Part 3
Si un homme se jette à la rivière pour sauver un enfant qui se noie, vite les faux interprètes cherchent à son acte généreux un motif secret et parfois honteux. Et quand on applaudit devant eux à cette action courageuse, ils ricanent ou prennent un air profond comme s’ils étaient au courant de mystérieuses menées que les autres ignorent, alors qu’au fond ils ne savent absolument rien de spécial! Mais ils sont gens d’imagination, et ceux qui manquent de cette faculté,--et combien de personnes ne possèdent même pas une étincelle de ce don divin!--les recherchent pour se renseigner, pour apprendre à leur école l’art de tout dénigrer et de trouver aux faits les plus simples une explication tortueuse. Cela devient vite un système que l’on applique ensuite à toutes les grandes et les petites choses de l’existence humaine, causant ainsi d’infinies souffrances.
Sans l’intervention des faux interprètes, ces souffrances spéciales que nous allons examiner existeraient quand même, car nous sommes tous momentanément capables de nous tromper dans nos jugements, mais elles demeureraient exceptionnelles, tandis qu’avec les boutiques ouvertes des faux interprètes, il n’est guère de fait ou de sentiment qui soit accepté aujourd’hui avec simplicité et bonne foi.
Pour les hommes sincères et généreux, le fait d’être méconnu représente une douleur intolérable qui obscurcit pour eux la beauté des jours clairs et qui les blesse dans leur intimité profonde.
Aucun état social, pour merveilleusement organisé qu’il soit, ne protégera jamais l’homme contre les jugements de son frère ou de son voisin. Ce sont là des désagréments inévitables; mais en interdisant les pratiques auxquelles se livrent les faux interprètes, empêchant ceux-ci de faire métier de médisance, en frappant leur commerce de taxes morales considérables, on mettra peut-être un frein à la détestable propagande qu’ils font par leurs perfides et insinuantes manœuvres.
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Mais il en est de ceci comme de toutes les autres épreuves auxquelles l’homme est soumis: c’est en lui-même qu’il doit trouver ses meilleures et plus efficaces armes de défense. Il faut qu’il s’efforce de diminuer sa sensibilité à l’égard des fausses interprétations. Quelques individualités ont déjà réussi à éliminer ou, du moins, à atténuer ce genre de souffrance. Quand on attribue à leurs actions des motifs sublimes, elles sourient, sachant que leurs mobiles ont été médiocres; elles sourient également lorsqu’elles entendent attribuer à leurs meilleures intentions des calculs mesquins et perfides.
Ces personnes ont cessé de protester: elles acceptent, se résignent et finissent par devenir presque insensibles au fait d’être méconnues. Et comme elles croient à une justice immanente, elles éprouvent presque plus de honte à recevoir des éloges immérités qu’à être accusées des pires intentions.
Ce sont là des natures fortes et fières, bien qu’un peu froides peut-être. D’autres, au contraire, continuent à se ronger le cœur quand elles ne se sentent pas comprises et que leurs actes et leurs motifs sont faussement interprétés. Leur sensibilité s’exaspère; elles protestent, se plaignent, se défendent, essayent de remettre les choses au point, sans y réussir: elles oublient que de telles plaies ne guérissent que d’elles-mêmes, et avec l’aide toute puissante du temps.
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Certains esprits soutiennent qu’il est préférable de protester immédiatement contre les insinuations médisantes: ils ont pour théorie que les légendes une fois formées, il est excessivement difficile de les détruire; il faut donc, d’après eux, avoir toujours l’oreille tendue, et, au plus petit indice suspect, arborer son drapeau et mettre flamberge au vent. Cette méthode rend la vie très fatigante, et, la plupart du temps, ne sert à rien.
Il faudrait pouvoir remonter à la source secrète d’où proviennent les fausses interprétations. Sans parler des professionnels qui les répandent et que nous avons dénoncés, elles prennent naissance dans tous les milieux, et, si l’on cherche bien, on voit qu’un sentiment de rancune, d’envie, ou d’ambition frustrée les inspire presque toujours. Elles naissent aussi d’un manque de clairvoyance et sont souvent filles de l’ignorance. Rien n’est plus rare, du reste, que la perspicacité, dans notre société moderne. C’est même là un point sur lequel je devrai revenir fréquemment dans cette étude, car il mérite d’attirer l’attention, étant donné le développement que le besoin d’analyse a pris dans tous les esprits modernes. Cette singulière lacune est-elle imputable à la vie tumultueuse du XXᵉ siècle, où le temps d’observer, de réfléchir et de raisonner manque absolument? Quelle qu’en soit l’origine, le fait existe et doit être étudié, car il désarme l’homme devant les événements et les péripéties de la vie.
On peut remplacer la perspicacité par l’intuition, mais c’est un don rare et personnel et non une vraie science, mise à la portée de tous et qu’on puisse acquérir. Lorsqu’on possède ce don, on peut le développer par une constante communion avec les forces qui dirigent l’univers. Et nous voyons toujours le même mystérieux phénomène se répéter: c’est à celui qui a beaucoup reçu, qu’il est donné davantage. Cette promesse sent le privilège, et beaucoup d’esprits étroits se rebellent contre elle. Or, l’étroitesse de l’esprit est une forteresse inexpugnable, une montagne toute en saillie, une paroi unie et lisse qu’aucun pied, pour agile qu’il soit, ne parvient à gravir.
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L’obstination des sots est irréductible et, contre les gens bornés, il n’y a pas de recours possible; c’est pour cela que, si souvent, on voit ces derniers occuper de hautes situations, à l’étonnement et à l’indignation générales. Il faut aborder ici un point délicat, car il soulève un grave problème: jusqu’à quel point les gens inintelligents, ou qui manquent de perspicacité peuvent-ils être tenus pour responsables du mal qu’ils font et des douleurs qu’ils causent? On peut affirmer, en tout cas, qu’il n’y a pas de «bonnes bêtes», comme on le prétend quelquefois, la bonté, sous toutes ses formes, étant toujours une preuve d’intelligence.
Dans le cas spécial de la propagation des fausses interprétations, les sots tiennent le record, d’abord parce que, manquant de bon sens et ayant des capacités limitées, il leur arrive souvent de ne pas comprendre et de ne pas savoir discerner la réalité des sentiments et des intentions; ils se trompent, par conséquent, plus souvent que d’autres; et de plus, étant dépourvus d’idées personnelles, ils se laissent facilement égarer par les faux interprètes.
On peut donc affirmer sans démenti possible, que les cerveaux étroits sont d’émérites faiseurs de peines. On me répondra qu’on ne devrait attacher aucune valeur à leurs fausses interprétations. C’est vrai, et, en effet, s’ils nous sont indifférents, nous parvenons aisément à ne pas sentir l’écharde qu’ils ont plantée dans notre chair. Nous haussons les épaules, et nous en remettons au temps et à la justice finale des choses. Mais lorsque des jugements hasardés, blessants et faux, sortent de bouches aimées,--car nous aimons les gens pour une foule de raisons complexes où l’intelligence n’entre souvent pour rien,--toute parole prend une valeur, tout jugement erroné blesse nos sentiments intimes, et est créateur de griefs. Nous ne pouvons hausser les épaules, ni répondre par un fier silence, ou un frivole «je m’en moque» à leurs paroles malencontreuses, puisque ces fausses interprétations, partant de lèvres chéries, mettent en péril nos pauvres bonheurs.
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La famille, l’amour, l’amitié, au lieu d’être, comme on le voudrait, des forteresses inaccessibles sont, parfois, pour les fausses interprétations, d’admirables champs de culture où celles-ci fauchent tout ce qui, pour un cœur sensible, représente la douceur de vivre.
On voit souvent dans les familles un méconnu, contre lequel les autres se liguent, et il arrive que ce méconnu est le plus intelligent, le plus généreux et le plus large d’esprit de tous. Une légende se forme autour du malheureux et, sortant du cercle familial, elle se répand même au dehors.
De très hautes personnalités ont connu des mésaventures morales de ce genre. Un des grands hommes d’État de notre époque, le comte de Cavour, fait allusion dans son journal intime à une situation semblable. Dans sa jeunesse, ses parents le tenaient un peu à l’écart, et lorsqu’on discutait certaines questions de famille, on baissait la voix à son approche parce qu’on n’avait pas confiance dans son jugement!... Il en souffrit, tout en se sentant déjà, sans doute, supérieur à ceux qui le méconnaissaient.
Oh! ces voix qui se baissent à notre approche, ou qui soudain se taisent, quel symptôme non équivoque de dénigrement elles sont pour nous! Nous en recevons un petit choc au cœur, et le sentiment de solidarité qui fait la chaleur et le parfum des rapports de famille, en est diminué; le fruit a désormais perdu son duvet et sa bonne saveur.
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Parfois, c’est l’amitié qui nous réserve cette épreuve. Les amis qui devraient nous connaître le mieux, qui nous sont unis par des liens de choix, interprètent mal nos actions ou acceptent sans hésiter les intentions que nos adversaires nous attribuent. On n’a pas toujours d’ennemis au sens le plus grave du mot, mais chacun a des adversaires disposés à défigurer les motifs qui guident nos actes.
Les amis qui se montrent prêts à accepter les fausses interprétations suggérées par nos adversaires, commettent déjà une déloyauté; mais quand c’est d’eux-mêmes et spontanément qu’ils nous méconnaissent, le mot trahison vient tout naturellement à nos lèvres. Pour nou, le paysage se décolore, la lumière s’éteint, la joie de l’amitié disparaît: nous les aimerons encore, peut-être, les amis infidèles, mais ce ne sera plus que d’une façon grise et banale.
Une félure s’est produite au plus profond du cœur.
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En amour, les blessures sont plus irrémédiables encore;--et, par amour, je n’entends pas seulement celui qui lie les hommes aux femmes, mais aussi ces affections de famille ou d’amitié, si étroites et profondes qu’elles ont toute l’ardeur de l’amour. En de pareils liens, la fausse interprétation fait l’effet d’un coup de couteau en plein cœur. Elle crée des griefs qui élèvent peu à peu, entre ceux qui s’aimaient, des barrières, qui ne semblent d’abord rien et dont les effets sont formidables. Le seul fait de voir leurs motifs méconnus par l’un de ces êtres chéris, suffit à ternir, chez les natures délicates, l’image de celui ou de celle qu’elles avaient, dans leur âme, placé sur un autel.
Les époux, les amants croient avoir droit sous ce rapport à un traitement spécial, et ils sont singulièrement stricts sur ce point particulier. Trop indulgents aux mensonges, à la duplicité, à la ruse quand elles sont appliquées à autrui, ils ne consentent pas à les excuser vis-à-vis d’eux-mêmes. Que la coupable soit mère, sœur, épouse, fille, amante, amie, ils ne lui pardonnent jamais une fausse interprétation de leurs actes.
Je connais le cas d’un fils qui, adorant sa mère, s’aperçut un jour qu’elle avait attribué des motifs erronés à quelques-uns de ses actes. Leur intimité se rompit, et il fallut des années pour la rétablir. Et ce triste phénomène s’est reproduit souvent dans d’autres relations. Que de bonheurs ont été détruits par de fausses interprétations non pardonnées et qui entraînaient à leur suite beaucoup de douleurs inutiles, puisqu’elles étaient basées sur de la fumée, c’est-à-dire sur l’inexistant.
C’est là une source de souffrance dont l’humanité doit être délivrée. Le remède est dans l’homme lui-même. Quand il aura refait son éducation, il réussira à maîtriser cette sensibilité spéciale. C’est une science nouvelle qu’il doit apprendre et qui représentera une partie essentielle de sa reconstruction morale.
Pour lui faciliter sa tâche, il faut que tous les hommes de bonne volonté dénoncent les faux interprètes partout où ils les découvrent, afin de ne plus permettre à leur ombre de s’étendre sous les portiques du temple, ni à leurs mains de lâcher l’essaim pestilentiel des insectes venimeux que leurs bocaux contiennent, et qui ont nom: défiances, doutes, soupçons, calomnies, brouillards, vapeurs, fumée, poussière et cendres!
CHAPITRE IV
LES FAUX JUGES
L’Éternel a horreur des yeux hautains et des langues menteuses. (_Proverbes_ VI-9.)
La boutique où siègent les faux juges a une apparence plus convenable et plus noble que celle des autres débitants de fumée. Les crieurs chargés d’attirer les chalands ont la voix moins aiguë, les gestes moins canailles que ceux des baraques voisines. Une sorte de solennité préside à l’arrangement de l’ensemble des choses. Les magistrats improvisés se font un visage grave, ils parlent avec une hypocrite mesure, pincent les lèvres, froncent les sourcils, comme si, avant d’émettre une sentence, ils en pesaient soigneusement la portée. Dans leur attitude, il y a quelque chose qui inspire confiance, non seulement aux ingénus et aux hommes inexpérimentés, mais même à ceux qui connaissent à fond la vie et n’ont pas l’habitude de s’en tenir aux apparences. Pénétrés d’une illusoire confiance, quelques-uns vont même, dans les cas délicats, prendre conseil des faux juges, ce qui augmente le prestige de ceux-ci auprès des faibles, des sots, des incertains.
Le manque de clairvoyance ou de bon sens de gens réputés sages et forts, peut avoir des conséquences d’une incalculable importance. A leur suite, le public se rend chez les faux juges, les écoute et, ensuite, malicieusement ou maladroitement, répand leurs sentences dans le monde. En général, celles-ci défigurent la vérité; elles condamnent les actes droits et sincères, pour donner des éloges à ceux sur qui, au contraire, il faudrait passer condamnation pour leur égoïsme, leur vanité, leur bassesse. Il suffit d’être doué d’un peu de bon sens et de perspicacité pour faire à ce propos d’étranges réflexions.
Mais ce n’est pas dans leur boutique que ces marchands de fausse justice accomplissent leur pire besogne. Ils ne demeurent pas longtemps à leur tribunal, car cela les ennuie de siéger avec apparat; ils préfèrent se répandre au dehors et rendre leurs sentences pédantes et bornées devant un auditoire plus varié. Les paroles prononcées à la face du monde volent, se dispersent et ont plus de chances de trouver un terrain où germer.
J’ai connu quelques-uns de ces faux juges, tous Pharisiens de race, d’éducation et d’instinct. Je les ai vus ourdir des conspirations contre ceux de leurs prochains, dont la présence dans la vie les contrariait, les gênait... D’un air de suprême sagesse, ils commençaient par s’indigner à fond contre ces malheureux pour arriver ensuite, sans une preuve en main, à porter contre eux une sentence définitive. Souvent leur manœuvre était grotesque et nulle comme résultat positif, mais tout de même un peu de mal était fait!
Si le nombre et la présomption de ces faux juges devaient s’accroître, le sentiment de la sécurité disparaîtrait des cœurs, et les courages vacilleraient, car il ne servirait plus à rien d’éviter avec soin toutes les causes de conflits avec la justice, puisque, hors des tribunaux et de tout l’appareil légal, des hommes et des femmes s’improvisent présidents d’appel ou d’assises et osent formuler des arrêts qui peuvent détruire ou flétrir les réputations.
Les femmes, plus encore que les hommes, se complaisent dans cette besogne extra-légale. Ne pouvant rendre publiquement la justice, elles en adorent le simulacre, et il faut les entendre décider et trancher sur tout. L’ascension de la démocratie a prouvé qu’il y avait un despote en tout homme et en toute femme également. Celles-ci refusent de fatiguer leurs méninges, n’étudient pas, ne creusent pas les textes: cela riderait leur front et jaunirait leur teint... Elles ne se soucient pas de recueillir des preuves, elles ne tiennent compte ni des circonstances, ni des atavismes. Une impression fâcheuse, une rancune, un dépit, suffisent à les décider dans un sens ou dans l’autre. Le lit de justice où elles étalent leurs robes, n’est, pour elles, qu’un terrain de jeux, et elles n’éprouvent aucun besoin d’éclaircir leurs idées. Il ne s’agit que de fumée, dira-t-on; mais il y a des fumées lourdes de miasmes mortels.
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Les faux juges des deux sexes, hors de leur boutique du temple, travaillent séparément. Ils se divisent la besogne: ce sont, en général, des gens prétentieux et bornés d’esprit, qui se prennent au sérieux et se croient eux-mêmes infiniment intelligents. Parfois, ces francs-tireurs éprouvent le désir de se réunir. Quel aréopage! Malheur aux Phrynés, même très vêtues, qui oseraient s’y présenter! Les sentences qu’on y rend sont de celles que le tribunal des Animaux, qui condamnèrent l’Ane dans la fable de La Fontaine, n’aurait pas désavouées!
J’ai toujours estimé que la profession de juge était l’une des plus lourdes pour la conscience, et il m’a toujours paru inouï que, sans y être forcé par serment, quelqu’un veuille de son plein gré, assumer cette tâche, usurper cette place... Ces juges improvisés ne regardent donc jamais en eux-mêmes? C’est un phénomène assez curieux de l’âme humaine que cet auto-aveuglement. Plus on jette les yeux autour de soi, plus on se rend compte que le vrai est ce dont l’homme se soucie le moins! Ceux même qui auraient voulu décrocher les étoiles du ciel et arrêter sur les lèvres la vieille chanson qu’on chantait auprès des berceaux et des tombes, ne sont pas plus réalistes que les autres! Eux aussi sont des acheteurs et des vendeurs de fumée.
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Pour en revenir aux faux juges, dont les sentences courent le monde, détruisent la confiance et empêchent le développement des meilleures initiatives, comment leur donner la chasse et les anéantir? Les mitrailleuses elles-mêmes seraient impuissantes, contre leurs décisions, car elles ne frappent pas dans le vide... Seul un geste divin pourrait les faire disparaître dans ces cavernes de sable mouvant et sans fond, où l’enlisement éternel attend tout ce qui, en ce monde, a été mensonge et fumée.
CHAPITRE V
LES BLUFFEURS
Le mensonge est l’avilissement, en quelque sorte l’anéantissement de la dignité humaine. (KANT.)
Il est impossible de quitter les marchands de fumée, sans dire un mot des bluffeurs, malgré la vulgarité rebutante du mot et de la chose. Aujourd’hui leur dégradant moyen d’action s’est tellement répandu que le nom «bluff» a été adopté dans toutes les langues et qu’il est compris et appliqué dans tous les pays. Fils du Nouveau Monde, il a acquis maintenant droit de cité partout. On se sert couramment du mot et de la chose. «Quel infect bluffeur», nous écrierons-nous, si celui auquel l’adjectif s’applique a lésé nos intérêts. Et d’autre part, nous rions en disant à un ami: «Avez-vous fini de bluffer?» Cette façon éclectique d’employer le vocable est symptômatique.
Le bluff peut mener en cour d’assises, mais, quand il ne s’applique qu’aux petits intérêts de la vie, on en plaisante agréablement, ce qui est un tort, car le fond de la chose est le même. Le fait de reconnaître, dans une mesure quelconque, qu’on a le droit de «bluffer» est la condamnation de toute société bien organisée. Les escamoteurs, les brouilleurs de cartes, les faux interprètes et les faux juges empêchent la reconstruction morale du monde, mais le bluff permis, reconnu, protégé, jette un tel désarroi dans les consciences, que, l’admettre, équivaut à sonner le glas de la société humaine.
Si le Fils de l’homme et de Dieu a chassé, il y a presque vingt siècles, les trafiquants du temple, qu’aurait-il dit de cette plaie du bluff qui, semblable à une lèpre hideuse s’étend aujourd’hui sur le monde? Pour la laver il n’y a que les étangs de feu dont le vieillard de Patmos parle dans l’Apocalypse.
Né des plus basses passions et synonyme d’un esprit de tromperie froide et calculée, le bluff n’est pas simplement de la fumée, mais une vapeur délétère qui empoisonne toutes les sources de l’activité humaine. Que n’a-t-on pas dit des poisons des Borgia! Certes, leur emploi avait des inconvénients et ceux qui les ingurgitaient passaient un mauvais quart d’heure, mais à Sinigaglia même les victimes ne furent que trente ou quarante. Les grandes plaies sociales actuelles font un nombre bien plus considérable de victimes.
CHAPITRE VI
LANCEUSES DE BULLES DE SAVON
Si le mirage de la _Fata Morgana_ faisait naufrager les navigateurs, que d’espérances les bulles de savon ont créées et détruites dans le cœur des hommes! (***)
Y a-t-il rien de plus charmant qu’une bulle de savon? Ces boules fluides, légères, irisées qui s’élancent joyeusement dans l’air ont un charme particulier; et, en y réfléchissant, on peut leur trouver une signification profonde.
Aujourd’hui pourtant les enfants ne s’amusent plus guère à ce jeu. Mais il y a toujours des bulles d’air dont les gens font commerce! Quand les réalités manquent, il faut bien vendre quelque chose pour attirer l’attention. Ces boutiques-là devraient être impitoyablement fermées. J’en connais qui ont des vendeuses charmantes et même bien intentionnées. Je regrette de les citer dans les chapitres consacrés aux escamoteurs et aux bluffeurs, mais comment ne pas parler d’elles dans cette nomenclature des commerçants de fumée? Leur trafic est dangereux, non parce qu’il fait directement du mal, mais parce qu’il engendre le désappointement et détruit la confiance. Quand on a vu plusieurs bulles de savon se crever dans l’air, on est moins disposé à écouter la voix des propagandistes qui disent: «Marchez, suivez telle route--vous arriverez à tel but...» Leurs accents les plus persuasifs et les plus éloquents ont cessé d’éveiller l’espérance, d’exciter les bonnes volontés: «Poussière, sable, fumée!» murmure la voix de l’expérience.
Il sera un peu triste de voir disparaître ces jolies bulles, faiseuses d’illusions; mais si l’on veut sérieusement reconstruire le monde, celles qui les vendent doivent, elles aussi, disparaître du portique du temple. Disons-leur cependant un adieu un peu attendri, car si elles ont parfois _bluffé_ pour des motifs personnels, elles l’ont fait, souvent, pour essayer d’alléger la souffrance humaine et pour stimuler la bonne volonté des hommes.
TROISIÈME PARTIE
Les Problèmes de l’heure.
Ces problèmes sont nombreux et il en est qui correspondent à toutes les cordes puissantes qui font vibrer l’âme des hommes; leur liste pourrait représenter la lyre entière de l’existence humaine, mais aujourd’hui je me bornerai à aborder trois d’entre eux: _la Famille_, _l’Éducation_, _la Femme_, laissant de côté, pour l’instant, le plus important de tous: celui de la vie intérieure!
CHAPITRE PREMIER
UNE CONDAMNÉE A MORT QUI DÉFIE LA MORT
La famille est la patrie du cœur. (JOSEPH MAZZINI.)