Sous les déodars

Part 11

Chapter 113,968 wordsPublic domain

La réponse, que j’obtins d’elle fut un coup de cravache qui m’atteignit de la bouche à l’œil, et un mot d’adieu que même aujourd’hui je suis incapable d’écrire.

Dès lors je jugeai, et je ne me trompais pas, que Kitty savait tout, et je reculai en titubant jusqu’à côté du rickshaw. Une coupure saignante me sillonnait la figure et le cinglant coup de cravache avait fait gonfler la chair en un relief bleu.

A ce moment même, Heatherlegh, qui avait dû nous suivre de loin, moi et Kitty, arriva au trot.

--Docteur, dis-je en lui montrant du doigt ma figure, voici comment miss Mannering a signé le décret par lequel elle me congédie et... vous me ferez plaisir de m’envoyer ce lakh dès que vous le jugerez à propos.

La mine de Heatherlegh m’arracha un éclat de rire, malgré mon état misérable.

--Je joue ma réputation professionnelle, commença-t-il.

--Ne faites pas le nigaud, j’ai perdu le bonheur de ma vie, et vous ferez mieux de me ramener à la maison.

Pendant que je parlais, le rickshaw avait disparu.

Alors je perdis la notion de tout ce qui se passait.

Le sommet de Jakko me paraissait onduler, se soulever comme le bord d’un nuage et tomber sur moi.

Sept jours plus tard (c’est-à-dire le 7 mai) je revins à moi et me trouvai dans la chambre de Heatherlegh.

J’étais plus faible qu’un petit enfant.

Heatherlegh m’examinait avec attention de derrière les papiers amoncelés sur son bureau.

Les premiers mots n’étaient guère encourageants, mais j’étais trop épuisé pour en être fortement ému.

--Voici vos lettres que miss Kitty vous a renvoyées. Vous autres, jeunes gens, vous écriviez beaucoup. Voici un paquet qui ressemble à une bague, et il y avait un billet fort gai de papa Mannering; j’ai pris la liberté de le lire et de le brûler. Le vieux gentleman n’était pas enchanté de vous.

--Et Kitty? demandai-je d’un ton morne.

--Encore plus raide que son père, à en juger par ce qu’elle dit. Par la même occasion, vous avez dû laisser échapper un tas de vieux souvenirs avant que je vous aie retrouvé. Elle dit que quand on s’est conduit envers une femme comme vous l’avez fait envers mistress Wessington, on devrait se tuer, ne fût-ce que par pitié pour son espèce. C’est une petite virago à la tête chaude, votre moitié d’orange. Elle tient pour certain que vous étiez dans un accès de delirium tremens quand tout ce tapage sur la route de Jakko s’est produit. Elle dit qu’elle mourra plutôt que de vous adresser la parole.

Je poussai un gémissement et me tournai de l’autre côté.

--Maintenant vous avez à prendre votre parti, mon ami. Cet engagement doit être rompu et les Mannering ne veulent pas se montrer trop exigeants à votre égard. Aura-t-il été rompu à raison de delirium tremens ou à raison de crises épileptiques? Désolé de ne pouvoir vous offrir d’autre alternative, à moins que vous ne préfériez la folie héréditaire. Dites un mot, et je parlerai d’accès. Tout Simla connaît la scène qui s’est passée au Mille des Dames. Allons, je vous donne cinq minutes pour songer à cela.

Je crois que pendant ces cinq minutes j’explorai les cercles les plus profonds de l’Enfer qu’il soit permis à l’homme terrestre de parcourir.

Et en même temps je me voyais trébuchant à travers les sombres labyrinthes du doute, de la souffrance, du désespoir le plus profond.

Je me demandais, comme Heatherlegh assis sur sa chaise pouvait se le demander, laquelle de ces terribles alternatives je devais choisir.

Bientôt je m’entendis parler d’une voix que j’eus peine à reconnaître:

--Ils sont diablement difficiles en fait de moralité dans ce pays-ci. Parlez-leur d’accès, Heatherlegh, et joignez-y mes compliments. Maintenant laissez-moi dormir un peu.

Alors mes deux _moi_ se rejoignirent et ce fut seulement mon moi (rendu à moitié fou, possédé du diable) qui se retourna avec agitation dans mon lit, en remontant pas à pas le cours des événements du dernier mois.

--Mais je suis à Simla, me répétais-je sans cesse, moi Jack Pansay, je suis à Simla, et il n’y a pas de fantômes ici! C’est chose déraisonnable de la part de cette femme de soutenir qu’il y en a. Pourquoi Agnès n’a t-elle pas pu me laisser tranquille? Je ne lui ai jamais fait aucun mal. Il eût pu se faire que ce fût moi aussi bien qu’Agnès. Seulement je ne serais pas revenu exprès pour la tuer. Pourquoi ne peut-on pas me laisser en paix? Me laisser en paix et heureux?

Il était midi bien sonné quand je me réveillai pour la première fois.

Le soleil avait beaucoup baissé à l’horizon avant que je me fusse endormi,--endormi du sommeil du criminel sur son chevalet de torture, où il est trop épuisé pour éprouver encore de la douleur.

Le lendemain, il me fut impossible de me lever.

Heatherlegh me dit le matin qu’il avait reçu une réponse de M. Mannering et que, grâce à ses bons offices (ceux de Heatherlegh), l’histoire de ma maladie avait circulé partout dans Simla où tout le monde me plaignait.

--Et c’est peut-être plus que vous ne méritez, conclut-il agréablement, et pourtant Dieu sait si vous avez passé par une sévère épreuve! Cela ne fait rien. Nous vous guérirons encore, entêté phénomène.

Je me refusai fermement à être guéri.

--Vous avez été déjà beaucoup trop bon pour moi, mon vieux, dis-je, mais je ne me soucie pas de vous déranger plus longtemps.

Au fond du cœur, j’en étais sûr, rien de ce que pouvait faire Heatherlegh n’était capable d’alléger le fardeau qui m’avait été imposé.

A cette conviction se joignit un sentiment de révolte désespérée, impuissante, contre la déraison de toute cette affaire.

Il y avait des vingtaines de gens qui ne valaient pas mieux que moi et pour lesquels le châtiment avait du moins été ajourné à l’autre monde.

Je trouvais une amère, une cruelle injustice à avoir été tout particulièrement désigné pour un sort si affreux.

De temps à autre cet état d’esprit faisait place à un autre dans lequel le rickshaw et moi, nous étions les seules réalités au milieu d’un monde d’ombres, où Kitty était un fantôme, où M. Mannering, Heatherlegh, tous les autres gens que j’avais connus, hommes et femmes, étaient des fantômes, où les grandes montagnes grises elles-mêmes n’étaient plus que des ombres créées pour me torturer.

J’étais violemment jeté d’un état d’esprit dans un autre.

Cela dura sept jours pénibles.

Mon corps prenait de jour en jour plus de force jusqu’à ce qu’enfin un regard jeté dans la glace de la chambre à coucher m’apprit que j’étais rentré dans la vie ordinaire, et que j’étais redevenu ce que sont les autres hommes.

Chose assez curieuse, ma figure ne portait aucune trace de la lutte que j’avais traversée. Elle était pâle, il est vrai, mais aussi dépourvue d’expression, aussi banale qu’elle le fut jamais.

Je m’étais attendu à une altération permanente, à une preuve visible de la maladie qui me rongeait: je n’aperçus rien.

Le 15 mai, je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du matin et l’instinct du célibataire me conduisit au Club.

Là je vis que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait débitée Heatherlegh, et tous me témoignèrent gauchement une bienveillance et des attentions anormales.

Néanmoins je reconnus que pendant tout le reste de ma vie, je serais mêlé à mes semblables, sans être l’un d’eux, et j’enviai avec amertume les coolies rieurs qui étaient là-bas, au Mail.

Je déjeunai au Club et à quatre heures j’allai flâner en désœuvré sur le Mail dans le vague espoir de rencontrer Kitty.

Près du kiosque à musique, ce que je vis, ce furent les livrées noir et blanc et j’entendis près de moi la prière que m’avait déjà adressée mistress Wessington.

Le rickshaw fantôme et moi, nous parcourûmes côte à côte et en silence la route de Chota Simla.

Aux environs du Bazar, Kitty et un cavalier nous atteignirent et nous dépassèrent.

J’aurais été un chien errant sur la route qu’elle n’eût pas fait moins d’attention à moi.

Elle ne me fit pas même l’honneur d’accélérer le pas, bien que la soirée pluvieuse eût pu lui servir d’excuse.

Aussi Kitty et son compagnon, moi et ma fantastique _Lumière d’amour_, nous fîmes le tour de Jakko, par couples.

La route ruisselait d’eau. Les puits formaient des gouttières pareilles à des gargouilles, qui se déversaient sur les rocs du dessous, et l’air était saturé d’une pluie fine.

Deux ou trois fois, je me surpris à dire, presque à haute voix:

--Je suis Jack Pansay en congé à Simla, dans le Simla de tous les jours, avec sa banalité. Je ne dois pas oublier cela, je ne dois pas oublier cela.

Puis, je faisais un effort pour me rappeler les cancans que j’avais entendus au Club, les prix remportés par les chevaux d’un tel ou d’un tel, en un mot tout ce qui se rapportait au monde anglo-indien dans son train-train de tous les jours, que je connaissais si bien.

Je répétai même la table de multiplication très vite pour ma propre satisfaction, pour me convaincre tout à fait que je n’avais pas encore perdu la raison.

Cela me réconforta beaucoup et m’empêcha pendant un certain temps d’entendre mistress Wessington.

Une fois de plus, je gravis péniblement la pente du couvent et m’engageai sur la route de nouveau.

Là, Kitty et l’homme partirent au trot, et je restai en tête à tête avec mistress Wessington.

--Agnès, dis-je, voudriez-vous rabattre la capote et me dire ce que signifie tout cela?

La capote se rabattit en arrière sans faire de bruit et je me trouvai face à face avec ma défunte maîtresse.

Elle portait la toilette qu’elle avait lorsque je la vis pour la dernière fois de son vivant.

Elle tenait encore de la main droite le petit mouchoir de poche et de la main gauche le même porte-cartes. Une femme défunte depuis huit mois, et qui tient un porte-cartes!

Il me fallut répéter ma table de multiplication et poser les deux mains sur le parapet en pierre de la route pour m’assurer que cela du moins était de la réalité.

--Agnès, répétai-je, ayez pitié de moi, et dites-moi ce que tout cela signifie?

Mistress Wessington se pencha en avant et tourna la tête de ce mouvement étrange et vif que je connaissais si bien, et elle parla.

Si mon histoire n’a pas déjà follement franchi les bornes de toute créance humaine, c’est maintenant que j’aurais à m’excuser.

Je le sais, personne, non, personne, pas même Kitty, pour qui ceci est écrit dans le but de justifier jusqu’à un certain point ma conduite, personne ne me croira; mais je vais continuer.

Mistress Wessington parla et je fis avec elle tout le trajet depuis la route de Sanjowlie jusqu’au tournant au dessous de l’habitation du commandant en chef. Tout comme si j’avais marché à côté du rickshaw d’une femme vivante, nous causâmes avec animation.

Le second et le plus cruel de mes états d’esprit maladifs s’était soudain emparé de moi, et pareil au Prince du poème de Tennyson, «je croyais me mouvoir dans un monde de fantômes».

Il y avait eu un garden-party chez le commandant en chef et nous nous joignîmes tous deux à la foule des gens rentrant chez eux.

Quand je les regardais, il me semblait que c’étaient eux les ombres, des ombres fantastiques, impalpables, qui se séparaient pour laisser passer à travers elles le rickshaw de mistress Wessington.

Qu’est-ce que nous dîmes pendant ce mystérieux entretien? Je ne puis ou plutôt je n’ose pas le répéter.

Le commentaire qu’aurait fait Heatherlegh se serait réduit à un rire bref et à la remarque que j’avais caressé une chimère cerebro-stomacho-oculaire.

C’était une scène fantastique et en même temps charmante, d’un charme tout particulier, inépuisable.

Se pouvait-il que dans cette autre vie je fusse en train de faire la cour une seconde fois à la même femme que j’avais tuée par ma cruauté et mon indifférence?

Je rencontrai Kitty sur la route qui ramenait chez elle.

C’était une ombre parmi d’autres ombres.

Si je devais décrire tous les incidents de la quinzaine suivante dans leur ordre, mon récit n’en finirait pas et votre patience se lasserait.

Tous les matins, tous les soirs, le rickshaw-fantôme et moi, nous nous promenions ensemble dans Simla.

Partout où j’allais, j’étais suivi des quatre domestiques à livrée noire et blanche.

Ils m’accompagnaient quand je sortais de mon hôtel ou que j’y retournais.

Au théâtre, je les retrouvais au milieu d’une bande de porteurs braillards.

En dehors de la vérandah du club, après une longue soirée de whist, au bal anniversaire de la naissance de la reine, ils attendaient patiemment que je reparusse, et de même en plein jour, quand j’allais faire des visites.

A cela près qu’il ne projetait point d’ombre, le rickshaw-fantôme avait l’air d’un rickshaw réel qui aurait été de bois et de fer.

Plus d’une fois j’ai failli avertir un ami qui allait grand train de prendre garde à ne pas se heurter contre lui.

Plus d’une fois j’ai parcouru le Mail en soutenant une vive conversation avec mistress Wessington, ce qui provoquait une stupéfaction indicible chez les passants.

Avant huit jours de ces allées et venues, j’appris que la théorie des «accès» avait été écartée pour faire place à celle de la folie. Mais je ne changeai rien à mon genre de vie.

Je faisais des visites, je montais à cheval, je dînais en ville sans jamais éprouver la moindre gêne.

J’avais pour la société de mes semblables une passion que je n’avais jamais éprouvée jusqu’alors.

J’étais avide de prendre ma part des réalités de la vie et en même temps j’éprouvais un vague malaise quand j’étais resté trop longtemps séparé de ma fantastique compagne.

Il me serait presque impossible de décrire mes variables états d’esprit depuis le 15 mai jusqu’au présent jour.

Tour à tour la présence du rickshaw me remplissait d’horreur, de crainte aveugle, ou d’une sorte de vague plaisir, ou de sombre désespoir.

Je n’osais sortir de Simla et je savais qu’y rester, c’était me tuer.

Je savais en outre que mon destin me condamnait à mourir d’une mort lente, un peu chaque jour.

Ma seule préoccupation était d’aller aussi tranquillement que possible jusqu’au bout de mon châtiment.

Tantôt j’avais un désir ardent de voir Kitty et j’assistais à ses flirts effrontés avec un inconnu, ou pour parler plus exactement, avec mes successeurs.

Cela m’intéressait, m’amusait.

Elle était autant en dehors de ma vie que j’étais en dehors de la sienne.

Le jour, j’étais presque content de me promener avec mistress Wessington.

La nuit je suppliais le ciel de me laisser rentrer dans le monde tel que je le connaissais.

Et au-dessus de ces états d’esprit successifs planait la sensation d’étonnement engourdi, indécis, de cette fusion du visible et de l’invisible, qui se mêlaient si étrangement sur cette terre, dans le but de pourchasser, de mettre aux abois, de pousser dans la tombe une pauvre âme.

* * * * *

27 août.

Heatherlegh m’a donné ses soins sans jamais se lasser et m’a dit seulement hier que je devrais faire une demande de congé pour maladie.

Une demande pour échapper de la compagnie d’un fantôme! Une demande pour obtenir que le gouvernement veuille bien me permettre de me débarrasser de cinq fantômes et d’un rickshaw aérien en allant en Angleterre!

La proposition de Heatherlegh m’a fait éclater d’un rire presque convulsif.

Je lui ai dit que j’attendrais tranquillement le dénoûment à Simla et je suis sûr que ce dénoûment ne tardera pas.

Croyez-moi quand je dis que je le redoute à un degré que je ne saurais exprimer; pendant la nuit je me tourmente de mille spéculations sur la façon dont surviendra ma mort.

Mourrai-je décemment dans mon lit comme doit mourir un gentleman anglais? Ou bien mon âme me sera-t-elle arrachée pendant une dernière promenade, pour aller prendre place éternellement à côté de ces fantômes impénétrables?

Reprendrai-je mon vasselage d’autrefois dans le monde futur, ou retrouverai-je une Agnès qui aura horreur de moi, et à laquelle je serai enchaîné pour l’éternité?

Planerons-nous ensemble sur la scène où nous avons vécu, et jusqu’à la consommation des siècles?

A mesure que se rapproche le jour de ma mort, l’horreur intense qu’éprouve toute chair, en face des esprits échappés de l’autre côté de la tombe, se fait de plus en plus puissante.

C’est chose terrible que de descendre tout vivant parmi les morts quand vous n’avez parcouru que la moitié à peine de votre existence.

Il est mille fois plus terrible d’attendre, comme je le fais, au milieu de vous, en proie à la terreur de je ne sais quoi.

Plaignez-moi, au moins pour mon «illusion», car je sais que vous ne croirez rien de ce que j’ai écrit ici.

Et pourtant s’il fut jamais un homme voué à la mort par les puissances des ténèbres, cet homme c’est moi.

Et pour être juste, plaignez-la aussi. Car si jamais une femme fut tuée par un homme, j’ai tué mistress Wessington.

Et la dernière phase de mon châtiment s’appesantit sur moi en ce moment même.

MON HISTOIRE VRAIE DE FANTOME

_Quand je traversai le désert, il en était ainsi... quand je traversai le désert..._

(_La Cité de l’épouvantable nuit_.)

Dans cette histoire-ci, il s’agit uniquement de fantômes.

Il y a dans l’Inde des fantômes qui se présentent sous la forme de corps gras, froids, gluants, qui se cachent dans les arbres au bord de la route jusqu’à ce que passe un voyageur.

Alors ils se laissent choir sur son cou et s’y accrochent.

Il y a aussi de terribles fantômes de femmes en couches.

Ceux-là errent par les chemins, à la tombée de la nuit, ou se cachent dans les champs de blé aux alentours des villages et se répandent en appels séducteurs. Mais quand on répond à leur invitation, c’est la mort dans ce monde et dans l’autre.

Ils ont les pieds retournés à l’envers, afin que tous les hommes qui ont leur sang-froid puissent les reconnaître.

Ce sont encore les fantômes des petits enfants qu’on a jetés dans les puits.

Ceux-là sautent les margelles des puits et les lisières des jungles. Ils poussent des gémissements à la lueur des étoiles, ou saisissent les femmes par le poignet, et implorent pour qu’on les soulève et les emporte.

Toutefois ces fantômes-là et ceux qui ont l’air de cadavres, sont de purs articles indigènes; ils ne s’attaquent pas aux sahibs.

On n’a aucune preuve authentique indiquant qu’ils aient jamais terrifié un Anglais, mais bien des fantômes anglais ont fait mourir de frayeur des blancs et des noirs.

Une station sur deux, au moins, a son fantôme.

On dit qu’il y en a deux à Simla, sans compter la femme qui met en mouvement le soufflet à la maison de poste de Syree sur l’Ancienne Route.

Mussoorie possède une maison hantée par un fantôme plein d’entrain.

Une dame blanche passe pour remplir les fonctions de veilleur de nuit autour d’une maison de Lahore.

A Dalhousie, on rapporte qu’une des maisons rejoue les soirs d’automne tous les épisodes d’un horrible accident qui, dans un précipice, coûta la vie à un cavalier et à sa monture.

Murrée a un fantôme gai et, maintenant que le choléra y a donné un coup de balai, elle va en avoir un qui sera mélancolique.

A Mian Mir, ce sont les logements des officiers, dont les portes s’ouvrent toutes seules, et dont les meubles sont, affirme-t-on, sujets à des bruits de craquement, dûs, non point à la chaleur de juillet, mais au poids des Invisibles qui s’étirent sur les chaises.

Peshawar compte quelques maisons que personne ne louerait volontiers.

Il y a quelque chose de mauvais--et ce n’est point la fièvre,--dans un grand bungalow d’Allahabad.

Quant aux anciennes provinces, elles fourmillent littéralement de maisons hantées et des armées de fantômes manœuvrent le long de leurs principales artères.

Plusieurs des relais de poste, sur la grande route centrale, ont de commodes petits cimetières dans leur enceinte, qui attestent «les changements et les hasards de cette vie mortelle» au temps où les gens faisaient en voiture le trajet de Calcutta au nord-ouest.

Ces bungalows sont des endroits où on ne s’installe point sans protester.

Généralement, ils sont très vieux, toujours sales, et le Khansamah y est aussi vétuste que le bungalow. Tantôt, il est affecté de loquacité sénile, tantôt, il tombe dans les longues somnolences de l’âge.

Dans ces deux états, il n’est bon à rien.

Si vous vous fâchez, il vous parlera d’un sahib défunt et enterré il y a quelque trente ans, et il vous dira que quand il était au service du sahib, pas un khansamah de la province ne l’égalait.

Après quoi il bafouille, il grimace, il tremblote, il s’agite parmi les plats et vous regrettez votre irritation.

Il n’y a pas longtemps, mes obligations m’imposaient la fréquentation des bungalows où sont les relais de poste.

Je ne passais jamais trois nuits de suite dans la même maison et j’en vins à connaître à fond toute la séquelle.

J’ai habité ceux qui ont été construits par le gouvernement, avec des murs de briques rouges et des plafonds en charpente de fer, avec l’inventaire du mobilier affiché dans chaque chambre, et, sur le seuil, un cobra surexcité, pour vous souhaiter la bienvenue.

J’ai habité ceux qui ont été «appropriés», de vieilles maisons affectées au service des bungalows, où rien n’était à sa place et où on n’avait pas même un poulet pour dîner.

J’ai habité des palais réformés, où le vent soufflait à travers la façade de marbre ouvragé d’une façon tout aussi opposée au confort que s’il avait soufflé par une vitre brisée.

J’ai habité des bungalows où la dernière inscription sur le registre des voyageurs remontait à quinze mois et où on coupait avec un sabre la tête au chevreau qui devait être accommodé au curry.

Ma bonne fortune m’y a fait rencontrer des gens de toute sorte, depuis les missionnaires voyageurs aux manières réservées, depuis les déserteurs des régiments anglais, jusqu’aux vagabonds ivres, qui jetaient des bouteilles de whisky sur tous les passants, et la fortune, plus favorable encore, m’a fait échapper à une séance d’accouchement.

Étant donné qu’une bonne partie de la tragédie qu’est notre vie, se passait dans ces bungalows, je m’étonnais de n’avoir point rencontré de fantômes.

Certes, un fantôme, qui hanterait les environs d’un bungalow, serait un fantôme atteint de folie; mais il est mort dans les bungalows un tel nombre de fous, qu’il doit y avoir un fort tant pour cent de fantômes fous.

L’heure venue, j’ai trouvé mon fantôme ou, pour mieux dire, mes fantômes, car il y en avait deux.

Nous appellerons ce bungalow-là le relais de Katmal; mais _cela_ c’était le côté insignifiant de l’horrible chose.

Quand on a la peau sensible, on n’a pas le droit de dormir dans les bungalows de relais: on doit prendre femme.

Le bungalow de Katmal était vieux, moisi, laissé à l’abandon. Le sol était de briques usées, les murs sales et les fenêtres presque noires de poussière.

Il était situé sur un chemin de traverse très fréquenté par les sous-commissaires auxiliaires indigènes de tout genre, depuis l’administration des Finances jusqu’à celle des Forêts, mais les vrais sahibs étaient rares.

Le _Khansamah_, que la vieillesse avait presque ployé en deux, l’avouait.

Quand j’arrivai, le temps s’était mis, dans la région, à la pluie capricieuse et irrégulière, avec accompagnement constant de vent, dont chaque rafale faisait un bruit d’ossements desséchés dans les raides palmiers _arack_ qui se dressaient au dehors.

Le _Khansamah_ perdit complètement la tête à mon arrivée.

Il avait été jadis au service d’un sahib. Il me nomma un homme bien connu, qui avait été enterré plus d’un quart de siècle auparavant, et me montra une photographie sur cuivre qui représentait cet homme à l’époque préhistorique de sa jeunesse.

J’avais vu son portrait en gravure sur acier un mois auparavant, en tête d’un des volumes de ses _Mémoires_ (et je me sentis plus vieux qu’Hérode).

Le jour tomba et le Khansamah vint m’apporter à manger. Il ne se risqua pas à prétendre que ce qu’il m’offrait était _khana_ (de la nourriture humaine); il appela cela _ratub_, et _ratub_ signifie entre autres choses «pâtée pour les chiens».

Il n’avait nullement l’intention de m’insulter en choisissant ce terme; il avait oublié l’autre mot, je suppose.