissent les programmes scolaires. Il y en a évidemment d’excellentes qu’on doit respecter, mais c’est de l’ensemble du système qu’il faut secouer le joug, pour faire passer un souffle d’air pur et libre dans les rangs serrés de l’école et défendre la haute culture contre les entraves de l’ignorance et du matérialisme qui, de tous côtés, lui dressent des embûches et essayent d’arrêter son essor.
Chaque méthode a son heure favorable: l’exclusivisme de l’école d’État a pu être indispensable à certains moments de l’histoire, et il serait absurde de ne pas reconnaître les services qu’elle a rendus. Même si l’on adoptait le système d’une plus large liberté de l’enseignement, la surveillance et peut-être même l’ingérence de l’État demeureraient, en quelques cas, indispensables.
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En Angleterre et en Amérique, la double fonction de l’État et de l’initiative privée se combinent avec des résultats favorables à la formation du caractère et au respect de la discipline dans la liberté. Les résultats n’ont pas été aussi brillants en ce qui concerne la haute culture; mais ce fait ne dépend en rien du système en lui-même, mais plutôt des tendances de l’esprit national chez les uns et du manque d’une tradition de culture chez les autres.
Ce serait une expérience utile et intéressante que d’introduire la méthode de la double fonction dans des pays comme la France et l’Italie, où les écoles d’État ont été seules chargées jusqu’ici de résoudre l’angoissant problème de l’éducation.
Ces deux pays latins ont, pour des raisons à peu près analogues, quoique à des périodes différentes, défendu jalousement les prérogatives de l’État au point de vue scolaire et, pour les maintenir, ils ont agité le même épouvantail: la crainte de l’influence cléricale, accusée de vouloir compromettre les conquêtes de la liberté. Mais de grandes évolutions se sont dernièrement accomplies et des périls bien plus graves se dressent, auxquels il faut faire face en s’élevant à des visions plus hautes et plus larges.
Pour sauver l’âme de la jeunesse et, à travers celle-ci, la civilisation du monde, la pensée humaine doit faire un suprême effort; et maintenant que le canon a achevé son œuvre, celle des éducateurs doit commencer.
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Il convient avant tout de faire une distinction essentielle entre l’éducation et l’instruction. Dans le langage courant, on confond volontiers les deux termes et c’est pourquoi nous avons vu si souvent des maîtres qui n’étaient en rien des éducateurs!
Être un éducateur sous-entend une culture morale qu’aucun examen d’État ne peut conférer. On répondra que la pédagogie est enseignée dans toutes les écoles: mais, en général, ce qu’on entend par ce mot ne représente aucune pénétration d’âme entre l’élève et le professeur.
Sauf en des cas assez rares, où l’intelligence vive et claire d’un maître le libérait des formules et l’élevait au-dessus des systèmes, l’enseignement d’État était aride, froid, souvent pédantesque, et ne tenait pas compte des consciences embryonnaires auxquelles il s’adressait. Les leçons étaient débitées avec indifférence et écoutées avec une insouciance analogue.
L’ensemble des doctrines pédagogiques,--dont quelques-unes peuvent être excellentes en elles-mêmes--a été, du reste, presque toujours mal présenté et plus mal digéré encore, tandis qu’il devrait être, au contraire, le principal et le plus essentiel des enseignements. Il mériterait même une place à part dans la hiérarchie des études, parce que modeler des caractères est beaucoup plus profitable à la félicité humaine que de former des savants.
Que ces paroles ne donnent lieu à aucun malentendu! La nécessité de la haute culture est d’une telle importance que si la liberté de l’enseignement, accompagnée d’un indispensable contrôle, paraît désirable aujourd’hui à tant d’esprits sagaces, c’est justement parce que, délivrant l’école des vaines formules, elle provoquera de fécondes émulations, contrebalançant ainsi l’inconvénient qu’il peut y avoir à confier l’école à des professeurs inamovibles, qui n’ont rien à craindre ni à espérer; cette liberté permettrait, dans tous les pays, la constitution de fortes équipes d’éducateurs moralement solides et capables d’exercer un prestige sur les esprits qu’ils sont appelés à modeler. Quand on considère l’immense responsabilité qu’ont encourue les maîtres en ne comprenant pas suffisamment leur mission, on tremble à la fois pour leur conscience et pour les victimes de leurs fausses théories.
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L’anarchie générale de la pensée qui menace de nous ramener à la barbarie et le bouleversement mental qui en dérive, dépendent en grande partie de l’enseignement erroné et incomplet, au point de vue éducatif, qu’ont reçu les enfants. Les parents ont aussi, en ce sens, de graves fautes à se reprocher: les mères surtout, dans l’esprit desquelles la notion de la nécessité du plaisir pour leurs enfants a pris des proportions singulières; mais l’école est encore la plus coupable, car elle embrasse tout le développement des êtres humains. A côté d’instituteurs admirables, éclairés et patients, combien d’autres, avec leur mécontentement perpétuel, leurs doctrines subversives, leurs attitudes violentes et amères, ont semé dans les jeunes cœurs les germes d’une brutalité inféconde et dominatrice, devant lesquelles aujourd’hui le monde recule épouvanté.
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La réforme s’affirme donc indispensable et urgente. Pour étudier à fond cette question, pour essayer du moins d’apporter quelque remède au mal, ou d’en arrêter l’essor et d’en empêcher le renouvellement, il faut obtenir le concours unanime de tous les bons esprits assoiffés de fraternité et de spiritualité, capables d’élucider, par leurs consciencieux et sages conseils, le problème ardu qui se pose aujourd’hui, menaçant, à tous les esprits de bonne foi, à toutes les consciences droites et à toutes les âmes de bonne volonté.
_La Société des Nations_
La question de l’éducation devrait préoccuper l’opinion publique et les chefs d’État beaucoup plus encore que celle de l’enseignement. La Société des Nations aurait là une tâche admirable à accomplir, supérieure à toutes celles qui remplissent déjà son programme. Elle devrait nommer une commission mondiale chargée d’étudier cette question d’une si vitale importance que l’on peut dire que l’avenir de l’humanité en dépend! Un drapeau devrait flotter par son ordre sur la place publique de toutes les communes du monde portant cette brève inscription: _L’éducation est obligatoire pour les citoyens des nations civilisées._
L’instruction est chose fort diverse; elle reste un problème national parce que, en la répandant, il faut tenir compte de la différence des races, des besoins particuliers des peuples et de leurs traditions. Mais en ce qui concerne l’éducation, comme la même menace est suspendue, bien que d’une façon plus ou moins imminente, au-dessus de toutes les nations, celles-ci pourraient et devraient chercher ensemble les solutions et les appliquer solidairement.
Le but de l’éducation devrait être de _former des hommes_. Les Saintes Écritures disent que, quand une femme a mis un enfant au monde, elle oublie ses souffrances dans l’orgueil d’avoir enfanté un homme... Devant la folie destructrice de certaines mentalités actuelles, combien de mères doivent, dans le secret de leur cœur endolori, déplorer d’avoir conçu des monstres: monstres de violence brutale, monstres de honteuse apathie!
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Assainir les cerveaux déjà empoisonnés et empêcher le renouvellement de périlleuses intoxications, telle est la synthèse de la réforme éducative qui s’impose aujourd’hui.
Le problème ne pourra être résolu que par un énorme effort international qui élève un temple idéal aux forces civilisatrices et condamne solennellement les principes contraires à la liberté et à une saine discipline morale.
La défense de la civilisation doit devenir le premier devoir des citoyens du monde entier; celui des États, des corps constitués, des académies, des universités, des écoles et de tout enseignement familial... Pour rétablir l’équilibre de l’esprit humain, la coopération de toutes les nations civilisées est indispensable, et il faut que le sentiment de la désapprobation générale arrive à peser sur les consciences troubles comme un insupportable fardeau, qui dépouillera pour elles la vie de toute saveur.
Cette désapprobation solennelle du tribunal suprême de l’opinion publique me paraît être l’unique effort que l’humanité puisse tenter, pour ramener les troupeaux égarés à une vue plus juste et plus vraie des choses humaines.
Quant à la nécessité absolue d’imposer à l’école, à côté de l’instruction et bien au-dessus d’elle, une éducation saine et forte, la difficulté consistera dans la formation des éducateurs eux-mêmes.
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Pour former un corps enseignant digne d’élever les générations futures, une première chose est nécessaire[B], qui est de relever, non seulement économiquement, mais encore socialement et moralement la classe des instituteurs. Celle-ci doit acquérir une importance majeure aux yeux de l’opinion publique, car elle est appelée à sauver le monde.
Il faut que ceux mêmes qui n’ont pas besoin d’y chercher un gagne-pain considèrent comme un honneur d’y appartenir.
J’ai cité à ce propos, dans _Chercheurs de Sources_, d’illustres exemples. _La Ligue des Nations, ou à son défaut une Commission permanente pour l’éducation, pourrait consacrer définitivement l’importance de la classe des éducateurs, et leur assurer une position morale si considérable qu’ils seraient forcés de s’en montrer dignes._
Pour faire triompher des réformes, il est nécessaire de trouver, avant toutes choses, les personnalités capables de les imposer. C’est ainsi que l’on doit d’abord chercher des éducatrices. Mais où les trouver? C’est évidemment parmi les âmes anxieuses qui, ayant constaté depuis longtemps le mal, en souffrent et travaillent en silence à l’éliminer.
On rencontre partout de ces âmes, aujourd’hui: mères angoissées se demandant quelle est leur part de responsabilité dans la tourmente qui menace d’engloutir la Société humaine, ou instituteurs éclairés qui voient se réaliser les craintes qui, depuis tant d’années, troublaient leur sommeil.
Les esprits de ceux qui ont, ou ont eu charge d’âme, traversent, en ces jours de crises, des états de conscience douloureux, tandis qu’ils sentent leurs entrailles frémir... Ces meneurs d’hommes qui répandent dans le monde l’anarchie et le malheur sont leurs fils et leurs élèves!... Ces doctrines de violences où les ont-ils puisées? Qui a tenté de les mettre en garde contre les entraînements de la haine et de la brutalité? Quels sont les hommes courageux qui ont osé crier assez fort pour soulever l’opinion publique et l’émouvoir?
Du reste, comme nous sommes tous solidaires les uns des autres, ceux qui n’ont ni vu, ni compris, ni deviné ce qui se préparait, ou qui, le discernant, n’ont pas mis obstacle à la marée montante, doivent se frapper la poitrine et ne pas se consoler trop vite, en croyant la victoire prochaine! Elle n’est pas assurée, hélas! Cette opinion publique, qui commence à comprendre la nécessité d’une réforme, doit rester en éveil, parler à voix haute, se prononcer nettement en faveur des réformateurs, les encourager, renverser les obstacles qui se dressent encore contre eux, proclamer leurs victoires quand ils les auront obtenues, et se déclarer favorable à la théorie qu’avant d’enseigner tant de choses superflues à des gens qui ne pourront en faire usage, l’important est de former des hommes capables de guider les peuples vers les fécondes initiatives, les réformes justes et la discipline dans la liberté.
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La grande question du siècle sera celle de l’éducation. Elle primera même celle du travail, qui a pourtant une importance considérable, et les bons esprits de tempérament apostolique s’efforceront d’établir dans tous les pays, sous des formes diverses pour ce qui concerne l’instruction, mais identiques sur les points essentiels, des principes éducatifs tendant à la formation morale des individus et des caractères.
Ces points essentiels sont la responsabilité encourue par l’école et par la famille dans l’anarchie de la pensée actuelle; la nécessité de la liberté pour stimuler l’émulation dans l’enseignement; l’éducation rendue obligatoire, et, enfin, l’intervention morale et puissante de tous ceux qui comprennent la nécessité du développement de la vie spirituelle et individuelle en chaque être humain.
_Il faut espérer_, disait M. Guizot; _le monde appartient aux optimistes; les pessimistes n’ont jamais été que des spectateurs_.
Or, le défaut des Latins est d’être des critiques sans pitié vis-à-vis d’eux-mêmes, des autocritiques, des hypercritiques et d’appartenir trop volontiers à la catégorie des spectateurs.
Les tendances infécondes doivent désormais être fièrement combattues par l’opinion publique, si l’on veut gagner la suprême bataille morale que tous les peuples s’apprêtent à livrer. Il appartient à la Société des Nations[C] d’établir les bases de cette éducation et de l’imposer à tous les pays. Il faudra l’avoir reçue et acceptée pour être admis à participer à la discussion des graves questions qui intéressent l’humanité et qui concernent la dignité morale des peuples et des individus. Ceux qui refuseront de la recevoir seront considérés comme étant en dehors de la grande famille des nations civilisées.
Pour la culture de cet immense vignoble, il faudra beaucoup d’ouvriers: nous devons tous essayer d’en susciter autour de nous et tenter d’enflammer les cœurs pour la victoire finale, qui ne pourra être obtenue que par la solution du problème éducatif.
Si la Société des Nations réussit dans cette tâche, ce sera pour elle une grande gloire, et tous ceux qui ont combattu sa constitution devront, sur ce point du moins, s’incliner devant l’œuvre de suprême autorité morale qu’elle aura accomplie.
CHAPITRE III
ÉTEIGNEUSES DE PHARES
A quoi bon vivre si les raisons de vivre manquent? (JUVÉNAL.)
Parmi les problèmes de l’heure, en ce moment de désarroi général, où l’aube de la société nouvelle n’a pas encore commencé à rougir le ciel, celui de l’influence de la femme présente une extrême gravité, non seulement en lui-même, mais parce qu’il se rattache étroitement à ceux de la famille et de l’éducation.
A toutes époques on a dit beaucoup de mal des femmes. Ceux qui les connaissaient trop, et ceux qui les connaissaient trop peu ont été également sévères dans leurs jugements sur elles. Les Anciens, certes, ne se sont pas montrés indulgents pour le sexe féminin: «Qu’y a-t-il de plus léger que la plume?» demandent-ils dans leurs satires; «La poussière!»--«Et de plus léger que la poussière?»--«Le vent!»--«Et de plus léger que le vent?»--«La femme!»--«Et de plus léger que la femme?»--«Rien!».
Nous nous rappelons tous en quels termes les théologiens et les docteurs du moyen âge ont, à leur exemple, stigmatisé ce sexe contre lequel ils mettaient violemment l’humanité en garde. Au cours des siècles, l’idée chrétienne finit par dominer les préjugés théologiques, et la situation morale des filles d’Ève s’améliora. Les femmes de la Renaissance montèrent de plusieurs degrés dans l’estime intellectuelle des hommes et gagnèrent même celle des savants et des philosophes.
Au XVIIᵉ siècle, en France surtout, la femme commença à exercer une influence directe sur les événements et les individus. Le XVIIIᵉ marque l’apogée de son règne mondain et intellectuel. Pour s’en convaincre, il suffit de contempler les portraits de l’époque, ces visages spirituels, fins, aiguisés, ces regards avertis qui semblent prendre un peu ironiquement la mesure des hommes, indiquent chez les femmes l’habitude de la domination par l’esprit, la frivolité, la coquetterie, et, parfois, la perversité.
Au XIXᵉ siècle, un autre type de femme devait surgir, inégal dans son ensemble, car il n’y a aucun rapport entre la femme romantique de 1830, fière de cœur, noble d’attitude, exaltée, sensible, et la femme sociale des dernières années du siècle. Ce fut l’époque, peut-être, où elle a été le plus respectée par l’opinion publique moyenne et où elle s’est le mieux rapprochée, en certains cas et sous certains aspects, du type de la bourgeoise sage, de la mère sérieuse, de la citoyenne bienfaisante et éclairée, qui mérite parfois d’être comparée à la femme forte des Écritures, si respectée de tous _qu’elle attire l’honneur sur son mari_.
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Quant à la femme du XXᵉ siècle, elle est tellement multiple dans ses manifestations, qu’il est extrêmement difficile de la définir. Pour essayer de donner un trait à peu près général de son caractère, il faut procéder par une négation: «La femme n’a jamais été mystique comme trait essentiel, elle l’est moins que jamais actuellement.» Un poète français, Alfred de Vigny, peut-être le plus noble et le plus fier de tous, l’a stigmatisée dans un vers cruel:
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr, La femme, enfant malade...
Ce premier vers suffit à jeter un doute terrible sur les sources de la vie morale dont la femme dispose, justement parce que le sens du mysticisme lui manque totalement.
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Dans un article sensationnel: _Oxford, Woman and God_, une Revue américaine prétendait récemment que l’admission des femmes dans la vieille université en avait chassé Dieu!--Si les anciens bâtiments ont conservé extérieurement, dit-elle, leur aspect traditionnel de recueillement et de gravité, le souffle qui les animait n’est plus le même, et ni Newmann ni Pusey ne reconnaîtraient les vieilles cours et les longues galeries silencieuses où ils avaient promené leurs doutes, leurs mélancolies et les ardeurs inquiètes de leur foi.
Les pierres sont restées les mêmes, mais l’esprit qui les imprégnait s’est transformé. C’est qu’Oxford était autrefois une cité de jeunes hommes où dominait la spéculation pure, tandis qu’elle est aujourd’hui envahie par l’esprit positiviste que la femme apporte partout où elle passe, et qui, à tous égards, assure l’équilibre, le bien-être et l’enjouement de la vie quotidienne. Il est donc naturel que la présence des femmes ait modifié les habitudes morales et mentales d’Oxford.
Jadis, non seulement tous les élèves, mais presque tous les professeurs étaient célibataires; c’est ainsi que le caractère monastique de l’Université s’était conservé à travers les âges. L’invasion des jupons devait fatalement modifier l’esprit même d’Oxford. Non qu’un élément impur ait pénétré dans la forteresse de la _Mens umana_, à la suite de celles qui en suivent diligemment les cours, mais c’est que, d’instinct, l’esprit des femmes se tourne vers les choses visibles et qu’il est moins recueilli que celui des hommes, dont il n’a pas le tour spéculatif. Il faut louer d’autre part les nouvelles venues d’avoir contribué à imposer la tempérance dans un milieu où les libations étaient traditionnelles. Dans les habitudes journalières des étudiants, des modifications se sont évidemment introduites: le salon a peu à peu conquis le cloître, et la causerie a remplacé la méditation grave.
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Ce qui se passe à Oxford ne représente, du reste, qu’un cas spécial, un groupement particulier de personnalités. Ce phénomène serait sans grande importance en soi, s’il n’offrait pas un élément de la réponse qu’attendent ceux qui s’intéressent à l’évolution de l’âme féminine et dont l’inquiétude peut se formuler en ces mots: «La femme serait-elle instinctivement rebelle à l’action de l’esprit, et son goût évident pour les réalités représenterait-il un insurmontable obstacle à son ascension vers l’absolu?»
A cette inquiète question, la réponse n’est pas aisée. Il est évident que même les femmes supérieures possèdent rarement une intelligence spéculative et que les très remarquables mathématiciennes et astronomes dont le sexe féminin peut s’enorgueillir ont été des êtres d’exception. En général, les filles d’une mère trop curieuse aiment trop _les choses en elles-mêmes_, pour être méditatives et abstraites! On peut soutenir que les hommes tiennent plus encore que leurs compagnes aux réalités de l’existence et les poursuivent souvent avec une brutalité, une véhémence que celles-ci ignorent. Mais ceci n’est vrai que dans le domaine des actions physiques; dans celui de la vie en général, les hommes tiennent moins que les femmes aux détails des choses: leur esprit ne s’embarrasse guère des cas particuliers. Ainsi en va-t-il du luxe: la femme en chérit toutes les manifestations. S’il lui manque, elle s’arrête à de stériles regrets, bien plus que ses camarades de misère! On peut affirmer qu’elle est possédée par la réalité des faits, mais il faut se rappeler aussi que ses devoirs journaliers l’y obligent.
De temps en temps, le niveau de la pensée féminine s’élève. Quelques femmes savent hausser le ton de leurs entretiens quand des hommes cultivés sont présents; mais que ces hommes s’éloignent, c’est avec un réel soulagement que la plupart retombent du général au particulier et rentrent dans l’ornière des faits et des choses. Dans la stricte intimité, elles abordent parfois entre elles la psychologie amoureuse et sentimentale, mais leur point de vue est toujours positif, et l’empirisme sert de base à leurs raisonnements! Les idées ne leur suffisent pas, elles éprouvent le besoin de les incarner dans des personnes.
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Pour creuser en leurs intimes replis les tendances instinctives de l’esprit féminin et les causes complexes d’où celles-ci procèdent, il faudrait s’attarder en de longues analyses. Je me vois forcée, au contraire, pour justifier le titre de mon chapitre: _Éteigneuses de Phares_, de recourir à une brève synthèse qui de la femme antimystique, incapable de méditation et de recueillement va jusqu’à l’agressive décrocheuse d’étoiles, sceptique, sardonique, qui ricane au mot _idéal_, et dont la voix ne s’élève jamais, au croisement des routes pour crier: _sursum corda!_
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En cette heure si déconcertante de l’histoire du monde où toutes les pensées mesquines et basses s’étalent avec impudeur, les femmes semblent mettre leur orgueil à dépasser les hommes. Elles se figurent grandir en n’espérant rien, en ne croyant à rien, en niant la possibilité de tout effort vers une vie plus intense, plus belle, plus spirituelle...
A les entendre ainsi raisonner, à les voir jeter des cendres partout où un jet de flamme surgit encore, ceux qui avaient cru qu’une fois libérées par le travail et la connaissance, les femmes aideraient au salut du monde autrement que par des soins donnés aux blessés, aux malades, aux enfants, sentent leur gorge se serrer douloureusement.
Quand un appel est fait à leur pitié et à leurs entrailles en faveur des faibles, des souffrants, des petits, un élan généreux les emporte encore, et elles accourent sans hésiter; mais en même temps elles étouffent par des regards, des gestes et des paroles cruelles, toutes les initiatives de l’esprit.
Juvénal a dit quelque part: «A quoi bon vivre si les raisons de vivre manquent?» Sauver les corps et éteindre les flammes de l’âme évoque l’«_à quoi bon_» du poète latin.
CHAPITRE IV
CELLES QUI PORTENT ENCORE LE FLAMBEAU
Tout ce qui a été créé se meut, L’étoile comme l’âme! (ABRAHAM BEN EZRA.)