Sous les déodars

Part 9

Chapter 93,916 wordsPublic domain

--Oh! Peuh! dit Bobby, je croyais l’homme trépassé depuis longtemps, et seulement... seulement, je ne tenais pas à retirer ma main. Frictionnez-moi le bras, vous serez un bon garçon. Quelle poigne il avait, cet animal! Je suis glacé jusqu’à la moelle.

Et il sortit de la tente en frissonnant.

Le soldat Dormer fut autorisé à fêter avec des liqueurs fortes son retour de l’autre monde.

Quatre jours après, assis sur le bout de sa couchette, il disait d’une voix douce aux malades:

--Ça me ferait bien plaisir de lui parler. Oh! oui.

Mais cette fois Bobby était occupé à lire une autre lettre.

Il avait un correspondant plus exact que nul autre au camp.

A ce moment même, il allait écrire que la maladie avait perdu toute sa gravité, et que dans une semaine au plus elle aurait disparu.

Il ne songeait certes pas à dire que le froid glacial de la main d’un malade semblait avoir pénétré jusqu’à ce cœur dont il faisait valoir avec tant de soin les facultés aimantes.

Il était sur le point de joindre à la lettre le programme illustré du concert prochain dont il était assez fier.

Il comptait enfin écrire sur bien d’autres sujets qui ne nous regardent point et, sans doute, il l’aurait fait sans la légère migraine qui le rendit mélancolique et taciturne au mess.

--Vous vous surmenez, Bobby, dit son patron. Vous pourriez bien nous laisser l’honneur de faire quelque chose. Vous marchez, comme si vous étiez le mess à vous tout seul.

--Je veux bien, dit Bobby. D’ailleurs je me sens comme abattu.

Revere l’examina avec inquiétude, mais ne dit rien.

Cette nuit, on vit aller et venir des lanternes dans le camp.

Il se répandit un bruit qui fit lever les hommes de leurs couchettes et les amena à l’entrée des tentes.

On entendit patauger les pieds nus des porteurs de litière et le galop d’un cheval.

--Qu’y a-t-il? demanda-t-on de vingt tentes.

Et de vingt tentes jaillit cette réponse:

--C’est Wick qui est sur le flanc.

On apporta la nouvelle à Revere et il grogna:

--N’importe lequel, pourvu que ce ne fût point Bobby, cela me serait égal. Le sergent-major avait raison:

--Cette fois je pars, dit Bobby d’une voix éteinte, pendant qu’on le soulevait de la litière. Je pars.

Puis d’un air de conviction suprême:

--Vous voyez, je ne peux pas.

--Non, ou j’y perdrai mon latin, répliqua le chirurgien-major, qu’on avait envoyé chercher en toute hâte au mess où il dînait.

Lui et le chirurgien du régiment luttèrent ensemble contre la mort pour la vie de Bobby Wick.

Leur œuvre fut interrompue par une apparition en capote gris bleu qui contempla le lit avec épouvante et cria: «Oh! mon Dieu, ça ne peut pas être _lui_», jusqu’au moment où un infirmier indigné la chassa.

Si des soins humains et le désir de vivre avaient pu faire quelque chose, Bobby Wick aurait été sauvé.

Dans l’état où il était, il tint bon pendant trois jours et le front du chirurgien-major s’éclaircit:

--Nous le sauverons encore, dit-il.

Et le chirurgien, qui avait le cœur très jeune, bien qu’il eût le rang de capitaine, sortit tout joyeux et alla danser dans la boue.

--Je ne pars pas cette fois, murmura vaillamment Bobby Wick à la fin du troisième jour.

--Bravo! dit le chirurgien-major. Bobby, c’est la meilleure manière d’envisager la chose.

Vers le soir, une nuance grise s’étendit autour de la bouche de Bobby, et il tourna la tête d’un air très fatigué vers la paroi de la tente.

Le chirurgien-major fronça le sourcil.

--Je suis terriblement fatigué, dit Bobby d’une voix languissante. Pourquoi me persécuter de remèdes? Je n’en ai pas besoin... Qu’on me laisse en paix.

Le désir de vivre avait disparu et Bobby était content de s’en aller à la dérive, emporté par le reflux de la mort.

--Mauvais signe, dit le chirurgien-major, il ne tient plus à la vie. Il va au devant de la mort, ce pauvre enfant.

Et il se moucha.

A un mille de là, la musique du régiment jouait l’ouverture pour le concert, car on avait dit aux hommes que Bobby était hors de danger. Les notes sonores des cuivres et les gémissements des cors arrivèrent aux oreilles de Bobby.

Est-il au monde une seule joie, une seule peine, Que je ne doive jamais connaître? Vous ne m’aimez pas, à quoi bon? Souhaitez-moi le bonjour et allez-vous-en.

Une expression d’irritation désespérée traversa la figure du jeune homme et il fit un effort pour secouer la tête.

Le chirurgien-major se pencha:

--Qu’y a-t-il, Bobby?

--Pas cette valse, murmura Bobby. «Le voici, notre cher petit, notre bien cher petit, bonne maman.»

Et sur ces mots il tomba dans une stupeur qui se termina par la mort, le lendemain matin de bonne heure.

Revere, les paupières rougies, le nez très pâle, entra dans la tente de Bobby pour écrire au père Wick une lettre, qui devait courber la tête blanche de l’ex-commissaire de Chota-Buldana sous le chagrin le plus cruel qu’il eût ressenti dans sa vie.

Les quelques papiers de Bobby étaient étalés en désordre sur la table. Parmi eux se trouvait une lettre inachevée.

La dernière phrase était ainsi conçue:

«Ainsi, vous voyez, ma chérie, qu’il n’y a aucun sujet de craindre, tant que vous aurez de l’affection pour moi et que j’en aurai pour vous, rien ne pourra m’atteindre...»

Revere resta une heure dans la tente.

Quand il en sortit, il avait les yeux plus rouges que jamais.

* * * * *

Le troupier Conklin était assis sur un seau retourné et écoutait une chanson qui lui était assez familière.

Le troupier Conklin était convalescent et aurait dû être traité plus doucement.

--Ho, dit le soldat Conklin, voici encore un autre de ces sacrés officiers crevé.

Le seau vola sous lui, et ses yeux virent trente-six chandelles. Un homme de haute taille, en capote gris-bleu, le regardait d’un air menaçant.

--Vous devriez avoir honte, Conky.--Un officier, un sacré officier? Je vais vous apprendre à leur donner leur vrai nom. C’est un ange! C’est un ange, et un fameux! Voilà ce qu’il est.

Et l’infirmier fut si content de ce juste châtiment qu’il n’ordonna pas même au soldat Dormer de retourner à sa couchette.

LE RICKSHAW FANTOME

_Que de mauvais rêves ne troublent pas mon repos, que les Puissances de l’Enfer ne me tourmentent point!_

(_Hymne du soir_).

Un des quelques rares avantages que l’Inde a sur l’Angleterre, c’est qu’on peut la connaître à fond.

Après cinq ans de service, un homme connaît directement ou indirectement les deux ou trois cents fonctionnaires civils de sa province, les mess de dix ou douze régiments et environ quinze cents autres personnes en dehors de la caste officielle.

En dix ans, les connaissances doivent avoir doublé, et au bout de vingt ans, il connaît peu ou prou tous les Anglais de l’Empire et peut voyager partout, aller partout, sans payer de frais d’hôtel.

Les globe-trotters, qui comptent sur les distractions, comme s’ils y avaient droit, ont, même dans mes plus lointains souvenirs, émoussé cette cordialité, mais néanmoins si vous appartenez au _Cercle Intérieur_, si vous n’êtes point un ours ou une brebis noire, toutes les maisons vous sont ouvertes, et notre petit univers se montre très empressé, très serviable.

Rickett de Kamartha fit un séjour chez Polder de Kumaou, il y a de cela une quinzaine d’années.

Il avait l’intention de passer deux nuits chez lui, mais il fut mis à bas par une fièvre rhumatismale, et pendant six semaines il désorganisa l’installation de Polder, interrompit le travail de Polder et faillit mourir dans la chambre à coucher de Polder.

Polder se conduit comme si les événements l’avaient rendu l’éternel obligé de Rickett, et tous les ans il envoie aux petits Rickett une caisse de cadeaux et de jouets.

Il en est de même partout.

Des gens qui ne prennent pas la peine de vous cacher qu’à leur opinion vous êtes un âne bâté, des femmes qui noircissent votre réputation et qui calomnient les plus innocentes distractions de votre femme, s’useront jusqu’aux os, pour vous tirer d’affaire si vous tombez malade ou si vous éprouvez quelque embarras sérieux.

Heatherlegh, le docteur, outre sa clientèle régulière, avait un hôpital qu’il entretenait à ses frais.

C’était une réunion de pavillons en planches mal jointes, pour incurables, comme son ami le qualifiait, mais en réalité, c’était une sorte de hangar à réparer ce qui avait été endommagé par les mauvais temps.

Dans l’Inde, il fait souvent une chaleur accablante, et comme le compte des briques est toujours une quantité préfixée, comme d’autre part on n’a d’autre liberté que celle de travailler après les heures de services, sans recevoir pour cela seulement un merci, on est sujet à plier sous le faix et à devenir aussi embrouillé que les métaphores de la présente phrase.

Heatherlegh est le plus aimable docteur qui fut jamais et son ordonnance invariable pour tous les malades est: «Couchez bas, marchez lentement et tenez-vous au frais.»

Il dit qu’il y a plus de gens victimes du surmenage que ne le comporte l’importance de ce monde.

Il prétend que le surmenage a tué Pansay, qui mourut entre ses bras, il y a environ trois ans. Il a certes le droit d’être très affirmatif et il rit quand j’expose ma théorie, à savoir que Pansay avait une fêlure à la tête et qu’un petit morceau du Monde Ténébreux passa au travers et l’écrasa au point qu’il en mourût.

--Pansay lâcha la rampe, dit Heatherlegh, après la stimulation que lui avait donnée un long congé passé en Angleterre. Il se peut qu’il se soit ou non conduit comme un gredin envers mistress Keith-Wessington. Mon idée à moi est que le travail que lui donna l’installation de Katabundi lui cassa les reins et qu’il se mit à ruminer et à s’exagérer une de ces flirtations de la _Peninsular and Oriental_ comme on en voit tous les jours. Il était certainement fiancé à miss Mannering, et c’est bien elle qui a rompu leur engagement. Puis, il prit un froid qui lui donna la fièvre, et toutes ces sottises à propos de fantômes se donnèrent libre cours. Le surmenage fut le point de départ de sa maladie; il le tint debout et finit par tuer ce pauvre diable. Portez-le au passif du système qui use un homme à faire la besogne de deux hommes et demi.

Cela, je ne le crois pas.

Il m’arrivait souvent de demeurer au chevet de Pansay, pendant que Heatherlegh était en visite chez ses clients et que je me tenais prêt à répondre à tout appel.

Il me crevait en décrivant, d’une voix basse, uniforme, la procession qui ne cessait de défiler au pied de son lit.

Il avait sur son langage l’empire qu’exerce un malade.

Quand il fut guéri, je lui suggérai d’écrire toute son histoire de A jusqu’à Z.

Je savais que l’encre pourrait l’aider à se soulager l’esprit.

Il était en proie à une fièvre violente pendant qu’il écrivait et le style pour Magazines à horreurs tragiques, qu’il adopta, ne le calma point.

Deux mois après, il fut l’objet d’un rapport qui le déclarait apte à reprendre le service, mais en dépit du fait qu’on avait un pressant besoin de lui pour aider un commissaire, dont le personnel était trop restreint, à franchir péniblement les difficultés d’un déficit, il aima mieux mourir. Il jura jusqu’au dernier jour qu’il était possédé par une sorcière.

Je reçus de lui son manuscrit avant sa mort, et voici sa version datée de 1885, et telle qu’il la mit par écrit.

* * * * *

Mon médecin me dit que j’ai besoin de repos et de changement d’air.

Il est assez probable que j’aurai l’un et l’autre avant peu,--un repos que le messager en uniforme rouge, non plus que le coup de canon de midi ne sauraient troubler; un changement d’air bien autrement complet que ne pourrait me le donner un steamer en partance pour l’Angleterre.

En attendant, je suis décidé à rester où je me trouve, et bravant carrément les ordres de mon médecin, à prendre l’Univers entier pour confident.

Vous apprendrez, vous, la nature précise de ma maladie, et vous jugerez aussi par vous-mêmes s’il fut jamais homme né d’une femme, sur cette terre de misères, qui ait été tourmenté comme je le fus.

Je parle en ce moment comme pourrait le faire un criminel condamné à la pendaison, avant qu’on tire les verrous de la trappe. Ainsi donc mon récit, pour fantastique, pour hideusement improbable qu’il puisse paraître, mérite au moins l’attention.

Je suis absolument convaincu qu’il ne trouvera jamais la moindre créance.

Il y a deux mois, j’aurais mis à la porte comme fou ou comme ivre l’homme qui aurait osé me le raconter.

Il y a deux mois, j’étais l’homme le plus heureux de l’Inde. Aujourd’hui il n’en est pas, de Peshawar jusqu’à la mer, un homme qui soit plus misérable.

Mon médecin et moi, nous sommes seuls à le savoir.

Son explication, c’est que j’ai le cerveau, l’estomac et la vue également atteints d’une façon légère, ce qui produirait mes «illusions» fréquentes et persistantes.

Illusions! ah vraiment! Je le traite de sot, mais il continue à me soigner avec le même infatigable sourire, les mêmes manières pleines de douceur professionnelle, les mêmes favoris rouges régulièrement coupés, si bien que je finis par me regarder comme un malade ingrat, de mauvais caractère. Mais vous allez en juger par vous-mêmes.

Il y a trois ans, j’eus la bonne fortune,--pour mon malheur suprême,--de faire le voyage de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, en compagnie d’une certaine Agnès Keith-Wessington, mariée à un officier de la région de Bombay.

Il ne vous importe en aucune façon de savoir quelle sorte de femme c’était. Contentez-vous d’apprendre qu’avant la fin du voyage, elle et moi, nous étions désespérément épris l’un de l’autre.

Le ciel sait qu’aujourd’hui je puis affirmer cela sans la moindre parcelle de vanité.

Dans les aventures de cette sorte, il y a toujours quelqu’un qui donne et quelqu’un qui reçoit.

Dès le premier jour de notre liaison de mauvais augure, j’eus conscience que la passion d’Agnès était une passion plus forte, plus dominatrice,--et si je puis employer cette expression--un sentiment plus pur que le mien.

Reconnaissait-elle ce fait, alors? Je ne saurais le dire.

Par la suite, il devint pour nous deux d’une cruelle évidence.

Arrivés à Bombay pendant le printemps, nous nous rendîmes à nos destinations respectives, et nous ne nous revîmes plus pendant les trois ou quatre mois qui suivirent.

Alors mon congé et son amour nous amenèrent tous deux à Simla.

Nous y passâmes la saison ensemble.

Mon feu de paille y flamba pour mourir piteusement avec la fin de l’année. Je ne cherche point à m’excuser. Je ne prétends point me disculper.

Mistress Wessington avait fait bien des sacrifices pour moi. Elle était prête à tout quitter.

En août 1882, elle apprit de ma propre bouche que j’en avais assez de sa présence, que j’étais las de sa compagnie, que le son de sa voix m’était une fatigue.

Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se seraient lassées de moi, comme je me déclarais las d’elle. Sur le même nombre, soixante-quinze se seraient promptement vengées par un flirt actif, bien manifeste avec d’autres hommes.

Mistress Wessington était la centième.

Jamais mon aversion ouvertement exprimée, jamais les mauvais procédés, malgré la brutalité dont j’assaisonnais nos entrevues, n’eurent le moindre effet sur elle.

--Jack, mon chéri, tel était son éternel roucoulement, je suis convaincue que c’est un malentendu,--un affreux malentendu, et nous redeviendrons bons amis un de ces jours. _Je vous en prie_, pardonnez-moi, Jack, mon cher.

Les torts étaient de mon côté, je le savais. Et de le savoir, cela changeait ma pitié en une endurance passive, et puis de temps en temps, en une haine aveugle, par ce même instinct qui nous presse à poser méchamment le pied sur une araignée que nous n’avons encore qu’à moitié tuée.

Et la saison de 1882 s’acheva avec cette haine dans mon cœur.

L’année suivante, nous nous retrouvâmes à Simla, elle avec sa face monotone et ses timides essais de réconciliation, moi ayant toujours jusque dans la dernière fibre de mon être la répulsion qu’elle m’inspirait.

Plusieurs fois, il me fut impossible d’éviter le tête-à-tête avec elle, et chaque fois elle me tint exactement le même langage.

Toujours cette plainte déraisonnable qu’il n’y avait «qu’un malentendu», toujours cet espoir «qu’un jour ou l’autre nous redeviendrions bons amis.»

Si j’avais tenu à regarder, j’aurais pu m’apercevoir qu’elle ne vivait que par cette espérance.

Elle s’affaiblissait, s’amaigrissait de mois en mois.

Vous admettrez avec moi, tout au moins qu’une telle conduite était bien faite pour conduire un homme au désespoir. On ne la lui demandait pas. C’était puéril, indigne d’une femme. Je soutiens qu’elle était fort à blâmer.

Et pourtant, parfois, dans les nuits noires, hantées par la fièvre et l’insomnie, je me suis pris à penser que j’aurais pu lui témoigner plus de bonté. Mais c’est là réellement une «illusion.»

Il m’aurait été impossible de continuer à feindre que je l’aimais, quand je ne l’aimais plus. Le pouvais-je? Cela eût été déloyal pour tous les deux.

L’année dernière, nous nous rencontrâmes encore, sur le même pied qu’auparavant. Toujours ces appels monotones, toujours mes réponses d’une sèche brièveté.

Je voulus tout au moins lui montrer combien étaient vains, inutiles, ses efforts pour reprendre nos anciennes relations.

La saison s’avançait.

Nous nous séparâmes,--c’est-à-dire qu’elle rencontra des difficultés pour me voir, car j’avais à m’occuper d’affaires tout autres et plus absorbantes.

Quand je pense à loisir à cela dans ma chambre de malade, la saison de 1884 m’apparaît comme un cauchemar confus où la lumière et l’ombre s’entremêlent d’une manière fantastique.

La cour que je faisais à la petite Kitty Mannering, mes espoirs, mes doutes, mes craintes, les longues chevauchées ensemble, l’aveu que je lui fis de ma passion en tremblant, sa réponse, puis par-ci par-là, la vision d’une figure pâle voltigeant dans le rickshaw, avec des livrées noir et blanc que j’avais jadis guettées avec tant d’ardeur, le salut de la main gantée de mistress Wessington, puis dans nos rencontres, en de bien rares tête-à-tête, la fatigante monotonie de ses prières.

J’aimais Kitty Mannering, d’un amour pur, sincère, et à mesure que je l’aimais davantage, j’éprouvais une haine croissante contre Agnès. En août, Kitty et moi nous nous fiançâmes.

Le lendemain, je rencontrai ces maudits jhampanies porteurs de chaises en leur livrée de pies, derrière Jakko, et me laissant aller à un mouvement passager de pitié, je m’arrêtai pour mettre mistress Wessington au courant de tout.

Elle le savait déjà.

--Ainsi donc, mon cher Jack, j’apprends que vous êtes fiancé.

Puis, après un court silence:

--Je suis sûre que c’est un malentendu, un affreux malentendu. Nous redeviendrons bons amis, Jack, autant que nous l’étions.

Ma réponse aurait fait faire la grimace même à un homme. Elle fit à la mourante, que j’avais devant moi, l’effet d’un coup de fouet.

--Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire de la peine, mais c’est la vérité, c’est la vérité.

Et mistress Wessington s’écroula entièrement découragée.

Je fis demi-tour et la laissai finir son voyage tranquillement.

Je sentis, mais seulement pendant une minute ou deux, que je m’étais conduit comme le dernier des goujats.

Je tournai la tête et je vis qu’elle avait fait faire demi-tour à son rickshaw, sans doute dans l’intention de me rejoindre.

Cette scène et l’endroit où elle se passa sont restés photographiés dans ma mémoire.

Le ciel rayé de pluie (nous étions à la fin de la saison humide), les prés à la nuance ternie, dégouttants d’eau, la route boueuse, et les escarpements de rochers noirs, entaillés par la poudre, formaient un arrière-plan sombre sur lequel se dessinaient nettement sur le noir les livrées noir et blanc des porteurs, le rickshaw à caisse jaune, et mistress Wessington penchant sa tête avec sa chevelure dorée.

Elle tenait son mouchoir de la main gauche, et, dans son épuisement, se renversait sur les coussins du rickshaw.

Je fis prendre à mon cheval un chemin de traverse près du réservoir de Sanjowlie, et je m’enfuis, littéralement.

Une fois je crus entendre un faible appel:

--Jack!

C’était peut-être une imagination. Je ne m’arrêtai point pour m’en assurer.

Dix minutes plus tard, je rencontrai Kitty à cheval et le charme d’une longue promenade avec elle me fit oublier cette entrevue.

Mistress Wessington mourut huit jours après et ainsi disparut l’inexprimable fardeau qu’était son existence pour la mienne.

Parfaitement heureux je regagnai les plaines.

Trois mois ne s’étaient pas écoulés que je ne songeais plus à elle, à moins que de vieilles lettres retrouvées ne vinssent rafraîchir désagréablement le souvenir de nos relations défuntes.

En janvier, j’avais déterré tout ce qui restait de notre correspondance au milieu de mes affaires en désordre et je l’avais jeté au feu.

Au commencement d’avril de cette même année 1885, j’étais de nouveau à Simla--Simla à moitié abandonné, et je passais tout mon temps à des promenades d’amoureux avec Kitty.

Il fut décidé que notre mariage aurait lieu à la fin de juin.

Vous comprendrez par là qu’aimant Kitty comme je l’aimais, je ne dis rien de trop en affirmant qu’à cette époque, j’étais l’homme le plus heureux qu’il y eût dans l’Inde.

Quatorze jours charmants s’écoulèrent sans que je m’aperçusse de leur fuite.

Puis, revenant soudain au sentiment des convenances qui s’imposent aux mortels dans la situation où nous étions, je fis remarquer à Kitty qu’un anneau de fiançailles était le signe extérieur et visible de sa dignité de jeune fiancée et qu’elle devait sans retard se rendre chez Hamilton pour se faire prendre la mesure d’un anneau de ce genre.

Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié une question aussi vulgaire.

Nous nous rendîmes donc chez Hamilton le 15 avril 1885.

Rappelez-vous bien,--quelles que soient les dénégations de mon médecin sur ce point,--que j’étais alors en parfaite santé, que je possédais une intelligence parfaitement équilibrée, que j’avais l’esprit _absolument_ en repos.

Kitty et moi, nous entrâmes ensemble dans le magasin de Hamilton, et là, sans m’inquiéter des autres chalands, je pris mesure à Kitty d’une bague, en présence du commis que cela amusait fort. La bague était un saphir avec deux diamants.

Ensuite nous descendîmes à cheval la pente qui mène au pont de Combermere et chez Peliti.

Pendant que mon poney gallois tâtait prudemment sa route parmi les cailloux roulants et que Kitty, à mes côtés, riait et gazouillait,--pendant que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui était arrivé des plaines, se groupait autour de la salle de lecture et de la vérandah de Peliti,--j’entendis une voix qui m’appelait, par mon nom de baptême, d’une distance qui me semblait immense.

Je crus avoir déjà entendu cette voix-là, mais sans pouvoir d’abord préciser ni l’époque ni l’endroit.

Dans le court espace de temps qu’il faut pour parcourir l’intervalle entre la route qui passe devant le magasin de Hamilton et la première planche du pont de Combermere, j’avais passé en revue une demi-douzaine de personnes capables de commettre un pareil solécisme, et j’avais fini par me persuader que c’était un bourdonnement d’oreilles.

Juste en face du magasin de Peliti, mon regard fut arrêté par la vue de quatre porteurs de chaise, en livrée couleur de _pie_, qui traînaient un rickshaw à caisse jaune, article de bazar à bon marché.

En un instant ma pensée se reporta à la dernière saison et à mistress Wessington, avec une sensation d’irritation et de répugnance.

N’était-ce pas suffisant que cette femme fût morte, que tout fût fini? Ne fallait-il pas encore que ses serviteurs en noir et blanc reparussent pour me gâter cette heureuse journée?

Au service de qui étaient-ils maintenant?

Je m’en informerais et je demanderais à leur maître de me faire la faveur toute personnelle de modifier leur livrée.

Je prendrais, au besoin, ces hommes à mon service. Je leur achèterais les habits qu’ils avaient sur le dos.