Sous d'humbles toits

Part 5

Chapter 54,246 wordsPublic domain

Maintenant il n’y a plus à descendre que les vieux. Le petit homme n’a encore rien vendu: pourtant il espère toujours. La table n’est-elle pas propre? Ne l’a-t-il pas soigneusement lavée hier? Est-ce parce qu’il n’a pu, n’en ayant pas, la recouvrir d’une nappe? Mais la neige qui tombe,--il souffle de temps en temps sur ses oiseaux, sur ses bonshommes comme pour leur donner une âme,--n’a-t-elle pas formé, sur la pauvre table, une nappe d’une blancheur éclatante?

LE TIERCELET

Ainsi, vous voilà revenu dans nos bois? Ça fait longtemps qu’on ne vous avait vu: depuis l’an dernier, à pareille époque. Assoyez-vous donc. Je n’ai pas de chaise à vous offrir, mais vous savez bien ce que c’est que des charbonniers. S’il fallait traîner tout un mobilier avec soi, ça ne serait pas Dieu possible. Je n’ai rien que ces deux bûches-là comme sièges; quand il fait beau temps, comme aujourd’hui, on les sort devant la porte de la cabane. Vous prenez justement celle qui a une tache de sang. Attendez un peu. Je vais enlever la poussière. Nous, nos culottes, ça ne craint rien. Ces bûches-là, ce n’est pas l’hiver dernier qu’on les a sorties dehors. Figurez-vous que la neige est restée plus de trois mois sans fondre et qu’on était là, le Colet et puis moi, comme qui dirait bloqués. Mais on en a bien l’habitude, et ça ne nous fait pas peur. On était même un peu plus haut qu’ici, droit vers l’Étang des Merles, et je vous réponds qu’on était rudement bien placés pour sentir le vent, et un vent pas chaud, ah! mais non, qui venait de Brassy. Alors, aussitôt la nuit, on s’enfermait tous les deux, le Colet et puis moi; le poêle ronflait, que c’était réjouissant de l’entendre, et on jouait aux cartes une fois la soupe mangée. On jouait aux cartes en buvant du vin chaud, des fois jusqu’à minuit. Car on avait du vin. Toutes les deux semaines, le Pierre Bourdier venait de Lormes avec son chariot et ses bœufs. Ça n’était pas drôle pour lui, parce que ses bœufs avaient de la neige jusqu’aux naseaux, mais ils se tiraient toujours d’affaire. D’ailleurs, vous savez bien aussi ce que c’est que les bœufs. Le Pierre Bourdier nous amenait du pain, du vin, de l’huile et des pommes de terre. Avec ça, il n’y avait pas un roi plus heureux que nous. Le dimanche, quand on entendait un peu les cloches sonner à l’église de Lormes, on était joyeux sans savoir pourquoi. On faisait un brin de toilette dans la neige, et toute la journée, pour se reposer, on jouait aux cartes. Et puis, on faisait de la meilleure cuisine qu’en semaine. Car j’ai oublié de vous dire que le Pierre Bourdier nous amenait aussi de la viande et du lard. Sauf votre respect, on vivait là comme des ours.

Et puis, la neige a fondu. Nous, ça ne nous fait ni chaud, ni froid. Été comme hiver, on s’occupe du charbon. En voilà encore dix meules autour de nous, mais c’est la fin. Après, on descendra du côté du Villard.

Quand la neige a été partie, les oiseaux sont arrivés, à commencer par les merles. Ce n’est pas à dire que, l’hiver, on n’en voyait pas du tout, mais à la fonte des neiges, on en voit bien plus. Et des oiseaux qui chantent, que c’est aussi réjouissant de les écouter sur les arbres que d’entendre le poêle dans la cabane! C’est le quatorze avril--allez! je n’ai pas oublié la date!--que j’ai trouvé un nid de «rôts». Lès gens des villes appellent ça des autours, à ce que je crois, mais, vous qui êtes d’ici, vous savez ce que c’est que des «rôts». Cinq petits qu’il y avait dedans! «Si on les prenait pour les apprivoiser?», que j’ai dit au Colet. Je pensais bien qu’il ne dirait pas non. Parce que c’est moi qui dirige tout ici, et qu’il fait ce que je veux. Il n’a pas dit non. Et j’ai apporté les cinq petits «rôts» dans notre cabane. C’est le père et la mère qui n’étaient pas contents et qui auraient bien voulu nous défigurer! Mais les charbonniers, ça n’est pas comme les poules des basses-cours: ça ne craint pas les «rôts». Les petits ont vite grandi. Je m’attachais à eux, le Colet aussi. Ils étaient doux comme des gros pigeons, et ils ressemblaient à des pigeons, pour quelqu’un qui n’aurait pas su.

Et voilà-t-il pas qu’un peu de temps après--c’était par là vers le quinze mai,--le père Taupin, que vous connaissez bien aussi, est venu faire du bois à l’Étang des Merles avec sa voiture à âne. On a commencé par causer de choses et d’autres. Mais j’ai oublié de vous dire que les cinq petits «rôts» nous donnaient du tracas. On leur avait fait une belle cage, mais elle était trop petite, à mesure qu’ils grandissaient. Et puis, toujours leur donner à manger, ça finissait par nous être à charge. «Qu’est-ce que c’est donc que ces pigeons-là?», que m’a demandé le père Taupin. Tout de suite, j’ai eu l’idée de lui faire une farce. «Des pigeons...?» qu’a répondu le Colet, qui n’est pas malin pour deux sous. Mais je l’ai arrêté. «Des pigeons ramiers qu’on a pris dans le bois!», que j’ai dit au père Taupin. «Ils sont joliment beaux, mais, comme on n’y tient pas, on va t’en donner quatre, si tu veux. Nous, avec un, pour nous tenir compagnie, on en a bien assez.» Vous pensez que Taupin n’a pas demandé mieux. «C’est la bourgeoise qui va faire un bon plat!» qu’il a dit. Il s’en pourléchait déjà les babines. Moi, je me tenais, pour ne pas rire. Ah! si j’avais su! Il a emporté les quatre qu’on lui a donnés. On avait gardé le plus joli, un tiercelet qui s’était apprivoisé mieux que les autres, je n’ai jamais su pourquoi, et qui venait avec nous quand ça lui disait. C’était une vraie société pour nous. Il nous regardait manger la soupe. Il faut dire aussi qu’on lui avait rogné les ailes et qu’on le surveillait de près. Mais on n’aurait pas voulu le rendre malheureux, comme font les gens des villes pour des bêtes qui aimeraient bien mieux vivre dans les bois. Avec nous, il était pour ainsi dire chez lui et il n’avait pas besoin de chercher sa vie. Je ne dis pas qu’il n’y pensait pas. Est-ce qu’on sait jamais, avec les bêtes?

En attendant, je voyais la figure de Taupin et de sa grande bringue de femme, vous savez bien? l’ancienne servante de Mme Desmergers. Si c’est pas malheureux, un vieux de soixante-huit ans qui va se marier avec une fille de vingt-deux! Je me dis souvent que les hommes sont plus bêtes que les bêtes. Et plus méchants aussi, vous allez voir. Je voyais leur figure. Parce que, les «rôts», ce n’est guère bon à manger. J’aurais mieux fait de leur donner la volée que d’en faire cadeau à Taupin. Car voici ce qui est arrivé. Vingt jours après, comme on était en train de préparer une meule, le Colet et puis moi, Taupin est venu exprès de Lormes, en sournois. Notre tiercelet était resté devant la cabane. Ah! tenez! c’est juste sur cette bûche-là que vous êtes assis! Taupin a pris notre tiercelet et, avec la serpe qui traîne là, devant vous, il lui a coupé le cou, comme à un canard, pour se venger. Quand nous sommes revenus, le Colet a dit: «On nous l’a tué!» Moi, je n’aurais même pas pu en dire si long. Je me suis tout de suite douté que c’était Taupin, mais je ne l’ai su qu’après, par le Pierre Bourdier: Taupin et sa grande bringue de femme avaient été malades d’avoir mangé nos «rôts». Certainement, je n’avais pas besoin de lui faire cette farce-là, mais est-ce qu’il n’aurait pas dû voir, aussi, que ça n’était pas des pigeons ramiers? Qu’il ne revienne pas faire du bois par ici! Autrement... Quant à notre tiercelet, on l’a enterré là, au pied du grand foyard que vous voyez. Je veille à ce que les bêtes des bois ne le déterrent pas. J’ai même planté dessus une petite croix, mais, d’ici, l’herbe la cache. Venez voir. C’est grand dommage que vous ne l’ayez pas connu vivant!...

LA BOITE DE DRAGÉES

Oui, madame, je vous remercie. Notre garçon, notre bru, le bébé, tout le monde va bien. Mais attendez donc un peu que je vous raconte l’histoire. Vous vous rappelez bien, quand il est parti s’établir à Nevers? On se disait: «Certainement qu’il ne peut pas rester garçon boucher toute sa vie; et puis, ici, c’est un pays de misère où tout le monde a du mal à joindre les deux bouts, mais est-ce qu’il n’aurait pas mieux fait d’apprendre à travailler la terre et de rester avec nous?» C’est encore ce qu’il y a de moins hasardeux. Le commerce, ça ne vaut plus grand chose nulle part. Seulement, être boucher, il avait ça dans le sang. Il est donc parti à Nevers, où il a trouvé une femme à son goût. Moi j’aurais mieux aimé... oui... vous savez... Enfin, qu’est-ce que vous voulez!... Il nous avait écrit d’aller à sa noce; mais on tient si peu, le Jean et moi, à voyager, que nous sommes restés ici. Il faut dire pourtant qu’à cette époque-là le Jean toussait à se crever la poitrine. Et puis, c’est tout de suite la dépense que ça nous aurait fait: autant dire une pièce de quinze francs. Mais, le mois dernier,--ça fait juste deux semaines aujourd’hui,--voici qu’il nous écrit que sa femme venait d’avoir un bébé, qu’on allait le baptiser le dimanche de la Pentecôte, et qu’il comptait sur nous, pour le temps que nous pourrions rester. Je me rappelle même, tellement j’ai lu sa lettre de fois, qu’il disait: «Ma femme joint ses prières aux miennes pour vous prier de venir.» Ah! dame, c’est qu’il sait écrire. Il a eu son certificat d’études à l’âge de onze ans et demi, et vous pouvez m’en croire que ça ne lui nuit pas pour son commerce, dans une ville comme Nevers. Et puis, il avait ajouté aussi: «Quant à vos frais, ne vous en occupez pas. On vous remboursera votre voyage». «Qu’est-ce que t’en penses?» que j’ai demandé au Jean. Lui, ça ne le tentait guère. Vous le connaissez. Pourvu qu’il soit couché de bonne heure, il est content. Moi aussi. Mais, enfin, des fois il faut tout de même se faire violence. Et je vous réponds que je l’ai secoué! «Voyons, tout de même, que je lui ai dit, on n’a pas été à sa noce! C’est bien le malheur, si l’on ne va pas au baptême! Du moment qu’ils nous paient le voyage!»

On est donc partis samedi matin par le tacot. Oh! jusqu’à Corbigny on connaissait le pays. Mais une fois là, quand on est descendus du tacot pour monter dans le train, on a été tout ébarlutés. Le Jean n’en revenait pas de voir tant de blé. Et je vous réponds que des trains pareils, ça file un peu plus vite qu’une voiture à âne. Et on a traversé un fameux morceau de terre: le monde est tout de même grand. C’est dans l’après-midi qu’on est arrivés à Nevers. Vous pensez bien que si notre garçon ne nous avait pas attendus à la gare, jamais on n’aurait pu trouver notre chemin. Des tas de rues et des voitures, qu’un peu plus le Jean se faisait écraser! Heureusement que notre garçon l’a retenu par sa blouse. Ils sont bien installés. Ils ont une belle boucherie dans une rue que je ne peux jamais me rappeler le nom... Rue des Récollets, que vous dites? Oui, c’est ça: rue des Récollets. C’est que, Nevers, c’est une ville comme il n’y en a pas deux sur terre!

On avait parlé, entre nous, des quinze francs du voyage. Le Jean m’avait dit: Savoir s’ils vont nous les donner tout de suite?--Tiens! mais sûrement! que je lui avais répondu. Mais, tout le temps qu’on a marché pour aller de la gare jusque chez lui, notre garçon ne nous en a point parlé. Il nous demandait si on allait bien, si le blé rendait cette année. Il nous a même demandé de vos nouvelles, madame, et quand je lui ai dit que vous vous portiez toujours bien, je me rappelle qu’il a répondu: Ah? tant mieux! Mais des quinze francs, il n’a rien dit. Ensuite nous avons vu notre bru. C’était peut-être elle qui allait nous les donner. Mais elle nous a embrassés, et rien de plus. Je me disais: Ce n’est pas une femme comme ça qu’il fallait à notre garçon. Je pensais que votre Catherine, madame, aurait bien mieux fait son affaire, mais, enfin, du moment que ça ne lui a pas convenu, n’est-ce pas?...

On a soupé ensemble. Un bon repas, avec rien que de la viande. Puis le Jean voulait se coucher tout de suite. Mais notre garçon s’est mis à rire. Oh! qu’il a dit, à Nevers, ce n’est pas comme à Lormes! On se couche tard. Et il nous a menés dans Nevers. Les rues étaient pleines de monde, de soldats. Et toujours ces voitures! Il nous a fait entrer dans un café, oui, madame, dans un café! J’en étais honteuse, et je me disais: Tu ferais bien mieux de nous donner nos quinze francs. Dame! Je n’étais pas de bonne humeur, le Jean non plus. Mais on prenait sur soi, et l’on tâchait de faire pas trop mauvaise figure. Il en a eu pour dix-huit sous et, par dessus le marché, j’ai vu qu’il laissait encore deux sous à l’homme qui nous avait apporté à boire! Une pièce de vingt sous, c’est vite dépensé dans les grandes villes, allez! Et savez-vous à quelle heure on s’est couchés? Devinez un peu!... A dix heures du soir! J’avais les jambes qui me rentraient dans le corps. Quant au Jean, il n’avait même plus la force de se déshabiller.

Le lendemain, dimanche de la Pentecôte, ça a été un tohu-bohu toute la journée. Le matin, je suis allée à la messe à la cathédrale. Toute la soirée, j’ai été ahurie. Notre garçon avait voulu que son père quitte sa blouse, mais le Jean a refusé. De quoi que j’aurais l’air? qu’il disait. Alors, notre garçon n’a pas insisté. Quand M. le curé de cette église-là de Nevers, qu’on appelle Saint-Étienne, a versé de l’eau sur la tête du gamin, le gamin s’est mis à crier. C’est tout ce que je sais. Le reste, je l’ai oublié, tellement la tête me fendait! Mais je pensais toujours aux quinze francs. On ferait peut-être bien de les demander? que j’avais dit au Jean. Mais lui, vous le connaissez bien, il a toujours peur, et il m’a dit: Tais-toi donc, tiens! Tu ne sais pas ce que tu racontes! Entre nous, je crois qu’il était heureux, à ce moment, d’être venu à Nevers. Le soir, on était au moins douze personnes à table. C’est qu’ils en ont, des relations, là-bas! On a bu à notre santé. On disait: A la santé du grand-père et de la grand’mère! Oui. Mais tout ça ne nous remboursait pas notre voyage. Alors, voyant que c’était comme ça, j’ai dit que nous allions partir le lendemain matin, c’est-à-dire lundi dernier. Notre garçon, notre bru se sont récriés, et le Jean n’aurait pas demandé mieux que de rester, mais j’ai tenu bon.

Le lundi matin, on était réveillés de bonne heure, et j’ai tout de suite parlé des quinze francs. Ne te tourmente donc pas! que m’a dit le Jean. C’est qu’ils n’y pensent plus. Vaudra mieux leur écrire une fois que nous serons rentrés. Pour ça, il avait raison. Mais ça n’empêche que, tout le temps que nous sommes restés là, je n’ai guère été aimable pour notre bru. C’est elle qui nous a reconduits à la gare, parce que, le matin, il faut, vous comprenez, que notre garçon s’occupe de sa boucherie. En m’embrassant, elle m’a forcée à prendre une boîte de dragées, que voici là, sur la cheminée. Je pensais: Tu ferais bien mieux de me donner l’argent de notre voyage. Et je lui ai dit: Mais ce n’est pas la peine. On est trop vieux pour manger des dragées! On n’a plus de dents. Elle a répondu: Prenez toujours! Les dragées, ça se suce! Et, en disant ça, elle riait d’un drôle d’air! Ça m’a donné une idée. Mais le train allait partir. Aussitôt assise, j’ai coupé la ficelle, une belle ficelle dorée, mais j’avais trop hâte de voir; j’ai ouvert la boîte, madame, et qu’est-ce que je vois au milieu? Une pièce de vingt francs. Oui! vingt francs! Le train partait. Je me suis mise à la portière. Notre bru était encore là, mais trop loin. J’aurais voulu descendre pour l’embrasser bien des fois, mais il était trop tard. Alors, je me suis mise à pleurer, comme une bête... Tenez, madame, prenez donc une de leurs dragées de ce baptême-là: vous n’en trouveriez pas de pareilles ici. Et vous pouvez bien en emporter une pour votre Catherine... L’autre jour, on leur a fait écrire. Et vous pensez qu’au prochain bébé qu’ils auront, on ne se le fera pas dire deux fois.

POITREAU

I

LA BONNE SOUPE

C’était un samedi soir, c’est-à-dire déjà dimanche. Sa journée finie, Poitreau rentrait, d’excellente humeur. Il pensait:

--Demain, je me lèverai à l’heure que je voudrai. Je me raserai tranquillement. Puis j’irai boire l’absinthe chez la mère Camus.

Mais, comme il fallait qu’il passât devant l’auberge, il n’attendit pas jusqu’à demain. Il entra, demanda une absinthe qu’il but sans se presser, en se disant:

--Comme ça, je rentrerai juste pour manger la soupe.

Il lui semblait qu’il allait se jeter sur la soupière, et tout avaler d’un seul coup, tant il se sentait en appétit. Il n’y a rien de tel pour creuser l’estomac, après une journée de travail, qu’une bonne absinthe. Il lui semblait qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire. Il prit une autre absinthe. La soupe aux choux--avec du lard,--était son régal. Sa femme lui avait dit, à midi:

--Pour ce soir, j’ai envie de faire une soupe aux choux, avec du lard dedans.

Il arriva chez lui, si joyeux qu’il embrassa sa femme, ce qu’il ne faisait plus qu’une fois par an, le matin du premier janvier. Elle en fut étonnée.

--T’es donc saoul, ce soir? dit-elle. En tout cas, tu sens rudement l’absinthe.

Il répondit en riant:

--Oh! un verre par-ci par-là, ça ne fait pas de mal!

Poitreau était un homme rangé; mais comme il gagnait bien sa vie,--en travaillant du matin au soir, il se faisait jusqu’à des trois francs cinquante par jour!--il ne se refusait pas, de temps à autre, un apéritif. Il posa ses outils, ses sabots, prit ses savates, et se frotta les mains, en signe de satisfaction. La soupière était sur la table: il sentit le bon parfum des choux et du lard. Mais la bourgeoise fut-elle jalouse de le voir si joyeux, ou, plus simplement, était-elle de mauvaise humeur? Elle continua:

--Et puis, regarde un peu à quelle heure tu rentres! Il fait nuit depuis longtemps. Il va être sept heures.

--Femme, dit Poitreau, ne te tourmente pas! Demain, c’est dimanche! Allons! A table!

--Commence à manger si tu veux! dit-elle. Moi, ne te voyant pas, je me suis mise à repasser, et je ne veux pas laisser refroidir mes fers.

Il cessa de rire. Mais il se contenta de répondre:

--C’est bon: on attendra.

Sur la table, la soupe fumait de moins en moins. Elle n’allait pas tarder à être froide. Mais Poitreau voulut voir jusqu’où cela irait. Comme sa femme se servait de la lampe, il aurait fallu qu’il mangeât dans une demi-obscurité. Pour être tout-à-fait heureux, il avait besoin de lumière. Il la regardait, sans avoir l’air de rien. Elle n’en finissait pas. Elle devait le faire exprès. La bonne humeur de Poitreau se dissipait, comme la chaleur de la soupe s’en allait en fumée. Et ces trois évènements se produisirent en même temps: la soupe cessa de fumer, Poitreau vit la vie en noir, la bourgeoise acheva son caraco. Elle dit alors:

--Ça y est! Allons! A table!

Ce fut au tour de Poitreau de ne manifester aucun enthousiasme. Il remplit son assiette, porta la cuiller à ses lèvres, une fois, deux fois. Puis, n’y tenant plus, il cria:

--C’est-il pas malheureux, tout de même! Tu l’as fait exprès de la laisser refroidir! Oui! Tu l’as fait exprès!

Elle, qui mangeait tranquillement, haussa les épaules.

--Qu’est-ce qui te prend? dit-elle. Tu n’avais qu’à ne pas aller à l’auberge!...

Du coup, Poitreau se croisa les bras:

--Alors, moi, Poitreau, je ne pourrai plus prendre un verre, le samedi? Ah! non! Pas de ça! Faut que ça change! Ça ne peut pas durer!

Au fond, elle savait qu’il n’abusait pas de l’auberge. Mais elle ne voulut pas avouer qu’elle avait tort. Et puis on n’aime pas voir, autour de soi, les gens trop heureux. Seulement, elle dit, d’une voix qu’elle s’efforça de rendre dure:

--Enfin, qu’est-ce que tu lui trouves de si mauvais?

Poitreau éloigna de lui le couteau, parce qu’il lui prenait des envies de la tuer. Elle se servit une seconde assiette. Puis, bien qu’il lui en coûtât de faire des avances, elle lui demanda:

--Tu ne finis pas ta soupe?

Il ne répondit rien. Il se leva, s’assit près du feu, alluma sa pipe, comme s’il eût fait un bon repas. Elle reprit une autre, puis une autre assiette de soupe, jusqu’à ce qu’il ne restât plus une goutte de bouillon, ni une miette de pain. Elle ne toucha ni au lard, ni aux légumes: elle n’en pouvait plus. Puis elle débarrassa la table, alla et vint dans la maison. Il se coucha. Comme le lit ne touchait pas au mur, on y entrait, sans se gêner, chacun de son côté. Mais il ne put pas s’endormir, tandis qu’elle, tout de suite, se mit à ronfler.

Lorsque sonnèrent onze heures, il se dit:

--Je ne peux plus y tenir. Faut que je mange.

Il se leva sans bruit, découvrit le feu, alluma la bougie, prit dans l’arche le pain, le lard et les légumes. D’abord, il réfléchit:

--Je ne vais pas manger beaucoup, de crainte qu’elle le voie demain matin.

Mais la faim l’emporta. Même, il déboucha un litre. De temps en temps, il s’arrêtait de manger pour écouter: rien à craindre. Elle ronflait comme une toupie, ayant copieusement dîné. Poitreau se disait:

--Maintenant, à mon tour!

Sa gaieté revenait, se ranimait comme le feu que, tout-à-l’heure, il avait découvert. De nouveau, il pensait au dimanche. Ce repas, à cette heure, n’était vraiment pas ordinaire. Il se disait:

--C’est tout-à-fait comme après la messe de minuit!

Poitreau n’y allait jamais. Il mangea beaucoup, but davantage encore. Il savait aussi que, dans le grand monde, on soupe très tard dans la nuit. Il avait à présent une légère pointe d’ivresse, parce qu’il avait pris deux absinthes. Et, bien qu’il fût resté en savates, qu’il n’eût pas mis son pantalon, il se disait en riant:

--C’est comme les gens riches!... La bourgeoise a eu une fameuse idée de rater sa soupe. J’ai rudement bien mangé.

Et il alla la secouer dans le lit, pour la réveiller.

II

LE VERRE DE VIN

A l’horizon l’air surchauffé tremblait. C’était, au-dessus de la petite ville, la torpeur d’une après-midi de juillet. On avait tout juste le courage d’aller tirer de l’eau fraîche au puits du quartier. Sur les pavés de la grand’rue on n’entendait pas rouler une seule voiture. Les chevaux avaient sans doute besoin de faire la sieste. Mais les hommes devaient avoir, eux, besoin de travailler. Là-bas, dans les champs, on en voyait qui moissonnaient, préparant leur pain à la sueur de leurs fronts. Ils auraient pu s’asseoir à l’ombre des forêts dont les premiers arbres touchaient les derniers épis, mais ils n’en avaient pas le temps. Ici, d’autres bêchaient, sarclaient dans les jardins des quelques bourgeois dont les belles maisons à persiennes étaient l’orgueil de la petite ville.

Poitreau travaillait dans le jardin de M. Leriche, parce que ses moyens ne lui permettaient pas de se reposer. Il avait, sur la tête, un vieux chapeau de joncs tressés; sa chemise, non boutonnée sur la poitrine, bâillait. S’il n’était pas nu-pieds, c’est qu’il trouvait le bois de ses sabots moins chaud que la terre brûlante. Il ne lui venait pas à l’idée que M. Leriche, à cette heure, faisait la sieste dans sa chambre pleine d’ombre et fraîche. Il ne lui en voulait pas, au contraire! Il le tenait pour le meilleur bourgeois de la petite ville et du monde entier. Sans doute il y avait les mauvaises langues qui répétaient:

--La Francine de chez M. Leriche? Mais c’est pas une servante: elle est la maîtresse de la maison!

Cela voulait tout dire. Mais est-ce que M. Leriche n’était pas libre de vivre comme bon lui semblait? Poitreau, lui, ne savait qu’une chose: toute maîtresse qu’elle fût, Mlle Francine, comme il l’appelait toujours, avait ordre de lui donner, tous les jours où il venait travailler, un grand verre de vin pur, vers quatre heures de l’après-midi. Pour lui, qui ne buvait du vin que le dimanche, et parfois le samedi soir, cela comptait. Il aurait voulu travailler pour M. Leriche les trois cent soixante-cinq jours de l’année! Du seuil de la cuisine, elle l’appelait ou lui faisait signe. Lorsqu’elle était de bonne humeur, elle venait le chercher. Elle n’était pas toujours exacte, mais il n’attendait pas trop longtemps, jamais jusqu’à cinq heures.

--Poitreau, disait-elle, je crois qu’il y a un verre de vin qui vous attend.