Simples Contes des Collines

Part 6

Chapter 63,930 wordsPublic domain

Michele était dans le bureau, occupé à écrire, quand il entendit ce bruit qu'on n'oublie jamais en sa vie,--le _ah-yah_, d'une cohue irritée.

Quand ce bruit baisse d'environ trois tons, et devient un _ut_ sourd, bourdonnant, l'homme qui l'entend n'a rien de mieux à faire que de se sauver, s'il est seul.

L'inspecteur indigène de police entra en courant et dit à Michele que toute la ville était en ébullition et se préparait à saccager la station télégraphique.

Le babou se coiffa de son bonnet, et sortit tranquillement par la fenêtre, pendant que l'inspecteur terrifié, mais obéissant à l'antique instinct de race qui devine une goutte de sang blanc, si diluée qu'elle soit, demandait:

--Quels sont les ordres du Sahib?

Au mot de Sahib, Michele prit son parti.

Malgré l'horrible frayeur qu'il éprouvait, il se sentit, lui l'homme qui avait dans sa généalogie le juif de Cochin, et l'oncle domestique, il se sentit donc le seul homme qui représentât dans la localité l'autorité anglaise.

Alors il songea à miss Vezzis, aux cinquante roupies, et il assuma la responsabilité de la situation.

Il y avait à Tibasu sept policemen indigènes, et ils disposaient pour eux sept de quatre fusils à pistons tout détraqués. Tous ces hommes étaient gris de peur, mais non au point qu'on ne pût les faire marcher.

Michele lâcha la clef de l'appareil télégraphique, sortit, à la tête de son armée, pour affronter la foule.

Et comme la cohue venait de tourner l'angle de la route, il mit en joue et fit feu, les hommes qui étaient derrière lui en firent autant, par instinct.

Toute la foule,--composée jusqu'au dernier homme de lâches roquets, poussa un hurlement et se sauva, laissant par terre un mort et un mourant.

Michele suait de peur, mais il ne laissa pas percer sa faiblesse.

Il descendit dans la ville, jusqu'à la maison où le sous-juge s'était barricadé.

Les rues étaient désertes.

Tibasu était plus effrayé que Michele, car la foule avait été assaillie au bon moment.

Michele revint au bureau du télégraphe, et envoya une dépêche à Chicacola pour demander de l'aide.

La réponse n'était pas arrivée, qu'il recevait une députation des anciens, venue pour lui dire que ses actes étaient absolument «inconstitutionnels» et pour essayer de l'intimider. Mais Michele avait dans la poitrine un grand coeur d'homme blanc, à cause de son amour pour miss Vezzis, la bonne d'enfants, et parce qu'il avait goûté pour la première fois à la Responsabilité et au Pouvoir.

Ces deux choses réunies formaient une boisson enivrante, et elles ont causé plus de chutes parmi les hommes, que le whiskey n'en produisit jamais.

Michele répondit que le sous-juge pourrait dire ce qu'il voudrait, mais qu'en attendant l'arrivée de l'aide-collecteur, l'opérateur du télégraphe était à Tibasu le gouvernement de l'Inde, et que les anciens de Tibasu seraient tenus pour responsables si l'émeute recommençait.

Alors ils courbèrent la tête, et dirent: «Soyez miséricordieux», ou quelque chose d'approchant, puis ils repartirent, profondément pénétrés de crainte, en s'accusant mutuellement d'avoir excité le désordre.

Dès les premières heures du jour, après avoir fait une patrouille dans les rues avec ses sept policemen, Michele descendit sur la route, le fusil en main, allant à la rencontre de l'aide-collecteur, qui était monté à cheval pour calmer Tibasu.

Mais en présence de ce jeune Anglais, Michele se sentait redevenir de plus en plus indigène, et l'histoire de l'affaire de Tibasu finit, en même temps que s'éteignait la tension nerveuse du narrateur, par un déluge de pleurs convulsifs, à la pensée douloureuse qu'il avait tué un homme; d'autant plus que la nuit n'avait nullement allégé le poids de cette honte, et qu'il éprouvait un dépit enfantin à sentir que sa langue se refusait à faire valoir ses grands exploits.

Cela, c'était la disparition définitive de la dernière goutte de sang blanc que Michele eût dans les veines, mais il ne s'en doutait pas.

L'Anglais, lui, le comprit, et quand il eut bien lavé la tête aux gens de Tibasu, quand il eut tenu avec le sous-juge une conférence où cet excellent fonctionnaire devint tout vert, il trouva le temps nécessaire pour rédiger un rapport où il faisait connaître la conduite de Michele.

Cette lettre fut transmise à _qui de droit_ par les voies ordinaires, et aboutit à faire déplacer Michele vers une résidence plus lointaine encore, avec l'impérial salaire de 66 roupies par mois.

En conséquence son mariage avec miss Vezzis se fit en grande pompe, selon le rituel antique; et maintenant il y a un grand nombre de petits D'Cruzes qui se vautrent autour de la vérandah du bureau central de télégraphe.

Mais, quand bien même on lui offrirait comme récompense tous les profits du service public où il est employé, Michele ne pourrait jamais, non, jamais recommencer ce qu'il fit à Tibasu, pour obtenir Miss Vezzis, la bonne d'enfants.

Cela prouve que quand un homme accomplit une bonne besogne, tout à fait hors de proportion avec son salaire, c'est, sept fois sur neuf, qu'il y a une femme, derrière le rideau de sa vertu.

Quant aux deux exceptions, elles peuvent s'expliquer par une insolation.

MONTRES DE NUIT

_Ce qu'il y a dans les livres du Brahmane se retrouve dans le coeur du Brahmane. Ni vous ni moi nous ne savions qu'il y eût autant de mal dans le monde._

(PROVERBE HINDOU)

Cela commença par une mystification, mais maintenant c'est allé assez loin, et cela commence à devenir sérieux.

Platte, le sous-officier, étant pauvre, avait une montre Waterbury, et une simple chaîne en cuir uni.

Le colonel avait aussi une montre Waterbury, mais il se servait comme chaîne de la fausse gourmette d'un mors.

Une fausse gourmette, c'est ce qu'il y a de mieux comme chaîne de montre. C'est à la fois solide et court. Entre une fausse gourmette et une autre, il n'y a pas grande différence; entre une montre Waterbury et une autre, il n'y en a aucune.

Tout le monde, à la station, connaissait la fausse gourmette du colonel.

Il n'était pas un cavalier de premier ordre, mais il aimait à faire croire aux gens qu'il l'avait été jadis, et il enfilait des histoires étonnantes, au sujet de la bride de chasse dont avait fait partie la fausse gourmette en question.

A part cela, il était religieux au point d'en être assommant.

Platte et le colonel faisaient leur toilette au club, car tous deux étaient en retard pour leurs invitations, et tous deux étaient pressés.

On était en _Kismet_.

Les deux montres étaient posées sur une étagère, au-dessous de la glace, avec la chaîne pendante. C'était là de la négligence.

Platte, qui avait fini le premier, prit au hasard une montre, se regarda dans la glace, arrangea son noeud de cravate, et sortit en courant.

Quarante secondes après, le colonel fit exactement la même chose.

Chacun avait pris la montre de l'autre.

Vous avez pu remarquer que bon nombre des gens qui ont de la religion sont extrêmement méfiants. On dirait qu'ils en savent bien plus long,--naturellement, pour des motifs uniquement religieux,--que les inconvertis, sur les choses du mal. Peut-être qu'ils étaient tout particulièrement criminels avant leur conversion.

En tout cas, quand il s'agit d'émettre des imputations défavorables, et de donner l'interprétation la plus cruelle possible aux choses les plus innocentes, vous pouvez être sûr que certaines catégories de gens religieux se distingueront par-dessus toutes les autres.

Le colonel et sa femme appartenaient à cette catégorie-là. Mais la femme du colonel était la pire des deux. C'était elle qui fabriquait les cancans de la station et bavardait avec son ayah!

Il n'est pas besoin d'en dire plus long.

La femme du colonel troubla pour jamais le ménage Laplace.

La femme du colonel fit manquer le mariage Ferris-Haughtrey.

La femme du colonel persuada au pauvre Brexton de laisser sa femme là-bas dans les plaines pendant la première année de leur mariage. Il en résulta la mort de la petite mistress Brexton, puis celle de leur bébé.

Les griefs contre la femme du colonel ne seront jamais oubliés tant qu'il y aura un régiment dans le pays.

Nous revenons au colonel et à Platte.

En quittant le salon de toilette, ils allèrent chacun de son côté.

Le colonel dîna avec deux chapelains, pendant que Platte allait à un rendez-vous de garçons, qui devait être suivi d'une partie de whist.

Remarquez bien comment les choses arrivent.

Si le saïs de Platte avait mis sur la jument la selle toute neuve, les têtes des anneaux de la selle n'auraient pu traverser le cuir usé, et faire entrer le vieux rembourrage dans le garrot de la bête, alors qu'elle revenait, vers deux heures du matin.

Elle n'aurait pas rué, sauté, elle ne serait pas tombée dans un fossé en faisant verser la carriole, et lançant Platte par-dessus une haie d'aloès jusque sur la pelouse si bien ratissée de mistress Larkyn, et ce récit n'aurait jamais été écrit.

Mais la jument fit tout cela, et pendant que Platte se roulait et se roulait sur l'herbe, comme un lapin qui a reçu un coup de fusil, la montre et sa chaîne s'échappèrent de son gilet, tout comme l'épée d'un major saute hors de son baudrier quand on allume un feu de joie; et la montre roula, au clair de lune, jusqu'à ce qu'elle se fût arrêtée sous une fenêtre.

Platte bourra son mouchoir sous le capiton, remit le véhicule d'aplomb, et rentra chez lui.

Remarquez encore comment _Kismet_ travaille. C'est une chose qui n'arrive pas une fois en cent ans.

Vers la fin de son dîner avec les deux chapelains, le colonel déboutonna son gilet et se pencha sur la table pour jeter un coup d'oeil sur quelques rapports de missionnaires. La barrette de la chaîne de montre passa peu à peu à travers la boutonnière, et la montre,--la montre de Platte,--glissa sans bruit sur le tapis. C'est là que le porteur la trouva le lendemain, et il la garda.

Alors le colonel partit pour retourner auprès de l'épouse de son coeur, mais le conducteur de la voiture était ivre et il s'égara. Aussi le colonel rentra-t-il à une heure indue, et ses excuses ne furent point écoutées.

Si la femme du colonel avait été un de ces «vases ordinaires voués à la destruction» elle aurait compris que quand un homme fait exprès de s'attarder, il se munit toujours d'une excuse plausible et originale. Et la simplicité démesurée de l'explication que donnait le colonel était une preuve de sa bonne foi.

Mais regardez encore _Kismet_ à l'oeuvre!

La montre du colonel, qui était arrivée si brusquement avec Platte sur la pelouse de mistress Larkyn, jugea bon de s'arrêter tout juste sous la fenêtre de mistress Larkyn, qui la vit à cet endroit le lendemain matin de bonne heure, la reconnut et la ramassa.

Elle avait entendu le bruit que faisait la carriole de Platte en versant, à deux heures de ce matin-là. Elle l'avait entendu apostropher la jument. Elle connaissait Platte et il lui plaisait.

Ce jour-là, elle lui fit voir la montre, et écouta son histoire.

Il tourna la tête de côté, cligna de l'oeil et dit:

--C'est dégoûtant! Quel vieux polisson! Et avec tant d'étalage de principes religieux encore! Je devrais envoyer la montre à la femme du colonel et lui demander des explications.

Mistress Larkyn songea une minute aux Laplace--elle les avait connus au temps où le mari et la femme croyaient l'un à l'autre, et elle répondit:

--Je l'enverrai; je pense que ça lui fera du bien, à elle. Mais rappelez-vous que nous ne devrons jamais lui dire la vérité.

Platte se douta que sa propre montre était entre les mains du colonel et pensa que l'envoi de la Waterbury avec sa fausse gourmette, accompagnée d'un billet rassurant de mistress Larkyn, n'aurait d'autre effet que de produire une courte agitation, de quelques minutes à peine.

Mais mistress Larkyn voyait plus loin.

Elle savait que la moindre goutte de poison aurait une prise solide sur le coeur de la colonelle.

Le paquet, accompagné d'un billet contenant quelques détails sur les heures tardives où le colonel faisait ses visites, fut envoyé à la femme du colonel.

Elle s'enferma pour pleurer et examiner quelle décision elle prendrait.

S'il y avait au monde une femme que la colonelle détestât avec une sainte ferveur, c'était bien mistress Larkyn.

Mistress Larkyn était une personne frivole, et qualifiait la colonelle de «Vieille Chatte».

La femme du colonel soutenait qu'un certain personnage de l'Apocalypse ressemblait étrangement à mistress Larkyn.

Elle citait également d'autres personnages de l'Écriture. Elle les prenait dans l'Ancien Testament.

Mais la femme du colonel était la seule personne qui voulût ou osât dire quoi que ce soit contre mistress Larkyn.

Tout le monde, à part elle, l'accueillait comme une amusante, une honnête petite personne.

En conséquence, à la pensée que son mari était allé semer des montres sous les fenêtres de cette «créature» à des heures maudites, et se rappelant que la nuit d'avant, même, il était rentré fort tard...

Arrivée à ce point, elle se leva et se mit en quête de son mari.

Il nia tout, excepté que la montre était à lui.

Elle le supplia de songer au salut de son âme et de dire la vérité. Il nia de nouveau, en ajoutant deux gros mots.

Puis, un silence tomba sur la colonelle pétrifiée, et pendant ce silence on aurait pu respirer cinq fois.

Le discours qui suivit ne regarde ni vous ni moi. C'était un tissu de jalousie conjugale et féminine. On y devinait l'expérience de la vieillesse et des joues creuses, une méfiance profonde, basée sur le texte qui dit que les coeurs mêmes des tendres bébés sont aussi mauvais qu'on les fait. Il y avait enfin de la rancune, de la haine contre mistress Larkyn, tout cela assaisonné des articles de foi que professait la femme du colonel.

Et par-dessus tout, il y avait la montre Waterbury avec la chaîne faite d'une fausse gourmette, cette montre qui faisait tic tac dans le creux de sa main desséchée.

A cette heure-là, je crois bien que la colonelle éprouva quelque chose des soupçons contenus qu'elle avait insinués dans l'âme du vieux Laplace, quelque peu des souffrances qu'elle avait causées à la pauvre miss Haughtrey, quelque peu de la douleur qui rongeait comme un cancer le coeur de Brexton, pendant qu'il assistait à l'agonie de sa femme.

Le colonel bafouilla; il essaya de donner des explications. Alors il s'aperçut que sa montre avait disparu; le mystère redoubla d'obscurité.

La femme du colonel passa alternativement de la parole à la prière, jusqu'à ce qu'elle fût lasse; et alors elle s'en alla pour aviser aux moyens de «châtier le coeur obstiné de son mari». Ce qui se traduit dans notre argot par «lui river son clou».

Comme vous le voyez, elle était profondément imbue de la doctrine du péché originel; et elle ne pouvait croire, en présence des apparences. Elle en savait bien trop long, et arrivait d'un bond aux pires conclusions.

Mais c'était tant mieux. Cela empoisonnait sa vie: elle avait empoisonné celle de Laplace. Elle avait perdu toute confiance dans le colonel; et c'était en cela que le dogme de défiance faisait sentir son influence.

--Il aurait pu, se disait-elle, il aurait pu commettre bien des fautes, avant qu'une Providence compatissante, employant un instrument indigne, cette mistress Larkyn, eût établi sa culpabilité.

C'était un débauché, un scélérat en cheveux gris.

On pourrait trouver que c'était là une réaction bien soudaine après une longue vie conjugale, mais s'il est un fait digne de respect, c'est celui-ci:

«Lorsqu'un homme ou une femme se font une habitude, et en même temps un plaisir de croire et de mettre en circulation les mauvais propos sur des gens indifférents à lui ou à elle, lui ou elle finiront par croire aux mauvais propos sur des gens très aimés, sur des parents très proches de lui ou d'elle.

Vous trouverez peut-être aussi que le simple incident de la montre était trop futile, trop banal pour faire naître cette mésintelligence. Mais une vérité non moins antique, c'est que dans la vie comme aux courses, les petits fossés, et les barrières les plus basses causent les pires accidents.

Pour la même raison, il peut vous arriver de voir une femme, capable d'être une Jeanne d'Arc dans un autre pays, dans un autre climat, se démolir, tomber en morceaux sous l'influence des soucis les plus terre à terre de la vie en ménage.

Mais cela, c'est une autre histoire.

La femme du colonel fut tourmentée d'autant plus cruellement parce qu'elle croyait, que cela faisait ressortir plus vivement la vilenie des hommes.

Quand on se rappelait les méfaits qu'elle avait commis, c'était un vrai plaisir que de la voir ainsi misérable, que de voir les efforts désespérés qu'elle faisait pour que la station ne s'en aperçût point.

Mais la station le savait, en riait sans le moindre remords, car on y avait appris l'histoire de la montre, racontée avec maints gestes dramatiques par mistress Larkyn.

Une ou deux fois, Platte croyant que le colonel n'était point parvenu à se disculper, dit à mistress Larkyn:

--Cette affaire est allée assez loin. Je suis d'avis qu'on apprenne à la femme du colonel comment c'est arrivé.

Mistress Larkyn pinça les lèvres, hocha la tête, et déclara que la femme du colonel devait faire de son mieux pour supporter son châtiment.

Or, mistress Larkyn était une femme frivole, en qui nul n'eût pu soupçonner une telle profondeur de haine.

En conséquence, Platte ne fit aucune démarche, et en vint à croire, d'après le silence du colonel, que celui-ci avait dû «courir la prétantaine» quelque part, cette nuit-là, et que dès lors, il aimait mieux encourir une légère pénalité pour avoir pénétré dans les clôtures des gens en dehors des heures de visites.

Platte finit au bout d'un temps par oublier l'affaire de la montre, et retourna dans la plaine avec son régiment.

Mistress Larkyn rentra en Angleterre quand son mari eut achevé son temps de service dans l'Inde. Elle n'oublia jamais.

Mais Platte avait parfaitement raison quand il disait que la plaisanterie durait un peu trop.

La défiance, et les scènes de tragédie qu'elle comporte,--toutes choses que nous autres étrangers ne pouvons pas voir, ni croire,--tuent la femme du colonel, et font au colonel une vie misérable.

Si l'un ou l'autre lisent cette histoire, ils peuvent être convaincus que l'affaire y est exposée avec vérité. Ils peuvent «échanger le baiser de réconciliation».

Shakespeare fait allusion au plaisir qu'on éprouve en voyant un artilleur canonné par sa propre batterie.

Cela prouve que les poètes ne devraient pas écrire sur des choses auxquelles ils n'entendent rien.

Le premier venu aurait pu lui apprendre que les sapeurs et les canonniers appartiennent à des corps parfaitement distincts dans l'armée. Mais si vous corrigez la phrase, en substituant le mot de canonnier à celui de sapeur, il en résultera exactement la même morale.

L'AUTRE

_Quand la terre fut malade et que les cieux grisonnèrent et que les bois eurent été pourris par la pluie, l'homme mort vint à cheval, par un jour d'automne, revoir ce qu'il avait aimé._

(VIEILLE BALLADE)

Il y a bien longtemps de cela, du temps des «soixante-dix», avant qu'on eût construit aucun édifice public à Simla, et la large route qui fait le tour de Jakko, alors qu'ils habitaient un nid à pigeons dans les bouges du P. W. D., les parents de miss Gaurey lui firent épouser le colonel Schreiderling.

Il ne devait pas avoir beaucoup plus de trente-cinq ans de plus qu'elle, et comme il avait deux cents roupies par mois, et avec cela de la fortune personnelle, il était assez à son aise.

Il appartenait à une bonne famille, et quand il faisait froid, il souffrait d'une affection des poumons. En été, il vacillait sur le bord de l'apoplexie par insolation, mais jamais elle ne vint à bout de le tuer.

Entendez-moi bien, je ne blâme pas Schreiderling: il était bon mari, suivant ses idées, et il ne se mettait en colère que quand on le soignait, ce qui arrivait environ dix-sept jours par mois.

Il était très large avec sa femme sur les questions d'argent, et c'était, selon lui, une concession.

Et cependant, mistress Schreiderling n'était point heureuse.

On l'avait mariée quand elle avait moins de vingt ans et qu'elle avait donné à un autre tout son pauvre petit coeur.

J'ai oublié son nom, mais nous l'appellerons l'Autre.

Il n'avait ni argent, ni avenir; il n'avait pas même l'air intéressant, et je crois qu'il avait un emploi dans le commissariat ou les transports. Mais malgré tout cela, elle l'aimait terriblement, et il y avait entre lui et elle comme des fiançailles, lorsque Schreiderling apparut et informa mistress Gaurey qu'il se proposait d'épouser sa fille.

Alors l'autre promesse de mariage fut annulée, effacée par les larmes de mistress Gaurey.

En effet, cette dame gouvernait sa maison en larmoyant sur la désobéissance à son autorité, et sur le peu de respect qu'on lui témoignait dans sa vieillesse.

La jeune fille ne faisait pas comme sa mère; elle ne pleura jamais: non, pas même au mariage.

L'Autre supporta sa perte avec calme, et se fit envoyer dans le poste le plus mauvais qu'il pût trouver. Peut-être que le climat le consolait.

Il souffrait de la fièvre intermittente, et cela put lui servir à se distraire de ses autres peines.

Il avait également le coeur faible. Une des valvules était atteinte, et la fièvre empirait les choses. Cela se vit bien par la suite.

Puis, plusieurs mois se passèrent, et mistress Schreiderling se mit à être malade. Elle ne se consumait point de langueur, comme on le voit dans les livres; mais on eût dit qu'elle collectionnait toutes les formes de maladie qui sévissaient à la station, depuis la simple fièvre, et au-dessus.

Même en ses meilleurs moments, elle n'était jamais qu'ordinairement jolie; ces maladies la rendaient laide.

Ainsi s'exprimait Schreiderling.

Il mettait son amour-propre à dire tout ce qu'il pensait.

Quand elle eut perdu sa joliesse, il la laissa s'arranger à son gré, et retourna dans les bouges où s'était passé son célibat.

On la voyait trottiner, allant et venant sur la Simla-Mall, d'un air d'abandon, avec un grand chapeau du Terai qui lui retombait derrière la tête, et sur une selle en si mauvais état qu'elle faisait peine à voir.

La générosité de Schreiderling s'arrêtait au cheval. Il disait que la première selle venue était assez bonne pour une femme aussi nerveuse que mistress Schreiderling.

On ne l'invitait jamais à danser, parce qu'elle ne dansait pas bien. Elle était si terne, si peu intéressante qu'il était extrêmement rare qu'elle trouvât des cartes dans sa boîte aux lettres.

Schreiderling disait que s'il avait su qu'elle deviendrait un pareil épouvantail après son mariage, il ne l'aurait jamais épousée.

Il avait toujours mis son amour-propre à dire ce qu'il pensait, ce Schreiderling!

Il la laissa à Simla un jour du mois d'août, et retourna à son régiment.

Alors elle reprit un peu de vie, mais ne retrouva jamais son apparence d'autrefois.

J'appris au club que l'Autre revenait malade, très malade, essayer d'une chance incertaine de guérison. La fièvre et l'état de ses valvules du coeur l'avaient presque tué.

Elle savait cela, et elle savait aussi une chose que je n'avais aucun intérêt à connaître, à quelle époque il devait arriver.

Il lui avait écrit, je suppose.

Ils ne s'étaient jamais vus depuis le mois qui avait précédé le mariage.

Et voici maintenant le côté déplaisant de l'histoire.

Une invitation tardive me retint à l'hôtel Dovedell jusqu'à ce qu'il fît sombre.

Mistress Schreiderling avait arpenté le Mall, pendant toute l'après-midi, sous la pluie.

Comme je remontais par la route des voitures, je passai près d'un tonga, et mon poney, las d'être resté longtemps arrêté, partit au petit trot.

Tout près de la route qui allait au bureau des tongas, se trouvait mistress Schreiderling, trempée de la tête aux pieds, attendant le tonga.

Je piquai vers les hauteurs, car le tonga n'était pas mon affaire, et à ce moment même, elle se mit à jeter des cris aigus.