Part 10
Impossible de décrire le flot de souvenirs importuns que fit affluer en moi leur présence.
--Kitty, m’écriai-je, voici les _jhampanies_ de cette pauvre mistress Wessington qui reparaissent. Je me demande qui les a pris maintenant.
Kitty avait lié superficiellement connaissance avec mistress Wessington la saison précédente et s’était vivement intéressée à cette femme maladive.
--Quoi? Où cela? demanda-t-elle. Je ne les crois nulle part.
Au moment même où elle parlait, son cheval faisant un écart pour éviter un mulet chargé, se jeta juste devant le rickshaw qui avançait.
J’eus à peine le temps de jeter un mot d’avertissement quand je vis, avec une horreur indicible, le cheval et l’amazone passer _à travers_ les hommes et le véhicule, comme s’ils avaient été une légère vapeur.
--Qu’y a-t-il? s’écria Kitty. Qu’est-ce qui vous a fait jeter cet appel affolé? Si je _suis_ fiancée, je ne tiens pas à ce que l’Univers entier le sache. Il y avait bien assez de place entre le mulet et la vérandah, et si vous croyez que je ne sais pas me tenir à cheval... Tenez!
Sur quoi la volontaire Kitty, redressant sa tête mignonne, se mit à lancer sa monture au grand galop dans la direction du kiosque à musique.
Elle s’attendait bien, comme elle me l’a dit plus tard, à être suivie par moi.
Qu’y avait-il? Rien, en somme. Ou bien j’étais fou, ou bien j’étais ivre, ou bien Simla était hanté par des démons.
Je retins mon cheval impatient et fis demi-tour.
Le rickshaw avait également fait demi-tour, et maintenant il était bien en face de moi, près du parapet de gauche du pont de Combermere.
--Jack! Jack! mon chéri!
Cette fois impossible de se méprendre sur les mots! Ils résonnaient dans mon cerveau comme si on les avait hurlés à mes oreilles.
--C’est un affreux malentendu, j’en suis sûre. _Je vous en prie_, pardonnez-moi, et nous redeviendrons bons amis.
La capote du rickshaw s’était rabattue en arrière, et à l’intérieur,--aussi vrai que j’espère, que j’invoque, le jour, la mort, cette mort que je redoute pendant la nuit,--je vis mistress Keith-Wessington, assise, le mouchoir à la main, et penchant sur sa poitrine sa tête blonde.
Combien restai-je de temps à regarder fixement? Je ne sais.
A la fin, je revins à moi-même, quand mes _sais_, prenant la bride du cheval, me demandèrent si j’étais indisposé.
Il n’y a qu’un pas de l’horrible au trivial.
Je dégringolai de mon cheval et courus, en chancelant, chez Peliti, demander un verre de cherry-brandy.
Deux ou trois couples s’y trouvaient, groupés autour des tables et discutant les potins du jour.
Les banalités qu’ils échangeaient me réconfortèrent mieux que n’auraient pu le faire les consolations de la religion.
Je me jetai au beau milieu de la conversation. Je bavardai. Je ris. Je plaisantai, et cela avec une figure aussi livide, aussi tirée que celle d’un cadavre, ainsi que me le montra un coup d’œil jeté sur la glace.
Trois ou quatre hommes remarquèrent mon état, et le mettant au compte d’un nombre immodéré de petits verres, s’efforcèrent charitablement de m’éloigner du groupe des promeneurs.
Mais je refusai de me laisser emmener.
J’avais besoin de la société de mes semblables: quand un enfant a pris peur dans l’obscurité, il fait irruption au milieu de la société réunie à table.
J’avais dû causer pendant près de dix minutes qui me donnèrent pourtant la sensation de l’éternité, quand j’entendis la voix claire de Kitty qui m’appelait du dehors.
Une minute après, elle entrait dans la salle et me reprochait vivement d’avoir manqué si gravement à tous mes devoirs.
Elle vit dans ma figure quelque chose qui l’arrêta soudain.
--Quoi! Jack, s’écria-t-elle. Qu’avez-vous fait? Qu’est-il arrivé? Êtes-vous malade?
Acculé ainsi à un mensonge formel, je dis que je m’étais trop exposé au soleil.
Il était cinq heures du soir, d’une soirée brumeuse d’avril. Le soleil ne s’était pas montré de tout le jour.
Je m’aperçus de ma faute dès que j’eus parlé. Je fis une tentative pour la rattraper. Je bafouillais sans remède et, en proie à une rage indicible, je suivis Kitty dehors, accompagné des sourires des gens qui me connaissaient.
Je trouvai quelques mots pour m’excuser (lesquels? je les ai oubliés). J’alléguai que je me sentais défaillir, et je rentrai au trot à mon hôtel, laissant Kitty terminer, toute seule, la promenade à cheval.
Arrivé dans ma chambre, je m’assis et tentai de me débarrasser du cauchemar en raisonnant avec calme.
Me voilà donc, moi, Théobald Jack Pansay, fonctionnaire civil du Bengale, ayant reçu une bonne éducation.
Nous sommes en l’an de grâce 1885.
Il est à présumer que je jouis de tout mon bon sens.
Il est certain que je me porte bien et j’ai planté là ma fiancée à cause de l’épouvante que m’a causée l’apparition d’une femme morte et enterrée depuis huit mois.
Impossible de nier ces faits.
Rien n’était plus éloigné de mon esprit qu’un souvenir quelconque de mistress Wessington, au moment où Kitty et moi nous sommes sortis du magasin Hamilton.
Rien n’était plus complètement banal que le mur qui s’étend en face de chez Peliti.
Il faisait grand jour.
La route était pleine de monde, et cependant, vous le voyez, au mépris de toute loi des probabilités, au mépris de toutes les lois naturelles, une figure est sortie du tombeau pour se montrer à moi.
Le cheval arabe de Kitty a passé à _travers_ le rickshaw, de sorte que si je pouvais espérer qu’une femme, ressemblant extraordinairement à mistress Wessington avait pris à gage le véhicule et les coolies avec leur livrée, cette espérance s’évanouissait.
Je tournai, je tournai bien des fois la meule de la pensée et chaque fois je revins à mon impuissance, à mon désespoir.
La voix était aussi inexplicable que l’apparition.
J’eus d’abord la folle idée de mettre Kitty dans ma confidence, de lui demander de m’épouser tout de suite.
Entre ses bras je défierais le fantôme qui occupait ce rickshaw.
«Après tout, raisonnais-je, la présence du rickshaw est à elle seule une preuve suffisante qu’il s’agit d’une hallucination spectrale. On peut voir les fantômes d’hommes et de femmes, mais les fantômes de coolies et de voitures, certainement non. Tout cela est absurde; peut-on imaginer le fantôme d’un homme des Collines?»
Le lendemain, j’envoyai une lettre pleine de repentir à Kitty pour la supplier d’oublier mon étrange conduite de la veille au soir.
Ma déesse était encore furieuse et il fallut aller m’excuser en personne.
J’expliquai donc, avec une abondance de parole due à une longue méditation nocturne en vue d’inventer un mensonge, que j’avais été pris de palpitations de cœur, résultat d’une indigestion.
Cette solution, éminemment pratique, produisit son effet.
Kitty et moi, nous fîmes dans l’après-midi une promenade à cheval, où nous eûmes entre nous l’ombre de mon premier mensonge.
Rien ne put lui plaire, à l’exception d’un temps de trot autour de Jakko.
J’avais les nerfs encore ébranlés par la dernière nuit et je protestai faiblement contre cette idée.
Je suggérai la colline de l’observatoire, Jutogh, la route du marché de Boileau, n’importe quoi plutôt que le tour de Jakko.
Kitty témoigna de la mauvaise humeur, et se montra quelque peu colère.
Je cédai par crainte de provoquer une nouvelle brouille.
Nous partîmes donc ensemble vers Chota Simla.
Nous fîmes une grande partie du trajet à pied, puis selon notre habitude, l’on se mit au trot à un mille ou deux du Couvent jusqu’à la partie horizontale de la route qui mène au Réservoir de Sanjowlie.
Ces malheureux chevaux semblaient avoir des ailes et mon cœur battait de plus en plus vite à mesure que nous nous rapprochions du sommet de la montée.
Pendant toute l’après-midi, je n’avais fait que penser à mistress Wessington, et chaque pouce de la route de Jakko gardait un souvenir de nos promenades et de nos entretiens.
Les éboulis en étaient pleins. Les pins les répétaient en murmurant au-dessus de nos têtes. Les torrents, grossis par les pluies, se tordaient de rire en se contant cette histoire humiliante et le vent chantait très haut à mes oreilles ma mauvaise action.
Quand fut arrivé le moment psychologique, au milieu de l’endroit nivelé qu’on appelle le Mille des Dames, l’horrible cauchemar me guettait.
Il n’y avait en vue aucun autre rickshaw, rien que les quatre porteurs en noir et blanc, le véhicule à caisse jaune, et la tête à chignon d’or de la femme qui l’occupait, tout en apparence tel que je l’avais laissé huit mois et demi auparavant.
Pendant un instant je crus que Kitty _devait_ voir ce que je voyais: nous nous harmonisions si bien en toutes choses!
Mais ses premiers mots me désabusèrent.
--Pas une âme en vue! Venez, Jack, nous allons jouer à qui arrivera premier aux bâtiments du Réservoir.
Son nerveux petit arabe partit comme un oiseau, mon gallois le suivant de près, et dans cet ordre nous arrivâmes sous les escarpements.
Une demi-minute plus tard, nous étions à moins de cinquante yards du rickshaw.
Je tirai sur les rênes de mon gallois et reculai un peu.
Le rickshaw était en plein milieu de la route.
L’arabe passa encore une fois au travers et mon cheval passa à sa suite.
--Jack, Jack, mon chéri, _je vous en prie_, pardonnez-moi...
La phrase pleurarde m’arriva aux oreilles, puis après un intervalle ce fut:
--C’est un malentendu, un affreux malentendu.
J’éperonnai mon cheval comme un possédé.
Quand je tournai la tête du côté des usines du Réservoir, les livrées noir et blanc étaient encore à attendre,--à attendre patiemment, au bas des pentes grises, et le vent m’apportait un écho moqueur des mots que je venais d’entendre.
Kitty blagua ferme le silence que je gardai pendant tout le reste de la promenade.
Jusqu’alors j’avais causé d’une façon décousue, au hasard, mais se fût-il agi de ma vie, je n’aurais plus été capable de parler d’une façon naturelle. Aussi depuis Sanjowlie jusqu’à l’Église dus-je garder un silence prudent.
Ce soir-là, je devais dîner chez les Mannering et j’eus à peine le temps de trotter jusque chez moi pour m’habiller.
Sur la route de la colline de l’Élysée, j’entendis deux hommes qui causaient dans l’obscurité.
--C’est une chose curieuse, disait l’un d’eux, que tout ait disparu sans laisser la moindre trace. Vous savez que ma femme avait une affection désordonnée pour cette personne. Ce n’est pas que j’aie jamais rien trouvé de remarquable en elle. Ne m’a-t-elle pas demandé de recueillir son vieux rickshaw et ses coolies et de n’épargner pour cela ni démarches ni dépenses, n’est-ce pas une fantaisie morbide? Oui, j’appelle cela une fantaisie de malade, mais j’ai fini quand même par faire ce que me demandait la _Memsahib_. Le croiriez-vous? L’homme, à qui elle l’avait loué, m’a dit que les quatre coolies,--c’étaient quatre frères,--sont tous morts du choléra sur la route de Hardwar, les pauvres diables! Quant au rickshaw, c’est l’homme lui-même qui l’a mis en morceaux. Il m’a dit qu’il ne se servait jamais du rickshaw d’une Memsahib qui était morte. Ça lui portait la déveine. Drôle d’idée, n’est-ce pas? Vous imaginez-vous cette pauvre petite mistress Wessington portant la guigne à quelqu’un, si ce n’est à elle-même?
A cet endroit de la causerie, j’éclatai de rire, mais mon rire sonnait faux à mes oreilles.
Après tout il existait donc des rickshaws fantômes, il y avait donc des emplois-fantômes dans l’autre monde?
Combien mistress Wessington payait-elle ses hommes?
A quelles heures les employait-elle?
Où allaient-ils?
La réponse apparut sous une forme visible: l’horrible apparition était là, me barrant le passage, dans le crépuscule.
Les morts vont vite et voyagent par des raccourcis ignorés des vulgaires coolies.
J’éclatai une seconde fois d’un rire bruyant et je retins soudain mon rire: Je craignais de devenir fou.
Je dus être fou jusqu’à un certain point, car je me souviens que je tirai les rênes de mon cheval au moment même où je fus devant le rickshaw et que je dis poliment bonjour à mistress Wessington.
Sa réponse fut celle que je ne connaissais que trop.
Je l’écoutai jusqu’au bout et je répliquai que j’avais déjà entendu tout cela, mais que je serais enchanté si elle avait quelque autre chose à dire.
Je ne sais quel malicieux démon plus fort que moi dut me posséder ce soir-là, car je me rappelle vaguement avoir passé cinq minutes à raconter les banalités du jour à la _Chose_ que j’avais devant moi.
--... Fou comme un lièvre de mars... ou ivre. Max, tâchez de le ramener chez lui.
Sûrement cette voix-là n’était point celle de mistress Wessington!
Les deux hommes avaient surpris les propos que je tenais en l’air, tout seul, et ils étaient revenus sur leurs pas pour me regarder.
Ils se montrèrent très bons, très calmes, et d’après leurs propos, il était aisé de conclure qu’ils me jugeaient tout à fait gris.
Je les remerciai en phrases confuses et rentrai au trot à mon hôtel.
J’y changeai de toilette et j’arrivai chez les Mannering avec dix minutes de retard.
Je donnai comme excuse que la nuit était très noire. Kitty me gronda pour ce retard indigne d’un amoureux et je m’assis.
La conversation était déjà devenue générale, ce qui me permettait d’adresser quelques tendres propos à mon adorée, quand je m’aperçus qu’à l’autre bout de la table un homme replet, aux favoris rouges, racontait, avec force embellissements, sa rencontre avec un ivrogne inconnu, ce soir-même.
Quelques détails me convainquirent que le sujet de son récit était l’incident qui avait eu lieu une demi-heure auparavant.
Au milieu de son récit, il jeta des regards autour de lui pour quêter des applaudissements, ainsi que le font les conteurs de profession et soudain il s’écroula désemparé sur son siège.
Il y eut un moment de silence embarrassant.
L’homme aux favoris rouges balbutia quelques mots pour donner à entendre «qu’il avait oublié le reste», et sacrifia ainsi la réputation de bon conteur qui lui avait coûté six saisons de labeur.
Je lui en sus gré du fond du cœur et me remis à mon poisson.
Le dîner tirait à sa fin.
Avec un regret sincère, je me séparai de Kitty.
Je n’étais pas plus certain de mon existence que je ne l’étais de la présence de la Chose, de l’autre côté de la porte.
L’homme aux favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le docteur Heatherlegh, de Simla, s’offrit à me tenir compagnie pour le trajet que nous devions faire ensemble.
J’acceptai avec reconnaissance.
Mon instinct ne m’avait pas trompé.
La Chose m’attendait sur le Mail, et pour mettre le comble à son système de copier ironiquement nos usages, elle avait à l’avant une lanterne allumée.
L’homme aux favoris rouges alla droit au fait, sans perdre de temps, en des termes qui montraient qu’il avait réfléchi à l’aventure pendant tout le dîner.
--Dites donc, Pansay, que diable aviez-vous donc ce soir sur la route de l’Élysée?
La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’eusse le temps de me mettre en garde.
--Ça! dis-je en montrant du doigt la Chose.
--Ça, ce doit être le D. T.[J] ou bien l’hallucination, si je ne me trompe. Or, vous ne buvez pas, je l’ai bien vu au dîner. Donc, ça ne peut pas être du D. T. Il n’y a absolument rien à l’endroit que vous me montrez, et cependant vous suez, vous tremblez de peur comme un poney effrayé. D’où je conclus que c’est une hallucination. Et je dois m’y connaître. Venez jusque chez moi. Je demeure là-bas sur la route basse de Blessington.
A mon extrême joie, le rickshaw, au lieu de nous attendre, marcha à vingt pas en avant de nous et le fit à notre allure, que nous prenions le pas, le grand trot ou le petit trot.
Pendant la durée de cette longue nuit, je dis à mon compagnon tout ce que je vous ai dit jusqu’à présent.
--Eh bien, vous avez gâché une des meilleures histoires sur laquelle j’aie jamais mis la langue, dit-il, mais je vous pardonne à raison de ce que vous avez souffert. Venez chez moi maintenant, et faites ce que je vous ordonnerai et quand je vous aurai guéri, jeune homme, que cela vous apprenne à éviter les femmes et les mets indigestes jusqu’au jour de votre mort.
Le rickshaw marchait d’une allure régulière, en avant, et mon ami aux rouges favoris semblait prendre grand plaisir à m’entendre décrire avec précision les détails de l’aventure.
--Hallucination, Pansay. Tout est dans l’œil, le cerveau et l’estomac. Mais le plus essentiel de tous, c’est l’estomac. Vous avez un cerveau trop gonflé, un trop petit estomac, et des yeux profondément atteints. Rétablissez l’estomac, et le reste suivra. Et donnez tout ce qui est français pour une pilule hépatique. Je me charge d’être votre seul médecin à partir de cette heure. Vous êtes un phénomène beaucoup trop intéressant pour m’en dessaisir.
A ce moment, nous étions dans les ombres épaisses de la route basse de Blessington.
Le rickshaw s’arrêta brusquement sous une terrasse couverte de pins et surplombant la route.
Je m’arrêtai instinctivement aussi, en expliquant pourquoi.
Heatherlegh lança un juron.
--Ah! ça! vous figurez-vous que je vais passer une nuit à geler sur cette côte pour une illusion _cerebro-stomacho-oculaire_... Grands Dieux! Qu’est-ce que c’est que cela?
On entendit un bruit étouffé; un nuage aveuglant de poussière se forma devant nous, puis ce furent des craquements, des froissements de branches brisées.
La terrasse, avec les pins, les arbustes, et tout le reste, s’était écroulée sur une longueur de dix yards, obstruant toute la route qui passait au-dessous.
Les arbres déracinés chancelèrent, se balancèrent un instant dans l’ombre, pareils à des géants ivres, puis s’abattirent parmi les autres avec un fracas de tonnerre.
Nos deux chevaux étaient immobiles, suaient de peur.
Dès que le craquement de la terre et des pierres qui dégringolaient se fut calmé, mon compagnon me dit à mi-voix:
--L’ami, si nous avions avancé, nous serions en ce moment à dix pieds sous terre. _Il y a plus de choses au ciel et sur terre_... Venez chez moi, Pansay, et remercions Dieu. J’ai grand besoin d’un doigt de quelque chose.
Nous revînmes sur nos pas jusqu’à la côte de l’église, et j’arrivai chez le docteur Heatherlegh un peu après minuit.
Les tentatives pour me guérir commencèrent presque aussitôt, et pendant une semaine, il me conserva constamment sous ses yeux.
Bien des fois durant ces huit jours, je bénis l’heureuse chance qui m’avait mis en relation avec le plus capable et le meilleur des médecins de Simla.
De jour en jour mon entrain revint. Mon caractère reprit son égalité.
De jour en jour aussi, j’en vins à admettre la théorie de Heatherlegh qui imputait l’hallucination spectrale à l’état des yeux, du cerveau et de l’estomac.
J’écrivis à Kitty pour lui dire qu’une entorse légère causée par une chute de cheval me retenait chez moi pour quelques jours, et que je serais rétabli avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.
Le traitement de Heatherlegh était aussi simple que possible: il consistait en pilules hépatiques, bains froids et exercices violents, pris à la tombée de la nuit ou à la pointe du jour, car ainsi qu’il le faisait remarquer avec sagesse: «Un homme qui a une entorse à la cheville ne fait pas douze milles par jour et votre jeune dame serait bien étonnée si elle vous voyait.»
A la fin de la semaine, après de fréquents examens de la pupille et du pouls, la prescription d’un régime strictement sévère et de la marche à pied, Heatherlegh me renvoya avec autant de brusquerie qu’il m’avait pris sous sa direction.
--Mon garçon, je garantis votre cure mentale, et cela revient à dire que je vous ai guéri de la plupart de vos maladies corporelles. Maintenant tirez vos grègues d’ici le plus tôt que vous pourrez et allez-vous-en faire votre cour à miss Kitty.
Je m’efforçais de lui exprimer ma gratitude pour sa bonté.
Il m’interrompit:
--Ne vous figurez pas que j’ai fait cela pour vous. J’entrevois que vous vous êtes conduit dans toute cette affaire comme un coquin. Mais, malgré tout, vous êtes un phénomène, et un phénomène aussi curieux que vous êtes un mufle. Non... reprit-il en m’interrompant une seconde fois... pas même une roupie, s’il vous plaît! Allez-vous-en et voyez si vous retrouverez ces troubles des yeux, du cerveau, de l’estomac. Je vous donnerai un lakh, chaque fois que vous l’éprouverez.
Une demi-heure plus tard, j’étais dans le salon des Mannering avec Kitty.
J’étais ivre de l’ivresse que donne le bonheur présent et de la certitude que je ne serais plus persécuté par cette odieuse apparition.
Fort du sentiment de ma sécurité toute récente, je proposai aussitôt une promenade à cheval, et j’indiquai ma préférence pour un trot autour de Jakko.
Jamais je ne m’étais senti aussi dispos, aussi plein de vitalité, d’esprits purement animaux que dans cet après-midi du 30 avril.
Kitty était enchantée du changement survenu dans mon aspect, et elle m’en fit compliment dans son langage charmant et plein de franchise.
Nous sortîmes ensemble de chez les Mannering, riant, causant. Puis nous partîmes au trot comme autrefois sur la route de Chota Simla.
J’avais hâte d’arriver au Réservoir de Sanjowlie, pour y redoubler la fermeté de ma conviction.
Les chevaux faisaient de leur mieux, mais ils me paraissaient trop lents.
Kitty était étonnée de ma turbulence.
--Voyons, Jack, s’écria-t-elle à la fin, vous vous conduisez comme un enfant. Qu’est-ce que vous faites?
Nous étions juste au bas du Couvent, et par pure bravade, je faisais faire à mon gallois des plongeons, des courbettes à travers la route, tout en le chatouillant avec la boucle de ma cravache.
--Qu’est-ce que je fais, ma chère? Mais rien. Tout juste rien du tout. Si vous étiez restée une semaine à ne rien faire que de rester couchée, vous seriez aussi turbulente que moi.
Chantant et fredonnant dans votre gaîté bruyante, Toute joyeuse de vous sentir vivre, Maître de la nature, Seigneur de la terre visible, Seigneur des cinq sens.
Ma citation était à peine sortie de mes lèvres, et nous n’avions pas encore tourné l’angle au-dessus du Couvent. En avançant de quelques yards, on eût pu voir jusqu’à Sanjowlie.
Au milieu de la route plane étaient arrêtés les hommes à livrée noir et blanc, le rickshaw à caisse jaune, et mistress Keith-Wessington.
Je tirai sur les rênes, je regardai, je me frottai les yeux, et je dus prononcer quelques mots, à ce que je crois.
La première chose, dont je me souviens ensuite, c’est que j’étais étendu la face contre terre sur la route, et que Kitty, en larmes, était agenouillée près de moi.
--Est-ce que c’est parti, enfant? fis-je d’une voix entrecoupée.
Kitty ne fit que pleurer plus fort.
--Qu’est-ce qui est parti, Jack, mon chéri? Qu’est-ce que cela veut dire? Il doit y avoir quelque part un malentendu, Jack, un affreux malentendu.
Ses dernières paroles me remirent debout, affolé, dans un délire momentané.
--Oui, _il y a_ quelque part un malentendu, répétai-je, un affreux malentendu. Venez, regardez _cela_.
Je me rappelle confusément avoir pris Kitty par le poignet et l’avoir traînée sur la route jusqu’à l’endroit où était la _Chose_, avoir supplié Kitty de _lui_ parler, de _lui_ dire que nous étions fiancés, que ni la mort ni l’enfer n’étaient capables de rompre le lien qui nous unissait, avoir tenu bien d’autres propos de ce genre que Kitty est seule à connaître.
De temps à autre je m’adressais à l’épouvantable créature qui était dans le rickshaw, pour la prendre à témoin de ce que j’avais dit, lui demander de cesser une torture qui me tuait.
Dans ces propos, je suppose que je dus apprendre à Kitty mes relations passées avec mistress Wessington, car je vis qu’elle m’écoutait attentivement, la figure très pâle et les yeux flamboyants.
--Je vous remercie, monsieur Pansay, dit-elle. Cela suffit amplement. _Saïs, ghora lao._
Les saïs, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, étaient revenus avec les chevaux qu’ils avaient repris.
Quand Kitty se remit en selle d’un bond, je tins la bride et la suppliai de m’écouter et de me pardonner.