Sous les eaux tumultueuses

Part 8

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Shakespeare a dit: _It is the mind that makes the body rich._ Si cette parole s’applique victorieusement à la matière, combien plus doit-elle être exacte en ce qui concerne les choses de l’esprit, car, comme l’a dit Plutarque, «l’âme n’est pas un vase à remplir, mais un feu à allumer». Or, le monde, en ce moment, a besoin de grands feux brûlant sur les montagnes, qui soient comme un appel lancé au loin. Les cerveaux qui veillent doivent être les premiers à signaler ces feux. En bas, leurs regards doivent fouiller partout car, selon la belle expression de Rostand: «Il y a de la boue qui veut redevenir de la terre.»

CINQUIÈME PARTIE

La rentrée au port.

Des barques à la dérive, sans timon et sans pilote, sur une mer démontée, voilà l’image du monde actuel après trois ans de paix!

Les embarcations qui sillonnent les eaux semblent devoir chavirer toutes, les unes après les autres, car l’équipage est incapable de trouver la direction d’un port où jeter l’ancre. Le naufrage paraît imminent aux passagers consternés et aux spectateurs qui, du rivage, observent les manœuvres des voiles et le mouvement des rameurs.

Dans certains pays du globe, les mers et les fleuves semblent plus normaux d’aspect, mais il y a partout, sur les eaux et dans les airs, des soubresauts inquiétants, et les apparentes oasis sont trompeuses, semblables à ces prairies riantes et vertes qui cachent des marais profonds où le pied s’embourbe, s’enfonce et qui finissent par engloutir inexorablement hommes et bêtes.

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Cependant, dans l’ordre des faits naturels, on voit même aujourd’hui les tempêtes finir par s’apaiser normalement, le ciel redevenir serein, et lorsqu’après une violente bourrasque, on assiste à la rentrée au port des grandes et des petites embarcations, une sensation exquise de bien-être envahit les hommes. Le calme subit du ciel, de l’air et des eaux produit également un effet magique sur les cœurs angoissés; il tranquillise leurs battements trop rapides et apaise leur excessive émotion.

S’il en est ainsi pour les tempêtes qui agitent les flots et l’atmosphère, le même phénomène devrait logiquement se produire dans l’ordre des faits intellectuels et moraux. Les horribles tueries, que les regards humains ont été forcés de contempler, ont provoqué ce détraquement des cerveaux qui rend aujourd’hui les hommes apparemment incapables de bon sens, de clairvoyance et de tout pouvoir de résistance et de réaction. La phrase désastreuse de Tolstoï: «Il ne faut pas lutter contre le mal», a fait école hors de Russie et semble avoir envahi les âmes occidentales. Nous assistons avec épouvante à des phénomènes redoutables dont rien n’indique encore clairement la disparition prochaine.

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Et pourtant...! Croire à la perpétuité de l’obscurcissement du cerveau humain, n’est pas seulement absurde et illogique; c’est encore la plus grande offense qui puisse être faite au Créateur des merveilles de la nature. Il devrait nous suffire de contempler une nuit étoilée, ou bien de regarder l’Aurore qui précède, matin, après matin, la naissance de l’astre du jour, pour comprendre que la lumière qui éclaire et réchauffe notre planète, ne désertera jamais l’univers, car elle est la condition même de son existence; à sa source s’alimente l’_Esprit_ qui règle et dirige le destin des hommes. Ceux-ci ont, par conséquent, le droit de croire au prochain retour de la lumière qui éclairait et réglait leur conduite morale.

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Mais avant d’ouvrir trop largement son cœur à l’espérance, et dans l’attente du souffle puissant qui balaiera les nuages du ciel spirituel de l’humanité et établira les bases d’une société nouvelle, il est indispensable, comme nous l’avons dit, que l’homme ouvre ses yeux et aiguise son esprit pour mieux étudier les mentalités actuelles et pour rechercher s’il n’y a pas, entre elles et le bonheur dans l’ordre, d’infranchissables barrières ou quelque éclatante divergence de conception.

CHAPITRE PREMIER

LE MOT D’ORDRE: SERVIR!

Servir... servir... servir! (Paroles de Kundri dans _Parsifal_ de RICHARD WAGNER.)

La vérité est qu’il y a en ce moment un terrible malentendu entre l’homme et sa destinée.

Quel que soit son rang social ou sa condition intellectuelle, il refuse avec arrogance d’accomplir celle-ci, et les plus rebelles sont souvent les plus petits. Ils mettent à désobéir à l’ordre divin une âpreté extraordinaire et se sentiraient horriblement humiliés d’accepter le mot d’ordre que les descendants d’Adam portent tous sur leur front, tracé par la main suprême qui dirige les destinées humaines. Ce mot est celui de Parsifal: _Servir!_

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Il est inutile de protester, de s’indigner, de se révolter... L’ordre est péremptoire; il faut courber la tête, y conformer sa vie, si l’on ne veut pas tomber dans le désespoir morne, lourd, glacial et sombre que l’homme a connu à la suite de la grande révolte morale de l’après-guerre, et qui a rempli sa bouche d’un goût de cendre.

Imitons Dante, qui, après avoir entendu les paroles des sages, interrogeait avec anxiété les yeux de l’aigle pour savoir si Virgile, non baptisé, pourrait voir un jour les portes du paradis s’ouvrir devant lui et relisons les livres sacrés de toutes les religions et ceux où se déroule l’histoire des philosophies et des destinées humaines; nous nous rendrons compte que, sur ce point, il est oiseux de discuter et de s’insurger.

Nous sommes des serviteurs, pas des esclaves, entendons-nous! La reconnaissance par Dieu du libre arbitre de l’homme l’a sauvé de l’esclavage, mais non du service. Ce service librement accepté a ouvert pour lui les portes de la joie terrestre, lui a conféré en même temps une grande dignité et a fait de lui une sorte de roi, puisque, servant son maître avec l’amour d’un fils, il s’élève de ce fait à un niveau qui lui fait immédiatement gravir plusieurs échelons dans la hiérarchie morale des êtres.

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En cette heure de l’histoire du monde où chacun, avec une arrogance que double une épaisse sottise, se refuse au travail et à l’obéissance, il semblera sans doute à la plupart absurde, maladroit et inopportun d’avoir l’audace d’affirmer qu’en dehors du _service_, même le plus humble, il n’y a pas pour l’homme de bonheur possible, et que sa dignité et son amour-propre trouvent tous deux leur avantage à ce service librement et joyeusement consenti.

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Les Anciens avaient coutume de dire que Jupiter aveuglait ceux qu’il voulait perdre. Ne dirait-on pas aujourd’hui qu’une main malfaisante se plaît à poser un bandeau sur les yeux des hommes pour les empêcher de discerner les vérités les plus évidentes et leur cacher les périls les plus menaçants? Mais Zeus est mort, et il est impossible d’attribuer au Père du Fils de l’Homme les actes que pouvait se permettre le maître des dieux, représentant de toutes les passions humaines.

La responsabilité de son misérable état d’âme repose donc entièrement sur les épaules de l’homme d’aujourd’hui et sur celles des mauvais bergers qui l’ont nourri de paradoxes et de sophismes enveloppés de grands mots creux, dont le néant a été percé depuis longtemps, mais qui continuent cependant à égarer certaines âmes.

Or, nul n’est plus difficile à guérir que le malade et le dément qui veulent l’être; l’intelligence et la volonté humaines n’y suffisent pas. Non que les raisonnements ne puissent avoir leur rôle dans le formidable combat engagé par les hommes révoltés contre l’ordre établi et le grand législateur de toutes choses. Il est même des cas où la répression violente est peut-être indispensable pour vaincre certaines formes de la rébellion. Mais puisque la tendance qui nous courbe aujourd’hui vers le limon de la terre, comme les bœufs vers l’abreuvoir, est plutôt un état d’esprit qu’un phénomène physique, c’est plutôt vers l’intervention des forces spirituelles que les espérances des hommes de bonne volonté doivent se tourner. Il faut qu’ils se penchent vers leur subconscient pour écouter sa voix profonde; il faut qu’en toutes choses ils invoquent l’appui de l’Esprit.

CHAPITRE II

QUEL SERA LE PILOTE?

Quand Enée s’aperçut de la disparition de son pilote, il prit sa place. VIRGILE (_Enéide_).

Quel sera le pilote? Telle est l’anxieuse interrogation qui se pose devant les âmes et les esprits des hommes.

Pour ramener rapidement les cœurs rebelles à l’obéissance, il faudrait qu’une bouche divine, celle du «grand convive des Noces de Cana», comme l’appelle le poète Louis Bouilhet, répète à l’homme, d’une voix plus résonnante que l’airain, l’ordre suprême du Créateur: «Tu es né pour travailler et servir», et que la réponse de l’homme sorte frémissante de son cœur et de ses entrailles: «Je servirai».

Ce serait là un double miracle; mais si nous pouvons, d’après les promesses divines faites aux violents sur le royaume des cieux, nous attendre au miracle, et si l’immense clameur des âmes angoissées parvient à l’imposer à Dieu, c’est toujours Lui qui choisit son heure, et notre attitude ne peut être que celle de l’attente confiante et patiente.

Une voie cependant est toujours ouverte aux cœurs religieux, même si leur pensée est libre, c’est celle qui s’adresse directement à l’Esprit, à cet Esprit dont Joseph Mazzini, le nouvel Ézéchiel, comme l’appelait le grand poète Carducci, annonçait le règne dans la forme religieuse qu’il prévoyait pour l’avenir; et qui se dévoilera à l’homme à travers ce mystérieux subconscient qui règle les rapports de l’être humain avec les forces suprêmes. L’existence de ce merveilleux intermédiaire entre la conscience humaine et la divinité, n’a été comprise jusqu’ici que par un nombre restreint de cerveaux.

Il est évident que l’action de l’Esprit est souvent lente, et il est rare qu’elle se manifeste d’une façon éclatante; elle marque cependant les âmes d’une ineffaçable empreinte, et le jour viendra, sans doute, où celles qui auront été ainsi désignées, se dresseront une à une, prêtes, dès le point du jour, comme les moissonneurs, à faucher le blé mûr, et, comme des soldats à l’appel du tocsin, à mettre leur fusil sur l’épaule et à descendre dans la plaine ou à gravir la montagne pour défendre l’idéal contre l’humiliante limitation de la pensée humaine au monde matériel et visible.

Que les positivistes ne s’alarment pas de ce programme. Le monde des faits ne peut, lui aussi, qu’y gagner. Lorsque les ouvriers seront prêts et que le drapeau de la nouvelle Croisade sera déployé, tout ce qui appartient à l’ordre des phénomènes naturels et sociaux trouvera sa place, comme les morceaux épars et confus de ces jeux de patience qui, avant la guerre, ont eu leur jour de vogue dans le monde des désœuvrés.

Mais le rétablissement des formes qui réglaient l’existence de l’avant-guerre, et la reprise normale de tous les services sociaux et de la vie économique des nations, ne pourront plus satisfaire entièrement l’homme, dont la perspicacité aiguisée a appris à discerner, sous les cicatrices fermées, la permanence du virus qui continue à ronger les tissus essentiels à la vie. Il avait fait de bien autres rêves!...

«Une immense espérance a traversé la terre», disait Alfred de Musset, en parlant de l’apparition du Christ dans le monde. Ces mots célèbres du poète des _Nuits_ peuvent être rappelés à propos du frémissement qui a soulevé les âmes, lors de la grande levée de boucliers du droit contre la force, et qui les avait remplies d’une invincible certitude, non seulement de victoire, mais de rénovation.

Ces champions de l’espérance, qui ne vivent pas machinalement au jour le jour en se contentant de la cendre des choses, devraient se rappeler que Varron, un païen, a dit: «Les dieux protègent ceux qui les invoquent», et se souvenir aussi de l’abondance des promesses de l’Évangile sur l’efficacité de la prière des violents. Ils invoqueraient alors les forces suprêmes avec cette persistance et cette impétuosité qui irritent les hommes, mais que, paraît-il, la patience de Dieu accepte et supporte: «Un pilote! un pilote! devraient-ils s’écrier. Par pitié, Seigneur, donnez-nous un pilote qui nous conduise!»

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Nous sommes tellement habitués à tout matérialiser et à tout voir sous forme d’images, qu’en entendant parler de pilote, nous regardons instinctivement autour de nous pour essayer d’apercevoir, dans le monde visible, la silhouette de l’être à figure d’homme capable de prendre en mains les destinées humaines et de les conduire au port. Quelques noms nous viennent à l’esprit, mais nos lèvres ne les prononcent pas, et nous nous contentons de pousser un soupir ou de faire un geste découragé.

C’est qu’en effet, même parmi les meilleurs et les plus grands, aucun homme n’est tout à fait à la hauteur de ce rôle. C’est en vain que nous interrogeons l’horizon: Rien ne surgit. Les chemins poudroient, les champs verdoient, le soleil flamboie, mais le cavalier sauveur ne paraît pas encore et la nuit ne se dissipe point!

Pour apercevoir une lueur, il faudrait monter plus haut, regarder au delà, élargir nos moyens d’action. Autrefois, l’histoire nous l’apprend, le travail d’une seule conscience suffisait parfois. Faut-il, peut-être, aujourd’hui que les plus délicates fonctions de l’âme s’accomplissent collectivement? Allumer des phares dans le cœur des hommes de bonne volonté pour faire de ceux-ci des conducteurs d’hommes et de barques, cela est du ressort de l’Esprit, suprême Pilote de l’humanité!

Supplions-le de n’abandonner plus jamais, sur la mer démontée, nos embarcations fragiles, qui ne portent pas seulement cette fois la fortune d’Enée et des héros troyens, mais les destinées du monde entier.

Les Anciens dressaient jadis, à la proue de leurs navires, une figure de femme, destinée à les protéger contre les vents contraires ou les flots en délire, et à leur assurer le triomphe des armes. La fulgurante image de la Victoire de Samothrace se dresse devant nos yeux. Le même usage s’est continué dans le monde chrétien; les petits voiliers et les barques de pêcheur ont longtemps arboré à leur proue une figure en bois représentant soit un ange aux ailes déployées, soit une sainte protectrice, et l’on trouve encore, dans les anciens châteaux et abbayes de France, quelques-unes de ces naïves et touchantes statuettes.

Les symboles ne sont plus guère à la mode aujourd’hui, mais on peut penser cependant que si les hommes attachaient mentalement à leur barque personnelle un symbole moral, l’œuvre du pilote en serait facilitée. On vient fêter partout en Europe, le centenaire de Dante Alighieri. Quel choix de symboles merveilleux renferme la Divine Comédie! L’image de la dame de blancheur décrite au chapitre XII du _Purgatoire_, «dont le visage luit comme l’étoile du matin», serait une efficace protectrice pour les embarcations qui, ayant miraculeusement échappé à la tempête, rentrent au port avant d’affronter d’autres périlleux voyages.

CHAPITRE III

LA TRIOMPHATRICE DE DEMAIN

A noi venia la creatura bella Bianco vestita e nelle faccia quale Par tremolante mattutina stella. DANTE, _Purgatorio_, Canto 12, Sta. 88.

Si les hommes comprenaient et acceptaient, à tous les degrés de l’échelle sociale le mot d’ordre contre lequel a eu lieu la grande révolte qui s’est accentuée dès le début du XXᵉ siècle, une autre transformation s’accomplirait logiquement dans les cœurs, et une triomphatrice inattendue y remplacerait cette arrogance individualiste qui, de jour en jour, les exalte sottement et dessèche en eux la source des émotions nobles.

Un orgueil absurde--qui ne s’en rend compte?--a envahi aujourd’hui tous les cerveaux. Il suffit d’un peu de bon sens et de clairvoyance pour le constater. Chacun a de soi-même une opinion si exagérée que celle-ci va souvent jusqu’au ridicule. On dirait que les prétentions croissent en proportion directe de la médiocrité des personnes et des conditions. C’est là un phénomène si singulier que cette outrecuidance serait d’un haut comique, si elle ne remuait pas dans notre âme de mélancoliques pensées sur notre situation réelle au point de vue terrestre. Que sommes-nous, en effet, sinon de pauvres condamnés à mort, isolés dans le vaste univers? Il n’y a vraiment pas là de quoi s’enorgueillir, même si l’on appartient à la catégorie restreinte des favorisés de la nature et du sort!

Pour peu qu’on réfléchisse de bonne foi aux conditions de la vie humaine on est amené à se convaincre qu’il n’y a de dignité réelle et de sécurité morale pour l’homme que dans une conception modeste de sa propre individualité. Si les éducateurs avaient su élever et diriger la pensée de ce dernier, il le comprendrait dès l’enfance et essayerait de se débarrasser au plus vite de la lourde carapace de prétentions, d’exigences, de vanités, de griefs et de rancunes qu’il traîne après lui. Ce bagage, qui l’enfle démesurément, le rend semblable à une énorme cible où tous les coups portent: piqûres d’épingle, flèches envenimées, coups de canif, l’atteignent de tous les côtés, tandis qu’ils glissent sur l’homme réellement fier et assez adroit pour se rendre le plus petit possible, afin d’offrir une moindre prise aux attaques.

Si la conscience du peu qu’il est en réalité ne suffit pas à enseigner à l’homme la modestie de l’attitude, le simple tact devrait lui apprendre quelle maladresse il commet, au point de vue de son intérêt personnel, en affichant des prétentions injustifiées et que l’opinion ne ratifie pas. J’ai connu un homme, dont je veux, comme exemple, rappeler ici le souvenir: il avait occupé de grandes positions, mais sa vie avait été très mouvementée, et l’on devinait que ses yeux avaient vu trop de choses! S’il parvint à esquiver la plupart des inconvénients qui auraient pu résulter pour lui de son passé, ce fut par la modestie constante et habile de son attitude. Il s’agissait évidemment, dans son cas, d’un triomphe du tact, de l’intuition, du sens de la mesure qui n’est possible qu’aux êtres très raffinés; pour que la modestie se généralise, elle doit devenir un sentiment du cœur, né dans la conscience, de façon à être à la portée de tous.

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A l’heure actuelle parler d’humilité, c’est comme parler de service. La plupart des êtres repoussent cette vertu comme un hôte indésirable qu’il faut écarter soigneusement de sa vie; on croit y voir un élément de laideur, de pauvreté, de mesquinerie, de platitude, et chacun, avec un geste méprisant, gouailleur, ou tout au plus, dédaigneusement compatissant, lui ferme les portes de sa maison. Cette image décolorée et terne que nous nous faisons de l’humilité ne ressemble en rien à celle que nous présente le poète. Telle que son génie l’a conçue, c’est une créature d’une beauté parfaite, vêtue de blanc et sur le visage de laquelle semble trembler l’étoile du matin. Quel contraste avec la Cendrillon poussiéreuse que nous avons reléguée derrière le mur de nos maisons, en refusant de lui en laisser franchir le seuil!

Après avoir ainsi dépeint l’humilité dans l’éclat d’un rayonnement incomparable, Dante lui donne la parole, et celle-ci ouvrant les bras et déployant les ailes, la prend tout à coup avec une autorité extraordinaire: «Venez, dit-elle, je suis près des degrés qui montent, mais désormais on les gravit facilement», ce qui signifie qu’après avoir ouvert notre cœur à l’humilité, les obstacles de la route disparaissent et que l’ascension devient aisée.

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Sans l’humilité comme sœur et compagne de route, chaque caillou se change en pierre, chaque pierre en rocher; les pieds sont pris aux pièges du chemin et s’embarrassent de mille entraves. Sans elle comme point d’appui, on n’avance pas, on recule, et les plus nobles fiertés se changent en présomptueux orgueil, car elle seule affermit les cœurs et assure la dignité réelle des êtres.

Certes, il y a entre les hommes,--il serait injuste de le nier--d’immenses différences de valeur intrinsèque. Les uns, par la hauteur de leur pensée, atteignent presque aux étoiles; d’autres roulent dans la fange et s’y complaisent. Mais ceux même qui ont gravi le Mont Sacré, se rappelant de l’ordre imparti par Celui qui naquit dans une étable: «Soyez parfaits comme votre père qui est aux cieux est parfait», doivent comprendre qu’aucun orgueil personnel ne peut subsister dans l’âme humaine, tellement elle est éloignée de l’incommensurable modèle qui lui a été proposé.

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Je n’ai pas l’intention de dépouiller l’homme de ses légitimes satisfactions d’amour-propre; tout ouvrier qui a le sentiment d’avoir bien accompli sa tâche journalière,--qu’il s’appelle Aristote ou qu’il réponde au nom d’un simple berger des Alpes,--a le droit d’être fier d’avoir fidèlement servi son maître. Cette fierté-là n’éloignera pas de lui la belle créature qui le reconnaîtra pour frère et couronnera son front d’une auréole de blancheur. La bonne volonté dans le travail est la sœur de l’humilité, de cette enchanteresse qui, par sa radieuse grâce, détient la clef des cœurs, car, sans nous en douter, ce que nous chérissons dans les êtres, c’est la parcelle d’humilité qu’ils possèdent!

CHAPITRE IV

AMES CRÉATRICES

Elles n’ont jamais cessé d’exister tout à fait, ni pendant, ni après la guerre, et dans le sombre tableau qui s’étend sous nos yeux on voit ici et là surgir quelques taches claires, d’où sortent parfois de petites flammes légères. Ces âmes ne sont pas toutes des créatrices, mais elles sont les chevilles ouvrières de ce qui est resté debout après la tourmente ou de ce qui est en train de se reformer lentement. Grâce à leur concours, les œuvres sociales laïques ou religieuses ont, en partie, repris leur fonctionnement régulier. Le recrutement des travailleurs est, il est vrai, devenu moins abondant, car on sait que l’altruisme est un vêtement démodé, dont on a presque honte de se vêtir. Il faut tenir compte aussi du fait que le jugement des hommes s’étant singulièrement aiguisé, ils n’attachent plus une aussi grande importance à leurs efforts sociaux et philanthropiques, et n’éprouvent plus, par conséquent, à les accomplir cette satisfaction dont certains cœurs s’enivraient avec un pieux orgueil. C’est là une diminution d’attrait pour les esprits faibles, mais faut-il regretter de perdre ceux-ci comme frères d’armes?

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Et ici une question très grave se pose: Quelle sera la situation des faibles dans le monde de l’avenir? Mais le moment d’envisager ce problème n’est pas venu encore. Ce qu’il est urgent de découvrir à l’heure actuelle, ce sont les représentants d’une autre catégorie d’êtres; de ceux qui cherchent, inventent, réalisent... Ils n’ont pas toujours une âme visible, mais disposent certainement d’un cerveau puissant et, tout en étant pour la plupart d’un positivisme absolu ils voient au delà des réalités, ce qui les rapproche des adorateurs de l’Esprit.

L’effort qui s’accomplit en ce sens est immense dans la génération actuelle; et on la voit asservir à ses fins le fer et le feu. De tous ces flambeaux qu’elle allume, des forces accumulées sortiront qui transformeront et gouverneront le monde. Il est trop tôt pour qu’on puisse prévoir les résultats de cette fièvre de recherches, dont certaines expositions, certains congrès scientifiques réunis dans les grands centres d’Europe et d’Amérique, ne fournissent encore qu’une pâle synthèse. Depuis des siècles, tous les écoliers du monde ont appris l’histoire d’Icare et de Prométhée, et ont palpité d’admiration pour ces audacieux qui tentèrent de ravir le feu du ciel et s’exposèrent joyeusement, pour remporter un tel prix, à être précipités dans les abîmes infernaux.