Part 2
Élevons donc un hymne à la noblesse du silence conscient, qui signifie sagesse, philosophie, tact, dignité, altruisme, et dénonçons le silence de l’orgueil, de l’égoïsme, de l’obstination, et ce désintéressement complet de la pensée d’autrui qui, non seulement pèse sur la vie familiale, mais peut aussi devenir dangereux dans la vie politique des peuples.
CHAPITRE IV
L’INSTRUMENT MAGIQUE
Et que tes lèvres gardent la connaissance. (_Prov._ V-2.)
Après avoir affirmé la beauté, le prestige, la dignité du silence, il faut parler un instant de l’instrument magique dont l’homme dispose et qui s’appelle la parole!
Trois syllabes! Et dans ces trois syllabes, toutes les manifestations de l’âme universelle peuvent se condenser. Ces trois syllabes dispensent la guerre et la paix, la fortune la plus éclatante et la plus épouvantable misère, la félicité la plus complète et la plus atroce douleur.
Elles édifient et détruisent, consolent et désespèrent, allument les incendies, propagent les haines, exaltent l’orgueil de l’homme et le réduisent en poussière; elles pénètrent son âme d’une infinie douceur et la déchirent d’angoisse. Elles séparent les amants les plus tendres, arment l’un contre l’autre les amis les plus sûrs, éloignent les fils des mères, et si, parfois, elles rapprochent l’homme de Dieu, souvent elles le poussent dans les bras toujours ouverts de Lucifer qui étend inlassablement sur le monde son ombre gigantesque.
Et cet instrument magique et merveilleux, le plus extraordinaire des dons qui ont été faits à l’homme, celui-ci est maître de s’en servir au gré de sa fantaisie. On l’a laissé, au fond, très ignorant des forces terrifiantes qu’il pouvait mettre en jeu par le seul mouvement de ses lèvres. Comment serait-il conscient de ses responsabilités, puisqu’on les lui a à peine indiquées, et que ni les religions ni les philosophies n’en ont fait, comme elles l’auraient dû, l’objet d’un enseignement spécial et de capitale importance.
Elles se sont bornées à des conseils d’ordre général. Quelques proverbes, appartenant pour la plupart à la littérature orientale, mettent bien l’homme en garde contre le danger des paroles surabondantes et irréfléchies, mais c’est comme en passant, sans y attacher d’importance, sans insister sur les terribles responsabilités qu’il peut encourir de ce chef.
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Apprendre à l’homme, dès sa première enfance, à se méfier des mots devrait être, au contraire, le principal objet de toute intelligente préparation à la vie. Il faudrait enseigner à l’enfant que la parole doit être maniée avec mesure et prudence, comme s’il s’agissait d’une arme de précision. Elle tue, en effet, mieux que le browning le plus perfectionné.
Il est vraiment inconcevable que les pédagogues, les philosophes, les grands prêtres de toutes les religions et les arbitres de la destinée humaine n’aient pas mieux compris l’incalculable portée de la parole, et tenté de la maîtriser pour la faire servir aux fins qu’ils poursuivaient. Or, cela n’a jamais été fait! Au XXᵉ siècle, la parole a pris des allures désordonnées contre lesquelles aucune sanction ne s’exerce plus. Auparavant, les citoyens des différentes nations ne pouvaient toucher à certains sujets politiques ou religieux sans encourir de graves remontrances, et même des pénalités. Mais il ne s’agissait que de quelques terrains prohibés, car, dans le domaine privé, l’homme a toujours été libre de déshonorer son prochain et de le tuer moralement autant de fois qu’il le pouvait dans une journée! Qui a jamais pensé à mettre un frein au débordement de la parole? Ce n’est certes pas l’autorité publique. Quant à l’opinion, elle est restée muette, et si quelques voix se sont élevées pour protester, vite on les a fait taire, au nom de la liberté!
Dans la dernière guerre, il y eut de grands faits que les paroles ont dénaturé et obscurci, exaspérant les amour-propres, et préparant à l’Europe un long avenir de rancœurs, empêchant les conciliations de s’opérer et les malentendus de s’expliquer.
La responsabilité de cette immense tuerie remonte certainement à la convoitise des Huns ressuscités, mais l’abus insensé des paroles a jeté sur les feux allumés des matières explosives, il a tué moralement autant de sentiments, d’illusions et d’espérances que les plus hideuses inventions modernes ont fait de victimes humaines. J’en appelle aux cœurs droits qui battent encore dans la poitrine de quelques-uns des êtres créés par Dieu à son image; il serait temps que les hommes se rendent compte enfin de quelle arme formidable ils disposent.
Tant qu’ils ne l’auront pas appris, tant qu’on ne le leur aura pas enseigné dès leurs premiers balbutiements, ils ne pourront connaître, en aucune circonstance, la sécurité ou la joie sereine d’autrefois, alors que, dans sa vie plus recueillie, l’humanité discourait moins.
Si celle-ci n’apprend pas à se taire, une insondable mélancolie continuera à répandre son ombre sur les paysages de la terre, et la beauté de la lumière ne se reflétera plus dans les yeux des hommes. Inquiets, sombres, despotiques, agités, ils erreront de par le monde, rêvant de destruction, de laideur, de menace et de violence.
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On a si peu réfléchi jusqu’ici à la portée et à l’horrible danger des paroles, que l’on sera stupéfait de leur voir donner une pareille importance et les charger d’une semblable responsabilité. On dira: «La parole est un don naturel dont l’homme a le droit d’user comme de la faculté de voir et d’entendre.--Certes les tribuns la manient avec trop de violence, et la presse en abuse; quelques lois restrictives s’imposent, nous le reconnaissons.» Les plus raisonnables arrivent à nous faire cette concession.
Hélas! le mal est trop grave et trop étendu pour que des articles de loi puissent avoir aujourd’hui une action efficace. C’est l’âme particulière des individus qu’il faut émouvoir et convaincre, rendre consciente de ce que les mots représentent comme puissance, du mal infini qu’ils peuvent faire, et du bien incommensurable dont ils pourraient être capables.
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Comme on enseigne à un enfant à ne pas se jeter devant une automobile lancée à toute vitesse, à ne pas égratigner le visage de son prochain, à ne pas lui tirer la langue sans provocation, il faudrait lui enseigner à mesurer et à contrôler les mots qu’il prononce. Ah! les mots! En amour, chacun sait le trouble et l’angoisse qu’ils provoquent, les coups cruels qu’ils portent, les inguérissables blessures dont ils sont cause et les séparations qui en résultent. Ils rompent le charme qui avait lié les âmes les unes aux autres et les jettent sans scrupule dans la désespérante solitude.
L’amitié, le plus sérieux et noble sentiment qui puisse lier le cœur des hommes, subit, elle aussi, l’atteinte des paroles. Et que de tragédies d’âmes, sur lesquelles on ne s’explique jamais, sont dues au maléfique pouvoir de phrases insouciantes prononcées et commentées.
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La famille, elle non plus, n’échappe pas à ce fléau. Pour expliquer certains suicides, quand la cause passionnelle ou financière manque, on classe ceux-ci sous la dénomination vague de «chagrins domestiques». Cette phrase ouvre des perspectives abominablement tristes. C’est comme si on plongeait le regard dans un puits sombre au fond duquel on aperçoit une miroitante tache d’eau noire; et dans la plupart de ces cas, si quelques lueurs se font plus tard sur l’événement, c’est presque toujours à l’abus des paroles qu’il faut faire remonter la tragédie.
Il en est de même en ce qui concerne les malheurs publics, et chacun peut en faire l’observation. Partout où une catastrophe quelconque se prépare, elle est provoquée, accompagnée, accrue et envenimée par l’abondance des mots, parlés ou écrits. Semblables à de sinistres gardiens et souteneurs, ils se campent, se groupent et se multiplient autour des lieux où s’élabore l’infortune.
Quand l’homme sera devenu conscient de la puissance qu’il possède de creuser des tombes, ou de renouveler des vies, il hésitera peut-être à parler sans savoir ce qu’il dit, et beaucoup d’ombres se dissiperont sur la terre.
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L’usage plus discret de la parole présentera encore un autre avantage; l’intelligence humaine y gagnera, car toutes les inepties qui courent le monde dans un galop furieux et désordonné, cesseront de retentir aux oreilles de ceux qui, comme Maeterlinck, donnent au bon sens, dans les facultés de l’esprit humain, une place distinguée.
Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée! S’il y a quelque chose d’agréable dans l’existence c’est bien la conversation vive, alerte, gaie, même un peu frivole de gens qui se connaissent et se comprennent, et ces joyeuses causeries de famille où chacun dit tout haut ce qu’il pense et qui perdraient beaucoup à être précédées de trop de réflexion.
En parlant d’inepties, je pensais à ces lourds et inutiles bavardages dont on a pris l’habitude, sur des choses qu’on ignore complètement. Les sujets les plus simples, l’élevage des volailles même, peuvent devenir attrayants quand on en parle avec compétence et humour. Mais durant les années de guerre, alors que l’angoisse faisait palpiter les cœurs, ce fut une rude épreuve d’entendre les stratèges de salon expliquer gravement comment il fallait disposer les troupes pour gagner les batailles.
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Après avoir dénoncé les paroles criminelles qui engendrent la discorde, la haine et la violence, les paroles féroces ou simplement méchantes qui meurtrissent et désespèrent les cœurs, les paroles fausses qui sèment la défiance, les paroles équivoques qui troublent les consciences, les paroles lourdes et pesantes qui ouvrent la porte à ce vieux rôdeur, l’ennui, dont Satan a fait son bras droit, il reste à parler des paroles bienfaisantes, encourageantes, semeuses de vie et de force. Celles-là sont reconstructrices, et c’est dans une autre partie de ce livre qu’il faudra traiter de l’aide puissante qu’elles peuvent apporter à l’évolution de la destinée humaine.
DEUXIÈME PARTIE
Marchands et marchandes de fumée.
CHAPITRE PREMIER
CHASSONS LES VENDEURS DU TEMPLE
Ils vendent des cendres pour du pain. Ils vendent du vin dilué. (***)
L’épisode grandiose du Christ chassant les vendeurs du Temple est présent à la mémoire de tous, car il a frappé l’imagination des foules. Le geste de Jésus--divin par la sainte colère qui le provoque, et humain parce que c’est le Fils qui défend la maison de son Père contre les trafiquants qui osent la souiller de leurs ignobles marchés--ce geste fut un coup de théâtre inattendu, magnifique et terrifiant, qui dut satisfaire le besoin instinctif de justice que toute âme droite porte en soi. Les paroles méprisantes et sévères dont il fut accompagné, firent sans doute trembler les cœurs, mais nul ne protesta et toutes les têtes fléchirent.
Ce besoin de justice qui tourmentait les contemporains du fils du charpentier de Nazareth a persisté à travers des siècles d’injustice, et, malgré les apparences contraires, il n’a jamais été plus grand qu’aujourd’hui. Nous ne nous rendons pas suffisamment compte à quel point il tourmente les âmes, et quelle est sa part de responsabilité dans les tempêtes qui, en ce moment, soufflent de partout autour de nos foyers.
En y regardant de près, nous le retrouvons sous les violences révolutionnaires auxquelles il a servi de prétexte, et il se cache aussi sous l’amer découragement qui a réduit la classe bourgeoise à cette honteuse apathie qui l’a faite, en certain pays, tendre presque le cou à ses égorgeurs.
C’est parce que son besoin de justice n’avait pas été satisfait, et qu’elle ne voyait de recours nulle part, que, blessée dans sa conscience intime, cette classe était tombée dans l’inertie, au lieu de se hausser à une belle résistance. Comme certains actes publics lui avaient fait perdre toute confiance dans la justice établie par les lois humaines, elle ne savait plus que gémir. «A quoi bon lutter?» soupirait-elle.
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Pour satisfaire les consciences indignées et meurtries, il faudrait que le grand geste du Christ se renouvelât. Mais c’est à l’homme cette fois, qu’en incombera la charge. Les forces divines armeront son bras, mais le coup de verge doit être donné par lui. Comment s’y prendra-t-il? Dans tous les pays, la situation morale des vendeurs se relie au grave problème du travail et des échanges et fait partie de l’économie générale du monde. Pour résoudre équitablement ce problème, le concours des siècles sera nécessaire ou du moins il faudra de longues périodes de temps.
Ce qu’il est urgent de faire tout de suite, c’est de débarrasser les portiques du temple de la cohorte des marchands et marchandes de fumée qui les encombrent et les obscurcissent. Aucune espérance d’un destin meilleur pour l’homme ne pourra se réaliser tant qu’ils y resteront installés, libres d’offrir et de vendre le _néant_, l’essence des fruits de la mer Morte, enfermée dans leurs bocaux, flacons et cassolettes et dont les lourdes vapeurs délétères empêchent l’air pur de circuler librement et rendent impossible tout développement de vie saine, de commerce honnête et d’initiative vigoureuse.
Et jamais il n’y a eu autant de marchands de fumée qu’aujourd’hui, alors qu’aux hommes, se sont jointes les femmes et que dans chaque être une ambition est née. Chacun veut avoir boutique sur rue. Quand les marchandises réelles manquent, on en vend l’apparence. Ce commerce, qui n’est que fumée, est connu; tout le monde en a vaguement conscience; mais, par une basse connivence, personne ne dénonce le trafic. Les cartons vides continuent à porter l’étiquette des stocks absents. C’est surtout dans le domaine moral que la tromperie est facile comme nous le verrons plus tard. En attendant, regardons les enseignes des boutiques. Plusieurs ont des titres suggestifs, commençons par celui-ci:
CHAPITRE II
LES ESCAMOTEURS
_Examinons si ce que tu promets_ _est juste et possible, car la promesse_ _est une dette._ (CONFUCIUS.)
C’est, bien entendu, au figuré que nous examinerons les livres de ce commerce spécial. Ce sont les secrets des prestidigitateurs d’ordre moral qu’il est intéressant de pénétrer. Leur bilan s’explique en peu de mots: tout individu qui ne se croit pas obligé d’apporter dans les actes moraux de sa vie une parfaite bonne foi n’est, au fond, qu’un vulgaire escamoteur. Celui-ci ne fait pas disparaître dans son gilet ou dans son chapeau, les objets les plus hétéroclites, tels qu’une poule blanche aux ailes déployées, des bouteilles de vin cachetées, des douzaines d’œufs frais pondus, un perroquet ou un singe! Ce ne seraient là que des jeux innocents. Ceux de l’escamoteur moral sont, au contraire, redoutables, et l’homme le plus avisé réussit avec peine à se défendre contre ses tours de passe-passe. Car ce malfaiteur sait en général revêtir des apparences d’honnêteté et de respectabilité, et cette façon de donner le change est un des traits caractéristiques de son trafic.
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Les façons de procéder de nos escamoteurs varient. L’une des plus communes et des plus banales dans sa brutalité, est de nier sans vergogne, au mieux de leurs intérêts, les paroles qu’ils viennent de prononcer à l’instant même, et qui flottent encore sur leurs lèvres. Dans la discussion, ce système jette l’interlocuteur hors des gonds et provoque chez lui les pires sentiments d’indignation et de colère. «Tu viens de dire ceci et cela! J’ai des témoins...--Mais non, je n’ai rien dit de semblable!» Pareille impudence ne donne-t-elle pas envie d’écraser ceux qui en font preuve entre le pouce et l’index?
Cette mauvaise foi dans les réponses envenime tous les rapports de famille et d’amitié. Elle tue l’amour!
Dans les affaires publiques, dans les discussions de profession ou de carrière, les escamoteurs de la parole troublent les eaux et peuvent provoquer les plus graves conflits. Ils donnent assurément aux autres le droit d’exercer à leur égard de terribles représailles, mais ils les subissent rarement, tellement, semblable à une couche de cire épaisse, la lâcheté encrasse les âmes.
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Les escamoteurs ont donc beau nuire et détruire, aucune pénalité ne les atteint jamais. Il n’y a pas de recours contre eux; leurs procédés sont pour ainsi dire impalpables. On ne peut les saisir sur le fait ni les convaincre, car ils manipulent le néant. Matériellement, ils vendent des marchandises frelatées; moralement, ils escamotent les situations, les obligations, les promesses faites, les engagements pris, les serments échangés. Avec un admirable sang-froid, ils opposent à tout reproche des fins de non-recevoir qui déconcertent les plus intelligents et les plus habiles. Si, devant leur évidente mauvaise foi dans les grandes comme dans les petites choses, quelqu’un s’émeut et, emporté par l’indignation, essaye de frapper leur conscience, ils échappent avec une dextérité surprenante à toute responsabilité.
Par leur escamotage des faits, des choses et des paroles, ils ont ruiné les uns, perdu la réputation des autres, empêché la réussite d’un troisième, en s’attribuant, ou en attribuant à d’indignes protégés, les mérites qui auraient pu le mettre en valeur. Mais naturellement ils nient avoir eu une part quelconque à ces désastres. Leurs mains sont si habituées à brouiller les cartes qu’ils ne s’aperçoivent même plus de la besogne que leurs doigts accomplissent. A force de jouer toujours avec des dés pipés, quelques-uns trichent presque de bonne foi.
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Ils volent tout ce qui leur tombe sous la main: les bons mots des uns, les pensées des autres. Dans l’ordre des sentiments, ils ont également sur la conscience plus d’un crime. Et le pire est qu’ils font école. On décore poliment du nom d’«habileté» et d’«adresse» leur façon d’escamoter les réalités, et de leur substituer le mensonge et le néant. Comme l’on va chez la tireuse de cartes, combien de gens vont demander conseil à ces vendeurs de fumée! Ils enseignent à brouiller les cartes dans la vie privée ou publique, ils finissent par tenir boutique ouverte de fraudes.
Ce sont des gens, en général, de médiocre intelligence et de plus médiocre culture, et comme ils sont dépourvus de passion, ils mènent souvent une vie respectable. Quelques-uns sont des escamoteurs de naissance, et je ne sais quelle maladie ou quelle tare de leur esprit les rend incapables d’accepter la responsabilité de leurs actes et de leurs paroles. Ils sont les moins dangereux de leur classe; les pires sont au contraire les escamoteurs qui se sont engagés dans la triste phalange par opportunisme, par envie ou par un besoin âcre et violent de diminuer les mérites d’autrui, afin de donner plus de lustre aux leurs propres. Des plagiaires naissent des escamoteurs, et les uns et les autres se nourrissent de fumée!
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Mais il est impossible de détruire la vérité. Pendant qu’on la nie, qu’on la déplace ou la transporte, elle est là, en face de nous, et nous regarde. On ne peut effacer cette image de la paroi, où elle se détache en lumière; mieux vaudrait tout de suite, devant elle, baisser honteusement la tête.
Tous les hommes, même les plus loyaux, sont coupables d’avoir, par bienveillance, pitié, ou politesse, altéré le vrai. Quelques-uns ont fait pire; ils ont peut-être menti une fois par intérêt personnel, mais le souvenir de ce mensonge les brûle comme un fer rouge. L’un d’eux me disait un jour: «Je plains les escamoteurs; ne les jugeons pas trop sévèrement. Pensez, quelle torture ce doit être de vivre continuellement dans ce qui n’est pas vrai! C’est comme si l’on ne pouvait jamais poser le pied sur la terre ferme, si on la sentait perpétuellement vaciller sous ses pas.» J’étais moins indulgente et je refusais de m’apitoyer, peut-être parce que les escamoteurs et les brouilleurs de cartes m’avaient fait souffrir.
Je leur reproche surtout de faire école, au lieu de se limiter à exécuter de la prestidigitation pour leur propre compte et, quand ils font les loups, de prendre une apparence d’agneaux. Quelques-uns exercent leur métier avec tant de dextérité et exécutent leurs tours avec une si merveilleuse adresse que les gens ingénus ou simplement peu perspicaces ne s’aperçoivent pas qu’ils ont affaire à des brouilleurs de cartes.
Or, il est temps que les yeux s’ouvrent et que l’on dénonce à l’opinion publique ces trafiquants, car, parmi les marchands de fumée qui déshonorent le temple, les escamoteurs doivent être mis en première ligne; ils sont les plus nombreux et les plus insinuants. C’est sur leurs épaules que le premier coup de verge doit tomber.
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L’heure a sonné de déblayer le terrain pour que les mains robustes et fermes puissent accomplir leur œuvre de reconstruction. Le monde a beaucoup souffert, en ces dernières années. Pour enfanter l’âme nouvelle de l’humanité, que de cœurs se rongent d’angoisse, que d’intelligences s’épuisent à donner tout ce qu’elles possèdent d’énergie vitale, que d’âmes de bonne volonté s’efforcent de saisir, dans le plus secret de leur être, la voix de leur subconscient pour qu’il les éclaire en vue du grand travail de la reconstitution humaine.
Au lieu de les aider dans leur tâche, comment les hommes de conscience,--il y en a encore,--permettent-ils aux escamoteurs de prendre à ceux-ci les cartes des mains pour un jeu qui est celui de la destruction? L’atmosphère que ces misérables créent autour d’eux est si énervante, si lourde et si déprimante, qu’elle fait succomber les plus fermes courages.
Dans les familles, par exemple, il suffit d’un seul escamoteur pour gâter toute possibilité de bonheur. Sa présence est l’invitation constante au découragement, à la défiance, à l’irritation intérieure, à l’amertume quotidienne. Soyons indulgents pour ces pécheurs, mais pas pour ce péché, qui est bien le plus laid et le plus vulgaire qui soit! Forçons les escamoteurs à fermer boutique et à ne plus déshonorer le portique du temple, en y projetant leur vilaine ombre.
CHAPITRE III
LES FAUX INTERPRÈTES
L’Eternel hait le faux témoin qui dit des mensonges, Et celui qui excite des querelles entre frères. (_Proverbes_ VI-17.)
Eux aussi sont des marchands de fumée et tiennent boutique à côté des escamoteurs et des brouilleurs de cartes. Sous le prétexte fallacieux de chercher la vérité, ils lui substituent le mensonge et le néant.
Leurs magasins sont fort achalandés comme ceux de leurs confrères, mais on n’y trouve aucune marchandise de bon aloi, solide et intégrale!
Ils ont un étalage de pure apparence; au lieu de réalités, ils offrent sans scrupules les créations de leur fantaisie. On les achète tout de même, tellement le faux et l’artificiel satisfont cette antipathie de la vérité dont tant de gens souffrent! Certains naissent avec l’esprit fait de telle sorte qu’ils éprouvent le besoin d’embrouiller les choses les plus claires et de voir des pièges derrière tout ce qui frappe leur regard ou leur ouïe.