Sous les eaux tumultueuses

Part 4

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Avant la guerre, pendant la guerre, et après la guerre, les prophètes ont entonné le _De Profundis_ de l’institution familiale. On avait inventé mieux que cela, et, désormais, chacun se considérant plus ou moins comme fils du hasard, voudrait vivre sa vie en pleine liberté, sans attaches gênantes, sans traditions encombrantes, sans obligations énervantes. La plante humaine devait pouvoir fleurir face au soleil, libérée de toute entrave! Quel besoin a-t-on encore d’une famille et d’un _home_, puisqu’il y a les hôtels, les restaurants, les cafés, les cercles, et mille lieux de divertissements où l’on peut passer la fin des après-midi et les soirées? Les femmes étant heureusement devenues moins dépendantes, peuvent vivre leur vie, et n’ont plus besoin de protecteur pour participer aux différentes manifestations de l’existence. Pourquoi donc les hommes, étant donné cet état de choses, devraient-ils continuer à assumer des charges qui ont cessé d’être obligatoires?

«Et les enfants?» demandions-nous. A cette demande timide, on répondait: «L’État pourvoira à leur éducation.»

J’ai toujours écouté développer ces théories sans m’émouvoir, parce que je n’ai jamais cru qu’on pût les mettre en pratique, et ce qui se passe aujourd’hui me donne raison. Si la disparition de la famille était si proche, on ne verrait pas le nombre des mariages augmenter dans toutes les classes. La facilité et le chiffre croissant des divorces, ne suffit pas à expliquer ce phénomène matrimonial.

Le besoin de se créer une famille est devenu si prépondérant chez les hommes, depuis le formidable conflit auquel ils ont pris part, que plusieurs se permettent des mariages imprudents qu’ils n’auraient pas conclus auparavant. On voit des jeunes gens accepter, d’un commun accord, la perspective d’une existence modeste et laborieuse. L’homme a évidemment été travaillé dans les profondeurs de son être par la souffrance, les anxiétés, les angoisses de la guerre, et il a senti la tristesse de la solitude avec une acuité extraordinaire. C’est le besoin obscur de se rattacher à quelque chose de fixe, de stable, et lui appartenant en propre, qui est le principal motif de l’accroissement des mariages.

Les déceptions, cependant, ont été grandes au retour de la terrible campagne; plusieurs s’étaient figuré que, rentrés au foyer, ils y occuperaient la place d’une sorte d’idole domestique, et que le culte de l’héroïsme fleurirait dans toutes les demeures. Hélas! la désillusion fut rapide. En outre, un changement étrange s’était accompli dans l’âme des épouses, des fiancées ou de celles qui pouvaient le devenir. Elles s’étaient émancipées, elles n’attendaient plus uniquement de l’époux le droit de vivre et d’affirmer leur personnalité.

Ces surprises auraient dû logiquement mettre les hommes en garde contre le mariage. Or c’est l’illogisme qui a triomphé, et pourquoi a-t-il triomphé? Parce qu’il y a, dans la nature et dans l’individu, des forces plus puissantes que tous les raisonnements, les doctrines et les théories. Il suffira toujours d’un homme et d’une femme qui s’aiment près d’un berceau, pour reconstituer la famille, même si l’on était parvenu à la dissoudre légalement.

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La famille possède, du reste, en elle-même d’autres sources de vie qui la feront éternellement subsister. Celle où s’alimente, en certains pays, l’attachement des fils pour leur mère est inépuisable. Je dis des fils spécialement, car, entre les filles et les mères, des éléments d’aigreur entrent parfois en jeu, qui dénaturent la douceur des liens naturels.

La force de l’attachement des fils pour leur mère s’est révélée extraordinaire pendant la guerre. Mes observations se sont, d’une manière générale, limitées à l’Italie et à la France, et je pourrais écrire un livre sur ce que j’ai vu et entendu à ce sujet. En Italie, le fils du peuple, le paysan en particulier, est aveuglément attaché à sa mère; c’est son image qui lui apparaît à l’heure du danger et à l’heure de la mort! S’il se marie tant aujourd’hui, c’est surtout pour constituer une famille, poussé par le besoin inconscient de rendre possible à d’autres l’affection qui a fait le fond de sa propre vie.

Une femme de cœur, dont la mission consistait à fournir aux familles les nouvelles des soldats qui se trouvaient au front, me disait pendant la guerre: «Rien qu’à la façon dont elles ouvrent la bouche, je reconnais les mères! Les épouses, les fiancées ont une autre façon de remuer les lèvres. Et quelle différence dans leur expression de visage, tandis qu’elles attendent le verdict qu’elles sont venues implorer.»

Chez les races où le lien entre la mère et le fils est si extraordinairement fort, l’avenir de la famille est assuré, et les théories dont on mène tant de bruit ne l’entameront jamais. Toutes les mères, peut-être, ne méritent pas cet attachement profond; en ce cas il se déverse sur celle ou celui qui la remplace, sur le père, _il vecchio_, ou sur quelque autre membre de la famille dans les veines duquel les jeunes gens sentent courir le même sang. Cette question du sang et de la perpétuité de la race a une énorme importance chez les latins. Leur synthèse sentimentale embrasse avant tout les ascendants et les descendants.

Les théories subversives sur la famille étaient entrées en circulation longtemps avant la guerre et avaient fait en somme si peu de chemin dans le monde, que le cri des soldats mourants, aux heures suprêmes où l’on ne ment pas, a été toujours le même: «Maman! Maman!»

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Aujourd’hui, après la formidable épreuve, où tant de passions primitives se sont déchaînées, où la violence a cessé de répugner, où la férocité atavique s’est révélée puissante encore, où les instincts brutaux ont semblé reparaître à la surface, à quoi pensent ces soldats que la mort a épargnés? A se créer une famille!

Il serait enfantin et un peu puéril de croire que tous ces jeunes maris sont conscients de l’acte qu’ils accomplissent. Un ensemble de circonstances complexes est à la base de ces nombreuses unions, mais on ne peut méconnaître qu’une force obscure, mystérieuse et puissante, pousse les hommes à les conclure: celle de la perpétuité de la race, c’est-à-dire de la continuation de la famille!

Je dis «les hommes», car, apparemment, ce sont eux qui choisissent leur compagne et portent la parole pour la conclusion de l’alliance. Et d’autre part les femmes, pour décidées qu’elles soient, comme la Nora d’Ibsen, à vivre leur vie et à secouer toute dépendance, ont encore, pour peu qu’elles aient une ombre de bon sens, un intérêt vital à ce que l’institution familiale ne soit pas détruite. Celle-ci est un peu pour elles comme une assurance sur la vie.

Donc, malgré ce qui se passe à la surface et fait lever à tant de gens les bras au ciel avec de grands gestes désespérés, une réalité s’impose: sous la surface, des forces travaillent qui assurent la perpétuité des traditions. D’ailleurs, la famille se rattache si étroitement à l’idée de patrie, qu’il serait difficile de maintenir le prestige de l’une sans l’existence de l’autre. Et toutes deux ont besoin, pour subsister, de l’idée religieuse de la sanction divine, qui leur confère le droit d’exiger des sacrifices... Maintenir l’intégrité de l’une, c’est assurer le respect de l’autre dans l’âme humaine. Les pays où tout semble avoir sombré dans le néant, sont ceux où la famille, la patrie et la religion ont été découronnées et brutalement dépouillées de leurs privilèges et de leurs droits. Cette vérité s’impose à tous les esprits et à toutes les consciences qu’une vague de démence n’a pas encore submergés.

Pour peu que l’on regarde attentivement sous la surface des mots, et que l’on ne se contente pas de leur simple assemblage, on voit que l’institution de la famille représente non seulement l’avenir qu’il faut assurer, mais encore une arme de défense sociale dont il serait insensé de se priver.

Pourquoi tant de ligues, de syndicats, et ce retour aux corporations du moyen âge? Simplement parce que l’homme moderne se sent désespérément seul. C’est là, je le crois, la vraie explication de ce mouvement général vers le groupement. Le sentiment des droits qu’on possède, artificiellement éveillé et surchauffé, y a eu bien moins de part que la sensation horrible de l’isolement. Chacun a regardé avec désarroi autour de soi. Alors les mains se sont jointes et, bientôt, on n’a plus vu que des assemblages. L’individu a disparu dans le groupement. Je n’ai pas l’intention de discuter dans ces pages l’histoire de cette évolution, ni le bien et le mal qu’elle a pu faire ou qu’elle fera; ce serait sortir de mon cadre. Je constate simplement un fait.

En ce qui concerne sa profession ou son métier, l’homme, en effet, a cessé d’être seul, il n’est plus forcé de combattre isolément. Si, d’un côté, il aliène sa liberté de pensée et d’action, de l’autre il se sent soutenu par ses camarades dans toutes les questions de salaires, d’horaires, de droits... Mais en tant qu’être humain, il reste, au fond, plus seul qu’auparavant, parce que les luttes de classe ont avivé les haines latentes, et que l’on vit aujourd’hui dans une atmosphère d’hostilité générale qui rend l’existence insupportable.

Si la famille lui manquait pour se retremper dans un milieu d’affection et de chaleur, que resterait-il à l’homme? Des camarades de combat et quelques vulgaires contacts passagers! Son sort deviendrait de plus en plus triste, et il finirait par regretter l’époque où il pouvait se considérer à bon droit comme une espèce de victime sociale, soit qu’il fût paysan, ouvrier, employé ou qu’il eût choisi une profession libérale.

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La famille doit être avant tout, selon la tradition des siècles, le centre où le travailleur vient reprendre haleine un instant pour affronter ensuite d’autres besognes et d’autres luttes; en ce sens, elle représente déjà un grand bénéfice social. Mais à un autre point de vue elle mérite encore d’être prise en considération par les moralistes et les sociologues, car elle peut offrir la solution partielle de certaines questions redoutables qui se posent aujourd’hui à tous les esprits raisonnables et réfléchis.

Il serait superflu d’insister à ce propos sur les désastreux effets de la vie chère et sur les difficultés des services publics et privés. Autrefois, pourvu qu’on y mît le prix, on trouvait tout sous la main, on était servi au doigt et à l’œil (je ne parle pas seulement des gens de maison, mais du service des magasins, des établissements privés et publics, des moyens de communication, etc.). Aujourd’hui, tout est singulièrement changé. L’homme qui se trouve seul devant les difficultés de la vie quotidienne passe parfois par des moments critiques et se trouve souvent fort embarrassé s’il doit faire face aux obligations quotidiennes de l’existence. Il ne suffit même pas toujours d’être deux pour résoudre ces difficultés, d’autant plus que les gens du dehors sont devenus forcément moins obligeants vis-à-vis de ceux qui les appellent à l’aide. Il serait injuste de leur en faire un grief: la journée est devenue si laborieuse pour chacun qu’on ne parvient pas toujours à en distraire une minute pour porter secours au prochain!

A qui s’adresser dans les moments de désarroi et de détresse? A la famille! C’est encore le plus sûr secours; mais si vous en avez dénoué les liens, comme vous en avez soigneusement divisé les intérêts, répondra-t-elle comme autrefois à votre appel? Mettra-t-elle le même zèle à accourir au premier cri de détresse? Admettez que ses membres vivent aux deux extrémités d’une ville, avec la difficulté actuelle des communications et si l’habitude des échanges d’idées et de sentiments est perdue entre eux, comment feront-ils pour se joindre et se prêter un mutuel appui?

Ces difficultés, ces besoins d’aide ne se font pas sentir peut-être dans les familles des grands privilégiés de la fortune, sauf dans les cas de maladie et de malheur. Mais les grands privilégiés ne représentent qu’une petite partie de la société humaine. C’est la majorité de la classe bourgeoise qui souffre des inconvénients de la vie moderne, sans parler de la classe populaire qui, malgré la croissante augmentation des salaires, connaît des embarras analogues.

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Il est évidemment difficile de revenir à la vie patriarcale qui faisait vivre les jeunes ménages sous le toit des chefs de famille. Cependant, étant donnée la pénurie actuelle des logements, cela aurait bien des avantages, d’autant plus qu’un ménage de douze personnes étant relativement beaucoup moins coûteux qu’un ménage de deux, trois ou même quatre bouches, la crise économique en serait peut-être adoucie. Mais c’est à un autre point de vue, d’un intérêt supérieur, que la question demande à être étudiée, celui de l’entr’aide morale et sociale.

La crise du service est, dans tous les pays, fort grave. Que dire de celle des gouvernantes et des simples bonnes? Lorsque la mère de famille, de condition modeste ou simplement aisée, quitte son logis, soit pour son travail, soit pour ses obligations sociales, soit pour les emplettes indispensables, dans quelles mains va-t-elle laisser désormais ses enfants? S’ils sont petits, le problème se pose très nettement et de façon simpliste: il faut ou les abandonner, ce qui est un danger, ou les remettre aux soins d’une femme de ménage quelconque, ce qui est un autre danger; à moins que la mère ne s’en fasse l’esclave et renonce à toutes sorties, à celles du soir surtout.

Si les enfants sont grands, d’autres inconvénients surgissent qu’il est inutile d’énumérer. Quand fils et filles, en sortant de leurs cours, rentrent à la maison, doivent-ils trouver la maison vide? Le père est occupé à ses affaires, la mère à ses visites, et c’est elle qui, généralement rentre la dernière. La présence d’une grand’mère, d’une tante, d’une sœur, d’une parente, prête à les accueillir au foyer, réchaufferait de jeunes cœurs au moment de la vie où les contacts affectueux et intelligents sont le plus nécessaires.

Avant la guerre, c’était le rôle des gouvernantes; mais aujourd’hui leur présence dans les familles représente un luxe, sans compter que les yeux se sont étrangement ouverts sur les inconvénients des influences étrangères et des anges-gardiens inconnus admis dans le cercle familial.

Ces considérations qu’inspirent le bon sens, et l’intérêt pour les pauvres petites âmes solitaires qui trouvent, en rentrant de l’école, le foyer désert, finiront-elles par prévaloir sur le farouche besoin d’indépendance qui est devenu pour la jeunesse, un culte et un principe de conduite auquel elle croit de sa dignité de ne jamais renoncer? Les abus d’autorité, auxquels les parents se sont complus autrefois avec une imprudente exagération et un absurde manque de réflexion, ont suscité des rancœurs qu’ils expient aujourd’hui.

Il est évident que, dans la reconstitution sociale de la famille qui finira peut-être par s’imposer, il faudra trouver le moyen de sauvegarder suffisamment l’indépendance réciproque des êtres destinés à habiter sous le même toit. Sans cette précaution, que de tempêtes ne verrait-on pas éclater dans des verres d’eau! Mais cependant, pour soustraire l’homme à l’horrible sentiment de solitude qui l’étreint quand il a quitté l’atelier et la compagnie de ses camarades, il n’y a encore que le retour aux vieilles traditions familiales.

L’incertitude du lendemain, en cas d’accident ou de maladie, deviendrait moins angoissante pour lui. Quand on est plusieurs à la maison, on est mieux armé pour faire face au mauvais sort.

Si l’on craint par trop le despotisme des ascendants, ce qui se comprend, comme je l’ai dit, parce que les abus de l’autorité paternelle ont eu parfois des effets désastreux, pourquoi les sœurs et les frères ne se grouperaient-ils pas contre l’isolement funeste? A ces considérations, une autre s’ajoute, celle du travail des femmes à l’atelier ou dans les bureaux. Le dilemme se présentera bientôt avec force. Il faudra que les femmes renoncent à travailler au dehors, ou qu’elles consentent à élargir le cercle de la famille. Il n’y a pas une troisième façon de résoudre le problème.

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Dans cette question de la famille, il faut évidemment tenir compte de la race et des traditions. Chez les latins, la famille s’était étendue jusqu’à devenir _la gens_, sans rien perdre de sa signification première; cela avait donné une grande force à la famille romaine, dont l’institution a servi plus ou moins de modèle à celle des autres peuples et des autres pays.

Ce qu’on a appelé la débâcle de la famille marque peut-être, au contraire, l’aurore de sa reconstitution. Les horribles conséquences de la guerre, le désarroi actuel des âmes, le bouleversement des esprits et l’angoisse des pauvres cœurs solitaires sont en train d’élaborer en secret, et sous la surface des eaux tumultueuses, un nouveau type de société humaine: dans celui-ci, la famille, renouvelée sur des bases d’où les abus d’autorité seraient rigoureusement bannis et où le respect absolu de la personnalité humaine serait reconnu, deviendra peut-être, plus que jadis encore, la pierre angulaire de l’édifice social.

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Il faudra que les hommes se réservent désormais un rôle important dans cette famille reconstituée; au cours des dernières années, ils avaient trop abdiqué entre les mains des femmes tout ce qui concerne la direction morale de la famille et l’éducation des enfants. Une collaboration étroite entre les deux sexes me paraît indispensable pour la solution intelligente et pratique de ce problème, dont dépendent en grande partie les destinées du monde, la dignité de la femme et le bonheur des individus appelés à vivre dans une société renouvelée.

Le sujet que je viens d’aborder ne pourrait être épuisé dans un volume. Je ne lui ai consacré que quelques pages, non certes pour diminuer la place à laquelle il a droit, puisque je vois dans la famille, outre son importance traditionnelle, une grande arme de défense sociale, mais parce que le moment actuel n’est pas celui des longues dissertations. Le temps presse, les solutions s’imposent et il faut se borner à indiquer les problèmes de l’heure à ceux qui détiennent entre leurs mains le pouvoir de faire les lois et de diriger l’opinion publique.

C’est à eux de considérer la gravité de cette question, d’en déterminer l’importance et d’en proposer la solution.

CHAPITRE II

L’ÉDUCATION DES PEUPLES CIVILISÉS

Quelle aimable chose pourrait être l’homme s’il était vraiment homme. (MÉNANDRE.)

De tous côtés aujourd’hui, une même préoccupation a envahi les cerveaux et les consciences lucides: celle de l’éducation!

Dans l’appréhension des désordres qui menacent le monde, une terrible question s’est posée à l’esprit de tous. L’école, avec son apathie, son manque d’air, de soleil, d’espace et de spiritualité, ne serait-elle pas la principale responsable de l’effrayante folie collective qui bouleverse en ce moment l’âme des peuples? La réponse n’a pas été rassurante, et pour peu qu’on prête l’oreille, l’on entend de toutes parts un cri d’angoisse qui traverse l’espace.

La crise a éclaté dans tous les pays, et la nécessité de réformes scolaires s’impose partout, ce qui est une preuve évidente qu’aucun des systèmes suivis jusqu’ici n’a été jugé satisfaisant ni pour l’heure passée, ni pour l’heure présente!

Avant la guerre, chez les nations où la plaie de l’analphabétisme s’étendait encore dans certaines provinces, on avait l’habitude de croire, au point de vue éducatif, à l’incontestable supériorité des méthodes anglo-saxonnes, et on avait raison en partie. Mais aujourd’hui la crise s’est généralisée, le mal va jusqu’à la racine, et l’on comprend clairement que les anciens systèmes, déjà insuffisants dans le passé, ne répondent plus nulle part aux besoins de l’heure présente.

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Deux immenses armées couvrent l’étendue du monde civilisé: les maîtres et les écoliers! Elles ont chacune leurs droits et leurs besoins, qui, malheureusement, ne s’accordent pas toujours. Jusqu’ici les éducateurs élevaient seuls la voix, les élèves se taisaient et supportaient. Ces derniers étaient les plus injustement sacrifiés, car ils n’avaient pas demandé à naître, ni à quitter leurs jeux pour s’instruire, tandis que les maîtres embrassaient par un libre choix la carrière de l’enseignement.

Les enfants avaient, il est vrai, des défenseurs naturels en la personne de leurs parents; mais ceux-ci ne protestaient pas contre les méthodes en vigueur, dans la crainte de retarder, par de trop justes réclamations, la future carrière de leurs enfants.

Plus encore que par peur, c’était par légèreté que tant de pères et de mères restaient silencieux; ils ne pensaient pas à l’avenir moral, ni à la formation de la conscience ou au développement intérieur de la plante «homme». Ceux mêmes qui, sur d’autres points, défendaient avec acharnement les intérêts de leurs enfants, ne se préoccupaient que médiocrement (symptôme singulier d’amoralité et d’aveuglement) de leur croissance intérieure, c’est-à-dire de leur éducation.

Parmi les maîtres éclairés qui se rendaient compte depuis longtemps du mal, sans pouvoir y porter remède, il y en avait de vaillants et d’énergiques. Malheureusement, le formalisme et le pédantisme avaient modelé si fortement une bonne partie du monde scolaire (sauf peut-être l’anglo-saxon), que les plus hardis novateurs hésitaient à abattre les portes de la prison où ils se sentaient enfermés; ils pensaient que la prison s’améliorerait, qu’on ouvrirait les portes et les fenêtres; mais elle était cachot, et cachot elle restait.

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C’est le principe erroné de l’égalité--elle n’existe que dans le fait de la naissance et de la mort--qui, durant les trente dernières années, a empêché la pleine floraison de la pensée humaine et coupé les ailes à la liberté. Ce mirage trompeur, puisque la nature le contredit dans toutes ses manifestations, a obscurci les cerveaux en leur faisant admettre que, pour faire brèche dans la vie et y construire un nid, pour entrer dans la grande lice des combattants et y marquer sa place, il fallait savoir les mêmes choses, les apprendre de la même manière, courber la tête sous le même joug, comme les Romains du célèbre tableau de Gleyre.

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Il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte des difficultés qui auraient surgi si l’on avait brusquement détruit les anciens moules scolaires, et pour comprendre à quel saut dans le vide et dans l’ignorance, l’humanité aurait été exposée! Les hésitations des réformateurs étaient donc parfaitement légitimes. Rompre les rangs sans précaution aurait fait courir des risques immenses à la cause même pour laquelle ils avaient combattu si longtemps en silence. Le monde de l’avant-guerre était encore prisonnier des idées, des théories et des méthodes que le temps avait sanctionnées. Les novateurs et les esprits avancés, tout en déplorant cet esclavage, comprenaient que, pour obtenir quelques réformes utiles, il ne fallait pas déserter la maison, ni en démolir précipitamment les bases. Ils s’efforçaient donc de respecter les anciens moules, et c’est pour cela que ces combattants avaient presque tous le visage triste.

A ces nobles et patients lutteurs et aux écoliers qui ont perdu l’amour de l’école, il faut redonner le courage et l’espérance: inspirer aux premiers la fierté de leur mission grandiose, et faire comprendre aux seconds vers quelles hauteurs peut les conduire le développement de leur personnalité morale.

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