Part 2
Ce sont les seuls concerts que tu aies jamais entendus. Ce sont peut-être les plus beaux, dans la fraîcheur et la pure lumière des matins d’été.
Le soir tu marchais sur la terre chaude. Des chauves-souris passaient. Tu savais que, lorsqu’on entend la cloche de Magny sonner l’Angelus, c’est signe de pluie pour le lendemain. A ton tour tu allais sonner l’Angelus, et tu rentrais te coucher. Tu n’étais pas de ceux qui, bouleversant leur vie, mettent la charrue avant les bœufs. Tu savais que le jour est fait pour le travail et la nuit pour le sommeil. Tu n’ignorais pas qu’il est de bon ton, à Paris, de se coucher à cinq heures du matin, et que seuls ceux qui ont ainsi passé leur jeunesse connaissent ce qu’ils appellent la vie.
Je regarde la plaine avec ses bois confus, avec ses villages qu’il faut avoir vus bien des fois pour les reconnaître. Ceci qui luit, sous la lune, est-ce l’étang de Vaurins, un des toits d’ardoises de Marné? Je sais que c’est l’étang. Les fermes, les villages, je les devine tous, ceux de la plaine, ceux des bois, avec leurs chaumières à fenêtres sans rideaux et leurs granges dont les aires sont plus propres que les carreaux des chaumières, avec leurs ruelles sales et leurs champs soigneusement entretenus; je les devine tous, dispersés autour de la ville, et tous rayonnent pour moi, ce soir, mystérieusement vers le cimetière. Tu y allais, pendant les deux semaines d’après Pâques, marchant à cinq pas en avant du vicaire en surplis qui portait le bon Dieu aux vieux et aux vieilles sans forces pour venir faire leurs pâques à l’église. C’étaient, de toute l’année, tes seules promenades. Je me garderai d’exalter l’indifférence, autant que de mépriser l’enthousiasme de voir et le désir d’apprendre. Mais je ne puis m’empêcher d’aimer ta certitude. Tu devais penser que si loin que tu ailles, si avant que tu descendes, tu n’épuiserais le monde ni dans son étendue, ni dans sa profondeur; qu’il est beau d’essayer de se répandre en tous sens, mais qu’il vaut mieux connaître la mesure de ses forces pour les appliquer à une tâche appropriée; qu’il faut, pour atteindre un but, ne le placer ni trop loin ni trop haut; que, si partir est bon pour les uns, rester est meilleur pour les autres. Ceux-ci pour se trouver doivent aller se chercher très loin, comme s’ils ne pouvaient sentir leur âme que souffrante et s’épanouir qu’en se contractant. Ceux-là ne se connaissent qu’en restant en contact avec la terre natale: si la vie les en arrache, ils en gardent pourtant l’image ineffaçable. Si, comme elle l’a fait pour toi, elle les y ramène pour toujours, vers la trentaine, rien ne peut plus les ébranler. C’est ainsi que l’on voit dans les petites villes et dans les villages des existences solidement assises que ne troublent ni les cris de fête, ni les clameurs révolutionnaires des grandes villes. Ces réflexions, je ne prétends pas que tu te les sois toutes formulées de cette manière, mais je sais que tu les portais en toi-même.
Pour voir l’église je n’ai pas besoin de me retourner: je sens derrière moi sa présence. Je n’ai même pas besoin que la lune, rebroussant chemin par miracle, allonge par delà ta tombe l’ombre aiguë du clocher. Je la vois avec ses piliers, ses vitraux et ses chapelles; je la vois si pleine d’ombre et de silence que le craquement d’un confessionnal, la mince clarté de la veilleuse devant le tabernacle font penser à quelque surnaturel visiteur dont ce bruit et cette lumière dénonceraient la présence. Si j’étais aujourd’hui, à neuf heures du soir, par mégarde enfermé dans l’église, je ne jure point que je n’aurais pas peur. Sans doute, pour déjouer les attaques, m’adosserais-je au mur, face aux ténèbres et au silence; mais, de ne voir et de n’entendre venir personne, ma nuit se passerait à trembler dans l’attente.
C’est la nuit que le voile du Temple se déchire. On aperçoit les étoiles innombrables, et l’on songe à toutes celles qu’on ne voit pas. La nuit, dans les campagnes, est l’heure de Dieu pour tous ceux qui ne s’endorment jamais qu’en pensant à leur salut et se réveillent en sursaut, avant le chant du coq, comme si les grandes vagues de l’infini venaient battre contre les volets clos de leur maison.
Je n’ai pas besoin de me retourner pour voir l’église. Je sais qu’elle est là. Ses fondations descendent dans la terre plus bas encore que tu n’y es descendu. Si son ombre ne s’étend pas vers moi, la lune la projette sur une partie de la ville, sur beaucoup de toits qui n’en ont pas conscience.
On dirait qu’elle a jailli vers le ciel comme un grand cri d’une âme en détresse; mais elle demeure attachée à la terre par de puissantes racines qui sont de granit, de chaux et de ciment. Ni le vent ni les portes de l’enfer ne prévaudront contre elle. Elle s’élève si haut qu’on la voit de très loin. Elle est le lieu où se réunissent beaucoup de femmes qui éprouvent le besoin de prier, et quelques hommes, surtout ces messieurs de la fabrique, dont la place est marquée au Banc-d’Œuvre. Tu n’avais qu’une chaise dans le chœur, près de la crédence de marbre sur laquelle on voyait les burettes avec le manuterge, le bénitier avec son goupillon. Cette chaise te suffisait: tu n’avais pas besoin, pour prier, d’être agenouillé sur du velours.
* * * * *
Mais il me semble t’entendre me dire comme autrefois, les soirs où j’arrivais:
--Il est tard. Tu dois être fatigué de ton voyage. Couche-toi donc. D’ici quinze jours, nous avons le temps de causer.
Je ne suis pas fatigué, mais tu as raison.
J’arrivais de Paris. Tu t’inquiétais que je n’y fusse pas trop malheureux. Ils ne connaissent point ce sentiment, ceux qui envoient dans la grande ville leurs fils armés de toutes pièces pour la lutte et décidés à jouer des coudes au milieu de la cohue. Tu ne rêvais pour moi qu’une vie semblable à la tienne, et tu ne tenais guère à ce que j’écrive, comme tu disais, «dans les journaux».
J’escalade de nouveau, en sens inverse, le mur du cimetière. Il fait toujours le même clair de lune: toute la terre en est ennoblie, jusqu’à ce sentier où je marche et que tant de fois tu as suivi: j’en compterais tous les brins d’herbe. Mais je vois aussi les maisons, les rochers et les bois comme fondus ensemble dans un doux apaisement. Oui: nous avons le temps de causer. Il n’y a même plus besoin que nous soyons, comme autrefois, assis à la même table. Je te vois, je t’écoute mieux maintenant. Ta mort, comme ce clair de lune fait de la terre, m’illumine ta vie tout entière.
Tu n’aimais ni la médisance, ni la calomnie, ni le mensonge, mais tu médisais de toi, tu te calomniais, tu te mentais à toi-même.
Tu étais riche de mérites, et tu t’en disais pauvre. Tu étais fort, et tu t’estimais faible.
Tu priais sans cesse, et tu trouvais que tu ne priais jamais assez.
Tu ne tenais pas à te reposer, mais tu te reposais le dimanche en travaillant pour Dieu. Tu ne doutais pas qu’il ne dût te tenir ses promesses, mais tu doutais que tu eusses assez fait pour en être digne.
Te priver des fêtes des hommes? Il ne t’en coûtait pas, mais tu ne manquais pas de sanctifier les fêtes religieuses.
Tu ne tenais pas à connaître les joies de la terre, mais tu voulais avoir la joie de te sentir en règle avec le ciel.
Tu aimais le ramage des oiseaux, mais comme saint François d’Assise de la confrérie duquel tu faisais partie: parce qu’ils chantent les louanges de Dieu.
Tu faisais fi des joies extérieures, mais tu recherchais celles qui viennent de l’âme.
Ta vie, regardée du dehors, peut paraître grise: vue du dedans, elle est claire, brillante, pareille, dans sa sérénité, à ce solide rocher de granit couronné de bruyère rose, mais sur lequel se brise l’inutile et voluptueux clair de lune.
CEUX QUI RESTENT
Dès les premières rafales de septembre, lorsque le vent pousse par paquets la pluie contre les portes et, comme elles joignent mal d’en bas, jusque dans les maisons, les volets se ferment au crépuscule, les premiers feux s’allument, les lampes luisent. Alors ils commencent à clouer aux fenêtres, qu’ils n’ouvriront plus guère, des bourrelets de laine; ils posent des nattes de paille dans la cabane des poules pour qu’elles aient moins froid.
Dès les premiers flocons de neige, ils se retranchent derrière les murs épais et se serrent autour des poêles sur lesquels l’eau bout. Quand il leur faut sortir, ils s’emmitouflent de capuchons, de cache-nez, de manteaux et marchent avec précaution sur le verglas. Ils couvrent les pommes de terre, les choux et les carottes dans la cave, à cause des gelées; ils passent une grande partie de leur temps à fendre des bûches, à scier le bois de moule.
Dès que le premier perce-neige se montre, les portes s’ouvrent; les visages sont éclairés du dedans par un soleil plus beau que celui qui brille dans le ciel. Alors ils écoutent carillonner les cloches de Pâques, et les merles siffler dans les bois. Ils se dispersent le dimanche sur les routes, les autres jours dans les jardins où les pommiers fleurissent, dans les champs où vont pousser les petits pois.
Dès les premiers souffles chauds, une langueur envahit les maisons et se reflète dans les yeux des jeunes filles; les rues sont désertes; les poules se perchent à l’ombre sur les branches des tilleuls. Alors ils apprécient la fraîcheur de l’eau de source; ils attendent six heures du soir pour aller couper du trèfle, et onze heures--c’est bien tard, mais il fait si bon dehors!--pour se coucher.
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Quelquefois le jeudi, au marché, je tournais avec ma mère autour des femmes des villages; les unes voulaient vendre leur beurre des prix fous: vingt-quatre sous la livre, pensez donc, madame! les autres étaient disposées à le céder pour vingt, même pour dix-neuf sous, mais c’était du beurre qui ne valait rien, qu’on n’aurait pas pu faire fondre pour le garder. La vie des ménagères n’est pas exempte de soucis. Ceux qui ne font que traverser ces rues tranquilles où l’herbe pousse sans qu’on la contrarie, les voient sur le pas de leurs portes occupées à «jacasser»; ils les voient--ou les devinent,--derrière leurs fenêtres, cousant, reprisant, tricotant, mais si peu pressées de besogne qu’elles ont le temps d’écarter leurs rideaux pour regarder qui passe. Ils ne savent point quels tracas elles ont. Ce sont les prix du beurre, du café, de la viande qui montent sur le marché, à l’épicerie, à la boucherie. C’est de la toile qu’il s’agit de ne pas payer trop cher pour une chemise, pour une demi-douzaine de mouchoirs. Ce sont les petits pois qui n’ont pas l’air de venir comme il faut. C’est la pluie qui ne cesse pas de tomber: je suis obligée, en plein mois de juin, d’allumer du feu pour faire sécher mon linge. Et encore, hier, je ne l’ai plié dans l’armoire qu’à moitié sec. C’est la vie de chaque jour qu’il faut surveiller du matin au soir, minute par minute, pour que l’argent ne s’en aille pas où il ne doit pas aller.
* * * * *
J’appris que des gens étaient en pourparlers pour louer la maison qui touchait à la nôtre. Ce n’est pas tout-à-fait exact, puisqu’elles étaient séparées par une étroite ruelle où, gamins, nous entrions avec peine, en effaçant les épaules. Elle était jonchée de tuiles cassées, de débris de boîtes en fer blanc. Quand j’arrivais au fond, je sentais des bouffées d’air humide qui, par un soupirail, venaient de notre cave creusée dans le roc, et je voyais pendre des herbes folles qui jaillissaient d’un jardin dont le sol était presque au niveau des toits des deux maisons. J’allais jusque là comme en un pays plein de périls et fréquenté par des bêtes redoutables, telles que grosses araignées, rats énormes, serpents peut-être, et avec la crainte de ne plus pouvoir sortir: que j’eusse tout à coup grossi, que les murs--sait-on jamais?--se fussent rapprochés. Quand je tournais la tête vers l’entrée je ne voyais plus qu’une étroite bande verticale de lumière, mais qui s’élargissait--heureusement!--à mesure que je revenais sur mes pas. Je me hâtais, pour échapper aux bêtes, aux bouffées d’air humide, pour revoir la lumière et sentir l’air doux.
Deux vieilles demoiselles, les deux sœurs, Mlle Annette et Mlle Mariette, avaient longtemps vécu dans cette maison. Mlle Annette étant morte, et en vraie sainte disait-on, Mlle Mariette avait transporté dans un logement du Bout-du-Pavé ses meubles, ses statues et images pieuses.
Depuis deux ans la maison était, elle aussi, comme morte, avec ses volets obstinément fermés. L’herbe poussait abondante entre les pierres enfoncées à fleur de sol devant la porte principale. Car c’était une belle maison à un étage, avec grenier au-dessus.
Un soir que je revenais de l’école, vers quatre heures, je vis tous les volets ouverts.
--On a donc loué? demandai-je.
--Ça n’est pas fait encore, me répondit ma mère, mais ça ne tardera pas. On était pourtant bien tranquilles!
Mais elle regrettait que Mlle Mariette eût changé de quartier. Elle ne détestait point la société. Il est agréable, de temps en temps, lorsque l’on sort sur le pas de sa porte pour balayer la poussière ou pour arroser ses fleurs, d’avoir une voisine avec qui l’on puisse parler de l’état de la température et se plaindre de ces risque-tout de gamins qui sont toujours «pendus après la pompe» et qui finiraient bien par la vider si on n’y mettait pas bon ordre.
Elle avait raison. Le lendemain les ouvriers arrivèrent. Par les fenêtres grandes ouvertes du rez-de-chaussée je revis la cheminée près de laquelle se tenait Mlle Mariette lorsqu’elle pouvait laisser sa sœur seule au premier. Le papier des murs pendait, décollé. Les carreaux étaient blancs de moisissure. A midi, me dépêchant de manger, je profitai, pour revoir le premier étage, de ce que les ouvriers n’étaient pas aussi pressés que moi.
Les placards bâillaient. Je me souvins qu’il y avait sur la cheminée une haute pendule sous globe, et sur une table une réduction de la grotte de N. D. de Lourdes. Devant elle, tout le mois de mai, ces bonnes demoiselles allumaient de minuscules bougies dans de petits chandeliers de verre: la grotte en était resplendissante, et la Sainte Vierge paraissait plus blanche que pendant le jour. Je ne pouvais la regarder longtemps sans que mes paupières ne se missent à battre.
Je revis la place du lit où Mlle Annette était morte. Comme si j’avais été ébloui par la Vierge dans sa grotte, j’eus tout-à-coup les yeux brûlants.
* * * * *
Mlle Annette meurt. Mlle Mariette change de quartier. Pâturat ne fait pas de bonnes affaires: j’ai entendu dire en ville qu’il allait être obligé de vendre son moulin où il fait de l’huile de noix.
J’ai vu un temps où tous les samedis les cantonniers balayaient les rues. Maintenant ce n’est plus ça: ils font ce qu’ils veulent. Pour sûr qu’ils ne sont pas à plaindre: soixante francs par mois, et les médicaments pour rien quand ils sont malades.
Attendez. Je parie que c’est encore le chien de Maillard qui vient «ébuffer» nos poules dans la cour. La prochaine fois je lui casse les quatre pattes avec une bûche: j’ai averti Maillard l’autre jour.
Autrefois il y avait plus de piété qu’aujourd’hui, sous leur sale République!
Nous sommes arrivés ici en 78: ça fait vingt-six ans! Nous n’en avons jamais bougé, et nous ne nous en portons pas plus mal. Nous prenons _La Croix_ tous les dimanches, de moitié avec M. Félon: ça nous représente vingt-six sous de dépensés dans une année pour les journaux. Et on en apprend encore trop sur toutes les horreurs qui se passent à présent.
Il y a déjà longtemps qu’il est question de renvoyer les chères sœurs qui ne font cependant que du bien. Et vous verrez que ça finira par arriver. Je me demande ce que les malades de l’hospice vont devenir quand elles n’y seront plus: est-ce que c’est des femmes ordinaires qui pourront les soigner comme elles les soignaient?
Tous les dimanches elles conduisent leurs élèves à la grand’messe. Elles ont droit dans l’église à une chapelle spéciale, celle de Saint-Joseph, de même que les élèves des chers frères se tiennent dans la chapelle de la Sainte Vierge. C’est ainsi depuis que le monde est monde. Filles et garçons ont une tenue exemplaire. Pas un ne bronche. Il ferait beau voir qu’ils s’avisent de chuchoter, de rire, pendant que M. le Curé, qui prêche si bien, est en chaire! On remarque aussi que les élèves de l’institutrice et de l’instituteur qui sont, les unes derrière le chœur, les autres à l’extrémité de la grande nef, ne se tiennent pas bien: personne ne les empêche de causer. L’institutrice n’a même pas de paroissien pour suivre la sainte messe; tout le temps que dure la cérémonie l’instituteur se promène, mains croisées derrière le dos. Quels principes voulez-vous qu’aient des enfants à qui l’on n’enseigne le respect ni de Dieu ni de sa demeure? Tous pourtant vont au catéchisme et font leur première communion, mais il semble bien que Dieu réserve ses plus grandes faveurs aux enfants des écoles libres. Car les élèves de l’instituteur se débauchent dès l’âge le plus tendre. La nuit ils cassent à coups de pierres les vitres des maisons, et n’ont-ils pas l’audace criminelle de jeter des poignées de sable contre les vitraux de l’église pendant les prières du carême, et d’essayer de démolir la grande porte à coups de sabots? Quant aux filles de chez l’institutrice, il vaut mieux ne pas en parler.
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Les maisons de la grand’rue et de la place sont soudées les unes aux autres. Leurs cours sont étroites. Ceux qui les habitent en sont flattés. Ils disent:
--Vous avez de la chance, vous, de pouvoir élever des lapins et tenir des poules. Nous, vous comprenez, il ne faut même pas que nous y pensions.
Ce sont de véritables citadins qui, le dimanche, vont boire du lait dans des fermes,... très loin,... à la campagne,... à cinq cents mètres de la petite ville. Mais c’est qu’ils vivent, selon eux, dans une vraie ville où ils finiraient par dépérir s’ils ne sortaient respirer l’air pur à pleins poumons dans les bois, sur les routes.
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II n’y a pas que la grand’rue, ni que la place. Avez-vous vu ces ruelles qui ne sont pas toujours propres, et qu’il faut connaître pour ne point se casser le nez contre la grille d’un jardin ou la barrière d’un champ? Avez-vous vu ces chemins qui ne sont pas tous bien tracés, et qui vont se perdre Dieu sait dans quels bois où il faut avoir bon pied et bon œil pour les suivre?
Si oui, dans ces ruelles vous avez vu des tonneaux vides qui attendent d’être nettoyés à l’eau chaude ou remplis de vin frais;
Des cordes de bois que l’on vient de décharger des chariots;
Des piles de fagots sur lesquelles sèchent des mouchoirs à carreaux bleus;
Des troncs de foyards que tout-à-l’heure le sabotier viendra scier en rondelles avec son ouvrier qui porte la grande scie horizontale et souple;
Des peupliers et des sapins, ébranchés et écorcés, que les charpentiers vont couper en planches avec leur grande scie verticale et tendue;
Des voitures à quatre roues les brancards touchant terre, des tombereaux les brancards levés comme des bras vers le ciel;
Des échelles devant les portes des greniers;
Des bancs de pierre immobiles sous les fenêtres;
Des boutiques assez nombreuses pour que les commerçants se disputent la clientèle;
Des maisons de toutes formes et presque de toutes les couleurs;
L’hôtel-de-ville avec ses fenêtres cintrées garnies de rideaux, l’église avec ses fenêtres cintrées aussi mais sans rideaux.
Vous avez entendu les laveuses qui tapent fort sur le linge, mais elles font encore plus de bruit avec leurs langues qu’avec leurs battoirs;
Les coqs qui n’arrêtent pas de chanter, et les poules qui ne chantent qu’après avoir pondu;
Le marteau du maréchal-ferrant et le ciseau du tailleur de pierres;
Le vent d’hiver dans les sapins et la brise d’été dans les tilleuls;
Les glas pour les enterrements, les claires sonneries pour les grandes fêtes;
Le treuil du puits qui grince, le balancier de la pompe qui, manœuvré trop fort, vient cogner, avec un bruit mat, contre le tuyau;
Les gamins qui s’appellent les uns les autres, et Mme Leprun qui appelle le sien parce qu’elle ne veut ni qu’il se salisse, ni qu’il se déchire.
Comme si les maisons étaient trop petites pour la contenir, la vie se répand au dehors. Il y a des caves et des greniers: et l’on voit dans les rues des tonneaux et du bois. Les rues ne sont que dépendances des maisons: en elles se prolongent les gestes, s’amplifient les appels et les cris familiers. C’est pourquoi les femmes regardent avec plus d’irritation que de curiosité les étrangers qui passent, comme s’ils entraient sans frapper dans une longue chambre qui ne leur appartient pas.
Si oui, dans ces chemins vous avez vu des flaques de boue et des sources pures;
Une taupe morte, sur le dos, ses courtes pattes en l’air, pareilles à des mains qui supplient;
Un écureuil bien vivant qui ne fait qu’un saut de la haie du champ à la lisière du bois;
Des bœufs qui s’avancent cornes écartées, pas méchants et dont on a peur tout de même quand on ne les connaît point par leurs noms;
Un âne qui sait se conduire tout seul et que le père Tharé n’a pas besoin de tenir par la bride;
Un rat qui se cache sous des brindilles crissantes;
Trois corbeaux qui partent gênés, dirait-on, par leurs ailes lourdes;
Deux pies qui dansent, légères, sur l’herbe du pré.
Vous êtes entré dans des bois de chênes et de hêtres en butant sur du granit et d’énormes racines. Vous y avez vu un étang desséché dont des roseaux et des joncs précisent encore l’emplacement; au milieu s’éternise un peu de vase où sautent des grenouilles. Quelques aulnes, qui ne peuvent plus se mirer dans l’eau, continuent de pousser sur la chaussée; la pelle, avec ses montants vermoulus et ses ferrures rongées par la rouille, ne va pas tarder à tomber en morceaux.
Vous y avez vu d’autres étangs pleins à déborder, entourés de verdure et d’un grand silence. Sans doute, à la nuit, les chevreuils y viennent-ils boire.
Vous y avez entendu les tourterelles en liberté;
Des geais qui font plus de bruit que de besogne;
Un ruisseau sur des cailloux vraiment polis;
Le gland tomber du chêne et la faîne du hêtre;
Sous votre semelle se briser une branche morte et ployer l’herbe souple;
Le coup de feu d’un garde-chasse et le pas furtif d’un braconnier;
Le glissement d’une couleuvre et le saut d’un crapaud gonflé;
Et le vent--toujours le vent!--dans les cimes des arbres.
Puis, vous reposant sur quelque rocher dur dont la masse pesante atteint la hauteur de l’arbre le plus grand,--sur un rocher pareil à un îlot immobile au milieu de la mer des feuillages remuants,--vous avez vu, devant vous, la petite ville que l’éloignement fait paraître plus petite encore, avec le clocher bleu de son église et les toits bruns de ses maisons.
Ces chemins et ces bois, ce sont dépendances encore des maisons. Les pauvres y vont ramasser de quoi ne point mourir de froid, l’hiver. Je sais de ces chemins qui se dissimulent aux étrangers; de ces bois qui dressent devant eux une barrière de ronces, de buissons et de branches entrelacées.
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