Part 4
Ce pique-nique-là fut appelé le grand pique-nique détente, parce qu'on savait qu'alors Saumarez se déclarerait à l'aînée des misses Copleigh, et outre son affaire, il y en avait une autre qui pourrait se dénouer aussi heureusement.
L'atmosphère sociale était chargée à haute pression et demandait à être dégagée.
Nous nous réunîmes, à dix heures, sur le terrain de manoeuvre.
La nuit était d'une chaleur terrible.
Les chevaux, bien qu'allant au pas, étaient couverts de sueur, mais plutôt que de rester dans nos sombres demeures tout paraissait supportable.
Quand on se mit en marche sous la pleine lune, nous étions quatre couples, un groupe de trois, et moi. Saumarez accompagnait à cheval les misses Copleigh, et je flânais à l'arrière de la procession, en me demandant avec laquelle Saumarez reviendrait.
Tout le monde était heureux et content, mais nous nous doutions tous que quelque chose allait se produire.
Nous allions lentement.
Il était près de minuit quand nous arrivâmes à la tombe antique, faisant vis-à-vis à la pièce d'eau en ruines, dans les jardins abandonnés où nous allions boire et manger.
J'arrivai en retard, et avant que j'eusse pénétré dans le jardin, je remarquai à l'horizon, au nord, un coup de lumière indécise, d'un ton noir foncé. Mais personne ne m'aurait su gré de gâter une partie de plaisir aussi bien organisée que ce pique-nique, et un ouragan de poussière de plus ou de moins ne fait pas grand mal.
On se groupa au bord de la pièce d'eau.
Quelqu'un avait apporté un banjo--c'est un instrument très sentimental--et trois ou quatre d'entre nous chantèrent.
Il n'y a pas là de quoi rire. Nous avons un très petit nombre de distractions dans les stations lointaines.
Puis, nous causâmes par groupes ou ensemble, couchés sous les arbres, pendant que les roses, grillées par le soleil, laissaient tomber leurs pétales à nos pieds, en attendant le souper.
Ce fut un beau souper, aussi froid, aussi glacé que vous pouviez le désirer, et nous prîmes notre temps pour le savourer.
J'avais senti l'air s'échauffer de plus en plus, mais personne n'avait paru s'en apercevoir jusqu'au moment où la lune disparut, où un vent brûlant commença à fouetter les orangers avec un bruit comparable à celui de la mer.
Avant que nous puissions nous rendre compte de ce qui se passait, l'orage de poussière fondait sur nous, et faisait de tout ce qui nous entourait un tourbillon hurlant et sombre.
La table du souper fut emportée par le travers dans la pièce d'eau.
Nous n'osions pas nous arrêter quelque part aux environs de la vieille tombe, de peur qu'elle ne fût déracinée par une rafale. Aussi chercha-t-on à se diriger à tâtons vers les orangers où nos chevaux étaient à l'attache et à y attendre que l'orage passât.
Alors le peu de lumière qui restait disparut, et on n'aurait pu distinguer sa main devant sa figure.
L'air était lourdement chargé de poussière et de sable venant du lit de la rivière. Tout cela remplissait les bottes et les poches, coulait le long du cou, formait une couche sur les sourcils et les moustaches.
C'était un des pires orages de sable de l'année.
Nous étions serrés les uns contre les autres, à côté des chevaux qui tremblaient, pendant que le tonnerre babillait au-dessus de nous, que les éclairs pleuvaient du ciel, en nappe comme l'eau d'une écluse, de tous les côtés à la fois.
On ne courait aucun danger, certes, à moins que les chevaux ne rompissent leurs liens.
J'étais debout, la tête tournée du côté opposé à la direction du vent, les mains sur ma bouche. J'entendais les arbres se fouetter mutuellement.
Je ne pouvais voir ce qui se trouvait près de moi que quand il faisait des éclairs.
Alors je reconnus que j'étais terré près de Saumarez et miss Copleigh l'aînée, avec mon cheval juste devant moi.
Si je reconnus miss Copleigh l'aînée, c'est qu'elle avait un _puggry_[11] autour de son casque, et que la cadette n'en avait pas.
[11] Turban de gaze ou de mousseline.
Toute l'électricité qui se trouvait dans l'air avait passé dans mon corps. J'étais tout frémissant, tout vibrant, de la tête aux pieds, tout comme lorsqu'un cor vous donne une sensation de battement, une douleur lancinante, quand le temps est à la pluie.
C'était une tempête grandiose.
On eût dit que le vent ramassait la terre pour la jeter à droite en grands tas.
La chaleur montait du sol comme le feu du Jugement Dernier.
L'orage s'apaisa un peu au bout de la première demi-heure, et j'entendis une petite voix désespérée tout près de mon oreille. Elle se disait, comme à elle-même, comme une âme perdue qui volèterait emportée par le vent:
--O mon Dieu!
Alors miss Copleigh, la cadette, chancela entre mes bras en disant:
--Où est mon cheval? Trouvez-moi mon cheval. Il faut, il faut que je rentre à la maison, il le faut. Ramenez-moi à la maison.
Je pensai que les éclairs et la noirceur de la nuit l'avaient effrayée. Aussi dis-je qu'il n'y avait aucun danger, mais qu'il fallait qu'elle attendît la fin de l'orage.
Elle répondit:
--Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Il faut que je rentre. Oh! emmenez-moi d'ici!
Je dis qu'elle ne pouvait pas partir avant qu'on y vît clair, mais je sentis qu'elle me frôlait en passant et qu'elle s'éloignait.
De quel côté? Il faisait trop noir pour qu'on pût le voir.
Alors tout le ciel se fendit pour livrer passage à un éclair effrayant, comme si la fin du monde arrivait.
Toutes les femmes jetèrent un cri aigu.
Presque à l'instant même, je sentis une main d'homme sur mon épaule, et j'entendis Saumarez hurlant à mon oreille.
Les craquements des arbres et les grondements de la tempête m'empêchèrent de comprendre tout de suite ce qu'il disait, mais à la fin je l'entendis.
--Je me suis trompé de miss! Que faut-il faire?
Saumarez n'avait aucun motif pour me faire cette confidence.
Je n'avais jamais été son ami, et je ne le suis pas devenu, mais je suppose qu'en ce moment-là, lui et moi, nous n'étions pas dans notre assiette.
Resté debout, il tremblait d'agitation, et l'électricité me pénétrait d'une singulière sensation.
Tout ce que je pus trouver à dire, ce fut:
--Vous n'en êtes que plus sot d'avoir fait votre déclaration en plein ouragan de poussière.
Mais je ne voyais pas en quoi cela pouvait arranger les choses.
Alors il cria:
--Où est Édith, Édith Copleigh?
Édith était la soeur cadette.
Tout stupéfait, je lui répondis:
--Que lui voulez-vous?
Le croiriez-vous? Pendant les deux minutes qui suivirent, nous restâmes à nous regarder comme deux fous.
De son côté, il jurait que c'était à la plus jeune des soeurs qu'il avait toujours compté faire sa déclaration. Du mien, je lui criai jusqu'à extinction de voix qu'il avait dû commettre une méprise.
Tout ce que je pourrais dire pour expliquer cela, c'est qu'en fait nous avions tous les deux perdu la tête.
Tout m'apparaissait comme un mauvais rêve, depuis le piétinement des chevaux dans l'obscurité, jusqu'au récit de Saumarez, me contant qu'il s'était épris tout d'abord d'Édith Copleigh.
Il me tenait toujours solidement par l'épaule, et me suppliait de lui dire où était Édith Copleigh, quand il se fit une nouvelle accalmie, qui ramena de la lumière.
Alors nous vîmes le nuage de poussière qui se formait sur la plaine en avant de nous. Alors nous comprîmes que le plus fort de l'orage était passé.
La lune s'était rapprochée de l'horizon, et on apercevait tout juste la lueur de la trompeuse aurore qui précède la vraie d'environ une heure. Mais c'était une lueur bien faible, et le nuage roux mugissait comme un taureau.
Je me demandais où était passée Édith Copleigh, et pendant que je me faisais cette question, je vis simultanément trois choses.
Tout d'abord la figure de Maud Copleigh qui émergeait toute souriante de l'obscurité, et s'avançait vers Saumarez, debout près de moi.
J'entendis la jeune fille murmurer.
--Georges!
Elle glissa son bras sous le bras qui n'était pas employé à me maintenir par l'épaule, et je vis sur la figure de la jeune fille cette expression qui n'y apparaît qu'une ou deux fois dans toute une existence,--quand une femme est parfaitement heureuse, que l'air est plein de sons de trompettes, de flammes aux couleurs féériques, et que la terre se dissipe en vapeur, parce qu'on aime et qu'on est aimée.
En même temps, je vis la figure que fit Saumarez en entendant la voix de Maud Copleigh, et à une cinquantaine de yards du bouquet d'orangers, je vis une amazone de toile brune qui se remettait en selle.
Ce fut sans doute mon état de surexcitation qui me porta aussi vite à me mêler de ce qui ne me regardait pas.
Saumarez se dirigeait vers l'amazone, mais je le ramenai en arrière et lui dis:
--Arrêtez-vous, expliquez-vous; je vais la chercher.
Et je courus pour aller chercher mon cheval. J'avais l'idée parfaitement inopportune que toute chose devait se faire convenablement et avec ordre, et que Saumarez avait pour premier devoir d'effacer de la figure de Maud Copleigh cet air de bonheur.
Pendant tout le temps que je mis à rajuster le mors, je me demandai comment il allait s'y prendre.
Je partis au trot après Édith Copleigh, comptant la ramener à petits pas sous un prétexte ou un autre. Mais elle se lança au galop aussitôt qu'elle m'aperçût, et je fus forcé de lui faire une chasse à courre en règle.
Elle me cria par-dessus son épaule:
--Allez-vous-en; je retourne à la maison, allez-vous-en.
Et cela deux ou trois fois.
Mais mon devoir était de la rattraper d'abord, de la raisonner ensuite.
Cette chevauchée était bien ce qu'il fallait pour achever le mauvais rêve.
Le terrain était très dur, et de temps à autre nous nous lancions à travers les tourbillons étouffants, les «diables de poussière» qui se forment à la lisière de l'orage qui se déplace.
Il soufflait un vent d'une chaleur brûlante qui nous apportait la puanteur d'un four à briques moisies, et ainsi tantôt dans un demi-jour, tantôt à travers les «diables de poussière» par la plaine désolée, voltigeait l'amazone de toile brune sur le cheval gris.
Tout d'abord elle piqua droit vers la station.
Puis, elle fit demi-tour, et partit dans la direction de la rivière en traversant des couches roussies de l'herbe des jungles, sol assez mauvais pour vous faire faire panache.
Si j'avais été de sang-froid, je n'aurais jamais eu l'idée de traverser un pareil pays la nuit, mais cela me paraissait tout naturel, avec l'éclair scintillant au-dessus de moi, et, dans le nez une vapeur puante qui semblait monter de l'abîme.
Je volais, je criais.
Elle se penchait en avant, et fouaillait son cheval, si bien que la queue de l'ouragan arriva sur nous, en nous enveloppant et nous emportant dans la direction du vent, comme des bouts de papier.
Je ne sais quelle distance nous parcourûmes à cheval, mais le bruit de tambour que faisaient les fers, les grondements du vent, et la marche affolée de la lune rouge de sang à travers le brouillard jaune, tout cela me parut durer des années, des années.
J'étais littéralement trempé de sueur depuis mon casque jusqu'à mes guêtres, quand le cheval gris trébucha, reprit son équilibre, et se remit en marche complètement fourbu.
Ma bête, elle aussi, n'en pouvait plus.
Édith Copleigh était dans un piteux état, toute cuirassée de poussière, son casque enlevé, et pleurant à chaudes larmes:
--Pourquoi donc ne pas me laisser tranquille? disait-elle. Je ne demandais qu'à partir, à rentrer à la maison! Oh! _je vous en prie_, laissez-moi aller.
--Maintenant il faut que vous reveniez avec moi, miss Copleigh. Saumarez a quelque chose à vous dire.
C'était une bien sotte façon de présenter la chose, mais je connaissais à peine miss Copleigh, et bien que j'eusse joué le rôle de Providence aux dépens de mon cheval, je ne pouvais lui répéter en propres termes ce que m'avait appris Saumarez.
Cela, je pensais qu'il le ferait mieux lui-même.
Tous ses airs de se dire fatiguée, de vouloir rentrer à la maison, disparurent. Elle se balança de côté et d'autre sur sa selle, tout en sanglotant, pendant que le vent brûlant faisait flotter sa chevelure de côté.
Je n'ai pas besoin de répéter ce qu'elle dit, attendu qu'elle avait perdu tout sang-froid.
C'était bel et bien, je vous en réponds, l'effrontée miss Copleigh.
Me voilà donc là, moi absolument un étranger pour elle, à tâcher de lui faire entendre que Saumarez l'aimait, et qu'il fallait qu'elle revînt, pour le lui entendre dire.
Je crois que je parvins à me faire comprendre, car elle éperonna le cheval gris et le fit marcher tout clopinant, tant bien que mal, et l'on se mit en route vers la tombe, pendant que les roulements de l'orage descendaient sur Umballah, et que quelques grosses gouttes de pluie chaude tombaient.
Je découvris qu'elle s'était trouvée debout tout à côté de Saumarez pendant qu'il avait fait sa demande à sa soeur, et qu'elle avait alors éprouvé le besoin de rentrer chez elle pour pleurer à son aise, en jeune fille anglaise qu'elle était.
Pendant notre trajet, elle s'épongea les yeux avec son mouchoir, et se mit à me gazouiller son contentement, dans une joie débordante, comme convulsive.
Cela était absolument extraordinaire, mais n'en avait pas du tout l'air, en ce moment, en cet endroit.
Tout l'univers se réduisait aux deux petites Copleigh, à Saumarez et à moi, et on eût dit que la tâche de remettre en ordre cet univers bouleversé m'avait été confiée.
Lorsque nous parvînmes à la tombe, dans le calme profond et morne qui suivit l'orage, l'aube allait bientôt paraître. Personne ne s'était éloigné.
On attendait notre retour.
Saumarez surtout.
Sa figure était pâle et tirée.
Quand miss Copleigh et moi, nous arrivâmes clopin-clopant, il s'avança à notre rencontre, et lorsqu'il l'eut aidée à mettre pied à terre, il l'embrassa devant toute la troupe.
On eût dit une scène jouée sur un théâtre, et ce qui ajoutait à la ressemblance, c'était l'aspect des acteurs tout blancs de poussière, avec des airs de fantômes, tant les hommes que les femmes, sous les orangers qui applaudissaient--on eût dit qu'ils étaient l'auditoire--au choix de Saumarez.
Je n'ai jamais rien vu en ma vie qui fût aussi peu anglais.
Finalement, Saumarez dit qu'il nous fallait retourner à la station, sans quoi la station viendrait nous chercher, et... aurais-je la bonté d'accompagner à cheval Maud Copleigh pendant le retour?
--Rien ne me serait plus agréable, répondis-je.
En conséquence, on se forma en six couples, et l'on repartit deux par deux pendant que Saumarez marchait à pied à côté de miss Édith Copleigh, à qui il avait donné son cheval.
Le ciel s'était éclairci, et peu à peu, à mesure que le soleil s'élevait, je sentis que nous redevenions tout doucement des hommes et des femmes ordinaires et que le grand pique-nique détente était une chose tout à fait à part, une chose extraterrestre, une chose qui ne se reproduirait plus.
C'était parti avec l'ouragan de poussière, avec les vibrations de l'air brûlant.
Je me sentais éreinté, fourbu et quelque peu honteux de moi-même lorsque j'allai prendre un bain et dormir un peu.
Il y a une version féminine de cette histoire, mais elle ne sera jamais écrite... à moins qu'il ne prenne fantaisie à Maud Copleigh de l'écrire.
LE SAUVETAGE DE PLUFFLES
_Ainsi pendant une saison elles se battirent à armes égales, elle et sa cousine Mary. Pleines de tact, de talent, de bonhomie, elles furent des adversaires accomplies. Mais qu'on ne compare jamais des batailles entre hommes avec les implacables rencontres entre femmes._
(DEUX ET UN)
Mistress Hauksbee était parfois bienveillante pour son propre sexe.
Voici une histoire qui le prouve; vous en prendrez ce qui vous plaira, pas davantage.
Pluffles était sous-officier dans les «_Inconvenants_».
Il était nigaud, même pour un sous-officier; nigaud des pieds à la tête, comme un serin dont le duvet n'a pas encore cédé toute la place aux plumes.
Le pire de tout, c'est qu'il avait trois fois plus d'argent qu'il n'eût été bon pour lui.
Le père de Pluffles était riche, et Pluffles était fils unique.
La maman de Pluffles l'adorait. Elle était presque aussi serine qu'il était serin, et elle croyait tout ce qu'il disait.
La faiblesse de Pluffles consistait à ne jamais croire ce qu'on lui disait.
Il aimait mieux s'en rapporter à ce qu'il appelait son propre jugement.
Il avait juste autant de jugement que d'adresse à se tenir en selle ou à se servir de ses mains, et cette partialité lui valut de tomber une ou deux fois la tête la première dans des ennuis.
Mais le plus grand des ennuis que Pluffles se créa de toutes pièces, lui échut à Simla, il y a quelques années, alors qu'il avait vingt-quatre ans.
Il débuta par ne s'en rapporter qu'à son propre jugement, selon son habitude, et le résultat ce fut d'être attaché pieds et poings liés aux roues du rickshaw de mistress Reiver.
Il n'y avait qu'une chose de bien dans mistress Reiver, c'était sa toilette.
Elle était mauvaise depuis ses cheveux, qui avaient poussé sur la tête d'une jeune Bretonne, jusqu'aux talons de ses bottines qui avaient deux pouces deux tiers de hauteur.
Elle n'était point loyalement malfaisante comme mistress Hauksbee. Elle avait une scélératesse de femme d'affaires.
Elle ne prêtait jamais le flanc aux mauvais propos. Elle était trop dépourvue d'instincts généreux pour cela.
Elle était l'exception destinée à prouver qu'en règle générale, les dames anglo-indiennes sont à tous les points de vue aussi charmantes que leurs soeurs d'Angleterre.
Elle passait sa vie à démontrer cette règle.
Mistress Hauksbee et elle se détestaient cordialement. Elles se détestaient bien trop pour se heurter avec fracas, mais elles disaient, l'une de l'autre, des choses à vous faire tressauter, tant elles étaient fortes.
Mistress Hauksbee était honnête--honnête comme ses dents de devant--et sans son goût pour les méchants tours, elle eût été la perle des femmes. Mais chez mistress Reiver il n'y avait point d'honnêteté; rien qu'égoïsme.
Et dès le début de la saison, le pauvre petit Pluffles devint sa proie.
Elle se donna tout entière à cette tâche; et qu'était Pluffles, pour résister? Il persista à ne s'en rapporter qu'à son propre jugement, et ce fut sa perdition.
J'ai vu Stayes se chamailler avec un cheval rétif; j'ai vu un meneur de tonga venir à bout d'un poney entêté, j'ai vu un setter indocile dressé au fusil par un piqueur impitoyable, mais cela ne fut rien à côté du dressage de Pluffles, sous-officier aux «Inconvenants».
Il apprit à aller chercher et à rapporter comme un chien, et aussi à attendre, comme un chien, un mot de mistress Reiver.
Il apprit à attendre sous l'orme à des rendez-vous où mistress Reiver n'avait point l'intention d'aller.
Il apprit à accepter avec reconnaissance un tour de danse que mistress Reiver n'avait point l'intention de lui donner.
Il prit l'habitude de rester une heure et quart à grelotter du côté exposé au vent, à l'Élysée, alors que mistress Reiver se disposait à faire un tour à cheval.
Il apprit à aller en quête d'un «rickshaw» dans un complet léger, sous une pluie battante, et à marcher à côté de ce rickshaw quand il l'avait trouvé.
Il apprit à s'entendre adresser la parole comme on fait à un coolie, à recevoir des ordres comme un cuisinier.
Il apprit tout cela, et bien d'autres choses encore.
Et il paya pour recevoir cette éducation.
Peut-être s'imaginait-il, d'une façon plus ou moins vague, que c'était beau, que cela faisait de l'effet, que cela lui créait une filiation au milieu des gens, que c'était précisément là ce qu'il devait faire.
Avertir Pluffles qu'il agissait imprudemment, cela n'était l'affaire de personne.
Cette saison-là, l'allure était trop correcte pour qu'on y regardât de près, et quand on se mêle des sottises d'autrui on fait une besogne qui ne rapporte que des ennuis.
Le colonel de Pluffles l'aurait renvoyé à son régiment, s'il avait su comment les choses allaient. Mais Pluffles avait trouvé le moyen de se fiancer à une jeune fille en Angleterre, la dernière fois qu'il y était allé, et s'il y avait une chose que le colonel détestât avant tout, c'était un sous-officier marié.
Il se frotta les mains quand il vit quelle éducation recevait Pluffles, et dit que c'était excellent «pour former ce garçon-là».
Mais cela ne consistait nullement à le former: cela l'amenait à dépenser au-delà de ses ressources, qui étaient grandes.
En outre, cette éducation-là était propre à perdre un garçon de force moyenne, et en faisait un homme de deuxième ordre et d'un caractère suspect.
Il se risquait dans un mauvais milieu, et on eût été surpris de voir à combien se montait sa petite note chez Hamilton.
Alors mistress Hauksbee surgit au bon moment.
Elle joua sa partie à elle seule, sachant ce que les gens diraient d'elle, et elle la joua dans l'intérêt d'une jeune fille qu'elle n'avait jamais vue.
La fiancée de Pluffles était sur le point d'arriver, chaperonnée par une tante, en octobre, pour épouser Pluffles.
Au commencement d'août, mistress Hauksbee reconnut qu'il était temps d'intervenir.
Un homme qui monte beaucoup à cheval sait exactement ce qu'un cheval va faire au moment où il va le faire.
De la même façon, une femme, aussi expérimentée que mistress Hauksbee, sait au juste comment se conduira un tout jeune homme, dans certaines circonstances, particulièrement quand il s'est amouraché d'une femme du type de mistress Reiver.
Elle se dit que tôt ou tard le petit Pluffles romprait ce mariage pour rien du tout, rien que pour être agréable à mistress Reiver, et qu'en récompense, celle-ci le tiendrait à ses pieds, à son service tout juste autant de temps qu'elle le trouverait agréable.
Elle disait qu'elle connaissait les symptômes de ces choses.
Si elle ne les connaissait pas, qui donc les eût connus.
Alors elle se mit en campagne pour reprendre Pluffles sous les canons mêmes de l'ennemi, tout comme mistress Cusack-Bremmil avait pris Bremmil sous les yeux de mistress Hauksbee.
Cette lutte-là dura sept semaines.
Nous l'appelâmes la guerre de Sept Semaines, et on y disputa le terrain pouce par pouce des deux côtés.
Le compte-rendu détaillé remplirait tout un volume sans être complet. Quiconque se connaît en ces questions peut suppléer par lui-même aux lacunes de détail.
Ce fut une bataille superbe, il n'y en aura jamais de pareille tant que flotteront les couleurs anglaises, et Pluffles était le prix de la victoire.
On disait des choses à faire rougir sur mistress Hauksbee. On ne savait pas quel était son jeu.
Mistress Reiver luttait un peu parce que Pluffles lui était utile, mais surtout parce qu'elle détestait mistress Hauksbee, et que c'était un essai de leur force respective.
Quant à Pluffles, nul ne sait ce qu'il en pensait. Même dans ses meilleurs moments, Pluffles n'avait pas beaucoup d'idées, et le peu qu'il en avait lui servaient à poser.
Mistress Hauksbee dit:
--Il faut prendre à l'appeau ce garçon-là, et la seule façon de le prendre, c'est de le bien traiter. Aussi le traita-t-elle en homme du monde et d'expérience aussi longtemps que l'issue fut douteuse.
Peu à peu Pluffles se dégagea de son ancien vasselage et dévia vers l'ennemi, qui fit grand cas de lui.
On ne l'envoya jamais en service de corvée pour courir après des rickshaws. On ne lui promit jamais de danses qu'on ne lui accordait point. On ne tira plus à jet continu sur sa bourse.
Mistress Hauksbee le menait avec un licol, et après le traitement que lui avait fait subir mistress Reiver, ce lui fut un changement appréciable.
Mistress Reiver lui avait fait perdre l'habitude de parler de lui, et l'avait dressé à parler de ses mérites à elle.
Mistress Hauksbee s'y prit autrement, et gagna si bien sa confiance qu'il finit par lui parler de ses fiançailles avec la jeune fille de là-bas, au pays, tout en présentant la chose en grandes et vastes phrases comme un «coup de folie de jeunesse».