Sous d'humbles toits

Part 4

Chapter 44,007 wordsPublic domain

Pour lui offrir cette fortune, on vint le chercher dans sa maison du Vieux-Château. Si abasourdi d’abord qu’il ne songeait pas à refuser, il accepta dès qu’il eut recouvré son sang-froid. Sobre par tempérament, et par manque d’argent économe, il n’entrait jamais dans les auberges. Pacifique, il ne blasphémait pas. De quoi se fût-il irrité? Sa vie n’était-elle pas celle qu’il devait vivre? Mais des hommes qui ne boivent ni ne jurent sont rares dans les petites villes, et ailleurs. Le Donjon fut jugé digne de devenir un des plus proches serviteurs de Dieu dans son église, bien qu’il habitât dans le Vieux-Château où l’on ne fait guère preuve de sentiments chrétiens. Mais il n’y a pas de sentiments qui tiennent: on se loge suivant ses ressources. Et celles du Donjon ne lui auraient permis de vivre ni sur la place, ni dans la grand’rue.

Sa maison, d’un loyer annuel de soixante-dix francs, lui suffisait. Elle avait quatre murs, parce que le vent peut venir indifféremment des quatre points cardinaux, et un toit, parce que la pluie et la neige viennent toujours d’en haut. Ni les murs ni le toit n’étaient neufs: ils perdaient celui-ci de ses tuiles, ceux-là de leur mortier. Ils résistaient de leur mieux, mais le vent s’attaquait aussi au toit, la pluie et la neige aussi aux murs. N’importe. Il s’y sentait bien chez lui, beaucoup mieux que dehors comme «les pacants», qui sont les mendiants des routes.

C’était une de ces maisons qui, sans leur horloge, leur bois de lit, leur armoire et leur arche, feraient penser aux huttes que les Gaulois se bâtissaient dans les clairières. Souvent pleines de fumée que le vent rabat à l’intérieur, il faut les voir avec leurs murs jaunis, leurs solives noircies, leurs carreaux enduits d’une poussière qui, mélangée à de l’eau, forme crasse; surtout avec leur provision de bois entre la cheminée et l’arche: fagots entiers, avec leurs feuilles sèches, que l’on coupe à mesure sur le billot, bûches, avec leurs racines terreuses, que l’on jette telles quelles sur le feu. La serpe est là. La scie et le chevalet ne sont pas loin. Tout cela serait aussi bien à la cave ou au grenier. Mais il faudrait se déranger trop souvent. Et puis vous ne savez pas qu’ainsi le bois sèche mieux. Quant à ceux qui ne trouvent pas notre maison à leur goût, eh bien, ma foi, on ne les force pas à y entrer. Il faut, pour monter au grenier, sortir par tous les mauvais temps et dresser l’échelle lourde, quelquefois vermoulue. Un faux pas est vite fait. On a peur de glisser sur un barreau, ou qu’il se casse en deux. Pour aller à la cave, il faut sortir aussi, patauger dans la boue. Sans doute il ne manque pas d’ouvriers qui ont le souci d’être bien logés et chez qui l’on trouve, à défaut de luxe, de la propreté. Pour reluire, une armoire n’a pas besoin d’être en acajou. Les carreaux les plus ordinaires peuvent être rouges de leur teinte naturelle quand on les lave tous les matins. Mais il ne fallait pas en demander tant à ceux du Vieux-Château.

Le Donjon était satisfait de son logis comme de sa vie. Pas un roi dans son palais n’était plus heureux que lui lorsque, le nez de ses sabots dans les cendres chaudes, il écoutait gémir le vent et regardait la neige tomber. Qu’eût-il fait d’une maison propre et claire? Il y aurait été tout dépaysé. Peut-être même n’aurait-il pas osé y entrer.

* * * * *

Même avant qu’il fût promu à cette double dignité d’aide-sacristain et d’aide-sonneur, il ne se créait pas d’inutiles tourments. D’autres, moins pauvres que lui, travaillaient tous les jours soit dans leurs champs, soit chez les riches. Lui, non. Il vivait à peu près comme un rentier qui, du moins, n’a pas le souci de surveiller les cours de ses valeurs. Il travaillait lorsqu’il en avait envie, beaucoup plus que lorsqu’il en avait besoin: sinon, il n’aurait pas cessé, du deux janvier à la Saint-Sylvestre. S’il allait au bois faire des fagots, c’est qu’il éprouvait le désir de respirer l’air pur. Il partait de bon matin si le temps était beau à sa convenance, avec sa serpe et son carnier. Ne se pressant pas, puisqu’il avait toute sa journée devant lui, il rencontrait beaucoup de monde, du pont des Canes à la Grange-Billon. Bonjour à l’un, bonjour à l’autre, il s’arrêtait ici un instant, là cinq minutes. Dans le bois il recherchait la compagnie des charbonniers, tournait avec eux autour des meules d’où montaient des filets de fumée grise ou bleue, suivant que la combustion était plus ou moins avancée. Avec eux il s’asseyait devant leurs huttes et les écoutait causer: on ne saurait jamais trop s’instruire. C’étaient trois, cinq fagots de moins. Mais il n’y regardait pas de si près, sachant encore que pour aboutir à la tombe on se donne toujours trop de mal.

Il avait, non loin de sa maison, un jardin qui aurait pu être magnifique, mais qu’il n’avait pas le temps d’entretenir. Plus de mauvaises herbes que de légumes y poussaient; les arbres fruitiers étaient «mangés» par les ronces qu’il n’avait pas le temps de couper, par les branches trop longues du plan d’épines qu’il n’avait pas le temps d’égaliser. Pas exigeant, il ne demandait qu’à récolter assez pour leur consommation personnelle,--car ils étaient trois,--insoucieux de vendre le surplus. Insoucieux? Non pas. Le Donjon avait sa dignité. Aller de porte en porte, un panier au bras, ou s’installer le jeudi sur la place avec des choux et des carottes dans sa brouette l’eût fait rougir de honte.

Pourtant il allait quelquefois en journée: il n’est pas mauvais de varier ses occupations. On l’employait, comme Chuchot, à scier du bois. S’il ne flânait pas aussi ostensiblement, s’il ne rôdait pas autour de la cuisine, il se reposait fréquemment en s’essuyant le front d’un revers de manche. On ne lui disait pas: «Ce ne sera pas la peine de revenir demain». Mais on ne le prenait que lorsque tous les autres étaient occupés ailleurs.

Sa femme aurait pu faire des ménages et laver des lessives. Mais il s’agissait bien de cela quand elle non plus ne trouvait même pas le temps de laver les carreaux de leur maison! Elle était de celles qui ne trouvent pas davantage le temps d’aller à la messe le dimanche. On l’appelait la «Donjoune». Fèvre se chargeait de créer les mots qui n’existaient ni dans notre manuel d’Histoire de France ni dans le dictionnaire.

Aussitôt que leur gamin eut fait sa première communion, ils le mirent en apprentissage chez un cordonnier. C’est un métier qui n’est pas fatigant: on est toujours assis. Il n’était pas plus gros ni plus solide que son père. Pour commencer il ne gagna rien, ensuite pas grand’chose. Mais c’était mieux que s’il fût resté à leur charge.

* * * * *

Du jour au lendemain sa vie changea. Ses épaules n’étaient pas habituées au fardeau de cette double tâche. Il aurait des occupations multiples, à jours et à heures fixes. Il n’irait pas à l’église comme il allait au bois: quand le ciel serait à sa convenance, mais par tous les temps bons ou mauvais, tous les dimanches et tous les jours de fêtes.

Les six enfants de chœur, nous avions affaire à lui, mais nous ne le craignions guère, n’étant pas sous ses ordres. Nous représentions, lui et nous, deux forces parallèles qui agissaient sans se contrarier, tout en se rencontrant parfois. Mais, à partir du jour où Fèvre l’eut surnommé «le Donjon», nous le craignîmes plus du tout. Il approchait de la cinquantaine: son âge cessa de nous en imposer. Nous ne nous occupions plus que de sa petite taille et de ses gros sabots qui faisaient du bruit sur les dalles. En vain marchait-il avec toute la délicatesse dont il était capable: M. le Curé dut l’appeler après la grand’messe.

--Père Petit, lui dit-il, vous n’avez donc pas de souliers?

M. le Curé pouvait s’en étonner, puisque le fils du Donjon travaillait chez un cordonnier. Il est vrai qu’il n’était encore qu’apprenti.

--Ma foi non, M. le Curé! répondit-il. Qu’est-ce que j’en ferais?

Il avait raison. Mais M. le Curé ne fut pas de cet avis.

--Allons! Allons! dit-il. J’arrangerai cela.

Un de ces messieurs de la Fabrique en avait une vieille paire dont il se sépara sans trop de regrets. Sur les dalles on n’entendit plus les sabots du Donjon; mais il ne s’habitua pas tout de suite à marcher avec des souliers: d’abord il fit plus de bruit qu’avec ses sabots.

Il avait son intelligence à lui, comme un outil personnel dont d’autres auraient été incapables de se servir. Depuis sa naissance il l’appliquait, toujours égale, à trancher des difficultés toujours semblables, à comprendre les menus événements dont se tissait sa vie invariable. Quand il s’agit de la distribution du pain bénit, il eut besoin de plus d’un dimanche pour s’y reconnaître. Aussi bien était-ce d’une invraisemblable complication.

L’église se composait de la nef centrale, de deux nefs latérales et de la nef déambulatoire. Inutile de dire que le Donjon n’arriva jamais à prononcer ce dernier mot. Après tout ce n’était pas nécessaire. Mais il s’embrouillait dans ses souvenirs: tant de choses se passaient au cours d’une semaine qu’il avait le droit de ne plus se rappeler, d’un dimanche à l’autre. Une fois on distribuait le pain bénit dans la nef gauche et dans la partie gauche de la nef centrale, une autre fois dans la nef droite et dans la partie droite de la nef centrale. Et il y avait la chapelle des sœurs, la chapelle de Sainte-Julitte, la chapelle de Saint-Alban, où l’on devait, la distribution régulière faite, porter ce qu’il restait de pain dans les corbeilles. Et le pourtour du chœur! Et les hommes qui se tenaient debout sous les cloches!...

D’autant plus qu’il venait de fournir un effort pour sonner les cloches. Il ne s’agissait que d’un effort des bras, mais ils étaient, comme son intelligence, accoutumés à des mouvements toujours pareils; ils étaient surtout accoutumés au repos.

Il y avait trois cloches, chacune avec beaucoup de prénoms, que nous appelions, pour plus de commodité, la petite, la moyenne, la grosse. Nous mettions notre orgueil de gamins à les sonner sans le secours de personne, mais très peu d’entre nous osaient s’attaquer à la grosse. Elle avait une double corde, parce qu’il ne fallait pas moins de quatre bras pour la mettre en branle. Une fois «embarquée», comme nous disions, nous réussissions, avec de l’adresse, à maintenir son élan, et nous en étions fiers. La première fois que je «sonnai la grosse» sans aide, je crus que rien dans l’univers ne pourrait plus me résister. J’avais douze ans.

Le Donjon n’était pas payé pour avoir des ambitions d’un pareil lyrisme, mais il l’était pour aider à sonner. Là non plus il ne réussit pas tout de suite. Nous riions de le voir s’accrocher maladroitement à la corde qu’il ne laissait filer qu’au moment où il sentait qu’elle allait l’emporter. Il n’était pas lourd: son poids n’eût pas suffi à arrêter la cloche. Mais quand c’était fini il suait à grosses gouttes.

Nous le laissions faire, bien qu’il nous en coûtât. Il y avait les trois coups de la Messe et les trois coups des Vêpres. Le dimanche, la présence du Donjon n’était nécessaire que pour le troisième coup, mais les jours de fêtes il fallait qu’il fût là pour les trois. Si pour lui c’était une fameuse besogne, pour nous, qui n’étions pas payés, c’était une grande joie. Nous nous disputions les cordes. Il y eut même des batailles, fronts bosselés, joues écorchées. A tel point que, pendant quelque temps, l’accès du clocher nous fut interdit. Il n’en était pas de même, hélas! pour le Donjon!

* * * * *

Sa femme tout de suite avait loué une chaise à l’église. Elle trouva le temps de venir à la grand’messe tous les dimanches. Elle le suivait des yeux, s’inquiétant qu’il ne fît point l’affaire. Elle prit même, peu à peu, l’habitude d’aller l’aider à sonner, lui qui déjà n’était là que pour aider, avant la Messe et avant les Vêpres. Les carreaux de la maison n’en étaient pas plus sales.

* * * * *

Il se montrait encore dans d’autres grandes circonstances, comme le matin du premier Janvier et le soir du vingt-quatre Septembre, lorsqu’avec les employés de l’église,--le sacristain, le suisse, le chantre et le sonneur,--il allait souhaiter à M. le Curé la bonne année et sa fête, la Saint-Firmin. Le suisse et le chantre tenaient le crachoir. Le verre en main, debout autour de la table sur laquelle les attendaient des gâteaux, ils entamaient tantôt avec gravité, tantôt avec gaieté, la chronique locale. Toujours renseigné avant eux, M. le Curé les écoutait d’une oreille en apparence attentive, pour leur faire plaisir. Le Donjon, lui, écoutait pour se donner une contenance, comme un gamin à l’école, qui ne comprend pas tout. Mais il riait en même temps que les autres. Le reste du temps il opinait du chef, au supplice quand ce blagueur de chantre, qui avait la langue trop bien pendue, le désignait à l’attention de tous en disant, par exemple:

--C’est comme le père Petit. L’autre jour...

Et le reste!

Dans cette grande salle à manger trop propre, il ne se sentait pas à l’aise. Sa place prise une fois pour toutes, il n’en bougeait pas d’une semelle, de peur de glisser sur le parquet ciré. Il regrettait d’être obligé de s’arracher à sa chère solitude. Il aimait mieux le coin de son feu. Heureusement il n’y avait qu’un premier Janvier et qu’une Saint-Firmin. Sans quoi il eût été capable, dès la première année, de démissionner.

* * * * *

Les tuiles de sa maison n’en souffrirent pas, mais un mauvais vent souffla qui devait venir de très loin, de Paris sans doute, puisque le Donjon estima qu’il n’était pas rétribué selon ses mérites. D’habitude ce n’est pas dans nos pays que ces idées prennent naissance. Elles y arrivent par on ne sait quels chemins, comme de mauvaises graines qui mettent longtemps à se développer, mais qui se garderaient de mourir. Peut-être le Donjon les tenait-il, sans le savoir, de son fils qui, parti travailler à Paris, lui écrivait de temps en temps et était revenu, à deux reprises, passer ici huit jours. En tout cas, à l’âge de soixante ans, il fraternisait inconsciemment avec les ouvriers des grandes villes qui, jeunes, hommes mûrs, trouvent toujours qu’ils travaillent trop et qu’ils ne gagnent pas assez. On disait d’eux:

--Ils réclament la journée de huit heures, n’est-ce pas? Eh bien, quand ils l’auront, vous verrez qu’il leur faudra la journée de sept, puis de six heures, jusqu’à ce qu’ils arrivent à ne plus rien faire du tout. Tas de «feignants»! Ah! malheur!

Ses cent francs, le Donjon finissait par les considérer comme son dû: maintenant il fallait qu’on lui payât son travail, et il demanda une augmentation.

Il avait bien choisi son moment! La séparation de l’Église et de l’État venait d’être votée, mais est-ce qu’il en savait quelque chose!... En eût-il entendu parler, d’ailleurs, que c’était trop compliqué pour qu’il en saisît le premier mot. M. le Curé en leva les bras au ciel.

--Une augmentation, père Petit! Mais vous n’y pensez pas!...

--C’est que les temps sont durs pour le pauvre monde, Monsieur le Curé!

Ils le furent bien davantage quand on lui eut dit:

--C’est à prendre ou à laisser.

Il répondit sans hésitation:

--Eh bien, ma foi, je laisse.

Se considérant comme indispensable, il pensait qu’on insisterait pour le retenir. Il n’en fut rien.

Deux, trois, quatre semaines il attendit qu’on vînt le supplier de revenir. Il avait fait preuve d’indépendance: il aurait recommencé pour le même prix. Après tout, les billets de cent francs, il n’en pleut pas dans nos rues. Il s’étonnait d’entendre sonner les cloches comme par le passé. Le premier dimanche sa femme alla tout de même à la grand’messe, pour voir. C’était un enfant de chœur qui distribuait une partie du pain bénit, mais avec moins d’élégance, estima-t-elle, que le Donjon. Pourtant chacun en eut sa part. Personne ne mourut de faim.

Il finit par n’y plus penser. Il reprit sa vie d’autrefois. Lorsqu’il se rappelait ces dix années de travail acharné, il se passait la main sur le front comme pour se débarrasser d’un mauvais rêve. Et, pourtant, il commençait à s’habituer au premier Janvier et à la Saint-Firmin...

LA CANE

Mon oncle, ma tante et mon cousin, nous les considérions un peu comme des paysans parce qu’ils habitaient une maison qui touche au bois. Un sentier seulement l’en sépare, bordé à gauche par des haies, à droite par un mur de pierres sèches: ni les buissons ni les arbres ne peuvent le dépasser. Mais, l’été, des serpents, glissant parmi les bruyères chaudes, traversaient le sentier et venaient prendre le frais dans les prés, non loin de l’étang Baron.

Ils avaient un âne, deux vaches dont ils vendaient le lait, quelques poules dont ils vendaient les œufs, surtout des canards et des canes que je trouvais beaux avec leurs plumes vertes et bleues. Les canes pondaient aussi, mais des œufs moins appréciés sur le marché que ceux des poules: ils les mangeaient.

Parce que nous demeurions non loin des promenades et de l’église, ils nous regardaient comme des citadins. Et tout le monde sait que les habitants des villes sont plus riches que les paysans.

Mon cousin fréquentait comme moi l’école des frères: il n’en était pas à plus d’un quart d’heure de distance. Il aurait pu, sans trop de peine, aller déjeûner chez lui, à midi, mais on est de la campagne ou l’on n’en est pas.

Il tenait à en être.

En hiver ceux des villages arrivaient avec des casquettes enfoncées jusqu’aux oreilles, avec des cache-nez si longs qu’il leur fallait du temps pour les dérouler d’autour de leurs cous. Les uns apportaient des branches mortes luisantes de verglas. Les autres n’apportaient rien. Tous avaient des airs de héros qui viennent de braver les plus grands périls. Ils auraient pu glisser dans les ravins, rester ensevelis sous la neige, être dévorés par les loups. Pour la gloire de nos camarades des villages nous tenions à croire qu’il restait des loups dans les bois. Mon cousin, lui, n’avait qu’à suivre une route jalonnée de maisons. Mais il fallait le voir arriver avec sa casquette, son cache-nez, et une bûche qu’il avait prise sous le four: certainement il aurait fait peur aux loups!

Comme ceux des villages il fournissait en nature sa part de chauffage que nous autres nous payions de nos deniers. Comme eux il apportait dans son carnier, avec ses livres, son goûter, c’est-à-dire du pain, un œuf dur, du sel, quelques noix. Ils mangeaient à midi sous le hangar ouvert à tous les vents. Aussi, tout le temps que duraient les grands froids, mon cousin venait-il avec moi déjeûner à la maison: il apportait son carnier. Quelquefois sa mère lui avait donné dans un petit chaudron un reste de ragoût que sur notre poêle il mettait à réchauffer; mais nous partagions quand même avec lui notre viande, nos légumes, notre vin: il n’apportait jamais de vin. Eux, c’étaient des paysans; nous étions des riches.

Les jours de restes de ragoût étaient rares.

Ils avaient des poules et des canes: la plupart du temps il n’apportait que du pain. Alors il entrait en disant à ma mère:

--Tante, ce matin la cane n’a pas pondu.

LES MARIUS

Leur maison se compose d’une pièce unique dont ils paient le loyer quand ils peuvent. Ils y vivent six, le père, la mère et, pour l’instant, quatre enfants. Les pauvres ne s’inquiètent point d’avoir beaucoup de bouches à nourrir. Quand il n’y a pas assez à manger pour quatre et que l’on arrive tout de même à ne pas mourir de faim, à six on se tirera tout aussi bien d’affaire.

Personne, à supposer qu’on l’ait jamais connu, ne se rappelle plus leur véritable nom: il n’y a guère que le secrétaire de la mairie qui puisse le savoir. Car l’aîné des enfants ayant dû accepter, le jour de son baptême, le prénom de Marius, on a trouvé cela si drôle qu’on ne les appelle plus, en bloc, que «les Marius».

Le père est un petit homme qui porte une grande barbe noire en éventail. Il a l’accent d’un Marseillais mâtiné d’Auvergnat. Je me demande à la suite de quelles entreprises sans résultat il a pu, parti des Bouches-du-Rhône ou du Cantal, venir se fixer dans ce coin du Morvan. Je me souviens de l’avoir admiré. N’avait-il pas dit, en feuilletant un volume doré sur tranches que l’on m’avait donné le jour de la distribution des prix:

--Voici Mathieu Molé, un grand homme.

Marius, le petit homme à grande barbe noire, était devenu pour moi une espèce de Mathieu Molé qui a eu des malheurs. Car ils sont pauvres: on ne sait pas de quoi ils peuvent vivre. La mère a toujours sur les bras un enfant qu’elle allaite. Jeune encore, plus que blonde, elle marche en se dandinant. L’aîné est toute la journée dehors avec son père. Il n’a pas besoin d’aller à l’école. Le petit homme, qui connaît Mathieu Molé, en sait plus qu’il n’est nécessaire pour instruire son fils. On raconte que la nuit aussi ils sont dehors plus souvent qu’à leur tour, comme les Lavocat. Mais, quand une poule disparaît, que des pommes de terre ont été arrachées et des haricots cueillis, on ne sait qui en accuser: les Marius ou les Lavocat.

Chez eux, cela sent mauvais. Il y a un berceau. L’hiver ils laissent continuellement fermées la porte et la fenêtre: la chaleur une fois partie, comment la remplacer? La provision de bois est si vite épuisée! Et allez donc, sous des pieds de neige, ramasser des branches mortes et déraciner des souches!...

De temps en temps aussi Marius, majestueux, traverse la ville avec son fils aîné, l’un poussant, l’autre tirant une petite voiture qu’ils ont eux-mêmes fabriquée. Le diamètre de la roue droite est sensiblement inférieur à celui de la roue gauche: on n’achète pas; on prend ce que l’on trouve. La voiture, penchant un peu sur le côté droit, s’avance de biais. Si Marius, d’une poigne solide, ne la redressait pas à chaque tour de roue, elle ne ferait guère que tourner sur elle-même, au moment du départ, comme un chien fatigué qui aimerait mieux dormir. Mais il lui faut aller aussi droit que possible le long des routes, vers les villages. Elle leur porte du fil, des aiguilles, des paires de chaussettes, et, comme articles de luxe, quelques rubans à quatre sous. Elle s’arrête devant les portes des chaumières: très peu s’ouvrent. On aime mieux faire ses achats à la ville. Parfois pourtant une femme se trouve manquer de fil ou d’aiguilles, avoir envie d’un beau ruban qu’elle hésite à acheter et la petite voiture, heureuse, se dit:

--Aujourd’hui, j’ai servi à quelque chose.

Mais, presque toujours, elle revient aussi chargée qu’avant de partir. Elle cahote douloureusement dans les ornières, tirée par le gamin, poussée par le père qui, toujours de bonne humeur, chantonne. On ne peut pas se faire quotidiennement des cinq sous de bénéfice net. Marius le sait. Il n’oserait pas tant en demander.

Mais il ménageait à la ville une surprise.

Le jour de Noël, pendant la grand’messe, il a installé devant sa porte une table couverte de bonshommes, d’oiseaux, de paniers, de pipes minuscules en sucre rouge. Il les a achetés en gros, et sans trop se flatter, parce que c’est jour de grande fête, il pense bien tout revendre au détail. Cela fera quinze sous de gagnés, et ils pourront eux aussi fêter Noël à leur façon. Pour sortir la table il a fallu poser dans un coin, faute de buffet, les casseroles, les assiettes, les verres. Et voici que, la messe finie, on descend de l’église. Des enfants regardent les friandises. Le petit homme, debout derrière la table, leur sourit, mais les mamans ne regardent ni ne s’arrêtent. Elles doivent être pressées. Le défilé continue. Une petite s’est échappée: elle est venue voir de près les beaux oiseaux rouges. Il en prend plusieurs et lui demande:

--Lesquels veux-tu?

Mais tous! Seulement elle n’a pas d’argent, et sa mère lui crie:

--Voyons, vas-tu venir?

Madame, vous n’avez pas regardé le petit homme. Vous n’avez pas vu, épiant derrière les carreaux, les quatre enfants qui se demandent si leur père va vendre quelque chose.