Sous d'humbles toits

Part 3

Chapter 34,018 wordsPublic domain

Dans ces maisons, et presque dans ces rues, tout près de ces bois, des familles se succèdent depuis des générations. Les hommes n’ont pas tenu à conserver les monuments du passé: la vieille église a été remplacée. Mais c’est en eux que le passé se perpétue. Malgré les locomotives de la ligne d’intérêt local, malgré les élections et les touristes qui leur apportent un peu des habitudes de Paris, ils sont ceux qui restent où vécurent leurs pères, où leurs enfants mourront. Sans doute il y a des ruelles où l’herbe pousse drue et des chemins envahis par les ronces parce que personne n’y passe plus, des maisons qui tombent en ruines parce que l’on part, attiré à Paris où l’on fait fortune. Sans doute il y a les immigrés. J’ai connu Keller, un Allemand qui faisait des matelas et s’efforçait de perdre son accent. Mais on se moquait de lui parce qu’ayant été poursuivi par le chien de Maillard,--auquel les poules ne suffisaient pas,--il avait dit:

--La gien m’a mordi.

C’était un grand vieux à longue barbe blanche et à casquette plate, qui fumait une pipe de porcelaine;

Un Polonais dont le nom, que je n’ai jamais su, devait se terminer en «ski». Comme on n’aime pas les complications, on l’appelait le Polonais. Sa femme, évidemment, était: la Polonaise; sinon il eût fallu changer le «ski» en «ska»: jamais on n’y serait arrivé;

Des fonctionnaires qui débouchaient des quatre coins de la France, même du Midi, avec des barbes soyeuses et noires et un accent que l’on catalogue tout de suite, aussi bien que celui de Keller.

Mais les vrais fils de cette terre, comme le sont les arbres et les rocs, et qui ne s’en laissent pas arracher, forment un groupe aussi vivace que les hêtres, aussi compact que le grain du granit.

Je les ai tous connus:

Commerçants qui s’intitulent avec orgueil: négociants. De trente années, pas un jour ils n’ont fermé boutique. Ils n’auraient pas demandé mieux que de continuer longtemps encore, mais qu’auraient fait leurs fils? Ils s’éloignent le moins possible, achevant de vivre dans une maison précédée d’un parterre: on les trouve moins dans leur nouvelle demeure que dans leur ancienne boutique. Après avoir tant travaillé pour vivre, ils ne peuvent plus vivre sans travailler;

Ceux qui n’ont pas de fils et qui, dès qu’ils ont cédé leur fonds, trouvent, à manger leurs revenus, une saveur amère et imprévue. Les uns tuent le temps à porter de l’eau dans leur jardin, arrosoir par arrosoir; d’autres s’en vont l’après-midi sur la grand’route comme pour découvrir à l’horizon le sens de leur vie; mais, dès qu’ils ont marché dix minutes, ils s’assoient sur un banc en songeant à leur boucherie qui leur fait défaut;

Les ouvriers qui partent de bonne heure pour rentrer tard. Dès l’aurore ils se dispersent sur tous les points où il y a de l’argent à gagner à la fatigue des bras: dans les jardins, les champs, les granges, les caves, les bûchers, les rues et les bois;

Les vieux qui ne peuvent plus marcher qu’à l’aide d’un bâton et qui voudraient ne pas être à charge à leurs enfants;

Les petits bourgeois qui font leur possible pour vivre de leurs rentes;

Les jeunes filles du peuple qui, gamines, portaient sabots et bonnet, et qui veulent maintenant bottines et chapeau, qui se promènent quelquefois et travaillent presque toujours, qui ont l’air de rêver de magnifiques aventures mais se marieront, à l’âge de vingt ans, et recommenceront, vers la quarantaine, à porter sabots et bonnet;

Les jeunes filles riches qui font quatre heures les unes chez les autres, jouent parfois des comédies innocentes et ne s’ennuient jamais;

Celles dont les yeux rient à tous les jeunes gens qu’elles rencontrent et qui ont toujours l’air de s’offrir;

Celles qui savent déjà qu’il faut mériter le ciel et que nous sommes ici-bas dans une vallée de larmes;

Les vieilles filles qui vont tous les jours à l’église et les femmes qui n’ont jamais le temps d’aller à la messe le dimanche;

La mère Charlotte qui gagnait sa vie à vendre des fruits: cerises en été, châtaignes cuites à l’eau en hiver;

La mère Nadée qui, tous les soirs, quelque temps qu’il fît, allait chercher dans une maison bourgeoise un seau d’eaux grasses pour son cochon: il ne s’occupait, lui, ni qu’il y eût du verglas, ni qu’il plût à torrents. Il n’était pas le plus à plaindre, dans son toit.

* * * * *

Je les ai tous connus. Mais ils se connaissent bien plus encore, entre eux. Ce n’est pas seulement par leurs murs que les maisons de la grand’rue et de la place sont soudées: elles dépendent les unes des autres par les secrets que celle-ci--qui ne les garde pas pour elle,--possède de celle-là.

Ce ne sont pas seulement les maisons de la grand’rue et de la place: toutes se tiennent, même celles que séparent des ruelles, des cours, des jardins. Chacune a son histoire dont les autres savent les moindres détails.

Ce n’est pas encore à elles seules que les maisons de la petite ville forment bloc: elles sont liées à celles des villages, même si des champs, des prés et des bois les en séparent; à celles des neuf communes qui ont, chacune, son église et sa mairie, mais dont aucune n’a gendarmerie, justice de paix ni grand’rue.

* * * * *

Une petite ville? Mais non. C’est une ville plus grande que Paris, puisqu’au-dessus d’elle le ciel est immensément étendu, que ses bois sont vastes et profonds ses étangs, ses routes plus nombreuses que vos boulevards et ses chemins que vos rues. Elle est riche de passé. Si ses murs ne montent pas très haut, ils descendent bas dans la terre avec leurs fondations. Elle n’est pas à la merci des souffles de folie qui auraient beau venir jusqu’à elle: elle sait où finit sa force, où commence sa faiblesse. Elle ne cherche ni à s’accroître par artifice ni à se développer en dehors d’elle-même. Elle aime mieux être une que multiple, forte comme la pierre que souple comme l’acier, petite en apparence, grande en réalité. Puis, ayant accompli sa tâche, elle finira peut-être par mourir tout doucement, de sa bonne mort, comme une vieille, le jour où les trois cloches de son église se sonneront leur dernière heure.

CHUCHOT

I

Chuchot pourrait vivre en pleine campagne, dans quelque cabane isolée au coin d’un bois. C’est là qu’il trouverait, dans les champs voisins, trop éloignés des maisons pour qu’on regarde ce qui s’y passe, des légumes qui ne coûtent pas cher s’il voulait se donner la peine de les voler, et du bois qu’il aurait vite fait de rapporter chez lui. Les gens des villages ne sont pas assez riches pour installer, aux bons endroits, des pièges à loups, et les gardes forestiers ne peuvent pas être partout à la fois. Mais Chuchot est un monsieur. Il s’ennuierait là-bas, il y manquerait de distractions. Il lui faut la petite ville, la ville. Ce n’est pas dans un village qu’il trouverait cette grand’rue où il se promène comme chez lui, sans se presser, en regardant les devantures, cette place de l’Hôtel-de-Ville où il ne se gêne pas pour interpeller le «phormacien», comme il dit, où l’hôtel de ville est un monument tel qu’il ne peut en rêver de plus beau. Malgré son admiration, il lui arrive de s’asseoir familièrement sur les marches; là il réfléchit à ce qui se passe.

Il couche, comme les Dégoit, sur un lit de feuilles sèches et de fougères qu’il renouvelle quand il en a le temps et le courage; mais le temps lui fait souvent défaut, et toujours le courage. Il y a des années que son propriétaire a renoncé aux trente francs que Chuchot devait lui donner pour prix de son loyer. Du printemps à l’automne, il se repose au soleil, tantôt assis sur le mur des Promenades, à l’ombre des tilleuls, tantôt couché sur l’herbe à l’ombre du mur. Cela dépend de l’heure, du temps qu’il fait.

Il lui arrive d’essayer de travailler. Commence-t-il à scier une corde de bois? Les premiers morceaux sont à peine empilés qu’il éprouve le besoin de se reposer, allume son brûle-gueule et rôde autour d’un verre de vin: le travail et la fumée dessèchent le gosier. Il flâne, regarde dans les toits, et dit que les lapins sont beaux. Il passe sa tête à la fenêtre de la cuisine, renifle les odeurs et dit:

--Ma foi, si vous avez un morceau de trop, ça ne sera pas de refus.

Par charité, les riches lui donnent tout de même les trente sous de sa journée, mais en lui disant:

--Vous savez, Chuchot, ce ne sera pas la peine de revenir demain.

Il ne s’en formalise pas.

Il travaille surtout pour les sœurs. Même il ne travaille guère que pour elles. Il a un poste officiel, puisqu’il scie le bois de l’hospice et que c’est «la ville» qui le paie, mais à forfait: douze francs pour huit journées de travail. Libre à lui--et il ne s’en fait pas faute!--d’y passer un mois. Il commence vers le milieu de septembre, mais il y pense bien avant de commencer, sans joie, avec terreur. Quelle misère, d’être obligé de travailler pour vivre!

Sa plus grande utilité est de servir de terme de comparaison. On dit à un gamin:

--Tu es «feignant» comme Chuchot.

Et, quand il le faut, on ajoute:

--Tu es sale comme Chuchot.

Parce qu’il scie le bois de l’hospice et qu’il travaille pour les sœurs, il faut qu’il ait des sentiments chrétiens et qu’il aille tous les dimanches à la grand’messe. Mais il ne paie pas sa chaise, comme la Cécile Béraud. C’est une vieille chaise qui lui appartient en propre, si l’on peut, au sujet de Chuchot, parler ainsi, une chaise que le sacristain a trouvée sous les cloches, il y a longtemps, avec un pied cassé et de la paille en moins. Chuchot a lui-même arrangé le pied, mais il lui a fallu du temps pour s’y décider, pour en venir à bout. Quant à la paille qui manque, il n’est pas fier, et il trouve même que c’est une belle chaise et qu’il voudrait pouvoir emporter chez lui. On la lui a mise à l’entrée de l’église, à l’écart des autres, près du bénitier. Il est tout près de l’eau; le dimanche est le seul jour où il y trempe le bout de son petit doigt. Il s’assied sur sa chaise. Il est chez lui: personne ne viendra lui disputer sa place, pas même la Cécile Béraud. Elle sent fort. Chuchot aussi, mais il faut compter en plus avec la vermine. Il se gratte toujours où ça le démange et ça le démange un peu partout. Les gamins ont peur de lui à cause des poux et des puces, et de la hotte dans laquelle, leur dit-on, il ramasse à la tombée de la nuit les mauvais enfants. Avec sa figure carrée encadrée de barbe, ses petits yeux bridés, sa haute casquette, surtout avec la bosse qui gonfle sa blouse, il ressemble à l’ogre des légendes.

Un jour qu’il est étendu les jambes au soleil et la tête à l’ombre, il m’appelle. Je vais faire une commission.

--Où que tu vas donc comme ça, petiot?

--Chercher du savon, monsieur Chuchot, parce que ma mère n’en a plus.

--Ah!

Et Chuchot réfléchit tellement qu’il ne dit plus rien. Je continue mon chemin. Lorsque je reviens, Chuchot, évidemment, est encore là.

--Tu n’as pas mis longtemps, petiot!

--Oh! non, monsieur Chuchot! C’est pressé.

Heureusement, il fait clair: je n’ai pas peur de la hotte, mais j’évite quand même de trop m’approcher: je sais que les puces, et peut-être aussi les poux, sautent avec une merveilleuse aisance d’un endroit à un autre. Et, pour me concilier ses bonnes grâces au cas d’un enlèvement nocturne, hélas! toujours possible, je lui donne du «monsieur Chuchot» gros comme le bras. Il grogne:

--Du temps que j’étais gamin, à Porquemignon, jamais on ne faisait de commissions. Tout le monde avait son manger chez soi.

--Mais, monsieur Chuchot...

--On n’avait pas tous ces tas de boutiques-là pour acheter des denrées. On faisait cuire son pain, chacun chez soi. On ne mangeait pas de la viande une fois par an.

--Qu’est-ce que vous mangiez, alors, monsieur Chuchot?

--Des pommes de terre, des pois, du lard. Mais au jour d’aujourd’hui, c’est plus du tout pareil. De mon temps, est-ce qu’on connaissait le savon? Ça doit être une drôle de nourriture, ça!

II

Chuchot agonisant presque, il fallut bien le transporter à l’hospice. Il promenait sur le drap blanc ses grosses mains velues, comme quelqu’un qui n’en a plus pour longtemps à vivre. Mais il était solide; il ne perdait pas le nord; il s’étonnait seulement de coucher, pour la première fois de sa vie, dans un vrai lit. Thierry, le menuisier, averti, rabotait grossièrement les planches du cercueil. Il disait:

--C’est un paletot pour Chuchot. Pas besoin que ça soit luxueux.

Il fallait tout de même les dimensions. Il les avait d’ailleurs. Chuchot était petit, mais bossu. Les deux planches latérales devaient donc gagner en hauteur ce qu’elles perdaient en longueur. Quand le cercueil fut fini, qu’il ne resta plus à faire que le couvercle, on ne put s’y méprendre: le bois blanc disait avec éloquence qu’il ne s’agissait pas d’un gros riche ventripotent, mais les pauvres étant maigres, il fallait que le mort fût bossu. Un gamin qui entra dans la boutique dit tout de suite:

--C’est le cercueil de Chuchot que vous faites là.

Certainement, c’était le cercueil de Chuchot. Mais quand Chuchot se fut habitué à la blancheur du drap, il cessa d’y promener ses mains, et ses yeux sous les cils touffus luirent comme deux petites flammes sous des buissons. Il grogna:

--Une drôle d’idée de m’avoir amené là-dedans. On veut donc me tuer?

Près de son lit se tenaient le médecin et la sœur Joséphine. M. Germain ne put s’empêcher de rire, et ne put empêcher Chuchot de se lever, et de boire toute l’eau de la carafe qu’il vit sur la table de nuit. On envoya prévenir Thierry. On réussit à le garder deux jours encore. Puis il fallut qu’il partît. Dans un coin de son atelier, Thierry dressa le paletot.

Il reprit sa vie de paresse et de flâneries. Il touchait un bon, chaque semaine, pour un pain de cinq livres, et, chaque mois, pour de l’huile, du lard et des pommes de terre. Par ci, par là, il récoltait deux sous, et cela faisait pour la goutte. Les trente sous de ses rares journées lui servaient pour son tabac et ses sabots. Il estimait qu’il n’avait jamais été aussi malheureux qu’à l’hospice. Quand l’époque fut venue qu’il retournât y scier du bois, il eut vraiment besoin d’avoir conscience de l’importance de ses fonctions, et pour la première fois de sa vie, il eut fini au bout de huit jours. Ce n’était pas d’aujourd’hui, sans doute, qu’il connaissait l’hospice avec ses larges fenêtres cintrées à rideaux aussi blancs que les draps, mais il n’avait jamais mis les pieds dans la salle et n’avait pas encore été obligé de coucher dans un lit. Il connaissait l’hospice, mais comme un pays que l’on regarde sur la carte, en sachant bien qu’il est trop loin pour que l’on y aille jamais. On le vit de nouveau dans la grand’rue, sur les marches de l’hôtel de ville, tantôt seul, tantôt, le jeudi, entouré d’une bande de gamins qui n’avaient plus aussi peur de lui, parce qu’ils avaient grandi et qu’il venait d’être malade. Pourtant il n’était pas plus propre et, à quatre-vingts ans, il se tenait encore d’aplomb sur ses jambes courtes.

Un jour, il entra, en passant, chez Thierry.

--Regarde donc ton paletot! dit-il à Chuchot.

--Mon paletot?

Il aperçut le cercueil dans le coin, entre le mur et la cheminée. Il n’ajouta pas un mot, mais il fit une pauvre grimace. Peut-être en eut-il froid dans le dos; en tout cas, il ne mourut pas longtemps après, mais chez lui, de sa belle mort, pas dans un lit d’hospice. Thierry voulut s’assurer par lui-même qu’il fût vraiment mort, avant de faire le couvercle, qu’il appelait les boutonnières du paletot.

Puis, comme personne n’aurait voulu se servir, après lui, de sa chaise, on la brûla non loin de l’église. Les gamins dansèrent la ronde comme autour d’un feu de joie; on ne les menacerait plus de Chuchot. Quand elle ne fut plus qu’un petit tas de cendres, ils s’en allèrent. Mais longtemps ils le revirent dans leurs rêves avec ses petits yeux, ses gros sabots, sa haute casquette, et cette bosse qui gonflait sa blouse, comme une hotte...

LE PÈRE LUNETTES

Un surnom qu’il n’avait pas volé. Jamais on ne le voyait sans ses deux paires de lunettes. Il ne devait même pas les ôter pour dormir. Il gagnait sa vie,--si l’on peut ainsi parler,--à casser des cailloux. Comme il n’avait jamais eu de bons yeux, et que dans ce métier on a besoin, pour frapper juste, de voir clair, il portait d’abord une paire de lunettes ordinaires dont il avait soin comme de la prunelle de ses yeux. Pour protéger leurs verres, il avait, par-dessus, une autre paire de grosses lunettes où les verres étaient remplacés par deux petits grillages dont aucun éclat de pierre ne pouvait traverser les mailles serrées. Si ses yeux étaient fatigués, ses oreilles l’étaient presque autant, obligées de supporter, chacune, deux des branches de cette double paire de lunettes. Mais elles ne se plaignaient pas, sachant bien que le père Lunettes ne les aurait pas écoutées.

Lui, d’ailleurs, ne se plaignait pas non plus. Il allait jusqu’à trouver la vie douce. Il ne demandait qu’à pouvoir casser des cailloux jusqu’au jour de la mort. Dès l’aube, hiver comme été, sauf lorsqu’il pleuvait à torrents ou que la neige tombait en tourbillons, il venait s’installer tantôt sur une route, tantôt sur une autre, selon les besoins du service. Il ne perdait pas de temps à regarder autour de lui. Qu’il y eût des feuilles aux arbres, de l’herbe dans les prés, cela ne le gênait pas du tout. Seules les pierres l’intéressaient: pour lui, elles étaient toutes précieuses, puisque c’était d’elles qu’il tirait son pain et son fromage quotidiens. Il se mettait tout de suite à les casser. A ce métier, il se flattait de n’avoir point de rival. Il disait:

--Dans toute la commune, j’en connais pas un qui puisse en casser autant que moi dans une journée, pas plus le Jean Coutarnoux que le Madeleinat, ni que le Sacquet.

C’était là son orgueil, et à peu près son unique sujet de conversation. Il ne voyait pas au-delà de sa commune.

Les casseurs de pierres ne devraient pas vieillir. Ils ont besoin d’avoir toujours la main sûre, l’œil net. Or, après ses yeux, les bras du père Lunettes se fatiguèrent. Il n’en travaillait que davantage, ne levant même plus la tête quand une charrette passait.

Il fut bien obligé de la lever, le matin où il sentit que quelqu’un--qu’il n’avait ni vu ni entendu venir,--lui frappait sur l’épaule. C’était le chef cantonnier en personne. Le père Lunettes avait le respect des autorités. Il toucha la visière de sa casquette.

--Père Lunettes, lui dit le chef cantonnier, ça ne va plus, plus du tout. Tu casses de plus en plus mal tes cailloux.

Le chef cantonnier n’y allait point par trente-six chemins. On n’a pas besoin de se gêner avec les misérables. Et, lui qui n’avait pas tout-à-fait quarante ans, il tutoyait ce vieux qui entrait dans sa soixante-dix-neuvième année.

Le père Lunettes, qui tremblait déjà beaucoup lorsqu’il était au repos, laissa, de saisissement, tomber sa masse.

--Moi!... mon bon Monsieur! dit-il... Moi!... Mal casser les cailloux!... Mais... c’est pas possible!... J’en crains pas un... dans la commune... pas plus le Jean Coutarnoux que...

Mais le chef cantonnier, qui connaissait la suite, l’arrêta:

--Ça, c’est des histoires du vieux temps, père Lunettes. Aujourd’hui, ça a changé... Tiens! Regarde-moi ça!...

Il se baissa, prit deux gros cailloux que le vieux avait rangés dans le tas comme s’ils eussent été cassés. Il y en avait d’autres. Au fond, ce n’était pas très important, mais le chef cantonnier connaissait quelqu’un qui ambitionnait la «place» du père Lunettes. On n’y gagnait pas grand’chose, mais c’était fixe d’un bout à l’autre de l’année. Et puis, il faut que les vieux s’en aillent: c’est la loi. Que ne meurent-ils plus tôt!

Le chef cantonnier lui mit les deux cailloux sous les yeux.

--Qu’est-ce que tu en dis? demanda-t-il.

Le vieux, comme un gamin pris en défaut, ne sut que répondre, balbutia des syllabes sans suite.

--On ne peut pas toujours travailler, continua le chef cantonnier. Faut se reposer. Je sais bien que tu n’es pas riche, tant s’en faut, mais la commune ne te laissera pas mourir de faim.

Le vieux ne répondit rien. S’il avait eu l’habitude de pleurer, nul doute que ses yeux ne se fussent mouillés de larmes. Eût-il même pleuré, qu’on n’eût pas pu s’en apercevoir, à cause de ses deux paires de lunettes.

--Allons! Finis ta journée, puisqu’elle est commencée. Mais, demain, ça ne sera pas la peine de revenir.

Et le chef cantonnier s’en alla.

A midi, le vieux ne mangea pas. Il avait pourtant apporté, comme d’habitude, son pain et son fromage dans le sac de toile bise qu’il avait accroché à une branche d’arbre, mais il n’y toucha pas. Les bouchées n’auraient pas pu passer. Il rumina, jusqu’à la nuit, la même idée:

--A présent que me voilà vieux, je ne suis plus bon à rien. On ne veut plus de moi. Qu’est-ce que je vais devenir?

A quelle porte allait-il pouvoir frapper? Et puis jamais il n’aurait le courage d’aller chercher son pain.

Il avait soif. En arrivant chez lui il but un grand verre d’eau. Bien qu’il n’eût pas sommeil, il se coucha, parce que la nuit est faite pour que l’on dorme lorsque l’on n’a pas de soucis. Mais, jusqu’au chant du coq, il chercha de quelle façon il pourrait s’arranger. A la fin, il trouva.

Dans la matinée, les gens qui passèrent devant la maison du père Lunettes furent tout étonnés de le voir dans sa cour. Ils lui demandèrent:

--Vous ne travaillez donc pas aujourd’hui, père Lunettes?

Ah! si, il travaillait! Il cassait des cailloux, non plus sur la route, mais dans sa cour! A soixante-dix-neuf ans, il recommençait son apprentissage! Il cassait des cailloux, méticuleusement. Lorsqu’il aurait fini, il irait chercher le chef cantonnier pour lui faire voir son travail...

LE DONJON

Lui non plus n’avait pas volé son surnom.

Pourtant nous ne songions guère à parler par antiphrase, Fèvre surtout, que ce seul mot eût fait rêver: toujours parmi les derniers à l’école, il aimait mieux le jeudi tuer des moineaux à coups de lance-pierres qu’apprendre ses leçons pour le lendemain. Mais pour donner des sobriquets il n’avait pas son pareil.

Dans notre manuel d’Histoire de France, au chapitre du Moyen-Age, une gravure représentait un château et une chaumière, avec cet intitulé:

«Le donjon et la cabane du serf.»

Si la cabane se faisait humble, le donjon, cela va sans dire, se dressait superbe sous la voûte du ciel dont il semblait être un des piliers. Fèvre regardait plus les dessins qu’il ne lisait les textes. Il avait le temps de réfléchir, de trouver des associations d’idées que nous ne soupçonnions pas.

Le père Petit n’avait pas davantage volé son nom.

Guère plus haut qu’un gamin, il n’avait qu’un soupçon de moustache. Ses favoris grisonnants,--ou plutôt ses pattes de lapin, car ils ne lui descendaient même pas à mi-joue,--était-ce de la barbe ou des cheveux? On ne pouvait pas trop savoir. Le coiffeur seul aurait peut-être pu le dire, mais le père Petit n’était pas de ses clients. Il se faisait tailler les cheveux par sa femme: c’était, chaque fois, quatre sous d’économisés. Sans ses lourds sabots, il semblait que le vent, s’engouffrant sous sa blouse, l’eût emporté comme une plume. Il faisait penser beaucoup plus au serf et à sa cabane. C’est à cause de quoi, sans doute, Fèvre l’appela «le Donjon».

Il avait un poste officiel qui, s’il lui valait l’aisance, l’astreignait à de multiples devoirs: le dimanche il aidait à couper et à distribuer le pain bénit, et à sonner les cloches. Aide-sacristain, aide-sonneur, il était obligé de mener de front plusieurs pensées: aussi gagnait-il cent francs par an.