Part 5
Cela eut lieu un jour qu'il prenait le thé chez elle, dans l'après-midi, en causant d'une façon qu'il croyait gaie et charmeuse.
Mistress Hauksbee avait vu la génération qui avait précédé Pluffles dans la vie bourgeonner, puis s'épanouir, puis se flétrir en devenant des capitaines gras à lard et des majors ronds comme des tonneaux.
En comptant sans exagération, on aurait pu trouver vingt-trois aspects divers dans le caractère de la dame.
Certains en eussent vu davantage.
Elle débuta en tenant à Pluffles des propos maternels, et comme si la différence entre leurs âges eût été de trois cents ans, au lieu de quinze.
Elle parlait avec une sorte de tremblement guttural qui avait un effet moelleux, bien qu'elle prétendît que son langage n'eût rien de moelleux.
Elle faisait remarquer à Pluffles la folie extrême, pour ne pas dire la bassesse de sa conduite, l'étroitesse de ses vues.
Alors il bafouillait je ne sais quoi, signifiant «qu'il s'en rapportait à son propre jugement, comme un homme du monde», et cela préparait les voies à ce qu'elle avait à dire ensuite.
Ce traitement aurait bientôt été usé, si Pluffles l'avait reçu d'une autre femme, mais avec le genre de roucoulements qu'employait mistress Hauksbee, il n'en résultait autre chose pour lui que la sensation d'embarras et de remords, comme s'il eût été dans une église fréquentée par du beau monde.
Petit à petit, avec grande douceur, avec un charme accompli, elle finit par enlever à Pluffles sa prétention, tout comme on enlève les baleines d'un parapluie pour le couvrir de nouveau.
Elle lui dit ce qu'elle pensait de lui et de son jugement, et de sa connaissance du monde; elle lui dit comme quoi ses exploits avaient fait de lui la risée des gens, et comme quoi il projetait de lui faire la cour si elle lui en laissait voir la possibilité.
Alors elle ajouta qu'il lui fallait le mariage pour faire de lui quelqu'un. Elle traça un petit portrait, tout en teintes de rose et d'opale, de la future mistress Pluffles, traversant la vie avec toute confiance dans le jugement et l'expérience mondaine d'un mari qui n'avait aucun reproche à se faire.
Comment concilier ces deux qualités? Elle seule le savait.
Mais Pluffles ne s'apercevait point qu'elles étaient incompatibles.
Son discours fut une petite homélie en règle--bien meilleure que celle qu'eût pu prononcer n'importe quel clergyman--et elle la termina par de touchantes allusions à papa et à maman, et à la sagesse qu'il montrerait en prenant femme.
Alors elle envoya Pluffles faire un tour de promenade, et méditer ce qu'elle lui avait dit.
Pluffles s'en alla en se mouchant très fort, et se tenant très droit.
Mistress Hauksbee se mit à rire.
Quels avaient été les projets de Pluffles au sujet du mariage?
Mistress Reiver était seule à le savoir, et elle garda son secret jusqu'à la tombe.
J'imagine qu'elle n'eût pas été fâchée, qu'elle eût considéré comme un hommage que son mariage eût été manqué à cause d'elle.
Pluffles eut le plaisir de s'entretenir bien des fois avec mistress Hauksbee pendant les quelques jours qui suivirent, et tous ces entretiens tendirent au même but; ils soutinrent Pluffles dans le chemin de la vertu.
Mistress Hauksbee tint à le garder sous son aile jusqu'au dernier moment.
C'est pourquoi elle désapprouva son projet de se rendre à Bombay pour se marier.
--Grands Dieux! disait-elle, qui sait ce qui peut survenir en route? Pluffles a reçu la _malédiction de Ruben_, et l'Inde n'est pas le pays qu'il lui faut.
Finalement la fiancée arriva avec sa tante, et Pluffles ayant mis un semblant d'ordre dans ses affaires,--ce en quoi il fut encore aidé par mistress Hauksbee,--se maria.
Mistress Hauksbee poussa un soupir de soulagement, quand les mots «je le veux» eurent été prononcés des deux côtés, et elle s'en alla à ses affaires.
Pluffles suivit le conseil qu'elle lui avait donné de retourner au pays.
Il quitta l'armée, et maintenant il élève quelque part en Angleterre des bestiaux de diverses couleurs, dans un parc fermé de barrières peintes en vert. Je crois qu'il s'en tire très judicieusement.
Il aurait fini par avoir ici les mésaventures les plus désagréables.
Pour ces raisons, si jamais on tient des propos plus désobligeants que de coutume au sujet de mistress Hauksbee, répondez en racontant le sauvetage de Pluffles.
LES FLÈCHES DE CUPIDON
_Fosse où le bison rafraîchissait sa peau ridée par l'ardeur du soleil et enflammée et desséchée; hutte de troncs d'arbres dans le ray-grass, cachée, solitaire; levée où surgissent éparses les taupinières du rat de terre; creux sous la berge que longe le timide et furtif ruisseau; aloès qui poignarde le ventre et les talons. Élancez-vous, si vous l'osez, sur un étalon inconnu. Il est plus sûr d'aller bien loin, bien loin! Écoutez du côté où les meilleurs cavaliers sont en première ligne: «Garçons, éparpillez-vous! au loin! au loin!»._
(LA CHASSE AU PÉORA)
Il y avait autrefois à Simla une très jolie fille, dont le père était un pauvre, mais honnête juge de sessions et de district.
C'était une très bonne fille, mais elle ne pouvait faire autrement que de connaître sa puissance et de s'en servir.
Sa maman était fort anxieuse au sujet de sa fille, ainsi que doit l'être toute bonne maman.
Quand on est commissaire, célibataire, et qu'on a le droit de porter sur son habit des joyaux à jour en or et émail, et de passer une porte avant tout le monde, excepté un membre du conseil, un lieutenant-gouverneur ou un vice-roi, on est un beau parti.
Du moins, c'est ce que disent les dames.
Il y avait en ce temps-là, à Simla, un commissaire qui était, qui portait, et qui faisait tout ce que je viens d'énumérer. Il avait la figure commune. Il était même laid. C'était l'homme le plus laid qu'il y eût en Asie, à deux exceptions près.
Il avait une figure qui vous faisait rêver et qui vous donnait ensuite l'idée de sculpter une tête de pipe.
Il se nommait Saggott--Barr-Saggott--Anthony Barr-Saggott, suivi de six lettres[12].
[12] Les lettres étaient les abréviations d'autant de titres et de qualités.
Comme fonctionnaire, il était un des plus capables qu'ait eu le gouvernement de l'Inde.
Comme particulier, c'était un gorille aux manières engageantes.
Lorsqu'il adressa ses hommages à miss Beighton, je crois que mistress Beighton pleura de joie, en voyant quelle récompense la Providence lui envoyait dans sa vieillesse.
M. Beighton ne disait rien; c'était un homme facile à vivre.
Or, un commissaire est un très riche personnage.
Son traitement dépasse tout ce que peut souhaiter l'avidité. Il est si énorme qu'il permet de mettre de côté, de gratter d'une façon qui ferait perdre toute considération à n'importe quel membre du Conseil.
La plupart des commissaires sont ladres, mais Barr-Saggott était une exception.
Il recevait royalement. Il avait une belle écurie; il donnait à danser; il était une puissance dans le pays, et il se comportait en conséquence.
Considérez que tout ce que j'écris se passait à une époque presque préhistorique dans le passé de l'Inde anglaise.
Certaines personnes se rappellent les années où nous jouions tous au croquet, avant la naissance du lawn-tennis.
Et même auparavant,--si vous voulez m'en croire, il y eût des saisons où le croquet n'étant pas encore inventé,--le jeu de l'arc, ressuscité en Angleterre en 1844, était un fléau non moins redoutable que le lawn-tennis de nos jours.
Les gens parlaient doctement de «tenir», de «lâcher», de «manier», «d'arcs reployés», «d'arcs de 56 livres», «d'arcs renforcés», «d'arcs en yeux d'une seule pièce», tout comme nous parlons aujourd'hui de «rallies», de «volées», de «coups durs», de «retours», de «raquettes de 16 onces».
Miss Beighton tirait divinement, plus loin que la distance des dames, soit 60 yards, et on la proclamait la meilleure tireuse à l'arc qu'il y eût à Simla.
Les hommes l'avaient surnommée la Diane de Tara-Devi.
Barr-Saggott était plein d'attentions pour elle, et comme je l'ai dit, le coeur de sa mère se dilatait en conséquence.
Kitty Beighton prenait les choses avec plus de calme.
C'était charmant que d'être distinguée par un commissaire dont le nom était suivi de plusieurs initiales et de remplir de mauvais sentiments le coeur des autres jeunes filles. Mais il n'y avait pas moyen de nier le fait: Barr-Saggott était d'une laideur phénoménale, et les essais qu'il faisait pour s'embellir ne le rendaient que plus grotesque. Ce n'était pas sans motif qu'on l'avait baptisé le _Langur_,--ce qui signifie _singe gris_.
C'était charmant, se disait Kitty, de l'avoir à ses pieds, mais il était plus agréable de le planter là et de s'en aller faire une promenade à cheval avec ce coquin de Cubbon--un dragon du régiment en garnison à Umballa,--le jeune beau soldat, qui n'avait point d'avenir.
Kitty se plaisait plus qu'un peu avec Cubbon. Il ne nia pas une minute qu'il était féru d'elle de la tête aux pieds, car c'était un honnête garçon.
Ainsi Kitty s'enfuyait de temps à autre, à bonne distance des pompeuses déclarations que lui adressait Barr-Saggott pour aller retrouver le jeune Cubbon, ce qui lui valait des réprimandes maternelles.
--Mais, maman, disait-elle, M. Saggott est tellement... tellement... si horriblement laid! vous savez!
--Ma chère enfant, disait pieusement mistress Beighton, nous ne pouvons être autrement que ne nous a faits la Providence qui gouverne toutes choses. En outre, c'est vouloir en savoir plus long que votre mère, savez-vous bien? Songez à cela et montrez-vous raisonnable.
Alors Kitty relevait son petit menton et tenait des propos irrévérencieux sur la supériorité maternelle, sur les commissaires, sur le mariage.
M. Beighton se frottait le sinciput, car c'était un homme facile à vivre.
Vers la fin de la saison, Barr-Saggott, quand il jugea l'occasion mûre, mit en train un projet qui faisait le plus grand honneur à ses talents administratifs.
Il organisa un concours de tir à l'arc pour les dames, et donna comme prix un magnifique bracelet tout constellé de diamants.
Il en rédigea les conditions avec une grande habileté, et chacun comprit que le bracelet était un cadeau destiné à miss Beighton et qu'en l'acceptant, elle acceptait aussi la main et le coeur du commissaire Barr-Saggott.
D'après ses règles, il fallait accomplir une série dite de Saint Léonard,--trente-six coups dans le blanc à soixante yards,--en se conformant aux usages de la Société toxophile de Simla.
Tout Simla fut invité.
Il y eut des tables à thé, très artistement disposées sous les deodars, à Annandale, où se trouve aujourd'hui le grand stand, et là, seul dans toute sa gloire, scintillant au soleil, se voyait le bracelet endiamanté dans un écrin de velours bleu.
Miss Beighton était anxieuse,--trop anxieuse, peut-être,--de prendre part au concours.
Dans l'après-midi choisi, tout Simla se rendit à cheval à Annandale pour assister à cette représentation du jugement de Pâris en sens inverse.
Kitty fit le trajet à cheval en compagnie du jeune Cubbon, et il fut aisé de voir que le petit avait l'esprit troublé.
Il faut le tenir pour innocent de tout ce qui se passa ensuite.
Kitty était pâle et nerveuse, et lorgna longtemps le bracelet.
Barr-Saggott était habillé somptueusement, plus nerveux encore que Kitty, et plus hideux que jamais.
Mistress Beighton souriait avec condescendance ainsi qu'il convient à la mère de la toute-puissante Madame l'épouse du Commissaire.
Le tir commença.
Tout le monde était debout, rangé en demi-cercle pour voir venir les dames l'une après l'autre.
Rien de plus ennuyeux qu'un concours à l'arc.
Les dames tiraient, tiraient, tiraient toujours et cela dura jusqu'à ce que le soleil quittât la vallée, jusqu'à ce que de petites brises s'élevassent parmi les deodars.
On attendait que miss Beighton vînt tirer et gagner.
Le jeune Cubbon était à un bout du demi-cercle, qui entourait les tireuses, et Barr-Saggott à l'autre bout.
Miss Beighton était la dernière sur la liste.
Les coups heureux avaient été rares et on était certain qu'elle gagnerait le bracelet,--plus le commissaire Barr-Saggott.
Le commissaire lui banda son arc, de ses mains augustes.
Elle fit quelques pas, regarda le bracelet, et sa première flèche alla tout droit, avec une précision parfaite se planter au milieu du rond doré, coup qui comptait pour neuf points.
Le jeune Cubbon, qui était du côté gauche, devint tout pâle, et le démon de Barr-Saggott lui inspira de sourire.
Or, presque toujours les chevaux s'effarouchaient quand Barr-Saggott souriait.
Kitty vit ce sourire.
Elle jeta un coup d'oeil en avant, un peu à gauche, fit un signe de tête presque imperceptible à Cubbon, et se remit à tirer.
Je voudrais pouvoir décrire la scène qui se passa ensuite.
Elle fut absolument extraordinaire et des plus inconvenantes.
Miss Kitty ajustait ses flèches avec un soin infini, de telle sorte que chacun pût voir ce qu'elle faisait. Elle tirait à la perfection, et son arc de 46 livres était tout à fait à sa main.
Elle planta avec grand soin quatre flèches de suite dans les pieds de bois qui portaient la cible; elle planta une flèche dans le haut du bois de la cible.
Et toutes les dames de se regarder.
Ensuite elle se livra à un tir fantaisiste sur le blanc, ce qui vous donne juste un point, chaque fois que vous l'atteignez.
Elle mit cinq flèches dans le blanc.
C'était merveilleux comme tir à l'arc, mais comme il s'agissait pour elle de mettre dans le rond doré et de gagner le bracelet, Barr-Saggott devint d'un vert tendre comme celui de la jeune lentille d'eau.
Ensuite elle tira deux fois par-dessus la cible, puis deux fois à une grande distance sur la gauche,--toujours avec le même air délibéré,--pendant qu'un silence glacial pesait sur l'assistance, et que mistress Beighton tirait son mouchoir.
Ensuite Kitty tira sur le sol devant la cible et cassa plusieurs flèches.
Après cela, elle en mit une dans le rouge, ce qui faisait sept points, rien que pour montrer ce qu'elle était capable de faire quand elle voulait, et elle termina ses singuliers exploits en tirant d'une façon fantaisiste sur les supports de la cible.
Voici le total de ses points, tel qu'il résulte du compte des flèches plantées:
Miss Beighton. { Or Rouge Bleu Noir Blanc { 1 1 0 0 5
Total des mises dans la cible: 7; ensemble: 21.
Barr-Saggott faisait la même figure que si les deux ou trois dernières flèches avaient été plantées dans ses jambes et non dans les pieds de la cible.
Le silence profond fut interrompu par une petite fille boulotte, au visage semé de taches de rousseur, à peine formée, qui dit d'une voix aigrelette, mais triomphante:
--Alors c'est moi qui ai gagné!
Mistress Beighton tâcha de faire bonne contenance, mais elle pleura devant le monde. Il fallait plus d'exercice qu'elle n'en avait, pour résister à un tel désappointement.
Kitty détendit son arc d'un geste pervers, et retourna à sa place, pendant que Barr-Saggott se donnait l'air de prendre grand plaisir à fermer le bracelet sur le poignet noueux et rouge.
C'était une scène embarrassante, même pénible.
Tout le monde s'arrangea de façon à partir en masse et à laisser Kitty en tête à tête avec sa maman.
Mais ce fut Cubbon qui l'emmena.
Quant au reste, ce n'est pas la peine de l'imprimer.
SA CHANCE DANS LA VIE
_Alors il dressa une pile de têtes; il en entassa trente mille l'une sur l'autre,--tout cela pour plaire à la jeune Infidèle, au pays où se rident les eaux de l'Oxus. Et ainsi parla le farouche Atulla Khan: «C'est l'amour qui a fait de cette chose un homme.»_
(HISTOIRE D'OATTA)
Oubliez tout net les réceptions, les listes d'invités aux palais du gouvernement, les bals de corporations commerciales; partez le plus loin possible de tous les êtres, de toutes les personnes que vous connaissez dans votre milieu respectable,--et tôt ou tard vous franchirez la ligne où s'arrête la dernière goutte de sang blanc, et que bat de ses flots la marée montante du sang noir.
Il serait plus aisé d'entrer en conversation avec une duchesse de création récente, alors qu'elle est sous le coup de l'émotion que de causer avec les habitants de la zone frontière sans enfreindre quelques-unes de leurs conventions, sans heurter un de leurs sentiments.
Les relations se compliquent de la façon la plus bizarre entre le Noir et le Blanc.
Parfois le Blanc éclate en accès d'orgueil farouche, puéril,--qui sont l'orgueil de race devenu difforme; parfois ce sont chez le Noir des crises plus farouches encore d'abaissement, d'humilité, des usages à demi païens, d'étranges, d'inexplicables impulsions criminelles.
Un de ces jours, ces gens-là, entendez-moi bien, il s'agit de gens très inférieurs à la classe d'où sortit Derozio, l'homme qui imita Byron,--ces gens-là donneront naissance à un écrivain, à un poète,--et alors nous saurons comment ils vivent, et ce qu'ils sentent.
Jusqu'alors aucune des histoires qu'on racontera sur eux ne pourra être absolument vraie, soit par elle-même, soit dans les conclusions qu'on en tire.
Miss Vezzis vint de l'autre côté de la ligne frontière pour soigner quelques enfants appartenant à une dame, jusqu'à ce qu'une nourrice déjà retenue pût arriver.
La dame disait que miss Vezzis était une bonne incapable, malpropre, inattentive.
Il ne lui vint jamais à l'esprit que miss Vezzis avait son existence à diriger, ses propres affaires pour lui donner du souci, et que ces affaires-là étaient la chose la plus importante qu'il y eût au monde pour miss Vezzis.
Bien peu de maîtresses admettent ce genre de raisonnement.
Miss Vezzis était aussi noire qu'une botte, et à en juger d'après notre idéal, affreusement laide. Elle portait des robes de cotonnade imprimée et des souliers à bouts carrés, et quand les enfants lui faisaient perdre patience, elle les injuriait dans la langue de la frontière, langue qui est faite d'anglais, de portugais et de mots indigènes.
Elle n'était point attrayante, mais enfin elle avait son amour-propre, et tenait à ce qu'on l'appelât miss Vezzis.
Tous les dimanches, elle s'attifait merveilleusement, et allait voir sa maman qui passait la plus grande partie de sa vie sur un grand fauteuil de canne, enveloppée d'une robe crasseuse de soie tussore, dans une vaste maison, sorte de lapinière où pullulaient les Vezzis, les Pereira, les Lisboa, les Gonsalves, sans compter une population flottante de flâneurs.
On y trouvait en outre des débris du marché de la journée, gousses d'ail, encens éventé, habits traînant à terre, jupons pendus à des cordes en guise de rideaux, vieilles bouteilles, crucifix d'étain, immortelles desséchées, fétiches de parias, statuettes en plâtre de la Vierge, chapeaux percés.
Miss Vezzis recevait vingt roupies par mois pour faire les fonctions de bonne, et elle se chamaillait chaque semaine avec sa maman, sur le tant pour cent qu'il fallait pour tenir le ménage.
Une fois la dispute finie, Michele D'Cruze franchissait tant bien que mal le petit mur en terre de la clôture, et faisait la cour à miss Vezzis, à la façon de la frontière, qui est hérissée d'épineux cérémonial.
Michele était une pauvre créature maladive, et très noire. Mais il avait son amour-propre. Pour rien au monde il n'eût voulu être surpris à fumer un _huqa_, et il regardait les naturels avec le dédain condescendant que peut seule donner une proportion de sept huitièmes de sang noir dans les veines.
La famille Vezzis avait aussi son amour-propre.
Elle faisait remonter son origine à un poseur de plaques, ancêtre mythique, qui avait travaillé au pont sur la Sone, alors que les chemins de fer étaient d'introduction nouvelle dans l'Inde, et les Vezzis faisaient grand cas de leur origine anglaise.
Michele était aiguilleur sur la voie ferrée à 35 roupies par mois. La situation d'employé du gouvernement rendait mistress Vezzis indulgente sur ce que ses ancêtres laissaient à désirer.
Il y avait une légende compromettante--Dom Anna, le tailleur, l'avait rapportée de Poonani--d'après laquelle un juif noir de Cochin aurait épousé une femme de la famille D'Cruze; mais un secret connu de tout le monde, c'était qu'un oncle de mistress D'Cruze remplissait, à cette époque même des fonctions absolument domestiques, qui touchaient de près à la cuisine, dans un club de l'Inde méridionale.
Il envoyait à mistress D'Cruze sept roupies huit annas par mois, mais elle n'en sentait pas moins cruellement combien c'était humiliant pour la famille.
Toutefois, au bout de quelques dimanches, mistress Vezzis vint à bout de surmonter la répugnance que lui causaient ces taches. Elle donna son consentement au mariage de sa fille avec Michele, à la condition que Michele aurait au moins cinquante roupies par mois pour débuter dans la vie conjugale.
Cette prudence extraordinaire devait être un dernier et suprême effet du sang qu'avait apporté dans la famille le mystique poseur de rails du Yorkshire, car de l'autre côté de la frontière, les gens se font une question d'amour-propre, de se marier quand ils veulent,--et non point quand ils peuvent.
S'il ne se fût agi que de son avenir comme employé, mistress Vezzis eût tout aussi bien pu demander à Michele de partir et de revenir avec la lune dans sa poche. Mais Michele était profondément épris de miss Vezzis, et cela lui donna de la persévérance.
Il accompagna miss Vezzis à la messe un dimanche, et après la messe, comme il revenait à travers la chaude et fade poussière, en la tenant par la main, il jura par plusieurs saints dont les noms ne vous intéresseraient guère, qu'il n'oublierait jamais miss Vezzis, et elle lui jura, sur son honneur et sur les saints, en un serment qui finissait d'une façon assez curieuse: «In nomine Sanctissimæ» (quel que pût être le nom de cette sainte-là) et ainsi de suite, en finissant par un baiser sur le front, un sur la joue gauche, et un troisième sur la bouche,--qu'elle n'oublierait jamais Michele.
La semaine suivante, Michele fut changé de poste, et miss Vezzis laissa tomber quelques larmes sur le cadre de la portière du compartiment au moment où il quittait la gare.
Si vous jetez les yeux sur une carte des télégraphes de l'Inde, vous verrez une longue ligne qui longe la côte depuis Backergunge jusqu'à Madras.
Michele était envoyé à Tibasu, petite station de second ordre au bout du premier tiers de cette ligne, pour expédier les dépêches entre Berhampur et Chicacola, y rêver à miss Vezzis et aux chances qu'il avait de gagner cinquante roupies par mois avec ses heures de bureau.
Il eut pour lui tenir compagnie le bruit de la Baie de Bengale et un Babou bengali, rien de plus.
Il envoyait à miss Vezzis des lettres folles, où il fourrait des croix par-dessous la patte de l'enveloppe.
Quand il eut été à Tibasu pendant près de trois semaines, l'occasion décisive se présenta.
Qu'on ne l'oublie pas: à moins que les signes extérieurs et visibles de notre autorité ne soient constamment sous les yeux d'un indigène, il est aussi incapable qu'un enfant de comprendre ce que c'est que l'autorité, et à quel danger il s'expose en lui désobéissant.
Tibasu était un petit poste oublié, où habitent quelques Mahométans de l'Orissa.
Ces gens-là, n'ayant point entendu de quelque temps parler du Sahib-Collecteur[13], et méprisant de tout leur coeur le sous-juge hindou, s'arrangèrent pour organiser à leur idée une petite révolte genre Mohurrum.
[13] _Monsieur_ le percepteur.
Mais les Hindous, faisant une sortie, leur cassèrent la tête; puis trouvant que l'état anarchique avait du bon, Hindous et Musulmans hissèrent en commun une sorte de Donnybrook sans savoir où ils voulaient en venir, mais rien que pour voir jusqu'où cela irait. Ils se démolirent leurs boutiques les uns les autres, et assouvirent leurs rancunes personnelles, de manière à ne laisser aucun arriéré.
C'était une méchante petite émeute, mais pas assez importante pour qu'on en parlât dans les journaux.