Simples Contes des Collines

Part 3

Chapter 33,892 wordsPublic domain

Mais ce genre de vie avait ses compensations. Il lui permettait d'étudier à fond les moeurs et les voleries des _saïs_; et il y en avait assez, disait-il, pour faire condamner la moitié de la population _chamar_ du Punjab, s'il avait été de service. Il devint un des gros joueurs au jeu des osselets, auquel s'adonnent tous les _jhampánis_[9] et un grand nombre de _saïs_ pendant qu'ils attendent, les soirs, à la porte de la maison du gouvernement ou du théâtre de la Gaîté. Il apprit à fumer du tabac composé aux trois quarts de bouse de vache, et il profita de l'expérience du Jemadar grisonnant qui était le doyen des _saïs_ du gouvernement, et dont les paroles ont du prix.

[9] Porteurs de palanquin.

Il vit bien des choses qui l'amusèrent, et il déclare, sur l'honneur, que nul ne saurait avoir une idée exacte de ce que c'est que Simla, s'il ne l'a point regardée du même point de vue que les _saïs_. Il dit aussi que s'il se décidait à écrire tout ce qu'il a vu, il y a bien des endroits où on lui casserait la tête.

La description que fait Strickland de ses souffrances pendant les nuits humides, pendant qu'il entendait la musique et voyait les lumières au «Benmore», que les pieds lui démangeaient de l'envie de valser, et qu'il avait la tête emmitouflée d'une couverture de cheval, est assez amusante.

Un jour ou l'autre, Strickland écrira un petit livre sur ses aventures. Ce livre vaudra la peine d'être acheté, et même celle d'être supprimé.

Ainsi donc, il servit fidèlement, comme Jacob servit pour Rachel, et son congé touchait à son terme quand l'explosion eut lieu.

Il avait réellement fait de son mieux pour garder son sang-froid en entendant les flirtations dont j'ai parlé, mais à la fin il éclata.

Un vieux général très distingué emmena miss Youghal faire une promenade à cheval et commença cette sorte de flirtation genre: «Vous n'êtes qu'une gamine» qu'il est si difficile à une femme d'esquiver avec quelque adresse, et qu'il est si exaspérant d'entendre.

Miss Youghal tremblait de peur aux propos qu'il lui tenait à la portée de l'oreille de son saïs.

Dulloo-Strickland supporta cela aussi longtemps qu'il put. Alors il empoigna la bride du cheval du général, et s'exprimant le plus aisément du monde en anglais, il l'invita à vider la place, sinon il le jetait par-dessus le fossé.

L'instant d'après, miss Youghal pleurait, et Strickland vit qu'il avait compromis sans remède son entreprise et que tout était fini.

Le général eut presque une crise, quand miss Youghal lui raconta en entrecoupant son récit de sanglots l'histoire du déguisement et de ses fiançailles en dépit de ses parents.

Strickland pesta, et furieusement, contre lui-même, et plus encore contre le général pour lui avoir forcé la main. Il ne disait mot, mais il tirait sur la bride du cheval et se préparait à lui administrer une raclée pour se donner une force de satisfaction.

Mais quand le général eut parfaitement compris de quoi il s'agissait, quand il sut qui était Strickland, il pouffa à perdre haleine, se tordant sur sa selle, et il riait tellement qu'il fut sur le point d'en tomber. Strickland, disait-il, méritait la croix de Victoria, rien que pour avoir porté la couverture comme _saïs_.

Tantôt il s'adressa et à lui-même des gros mots, et disait qu'il méritait certainement une raclée, mais qu'il était trop vieux pour la recevoir de Strickland. Tantôt il faisait à miss Youghal des compliments sur son amoureux.

Le côté scandaleux de l'affaire ne lui apparut pas, car c'était un bon vieux fort gentil, et il avait un faible pour les flirts.

Puis il repartit d'un éclat de rire, et déclara que le père Youghal était un sot.

Strickland lâcha la bride au cheval, et insinua au général qu'il ferait mieux de lui venir en aide, puisqu'il prenait la chose ainsi. Strickland connaissait le faible de Youghal pour les gens qui ont des titres, et qui accumulent beaucoup d'abréviations honorifiques à la suite de leur nom, et qui occupent de hautes situations officielles.

--Ceci ressemble assez à un lever de rideau, dit le général, mais n'importe, je m'en mêlerai pour vous faire un succès, ne fût-ce que pour échapper à la terrible rossée que j'ai méritée. Retournez à la maison, monsieur le policeman-saïs, habillez-vous convenablement, et je prendrai d'assaut Youghal. Miss Youghal, puis-je vous demander de rentrer au petit trot, et d'attendre?

Environ sept minutes plus tard, il y avait au Club, un énorme tohu-bohu.

Un saïs, avec sa couverture, et sa corde autour de la tête demandait à tous ceux qu'il connaissait:

--Au nom du ciel, prêtez-moi des habits convenables.

Comme on ne le reconnaissait pas, il y eut quelques scènes d'un genre tout nouveau, avant que Strickland pût obtenir un bain chaud, avec de la soude, une chemise de l'un, un pantalon d'un autre, et ainsi de suite.

Il partit au galop, emportant sur soi la moitié de la garde-robe du Club, monté sur un poney qui lui était absolument inconnu, pour se rendre chez le vieux Youghal.

Le général, dans son uniforme rouge de drap fin, l'y avait précédé.

Qu'avait dit le général à Youghal, Strickland ne le sut jamais, mais Youghal reçut Strickland avec une civilité modérée, et mistress Youghal, touchée du dévouement qu'avait montré le faux Dulloo, fut extrêmement bonne.

Le général rayonnait et se frottait les mains.

Miss Youghal entra, et avant même que le père Youghal sût bien où il était, le consentement leur avait été arraché et Strickland se mettait en route pour le bureau du télégraphe, accompagné de miss Youghal, pour se faire expédier ses effets.

Le dernier de ses ennuis, ce fut quand un homme qui lui était inconnu l'aborda vivement sur le Mail, et lui réclama un poney volé.

C'est ainsi que Strickland et miss Youghal finirent par se marier, à la condition formelle que Strickland renoncerait à son ancien système, et s'en tiendrait à la routine, qui rapporte plus d'argent et vous fait plus vite envoyer à Simla.

Strickland était trop épris de sa femme pour enfreindre son voeu, mais ce fut pour lui par la suite une pénible épreuve, car les rues et les bazars, et les paroles qui s'y échangeaient, étaient pleins d'indications pour Strickland, tout cela l'invitait à faire une fugue, à reprendre ses pérégrinations et ses découvertes.

Un de ces jours, je vous apprendrai comment il manqua à sa promesse pour tirer un ami d'embarras. Mais il y a longtemps de cela, et maintenant il est presque entièrement perdu pour ce qu'il appelait la _chasse_. Il a oublié l'argot, la langue des mendiants, les marques, les signaux, la direction des courants de fond, qu'un homme doit réapprendre sans cesse, s'il veut demeurer un maître.

Mais il remplit ses feuilles statistiques en parfait administrateur.

UNIE A UN INCROYANT

_Je meurs pour vous, et vous mourez pour un autre._

(PROVERBE DU PUNJAB)

Quand la locomotive de Gravesend s'éloigna du steamer de la Peninsular and Oriental pour remorquer le train à la ville, elle emporta bien des gens en pleurs. Mais aucune de ces personnes ne pleurait plus abondamment, plus sincèrement que miss Agnès Laiter.

Elle avait bien de quoi pleurer, car le seul homme qu'elle aimât au monde,--le seul qu'elle pût jamais aimer, à ce qu'elle disait--partait pour l'Inde, et comme chacun sait, l'Inde est partagée par parties égales entre la jungle, les tigres, les cobras, le choléra et les cipayes.

Phil Garron, appuyé au bastingage du flanc du steamer, sous la pluie, se sentait aussi fort malheureux, mais il ne pleurait point.

On l'envoyait s'occuper de «thé». Qu'était-ce que ce _thé_? Il n'en avait pas la moindre idée, mais il s'imaginait qu'il aurait à monter un cheval fringant pour parcourir des collines couvertes d'arbrisseaux à thé, qu'il toucherait pour cela une solde magnifique, et il savait très bon gré à son oncle de lui avoir procuré cette niche.

Il avait sincèrement l'intention de réformer ses habitudes de laisser-aller et de gaspillage. Il mettrait tous les ans de côté une grande partie de son superbe traitement, et au bout d'un temps très court, il reviendrait épouser Agnès Laiter.

Phil Garron était resté trois ans à flâner autour de son amie.

Comme il n'avait rien à faire, il ne manqua pas de devenir amoureux.

Il était fort gentil, mais il manquait de fermeté dans ses vues, dans ses opinions, dans ses principes, et bien qu'il n'allât jamais jusqu'à faire vraiment du mal, ses amis furent très contents quand il leur dit adieu et qu'il partit pour cette mystérieuse affaire de _thé_, dans les environs de Darjeeling. Ils dirent: «Que Dieu vous bénisse, mon cher garçon, et qu'on ne vous revoie jamais!»

Tout au moins c'est là ce qu'on fit entendre à Phil.

Au moment du départ, il avait en tête un grand projet pour prouver qu'il valait plusieurs centaines de fois plus qu'on ne l'évaluait: il travaillerait comme un cheval, et il épouserait Agnès Laiter.

Outre sa bonne tournure, il avait maintes autres qualités.

Son seul défaut, c'était d'être faible. Oui il l'était, si peu que ce fût.

En fait d'économie, il n'en savait pas plus que le _Morning Sun_, et cependant vous n'auriez pu mettre le doigt sur un article et dire: «En cette occasion, Phil Garron a fait preuve d'extravagance et d'étourderie.» Et vous n'auriez point trouvé en son caractère un seul vice bien défini, mais il était incomplet, et se laissait pétrir comme du mastic.

Agnès Laiter retourna, les yeux rouges, à ses devoirs d'intérieur,--la famille désapprouvait cet engagement,--pendant que Phil faisait voile pour Darjeeling, «port situé sur l'Océan du Bengale» ainsi que sa mère se plaisait à le dire à ses amis.

Il était fort bien vu à bord, il lia beaucoup de relations, ne fit qu'une note de boissons assez modérée, et envoya de chaque port de relâche d'énormes lettres à Agnès Laiter.

Puis il se mit à l'oeuvre sur la plantation, située quelque part entre Darjeeling et Kangra.

Bien que le salaire et le cheval ne fussent pas tout à fait ce qu'il avait rêvé, il réussit fort passablement, et s'accorda beaucoup plus d'éloges qu'il n'en méritait pour sa persévérance.

Avec le temps, à mesure qu'il se faisait à son collier et que la tâche prenait un contour plus précis à ses yeux, la figure d'Agnès Laiter s'effaçait de son esprit, et n'y reparaissait que quand il était de loisir, c'est-à-dire rarement. Il oubliait tout ce qui concernait la jeune fille pendant une quinzaine, puis le souvenir revenant tout à coup, il sursautait comme un écolier qui n'a pas songé à apprendre sa leçon.

Elle n'oubliait point Phil, car elle était de cette sorte de femmes qui n'oublient jamais.

Seulement, un autre,--un jeune homme qui eût été un bien meilleur parti,--se présenta à mistress Laiter.

La probabilité d'un mariage avec Phil était aussi lointaine que jamais. Les lettres qu'il écrivait étaient si peu encourageantes. Puis il y eut de la part de la famille une certaine pression sur la jeune fille! Le jeune homme était d'ailleurs un parti réellement avantageux au point de vue de la fortune.

Bref Agnès l'épousa et écrivit à Phil dans les régions sauvages de Darjeeling une lettre orageuse comme un cyclone, où elle lui disait que pendant tout le reste de sa vie, elle n'aurait plus un instant de bonheur.

Et la prophétie se réalisa.

Phil reçut cette lettre et se regarda comme injustement traité.

Cela se passait deux ans après son départ; mais à force de concentrer sa pensée sur Agnès Laiter, de regarder sa photographie, de se passer une main caressante sur le dos comme pour se féliciter d'être un des amants les plus constants qu'il y ait dans l'histoire, de se monter petit à petit la tête, il finit réellement par s'imaginer qu'il avait été traité indignement.

Il se mit à composer une lettre d'adieu, une de ces épîtres pathétiques dans le genre «Monde qui ne finira point. Ainsi soit-il», où il déclarait qu'il serait fidèle jusque dans l'éternité, que toutes les femmes se ressemblaient, à peu de chose près, qu'il cacherait son coeur brisé, etc... mais que si dans la suite, etc... il pouvait supporter cette attente, etc... affections restées fidèles au même objet, etc... elle reviendrait à son premier amour, etc., tout cela en huit pages d'écriture serrée.

A un point de vue artistique, c'était un travail agréable à voir.

Un Philistin ordinaire cependant--au fait de ce qu'éprouvait réellement Phil, et non point de ce qu'il croyait éprouver à mesure qu'il écrivait,--eût déclaré que c'était là l'élucubration plate, égoïste, d'un être parfaitement plat, égoïste et faible. Mais un tel verdict eût été injuste.

Phil affranchit sa lettre et éprouva, pendant au moins deux jours et demi, tout ce qu'il avait décrit.

Ce fut la dernière lueur avant l'extinction totale de la lumière.

Cette lettre rendit Agnès Laiter très malheureuse. Elle pleura, elle l'enferma dans son bureau pour ne plus la voir, et elle devint mistress N'importe qui pour complaire à sa famille.

N'est-ce pas le premier devoir de toute jeune fille chrétienne?

Phil reprit sa besogne.

Il ne songeait plus à sa lettre que comme un artiste songe à une esquisse finement parachevée.

Ses habitudes n'étaient point mauvaises, mais elles n'étaient pas absolument bonnes jusqu'au jour où elles le mirent en présence de Dunmaya, fille d'un Radjpoute qui avait été subadar-major dans notre armée indigène.

La demoiselle avait un filet de sang des collines dans les veines, et de même que les filles des collines, elle n'était point _purdah-nashin_[10].

[10] Femme vivant derrière le rideau.

Où fut-elle aperçue pour la première fois par Phil? Comment entendit-il parler d'elle? Cela n'a pas d'importance.

C'était une bonne et belle fille, et fort intelligente, très rouée en son genre, bien que, naturellement, ce genre fût un peu rude.

Il faut se rappeler que Phil vivait très confortablement, ne se refusait aucun luxe, ne mettait pas même un _anna_ de côté, et que très content de lui et de ses bonnes intentions, il perdait l'une après l'autre ses relations en Angleterre en négligeant de leur écrire, et commençait à regarder de plus en plus l'Inde comme son pays.

Certaines gens déchoient de cette façon et ne sont plus bons à rien.

Le climat de sa résidence était sain, et il se demandait s'il avait réellement un motif quelconque pour retourner au pays.

Il fit ce qu'avaient fait avant lui beaucoup de planteurs. Il se décida à prendre femme parmi les filles des collines et à s'installer définitivement. Il avait alors vingt-sept ans, une longue vie à parcourir, mais pas assez d'élan pour fournir cette carrière.

Ainsi donc il épousa Dunmaya selon les rites de l'Église anglaise.

Quelques camarades, des planteurs comme lui, déclarèrent qu'il faisait une sottise; d'autres trouvèrent qu'il avait raison.

Dunmaya était une fille profondément honnête, et malgré tout le respect qu'elle éprouvait pour son mari anglais, elle ne se faisait pas d'illusion sur les côtés faibles de ce mari. Elle le menait avec douceur, et en moins d'un an elle représentait, par une imitation assez bien réussie, une dame anglaise comme toilette et comme ensemble. Il est curieux de voir qu'un homme des collines reste homme des collines, même après toute une vie employée à se transformer, tandis qu'une fille des collines arrive en six mois à attraper les caractères essentiels de ses soeurs anglaises.

Il y avait autrefois une femme coolie... Mais c'est une autre histoire.

Dunmaya s'habillait généralement en noir et jaune, ce qui lui allait bien.

Et pendant tout ce temps, la lettre restait dans le tiroir d'Agnès.

De temps à autre, elle songeait au pauvre Phil, qui s'escrimait de son mieux, de toute sa résolution, parmi les cobras et les tigres de Darjeeling, et travaillait tant qu'il pouvait, dans l'espoir qu'un jour elle lui reviendrait.

Le mari, qu'elle avait, valait dix hommes comme Phil, à cela près qu'il avait un rhumatisme du coeur.

Trois ans après son mariage, après avoir essayé de Nice et de l'Algérie pour sa maladie, il s'embarqua pour Bombay et il y mourut, ce qui rendit la liberté à Agnès.

Comme elle était dévote, elle considéra cette mort et l'endroit où elle avait eu lieu comme une preuve que la Providence était personnellement intervenue, et quand elle se fut remise de l'émotion, elle se reprit, elle relut les lettres de Phil, avec les etc., etc., les gros traits, les petits traits. Elle les baisa maintes fois.

A Bombay personne ne la connaissait. Elle avait hérité de son mari une fortune considérable, et Phil était tout près d'elle. Certes, c'était mal, c'était inconvenant, mais elle résolut, comme le font les héroïnes de romans, d'aller retrouver son amant de jadis, de lui offrir sa main et son or, et de passer le reste de sa vie avec lui dans quelque endroit inaccessibles aux âmes incapables de la comprendre.

Elle passa deux mois seule à l'hôtel Watson, pour parfaire son projet: c'était là un joli tableau.

Puis elle se mit à la recherche de Phil Garron, aide dans une plantation de thé dont le nom était encore plus impossible à prononcer qu'il n'est habituel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle le découvrit. Elle avait employé un mois à cette recherche, car la plantation n'était pas du tout dans le district de Darjeeling, mais plutôt aux environs de Kangra.

Phil était très peu changé, et Dunmaya se montra fort aimable pour elle. Mais ce qu'il y a de particulièrement affreux, de honteux dans toute cette affaire, c'est que Phil, tout indigne qu'il soit qu'on pense à lui deux fois, était et est encore aimé de Dunmaya, et plus qu'aimé d'Agnès, dont il semble avoir gâté toute l'existence.

Chose pire encore, Dunmaya arrive à faire de lui quelqu'un de présentable, et grâce aux soins qu'il reçoit d'elle, il échappera à la perdition finale.

Ce qui est une injustice manifeste.

AURORE TROMPEUSE

_Dieu sait ce qu'apportera le flot de la marée. La terre est fourbue et défaillante, dans l'attente, dans l'insomnie et les yeux ouverts, et nous qui avons été tirés de la terre, nous vibrons à l'unisson de notre mère souffrante._

(DANS NOTRE PRISON)

Aucun homme ne saura jamais ce qu'il y a de vrai dans cette histoire.

Des femmes peuvent sans doute se la chuchoter mutuellement après une danse, quand elles s'arrangent les cheveux pour la nuit et qu'elles comparent les listes de leurs victimes.

Naturellement, un homme n'assiste pas à cette cérémonie.

Il faut donc conter la chose extérieurement,--sans y voir clair,--tout de travers.

Ne faites jamais à une femme l'éloge de sa soeur, avec l'espoir que vos compliments arriveront à la destination que vous vous proposez, et dans celui de planter des jalons pour vous-même.

Une soeur est avant tout, femme. Elle n'est soeur qu'ensuite, et vous reconnaîtrez que vous vous nuisez à vous-même.

Saumarez savait cela quand il se décida à demander sa main à l'aînée des misses Copleigh.

Saumarez était un homme singulier. Il n'avait guère de mérites visibles pour les hommes, quoiqu'il fût très bien vu des femmes et qu'il eût de la prétention assez pour en fournir à un conseil de vice-roi, tout en en gardant un peu pour le commandant en chef de l'état-major.

C'était un civil.

Beaucoup de femmes s'intéressaient à Saumarez, peut-être parce qu'il était rude dans ses façons avec elles.

Si vous heurtez les naseaux d'un poney, dès le premier moment où vous faites sa connaissance, il peut se faire qu'il ne vous prenne pas en affection, mais il est certain qu'il suivra avec un vif intérêt tous les mouvements que vous ferez par la suite.

L'aînée des misses Copleigh était jolie, boulotte, engageante et charmante.

La cadette n'était pas aussi jolie, et à entendre des hommes qui ne tiennent pas compte du conseil donné ci-dessus, elle inspirait de l'éloignement, elle n'avait aucune attraction. En fait, les deux jeunes personnes avaient le même extérieur, et il y avait la plus grande ressemblance entre leur air et leur voix, bien que le premier venu pût dire sans hésitation laquelle des deux était la plus jolie.

Saumarez avait mis dans sa tête, dès qu'elles vinrent à la station de Béhar, qu'il épouserait l'aînée.

Du moins, nous étions tous certains qu'il le voudrait, ce qui revient au même.

Elle avait vingt-deux ans et lui en avait trente-trois avec des appointements et des allocations qui faisaient environ quatorze cents roupies par mois.

Ainsi cette union, comme nous l'arrangions, était parfaitement assortie.

Il se nommait Saumarez, et sommaire aussi était sa nature, ainsi que l'avait dit quelqu'un.

Ayant rédigé sa résolution, il se forma en comité d'un seul homme pour en discuter, et son vote fut qu'il choisirait son heure.

D'après notre argot inconvenant, les misses Copleigh «chassaient couplées».

En d'autres termes, il vous était impossible d'avoir affaire à l'une d'elles sans avoir affaire à l'autre.

C'étaient des soeurs bien aimantes, sans doute, mais leur affection mutuelle n'était pas dépourvue d'inconvénients.

Saumarez tenait la balance en équilibre à l'épaisseur d'un cheveu près, entre elles, et lui seul eût pu dire de quel côté son coeur penchait. Pourtant chacun le devinait.

Il faisait de fréquentes promenades à cheval, et dansait souvent avec elles, mais il ne réussissait jamais à les séparer, un temps appréciable, l'une de l'autre.

Selon les femmes, c'était une défiance profonde qui tenait les deux soeurs rapprochées, chacune d'elles craignant que l'autre ne gagnât l'avance d'une étape par une marche dérobée. Mais cela ne regarde pas un homme.

Saumarez se taisait, à raison ou à tort, et se donnait l'air aussi affairé qu'il pouvait dans ses attentions, et apportait le même soin à son travail et à sa partie de polo.

Il n'était pas douteux que les jeunes filles ne l'eussent pris en amitié.

Comme la saison chaude approchait, et que Saumarez ne se décidait pas,--les femmes disent qu'on eût pu lire dans les yeux des jeunes filles leur embarras,--elles avaient l'air contraint, anxieux, irritable.

Les hommes sont absolument aveugles en ces matières, à moins qu'il n'entre plus de féminin que de masculin dans leur composition, et alors ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent n'a pas d'importance.

Pour moi, j'affirme que si les joues des misses Copleigh avaient perdu de leur fraîcheur, cela tenait à la chaleur des journées d'avril.

On aurait dû les envoyer plus tôt dans les montagnes.

Personne,--soit homme, soit femme,--ne se sent un ange quand arrivent les grandes chaleurs.

La cadette devint plus _rosse_,--pour ne pas dire plus aigre--dans ses façons. Quant aux manières engageantes de l'aînée, elles prirent quelque tranchant. On y sentait quelque effort.

Or, la station où se passaient toutes ces choses n'était certes pas une petite station, mais elle était en dehors de la ligne du chemin de fer, et périssait dans l'oubli.

Il n'y avait point de jardins, point d'orchestre, aucune distraction qui valût la peine d'en parler, et il fallait presque une journée de voyage pour aller danser à Lahore.

Les gens vous savaient gré de la moindre chose qui pût les intéresser.

Vers le commencement de mai, juste avant l'exode final des habitués de stations en montagne, alors qu'il faisait très chaud et qu'il ne restait pas plus de vingt personnes à la station, Saumarez organisa un pique-nique, où l'on devait se rendre à cheval pour souper au clair de lune, sur une tombe antique, à six milles de là, sur le bord de la rivière.

C'était un pique-nique genre Arche de Noé; et il devait y avoir comme à l'ordinaire, un intervalle d'un quart de mille entre chaque couple, à cause de la poussière.

Il vint six couples en tout, y compris les chaperons.

Les pique-niques au clair de la lune sont utiles justement quand la saison va finir, avant que les jeunes filles ne partent pour les stations en montagne. Ces pique-niques amènent les coeurs à battre à l'unisson et les chaperons devraient les encourager, surtout quand leurs filles ont l'air charmantes en amazones.

J'en ai connu un cas jadis, mais cela c'est une autre histoire.