Part 8
Environ cinq ans auparavant, le colonel, qui les commandait, avait regardé bien dans les yeux sept gros et gras jeunes officiers qui avaient tous sollicité d’entrer dans l’état-major, et leur avait demandé pourquoi, de par les trois Étoiles, lui, commandant de l’infanterie, serait chargé d’élever des nourrissons pour ce corps de vide-bouteilles ou l’on portait des éperons de modèle défendu, ou l’on montait des bourriques fourbues, alors que les régiments noirs présentaient de grands vides et étaient laissés à l’abandon.
C’était un homme rude, un terrible homme.
En conséquence, les autres firent réaction. Ils employèrent la queue de billard comme moyen d’expression de l’opinion publique; si bien qu’enfin le bruit se répandit au loin que les jeunes gens qui entendaient se servir des Queues-Tortillées comme d’une échelle pour grimper à l’état-major, avaient à traverser des épreuves nombreuses et variées.
Certes un régiment a, autant qu’une femme, le droit de garder pour lui ses secrets.
Quand Bobby fut arrivé de Deolali et eut pris sa place parmi les Queues-Tortillées, on lui donna à entendre avec douceur, mais avec fermeté, que son régiment était pour lui un père, une mère, une épouse unie par des liens indissolubles et qu’il n’existait sous la voûte céleste aucun crime plus noir que celui de faire honte au régiment, qui était le régiment où l’on tirait le mieux, où on faisait le mieux l’exercice, où on était le mieux tenu, le régiment le plus brave, le plus illustre, et sous tous les rapports le plus admirable des régiments qu’il y eût dans les limites des Sept mers.
On lui apprit les légendes de la Vaisselle du mess, des grands Dieux en or, à figure grimaçante, qui provenaient du Palais d’Été de Pékin, jusqu’à celle de la tabatière de corne de Markhor montée en argent qui avait été offerte par le dernier commandant en chef du régiment (celui-là qui avait interpellé les sept subalternes). Et chacune de ces légendes parlait de batailles livrées à de grandes inégalités numériques, sans crainte, sans secours; d’hospitalité universelle comme celle de l’Arabe, d’honneur conquis sur des routes bien pénibles, sans autre ambition que l’honneur même, d’un dévouement ardent, aveugle pour le régiment, ce régiment qui exige les vies de tous et vit indéfiniment.
Plus d’une fois aussi il se trouva officiellement en contact avec le drapeau du régiment, qui ressemblait à la bordure d’un chapeau de maçon au bout d’un bâton déchiqueté.
Bobby ne se mit point à genoux pour l’adorer, parce que les jeunes officiers anglais ne sont point faits de cette façon.
Et même il se permettait de le trouver lourd à porter, au moment où ce drapeau répandait partout le respect et d’autres sentiments plus nobles encore.
Mais la meilleure des occasions, ce fut quand il fit une marche en bon ordre avec les Queues-Tortillées, pour une revue, à la pointe d’un jour de novembre.
En retranchant les hommes de service et les malades, le régiment comptait mille quatre-vingts hommes, et Bobby était du nombre, car n’était-il pas un jeune officier appartenant à la Ligne--à toute la Ligne, rien qu’à la Ligne, ainsi que l’attestait le bruit sourd de deux mille cent-soixante bottes d’ordonnance?
Il n’eût pas changé son emploi avec Deighton, de la Batterie à cheval, qui tournoyait dans une colonne de fumée, au cri poussé en chœur de «Fort à droite! Fort à gauche!» ni avec Hogan Yale, des hussards blancs, menant son escadron à toute la vitesse possible, quand même on eût jeté dans la balance le prix des fers de chevaux; ni avec «Tick» Boileau, qui s’évertuait à durer jusqu’à ce qu’il eût conquis l’éclatant turban rouge et or, pendant que les guêpes de la cavalerie du Bengale allongeaient leur galop à la suite des hussards blancs de Galles, si longs, si flemmards.
On se battit pendant toute la claire et fraîche journée.
Bobby sentait un petit frisson lui parcourir l’épine dorsale, quand il entendait le tintement métallique des cartouches vides tombant des culasses après le grondement d’une volée, car il savait qu’un jour ou l’autre, il entendrait ce son pour tout de bon.
La revue se termina par une brillante poursuite à travers la plaine, les batteries tonnant après la cavalerie, à la grande indignation des hussards blancs, les Queues-Tortillées de la Tyne pourchassant un régiment sickh jusqu’à ce que les longs et nerveux Singhs fussent pantelants d’épuisement.
Bobby était couvert de poussière et de sueur de la tête aux pieds, bien avant midi; mais son enthousiasme n’était point diminué, il n’était que concentré en un foyer.
Il revint s’asseoir aux pieds de Revere, le patron, c’est-à-dire le capitaine de sa compagnie, pour se faire instruire dans l’art sombre et mystérieux de manier les hommes, art qui forme une très grande partie de l’art militaire.
--Si vous n’avez pas goût à la chose, disait Revere entre les bouffées de son cigare, vous n’arriverez jamais à saisir le joint, mais rappelez-vous-le, Bobby, ce n’est point par le bon exercice, quoique l’exercice soit presque tout, qu’on fait traverser l’Enfer à un régiment, et qu’on le fait sortir par l’autre bout. C’est l’homme qui sait mener,--mener les hommes, mener des chèvres, mener des porcs, mener des chiens, etc.
--Dormer, par exemple, dit Bobby. Je crois qu’il rentre dans la catégorie des meneurs d’imbéciles. Il boude comme une chouette malade.
--C’est en quoi vous faites erreur, mon fils. Dormer n’est pas encore un imbécile, mais c’est un soldat diablement sale, et le caporal de sa chambrée se gausse de ses chaussures avant l’inspection du paquetage. Dormer, qui est aux deux tiers une brute, va dans un coin et grogne.
--Comment savez-vous cela? dit Bobby avec admiration.
--Parce qu’un commandant de compagnie doit savoir ces choses,--et que s’il ne les sait pas, il peut se faire qu’un crime,--ou un assassinat,--se complote sous son nez, sans qu’il en aperçoive aucun indice.
On est en train de casser les reins à Dormer,--tout gros qu’il est,--et il n’a pas assez d’esprit pour s’en fâcher. Il s’est mis à se pocharder en douce, et, Bobby, quand celui qui sert de tête de turc à une chambrée se met à boire ou à bouder, il est nécessaire de prendre des mesures pour l’arracher à lui-même.
--Quelles mesures? On ne peut pourtant pas passer tout son temps à dorloter ses hommes?
--Non, les hommes ne seraient pas longs à vous montrer qu’ils se passeraient bien de vous. Vous voilà obligé de...
A ce moment, le sergent porte-drapeau entra avec des papiers. Bobby réfléchit un instant pendant que Revere examinait les états de la compagnie.
--Est-ce que Dormer fait quelque chose, sergent? demanda Bobby du même ton que s’il continuait une conversation interrompue.
--Non, monsieur, il fait son service comme un automate, dit le sergent qui aimait à employer les grands mots. Un sale soldat, celui-là, et qui a toute sa solde retenue pour un équipement neuf. Le sien est tout couvert d’écailles.
--D’écailles? Quelles écailles?
--Des écailles de poisson, monsieur. Il est toujours à fourrager dans la rivière et à nettoyer ces poissons, ces _muchly_, avec ses pouces.
Revere était toujours absorbé par l’examen des papiers de la compagnie, et le sergent, qui avait pour Bobby une affection sévère, reprit:
--Il y va généralement quand il est tout à fait plein. Vous m’excuserez de dire ça, monsieur, et on dit que plus il est raide... c’est-à-dire plus il est pochard... plus il prend de poisson. On l’appelle dans la compagnie le marchand de marée toqué.
Revere signa le dernier papier et le sergent s’en alla.
--C’est là un sale amusement, se dit Bobby.
Puis, s’adressant à Revere:
--Avez-vous réellement des inquiétudes au sujet de Dormer?
--Quelque peu. Vous voyez, il n’est jamais assez fou pour qu’on l’envoie à l’hôpital, jamais assez ivre pour qu’on le fiche dedans, mais il peut s’allumer à chaque minute, maintenant qu’il est toujours à ruminer, à bouder. Si on lui témoigne quelque intérêt, il s’en offusque, et la seule fois que je l’ai emmené au tir, il a failli me tuer d’un coup de feu par accident.
--Je pêche, dit Bobby en faisant la grimace, je loue un bateau de paysan, et je descends le fleuve depuis jeudi jusqu’à dimanche, et j’emmène l’aimable Dormer, si vous pouvez vous passer de nous deux.
--Quel étonnant nigaud vous me faites! dit Revere, qui avait néanmoins dans le cœur des termes bien autrement agréables.
Bobby, capitaine d’un _dhoni_[H], ayant pour matelot le soldat Dormer, descendit le fleuve un jeudi matin, le simple soldat à la proue, l’officier au gouvernail.
Le simple soldat regardait d’un air embarrassé l’officier, qui respecta la réserve du simple soldat.
Au bout de six heures, Dormer se dirigea vers la poupe, salua, et dit:
--Vous demande pardon, monsieur, mais avez-vous jamais été sur le canal de Durham?
--Non, dit Bobby Wick; venez manger un morceau.
Ils mangèrent en silence.
Comme le soir approchait, le soldat Dormer eut un accès, se mit à parler tout seul:
--J’étais sur le canal de Durham, un soir tout à fait comme celui-ci,--la semaine prochaine, il y aura tout juste douze mois,--et je laissais traîner mes pieds dans l’eau...
Il se mit à fumer, et ne dit plus un mot jusqu’à l’heure du coucher.
La baguette magique de l’aurore teignit les bords gris du fleuve en nuances de pourpre, d’or et d’opale. On eût dit que le lourd _dhoni_ avançait à travers les splendeurs d’un ciel nouveau.
Le soldat Dormer sortit la tête de la couverture et contempla les magnificences qui se déployaient en aval autour de lui.
--Eh bien, le diable m’emporte les yeux, dit le soldat Dormer, dans un murmure plein de respect. C’est comme qui dirait un tableau superbe.
Pendant tout le jour il resta muet, mais il se couvrit de sang et de saleté en nettoyant un gros poisson.
Le bateau revint le samedi soir. Dormer avait lutté depuis midi avec son langage. Quand les lignes et les bagages eurent été débarqués, il retrouva la parole:
--Vous demande pardon, monsieur, mais ça ne vous ferait-il rien que je vous serre la main?
--Je n’ai rien contre, certes, dit Bobby, en tendant la main en conséquence.
Dormer retourna à la caserne, et Bobby au mess.
--Il avait besoin d’un peu de tranquillité et de pêche, je crois. Par ma tante, c’est un animal de l’espèce la plus sale. L’avez-vous jamais vu écailler un de ces poissons _muckly_ avec ses pouces?
--En tout cas, dit Revere, trois semaines plus tard, il fait de son mieux pour tenir ses affaires propres.
A la fin du printemps, Bobby se joignit à la cohue qui se bousculait pour avoir des congés à passer dans la montagne, et il fut aussi charmé que surpris d’obtenir trois mois.
--C’est un garçon aussi parfait que je pouvais le désirer, dit Revere, plein d’admiration.
--Le meilleur de la fournée, dit l’adjudant au colonel. Faites marquer le pas à ce nigaud de Porkiss, monsieur, et dites à Revere de le pousser.
Bobby partit donc pour Simla Pahar avec une caisse de tôle bien garnie de superbes costumes.
--Le fils de Wick,--du père Wick, de Chota Buldana?...--Invitez-le à dîner, ma chère, dirent les anciens.
--Quel charmant garçon! dirent les matrones et les jeunes filles.
--Une garnison de première classe, Simla.--Oh! c’est crevant, s’écria Bobby Wick, en se commandant une paire de pantalons blancs en treillis, à cette occasion.
«Nous sommes dans une mauvaise voie, écrivait Revere à Bobby au bout de deux mois. Depuis votre départ le régiment a pris les fièvres. Il en est littéralement pourri--deux cents à l’hôpital, cent à la chambrée, occupés à boire pour chasser la fièvre, et à la revue, les compagnies fortes de seize hommes.
«Il y a peut-être plus de maladies dans les villages à quelque distance que je ne voudrais, mais je suis tellement couvert de pustules, que je songe à me pendre.
«Qu’est-ce que ce bruit qui court, il paraît que vous courtisez une certaine miss Haverley! Rien de sérieux, j’espère. Vous êtes bien trop jeune pour vous attacher au cou des meules du moulin et le colonel vous débarrassera de cette idée en un tour de main, si vous faites cette tentative.»
Ce ne fut pas le colonel qui ramena Bobby de Simla, ce fut un commandant qui inspirait bien autrement de respect.
La maladie qui régnait dans les villages d’alentour se répandit.
Le bazar fut consigné à la troupe et alors arriva la nouvelle que les Queues-Tortillées allaient être campés sous la tente.
Le message vola aux Stations des montagnes:
«Choléra; congés interrompus; officiers rappelés.»
Hélas! adieu aux gants blancs, aux malles de fer blanc bien étanches, adieu aux promenades à cheval, aux bals, aux parties de campagne futures, aux amourettes ébauchées, aux dettes impayées.
Les jeunes officiers durent partir sans hésitation, sans faire de question, à toute la vitesse qu’on pouvait obtenir d’un _tonga_[I] ou d’un poney au galop, retourner à leurs régiments respectifs, comme s’ils couraient se marier.
Bobby reçut ses ordres de rappel en revenant d’un bal à la villa du vice-roi, où il avait...
La petite Haverley fut seule à savoir ce qu’avait dit Bobby, ou combien de valses il avait demandées pour le prochain bal.
A six heures du matin, on vit Bobby au bureau des _tongas_ par une pluie battante.
Il avait encore aux oreilles le tourbillon de la dernière valse, et dans le cerveau une ivresse qui n’était due ni au vin, ni à la valse.
--Brave homme! cria à travers le brouillard Deighton, de la batterie à cheval. Où avez-vous déniché ce _tonga_? Je pars avec vous. Oh! j’ai une tête et demie. Moi, je n’ai pas veillé toute la nuit. On dit que la batterie est terriblement malade.
Et il se mit à fredonner douloureusement:
Laissez le... chose... ou comment cela s’appelle-t-il? Laissez le troupeau sans abri, Laissez le cadavre sans sépulture, Laissez la fiancée devant l’autel.
Par ma foi, il sera plutôt question de cadavre que de fiancée, dans ce voyage. Montez, Bobby. En route, _cocher_.
Sur le quai d’embarquement d’Umballah, un groupe d’officiers discutaient sur les dernières nouvelles du cantonnement atteint, et ce fut là que Bobby apprit la situation réelle des Queues-Tortillées.
--Ils sont allés camper sous la tente, dit un major âgé, rappelé des tables de whist de Mussoorie, auprès d’un régiment indigène malade, ils sont allés camper sous la tente avec deux cent dix malades dans des voitures. Deux cent dix cas de fièvre seulement, et le reste avait l’air de fantômes qui auraient mal aux yeux. Un régiment de Madras aurait pu leur passer à travers le corps.
--Mais ils étaient aussi bien portants que de gros pères quand je les ai quittés.
--Alors vous ferez mieux de rejoindre votre régiment pour les remettre dans l’état où vous les avez quittés, répondit brutalement le major.
Bobby posa son front contre la vitre brouillée par la pluie, pendant que le train roulait lourdement à travers le Doon tout détrempé et il pria pour la santé des Queues-Tortillées de la Tyne.
Nainé Tal avait envoyé son contingent avec toute la hâte possible.
Les poneys de la route de Dalhousie arrivèrent tout fumants, d’une allure incertaine, à Pathankot.
On les avait poussés jusqu’à l’extrême limite de leurs forces.
Pendant ce temps, la Malle de Calcutta expédiait des nuages de Darjeeling le dernier retardataire de la petite armée qui avait à livrer bataille, une bataille où le vainqueur ne devait gagner ni honneur ni médaille, contre un ennemi qui n’était ni plus ni moins que «la maladie qui tue en plein air».
Chaque officier, en faisant constater sa rentrée, disait: «C’est une mauvaise affaire» et allait aussitôt à ses quartiers, car chaque régiment, chaque batterie était sous la tente, où la Maladie lui tenait compagnie.
Bobby se fraya passage à travers la pluie jusqu’au mess improvisé des Queues-Tortillées et Revere faillit se jeter au cou du jeune homme tant il était joyeux de revoir cette laide et florissante physionomie.
--Veillez à ce qu’ils soient constamment distraits, intéressés, dit Revere. Ils se sont mis à boire, ces pauvres sots, après les deux premiers cas, et ça n’a point amélioré les choses. Oh! quelle chance de vous ravoir, Bobby! Porkiss est un... mais peu importe!
Deighton vint du camp de l’Artillerie prendre part à un dîner morne, au mess, et contribua à l’accablement général en pleurant presque sur l’état de sa bien-aimée batterie.
Porkiss s’oublia au point d’insinuer que la présence des officiers ne pouvait faire aucun bien, et que le meilleur parti à prendre était d’envoyer le régiment entier à l’hôpital, «pour que les médecins s’en chargent.»
Porkiss était démoralisé par la frayeur et ne retrouva point la paix de l’esprit quand Revere dit froidement:
--Oh! plutôt vous partirez, mieux cela vaudra, si c’est là votre façon de penser. La première école publique venue peut m’envoyer cinquante gars solides, à votre place, mais il faut du temps, Porkiss, il faut de l’argent, il faut se donner assez de mal pour faire un régiment. Supposons que vous soyez la personne à cause de laquelle nous allons en campement, eh!
Sur cela, Porkiss fut pris d’une grande crainte qui le glaça et qu’une exposition à une pluie torrentielle n’était guère propre à calmer.
Deux jours plus tard, il quitta ce monde pour un autre, où l’on tient grand compte des faiblesses de la chair, à ce que les hommes se plaisent à espérer.
Le sergent-major du régiment jeta un regard ennuyé à travers la tente du mess des sergents, quand on apporta cette nouvelle.
--C’est le pire d’entre eux qui part, dit-il, la maladie prendra le meilleur, et alors plaise à Dieu qu’elle s’arrête.
Les sergents restèrent silencieux.
L’un d’eux finit par dire:
--Ça ne peut être lui.
Et tout le monde comprit de qui Travis voulait parler.
Bobby Wick traversa comme un ouragan les tentes de sa compagnie, distribuant des encouragements, des reproches, des flatteries autant que les règlements le permettaient, blaguant ceux qui se laissaient aller, saluant le bruit qui se faisait entendre à l’aube humide, ce qui annonçait une interruption dans l’état du temps, recommandant la bonne humeur à ses hommes, en disant qu’ils seraient bientôt au bout de leurs peines.
Il parcourait sur son poney bai brun les environs du camp, ramenait les hommes qui, avec cette perversité naturelle des soldats anglais, s’entêtaient à errer dans les villages atteints, ou se désaltéraient copieusement dans les mares d’eau de pluie.
Il réconfortait ceux que frappait la panique et employait pour cela un rude langage.
Plus d’une fois il soigna les malades qui n’avaient pas d’amis, ceux qui n’avaient point de «pays».
Il organisa avec des banjos et du liège brûlé des concerts où les talents du régiment trouvaient l’occasion de se manifester entièrement.
En un mot, il jouait, selon sa propre expression, «à la chèvre folle dans le jardin».
--Vous valez une demi-douzaine de nous, Bobby, dit Revere dans un mouvement d’enthousiasme. Comment faites-vous pour y tenir?
Bobby ne répondit pas, mais si Revere avait regardé dans la poche intérieure du jeune homme, il y aurait vu une liasse de lettres mal écrites qui contenaient peut-être le secret de cette endurance.
Chaque jour Bobby recevait une de ces lettres.
L’orthographe n’en était pas irréprochable, mais les sentiments devaient être extrêmement satisfaisants, car, après les avoir reçues, Bobby devenait d’une douceur extraordinaire, et il était sujet pensant quelques instants à une aimable distraction.
Puis secouant sa tête rase, il reprenait avec ardeur sa besogne.
Par quel pouvoir s’était-il attaché les cœurs des hommes les plus frustes? Et les Queues-Tortillées comptaient dans leurs rangs plus d’un diamant brut!
C’était un mystère pour le commandant comme pour le colonel qui apprit du chapelain du régiment qu’on recourait à Bobby avec bien plus d’empressement, dans les tentes d’hôpital, qu’au révérend John Emery.
--Il paraît que les hommes vous affectionnent. Est-ce que vous êtes souvent dans les hôpitaux? dit le colonel en faisant sa ronde quotidienne et en ordonnant aux hommes de se bien porter, et cela avec une brusquerie qui dissimulait mal sa peine.
--Quelque peu, monsieur, dit Bobby.
--A votre place, je n’irais pas si souvent. On dit que ce n’est pas contagieux, mais à quoi bon courir des dangers sans nécessité? Vous n’êtes pas de ceux dont nous pouvons nous priver.
Six jours plus tard, le courrier de la poste avait toutes les peines du monde à arriver jusqu’au camp, en barbotant dans la vase, et à apporter les paquets de lettres, car la pluie tombait à torrents.
Bobby reçut une lettre, l’emporta sous sa tente, et après avoir combiné d’une manière satisfaisante le programme des concerts pour la semaine suivante, il se mit en devoir d’y répondre.
Pendant une heure sa main inexpérimentée courut sur le papier, et quand le sentiment dépassait le niveau du flux normal, Bobby tirait la langue et soufflait bruyamment.
Il n’avait pas l’habitude d’écrire des lettres.
--Vous demande pardon, dit une voix à la porte de la tente, mais il y a que Dormer est terriblement mal, monsieur, et on l’a emporté.
--Que le diable emporte Dormer, et vous aussi! dit Bobby en passant le papier-buvard sur la lettre à moitié écrite. Dites-lui que j’irai demain matin.
--C’est qu’il est bien mal, monsieur, dit la voix avec quelque hésitation.
On entendit un craquement de grosses bottes qui ne veulent pas prendre un parti.
--Eh bien! dit Bobby impatienté.
--Il s’excuse d’avance de ce qu’il prend la liberté de vous dire que si vous vouliez bien venir à son aide, monsieur, si...
--_Tattoo loo._ Prenez mon poney. Non, entrez, mettez-vous à l’abri de la pluie pendant que je fais mes préparatifs. Quels gens assommants vous me faites. Voici le brandy. Buvez-en un peu. Vous en avez besoin. Suivez-moi de près et dites-moi si je vais trop vite.
Fortifié par quatre doigts de goutte qu’il absorba sans cligner les yeux, le planton de l’hôpital suivit sans retard le poney qui glissait dans la vase, s’en couvrait malgré son dégoût, et qui finit par arriver tant bien que mal à la tente servant d’hôpital.
C’était évident. Ce soldat Dormer était horriblement bas.
Il venait d’entrer dans cette phase d’affaissement qui n’est guère agréable à regarder.
--Qu’est-ce qu’il y a, Dormer? dit Bobby en se penchant sur l’homme. Vous ne vous en irez pas pour cette fois. Vous devez m’accompagner encore une ou deux fois à la pêche.
Les lèvres bleuies s’entr’ouvrirent pour laisser échapper comme l’ombre d’un murmure:
--Vous demande pardon, monsieur, mais... Est-ce que ça ne vous ferait rien de me tenir la main?
Bobby s’assit sur le bord du lit, et la main, froide comme la glace, se serra sur la sienne comme un étau, en faisant entrer dans la chair une bague de dame qui était au petit doigt.
Bobby serra les lèvres et attendit, l’eau coulant au bas de ses pantalons.
Une heure s’écoula et la pression de la main de l’autre ne diminuait pas, la physionomie de la figure tirée ne se modifiait pas.
Bobby, avec une adresse infinie, parvint à allumer un cigare de la main gauche, car son bras droit était engourdi jusqu’au coude, et il prit son parti d’une nuit de souffrance.
A l’aube, on vit un jeune officier à la figure très pâle, assis sur le bord de la couchette d’un malade, et sur le seuil, un docteur qui l’apostrophait en des termes qu’on ne saurait imprimer.
--Vous êtes resté là toute la nuit, jeune âne, disait le docteur.
--Oui, ou peu s’en faut. Il s’est glacé sur moi.
La bouche de Dormer s’ouvrit avec un bruit de ressort. Il tourna la tête et soupira. La main close se détendit, et le bras de Bobby retomba inerte à son côté.
--Il se remettra, dit tranquillement le docteur. Ça doit avoir agi comme un révulsif pendant toute la nuit. Est-ce que vous vous attendez à des félicitations pour ce résultat?