Simples Contes des Collines

Part 2

Chapter 23,904 wordsPublic domain

Il prit au sérieux ses pertes, et mit tout autant d'énergie et d'application à une course dont l'enjeu était deux mohurs d'or[5] sur des poneys _ekka_ débutants, aux crinières tressées, que s'il se fût agi du Derby. Cela était dû moitié à l'inexpérience--de même que le petit chien se querelle avec le coin de carpette du foyer--et moitié à l'étourdissement que lui causait le passage d'une vie tranquille, au grand jour et au mouvement d'une vie plus animée. Personne ne lui parla du savon et du cirage, parce que la plupart des hommes tient pour certain qu'un homme d'intelligence moyenne s'en défie suffisamment. Il était vraiment pénible de voir le Jeune Garçon s'en aller par morceaux à chaque heurt, comme un poulain trop tenu en main, qui tombe et se couronne quand il échappe au valet d'écurie.

[5] Roupies.

Cette licence sans frein dans les amusements qui ne valent pas la peine qu'on sorte des rangs pour y goûter, et à plus forte raison qu'on y coure en bousculant tout le monde, dura six mois c'est-à-dire tout le temps de la saison froide.

Alors nous pûmes croire que la chaleur, la conscience d'avoir perdu son argent et estropié ses chevaux calmeraient le Jeune Garçon, et qu'il prendrait de l'aplomb.

C'est ce qui fût arrivé dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent. Vous voyez cela se produire dans toutes les stations de l'Inde.

Mais ce cas particulier fut une exception parce que le Jeune Garçon était sensible, et prenait les choses au sérieux, ainsi que j'ai dû déjà le répéter au moins sept fois.

Certes, nous ne saurions dire quelle impression ses excès faisaient sur lui-même. Ils n'avaient rien qui fût de nature à briser le coeur, rien qui dépassât la moyenne.

Il pouvait être financièrement ficelé pour toute sa vie; il pouvait avoir besoin de quelques soins. Un jour de chaleur aurait brûlé le souvenir de ses exploits. Un prêteur aurait pu l'aider à se remettre à flot et à sortir des ennuis d'argent. Mais il dut se placer à un point de vue tout différent, et se croire ruiné sans aucun espoir de relèvement.

Son colonel l'admonesta sévèrement quand le temps froid fut passé.

Cela le rendit plus malheureux que jamais, et pourtant le colonel lui avait «lavé la tête» comme à tout le monde, sans plus.

Ce qui se passa ensuite est un exemple curieux de la façon dont nous tenons les uns aux autres, et sommes rendus responsables des actes d'autrui.

La chose qui fit brutalement entrer la poutre dans l'esprit du Jeune Garçon, ce fut une remarque d'une femme pendant qu'il causait avec elle.

Il ne servirait de rien de la reproduire, car c'était une cruelle petite phrase, décochée avant qu'elle y eût songé, et qui le fit rougir jusqu'à la racine des cheveux.

Il la garda sur le coeur pendant trois jours; puis il demanda deux jours de congé pour aller chasser aux environs d'une résidence de villégiature de l'ingénieur du canal, à environ trente milles de là.

Il obtint son congé, et ce soir-là, au mess, il fut plus bruyant, plus encombrant que jamais. Il dit qu'il allait tirer «le gros gibier» et partit à dix heures et demie dans une _ekka_[6].

[6] Voiture légère indigène.

La perdrix,--unique gibier qui se rencontrait aux abords de la villégiature en question,--n'était pas du gros gibier, de sorte que tout le monde riait de sa gasconnade.

Le lendemain, un des majors rentra de congé, et apprit que le Jeune Garçon était parti «pour tirer du gros gibier».

Le major s'intéressait quelque peu au Jeune Garçon et avait fait quelques tentatives pour l'enrayer au temps froid. Le major fit les gros yeux, quand il apprit l'expédition, et il se rendit dans les chambres du Jeune Garçon, et y fureta.

Au bout d'un instant, il sortit et me rencontra au moment où je quittais le jeu au mess.

Il n'y avait personne dans le vestibule.

--Le Jeune Garçon est parti à la chasse, me dit-il. Est-ce qu'on peut tuer des _tétur_[7] avec un revolver et un encrier?

[7] Des perdrix.

--C'est absurde, major, répondis-je, car je voyais ce qu'il avait dans l'esprit.

--Absurde ou non, reprit-il, je vais au canal maintenant, tout de suite. Je me sens inquiet.

Il réfléchit une minute et reprit:

--Savez-vous mentir?

--Vous vous en doutez un peu. C'est mon métier.

--Très bien, conclut le major. Alors vous allez partir avec moi, maintenant... tout de suite, dans une _ekka_ du côté du canal, pour tirer le daim noir. Allez vite endosser votre shikar-kit[8], vite... et revenez avec un fusil.

[8] Costume de chasse.

Le major était un maître homme, et je savais qu'il ne donnait pas d'ordres sans motif.

Aussi j'obéis.

A mon retour je trouvai le major installé dans une _ekka_, des étuis à fusil et des vivres suspendus dans les filets, tout prêt pour une excursion de chasse.

Il renvoya le conducteur et se chargea de conduire lui-même. Nous cahotâmes, sans nous presser, tant qu'on fut dans la station, mais dès que nous eûmes atteint la route poussiéreuse qui traversait la plaine, il fit voler le poney.

Un animal du pays peut faire n'importe quoi en cas d'urgence. Nous couvrîmes nos trente milles en trois heures, mais la pauvre bête était presque morte.

Une fois, je dis:

--Mais, major, pourquoi cette hâte vertigineuse?

Il répliqua d'un ton calme:

--Le Jeune Garçon est seul, en tête à tête avec lui-même depuis... une, deux... cinq... quatorze heures, maintenant. Je vous le répète, je ne suis pas tranquille.

Cette inquiétude me gagna, et moi aussi je me mis à fouetter le poney.

Quand nous arrivâmes à la maison des champs de l'ingénieur du canal, le major héla le domestique du Jeune Garçon, mais sans obtenir de réponse. Alors nous approchâmes, et nous appelâmes le Jeune Garçon par son nom.

Toujours pas de réponse.

--Oh! il est parti à la chasse, fis-je.

Juste alors, je vis par une des fenêtres une petite lampe de jardin qui brûlait.

Il était quatre heures de l'après-midi.

Tous deux nous nous arrêtâmes court sous la vérandah, retenant notre souffle pour ne pas perdre le moindre bruit, et nous entendîmes dans l'intérieur de la pièce les _brr-brr-brr_ d'une multitude de mouches.

Le major ne dit mot, mais il enleva son casque, et nous entrâmes.

Le Jeune Garçon gisait sur le _cadre_ au milieu de la chambre nue et badigeonnée à la chaux. Le coup de revolver lui avait fracassé la tête. Les étuis des fusils n'étaient pas ouverts, le matériel de campement pas déployé et sur la table se trouvait le buvard du Jeune Garçon, avec des photographies. Il était allé très loin pour mourir, comme un rat empoisonné.

Le major murmura tout doucement:

--Pauvre garçon! pauvre, pauvre diable!

Puis il se détourna du lit:

--J'ai besoin de votre aide dans cette affaire, me dit-il.

Comme je voyais que le Jeune Garçon s'était suicidé, je me doutais fort bien de quelle sorte d'aide il s'agissait, de sorte que je m'installai devant la table, allumai un cigare, et me mis à fouiller dans le buvard, pendant que le major regardait par-dessus mon épaule et répétait à part lui:

--Nous sommes arrivés trop tard... comme un rat dans un trou... Pauvre diable! pauvre diable!

Le Jeune Garçon avait dû passer la moitié de la nuit à écrire à sa famille, à son colonel, à une jeune fille de son pays, et aussitôt qu'il avait fini d'écrire, il s'était fait sauter la cervelle, car il était mort depuis longtemps quand nous étions arrivés.

Je lus tout ce qu'il avait écrit, et à mesure que j'avais fini une feuille, je la faisais passer au major.

Nous vîmes, d'après son récit, combien il avait pris au sérieux toutes sortes de choses. Il y était question d'«un déshonneur qu'il n'était pas capable de supporter», «d'une honte ineffaçable, d'une folie criminelle», «d'une vie gaspillée», etc.

Puis c'étaient des choses particulières qu'il disait à son père, à sa mère; ça n'en finissait pas; c'est trop sacré pour qu'on l'imprime.

La lettre à la jeune fille de son pays était le morceau le plus touchant.

En la lisant, j'eus la gorge serrée. Le major ne fit nul effort pour rester les yeux secs.

Cela m'inspira du respect pour lui.

Il lut, il se balança de côté et d'autre, il pleura comme une femme, simplement, sans chercher à s'en cacher.

Les lettres étaient bien terribles, bien désespérées, bien touchantes. Nous oubliâmes toutes les sottises du Jeune Garçon, et nous ne pensâmes plus qu'à la pauvre chose qui gisait sur le _cadre_ et aux feuilles couvertes d'écriture que nous avions dans les mains. Il était absolument impossible de laisser des lettres comme celles-là arriver à leur adresse. Elles auraient brisé le coeur de son père, et auraient tué sa mère en tuant la foi qu'elle avait en son fils.

Enfin, le major sécha ses yeux, toujours franchement, et dit:

--Voilà des choses bien commodes à jeter à la tête d'une famille anglaise! Qu'allons-nous faire?

Sachant pourquoi le major m'avait emmené, je répondis:

--Le Jeune Garçon est mort du choléra. Nous étions ici à ses derniers moments. Nous ne nous en tirerons pas par des demi-mesures... Allons-y.

Alors commença une des scènes les plus terriblement comiques auxquelles il me soit arrivé de prendre part.

Il s'agissait de fabriquer un gros mensonge par écrit, confirmé par des preuves, pour consoler les parents que le Jeune Garçon avait au pays.

Je commençai par rédiger un brouillon, où le major semait çà et là des indications, tout en rassemblant les pages écrites par le Jeune Garçon et les brûlant dans l'âtre.

Ce fut par une soirée chaude et tranquille que nous nous mîmes à l'oeuvre, et la lampe brûlait très mal.

En y mettant le temps, je bâtis un canevas satisfaisant, où je déclarais que le Jeune Garçon était un modèle de toutes les vertus, chéri du régiment, et promettant à tous les points de vue de faire brillamment son chemin, et ainsi de suite; et je disais comme quoi nous l'avions soigné pendant sa maladie--ce n'était pas l'heure des petits mensonges, vous comprenez,--et comme quoi il était mort sans souffrance.

J'avais la gorge serrée pendant que j'écrivais ces choses-là, et que je pensais aux pauvres parents qui les liraient. Puis je me mis à rire de l'allure grotesque que prenait l'affaire... et le major dit que nous avions besoin de boire quelque chose.

Je n'ose dire la quantité de whiskey que nous bûmes, avant que la lettre fût finie. Ce whiskey ne nous produisit pas le moindre effet. Puis nous prîmes la montre, le médaillon et les bagues du Jeune Garçon.

Enfin le major dit:

--Il faut que nous envoyions une mèche de cheveux. C'est une chose à laquelle tient une femme.

Mais il nous fut impossible de couper une mèche de cheveux qui pût être envoyée. Le Jeune Garçon avait les cheveux noirs: heureusement le major les avait noirs, lui aussi. Je coupai avec un canif une mèche des cheveux du major au-dessus de la tempe, et je la mis dans le paquet que nous fîmes.

Les éclats de rire et la sensation d'étranglement me reprirent, et je fus forcé de m'arrêter. Le major n'était guère plus maître de lui-même, et nous savions qu'il nous restait la partie la plus terrible de la besogne.

Nous mîmes sous enveloppe le paquet: photographies, médaillon, anneau et boucle de cheveux, et nous cachetâmes avec la cire à cacheter et le cachet du Jeune Garçon.

Alors le major dit:

--Grand Dieu, allons dehors--hors de cette chambre--et réfléchissons.

Nous sortîmes, pour nous promener une heure sur les bords du canal, manger et boire ce que nous avions apporté, jusqu'à ce que la lune se levât.

Je sais maintenant au juste quelles sont les sensations d'un assassin.

Finalement, avec un grand effort nous parvînmes à rentrer dans la chambre où se trouvait l'autre chose avec la lampe, et nous nous mîmes à la besogne qui nous restait à accomplir.

Je ne veux rien écrire à ce sujet: ce fut trop horrible.

Nous brûlâmes la literie et jetâmes les cendres dans le canal, nous enlevâmes les nattes de la pièce pour les traiter de la même façon.

Je me rendis à un village et j'empruntai deux grandes pioches,--car je ne voulais pas recourir à l'aide des paysans,--tandis que le major se chargeait... du reste.

Il nous fallut quatre heures de travail acharné pour creuser la fosse.

Tout en travaillant, nous discutâmes sur le point de savoir si nous ferions bien de dire tout ce qui nous restait de l'office des morts dans la mémoire. Nous arrangeâmes la chose en récitant l'Oraison dominicale et y ajoutant une prière personnelle qui n'avait rien de rituel pour le repos de l'âme du Jeune Garçon.

Ensuite nous comblâmes la fosse, et nous allâmes sous la vérandah, pas dans la maison, nous livrer au sommeil.

Nous étions à demi morts de fatigue.

Quand nous nous réveillâmes, le major dit gravement:

--Nous ne pouvons pas nous en retourner avant demain. Il faut que nous lui laissions le temps de mourir. Il est mort ce matin, de très bonne heure, souvenez-vous-en. Cela aura l'air plus naturel.

Donc le major était resté éveillé toute la nuit, à réfléchir.

Il dit:

--Pourquoi n'avons-nous pas rapporté le corps aux cantonnements?

Le major réfléchit une minute.

--C'est parce que les paysans auront pris la fuite, dès qu'ils ont entendu parler de choléra. En outre l'_ekka_ nous a lâchés.

Cela, c'était littéralement vrai. Nous avions entièrement oublié le poney de l'_ekka_, et il était retourné à son écurie.

Nous passâmes donc seuls cette longue journée de chaleur étouffante dans la maison de repos du canal, à examiner et retoucher notre histoire de la mort du Jeune Garçon, pour en voir les points faibles.

Un indigène parut dans l'après-midi, mais nous dîmes qu'un Sahib était mort du choléra, et il se sauva.

Quand vint l'obscurité, le major me raconta toutes ses craintes au sujet du Jeune Garçon, puis des histoires de suicides accomplis ou près de l'être, à faire dresser les cheveux.

Il dit qu'il était jadis descendu, tout comme le Jeune Garçon, dans cette vallée de l'ombre, quand il était jeune et arrivé depuis peu en ce pays, qu'il comprenait bien comment les idées s'étaient livré bataille dans la tête bouleversée du Jeune Garçon. Il dit aussi comment les néophytes, dans leurs moments de repentir, croient leurs péchés bien plus graves, bien plus difficiles à effacer qu'ils ne le sont en réalité.

Nous causâmes pendant toute la soirée, et nous répétâmes l'histoire de la mort du Jeune Garçon.

Dès que la lune fut levée, et que le Jeune Garçon _fut enseveli_ conformément à notre version, nous nous mîmes en route à travers champs pour regagner la station.

Nous marchâmes de huit heures du soir à six heures du matin, mais bien que nous fussions rompus de fatigue, nous ne manquâmes pas de nous rendre dans le logement du Jeune Garçon et de remettre dans l'étui le revolver, avec le nombre réglementaire de cartouches. Et nous replaçâmes aussi sur la table sa papeterie portative.

Nous allâmes trouver le colonel pour lui annoncer ce décès, éprouvant de plus en plus les sensations des assassins. Puis, nous allâmes nous coucher, et nous dormîmes pendant tout un tour de cadran, car nous étions réellement à bout de force.

Le conte trouva créance aussi longtemps qu'il le fallait, car quinze jours plus tard tout le monde avait oublié le Jeune Garçon et ce qui le concernait.

Néanmoins, il se trouva bien des gens qui eurent le temps de dire que le major s'était scandaleusement conduit en ne rapportant pas le corps pour des funérailles régimentaires.

Dans tout cela, ce qu'il y eut de plus triste, ce fut la lettre que la mère du Jeune Garçon nous écrivit au major et à moi, avec de grandes taches, qui avaient délayé l'encre, semées sur le papier. Elle nous écrivait les choses les plus reconnaissantes possibles au sujet de notre grande bonté, et de l'obligation qu'elle nous aurait toute sa vie.

Toutes choses considérées, elle nous devait bien quelque chose, mais non point au sens où elle l'entendait.

LE SAÏS DE MISS YOUGHAL

_Quand homme et femme s'entendent, que peut faire le Kazi?_

(PROVERBE MAHOMÉTAN)

Certaines gens disent qu'il n'y a pas de roman dans l'Inde.

Ces gens-là se trompent.

Nos existences contiennent du roman autant qu'il nous en faut. Parfois davantage.

Strickland faisait partie du corps de police, et personne ne le comprenait. Aussi disait-on que c'était une étrange sorte d'homme et s'écartait-on de lui.

Strickland ne pouvait se prendre de cela qu'à lui-même.

Il professait cette théorie extraordinaire que dans l'Inde un policeman doit en savoir sur les indigènes autant qu'en savent ceux-ci. Or, dans toute l'étendue de l'Inde supérieure, il n'y a qu'_un_ homme qui puisse à son gré se faire prendre pour un Hindou ou un Mahométan, pour un _chamar_ ou un _fakir_. Il est un objet de crainte et de respect pour les indigènes depuis le Ghor Kathri jusqu'au Jamma Musjid. Il passe pour posséder le pouvoir de se rendre invisible, et de faire exécuter ses ordres par un grand nombre de diables. Mais cela lui a-t-il valu quelque faveur du gouvernement? Pas le moins du monde. Il n'a jamais obtenu le poste de Simla, et son nom est presque inconnu des Européens.

Strickland eut la sottise de prendre cet homme pour modèle. Se conformant à son absurde théorie, il pataugea dans des endroits peu parfumés où nul homme qui se respecte ne songerait à porter ses explorations, et tout cela en pleine fripouille indigène. Il se fit à lui-même une éducation qui prit sept ans, et il n'en fut pas plus apprécié pour cela.

Il partait continuellement en _fantee_ au milieu des indigènes, ce qui naturellement n'inspire aucune confiance à un homme qui a son bon sens.

Il fut bientôt initié au Sat Bhai, à Allahabad, où il était en congé. Il apprit le chant du lézard des Sansis, ainsi que la danse du Hálli-Hukk, qui est un cancan religieux de l'espèce la plus étonnante. Quand un homme a appris à danser le Hálli-Hukk, et qu'il sait comment, quand, et en quel endroit cela se danse, il sait quelque chose dont il a le droit d'être fier. Il a pénétré le caractère hindou plus avant que la peau.

Mais Strickland n'est point fier, bien qu'une fois, à Jagadhri, il ait aidé à peindre le taureau de la mort, chose qu'un Anglais n'oserait jamais regarder. Il a appris à fond l'argot des voleurs et des _chángars_. Il a pris à lui seul un voleur de chevaux d'Eusufzai près d'Attock. Il s'est tenu debout sous la chaire d'une mosquée de la frontière, et a présidé à l'office comme l'eût fait un mollah sunnite.

Son tour de force le plus extraordinaire, ce fut de passer onze jours chez un fakir, dans les jardins de Baba-Atal, à Amritsar, et d'y réunir les fils qui devaient conduire à découvrir l'assassin dans la grande affaire de Nasiban. Mais on se dit, non sans raison: «Pourquoi donc Strickland ne reste-t-il pas dans son bureau, à rédiger son journal, à faire des recrues, et ne se tient-il pas tranquille au lieu de démontrer l'incapacité de ses supérieurs?» Aussi l'affaire du meurtre de Nasiban ne lui valut-elle point une bonne note au département?

Mais après sa première crise de rage, il en revint à sa manie naturelle de mettre le nez dans la manière de vivre des indigènes.

Disons en passant, que quand un homme prend goût à cet amusement, cela lui reste pour toute sa vie. C'est la chose la plus attrayante du monde, sans même excepter l'amour.

De même que les autres hommes demandaient dix jours de congé qu'ils passent sur les collines, Strickland demandait une permission pour ce qu'il appelait un shikar (une chasse). Il revêtait le déguisement qui lui semblait approprié à la circonstance, s'enfonçait dans la multitude des peaux brunes, et y disparaissait quelque temps.

C'était un homme encore jeune, d'allure tranquille, de teint foncé, maigre, avec des yeux noirs, un très agréable compagnon quand il ne pensait point à autre chose. C'était un régal que d'entendre Strickland parler de la civilisation des indigènes telle qu'il l'avait vue.

Les indigènes haïssaient Strickland, mais ils avaient peur de lui.

Il en savait trop long.

Quand les Youghal arrivèrent à la station, Strickland,--avec l'extrême gravité qu'il mettait en toutes choses--devint amoureux de miss Youghal, et elle s'éprit de lui, au bout de quelque temps, parce qu'il demeurait pour elle une énigme.

Alors Strickland fit sa demande aux parents, mais mistress Youghal répondit qu'elle n'entendait point marier sa fille dans l'administration la plus mal payée de l'empire. Le vieux Youghal ajouta en propres termes que les façons de Strickland ne lui inspiraient aucune confiance et qu'il lui serait bien obligé de ne plus parler ni écrire à sa fille.

--Très bien! dit Strickland, car il n'entendait point faire de son amour un lourd fardeau.

Il eut un long entretien avec miss Youghal.

Après quoi il n'ouvrit plus la bouche à ce sujet.

En avril, les Youghal se rendaient à Simla.

En juillet, Strickland se fit donner un congé de trois mois pour «affaires personnelles urgentes». Il ferma sa maison, bien que pas un indigène ne se fût pour rien au monde hasardé à porter la main sur ce qui appartenait à «Sahib Estrekin» et alla voir un de ses amis, un vieux teinturier à Tarn Taran.

Là on perdit toute trace de lui, jusqu'au jour où un _saïs_, me rencontrant sur la diligence de Simla, me remit l'extraordinaire billet que voici.

«Mon cher vieux,

«Veuillez remettre au porteur une boîte de cigares, de préférence des Supérieurs numéro 1. C'est au Club qu'on a les plus frais. Je les paierai dès que je reparaîtrai, mais pour le moment je suis en dehors de la société.

«Bien à vous. E. STRICKLAND.»

J'en commandai deux boîtes, que je remis au _saïs_ avec mes compliments.

Ce _saïs_ là, c'était Strickland, et il était au service du vieux Youghal, qui avait fait de lui le palefrenier du cheval arabe de miss Youghal. Le pauvre garçon souffrait d'être privé de la fumée anglaise, et savait que, quoi qu'il arrivât, je ne laisserais pas échapper un mot, jusqu'au dénouement de l'affaire.

Un peu plus tard, miss Youghal, qui était enthousiaste de ses domestiques, se mit à parler dans toutes les maisons où elle allait de son _saïs_ modèle--l'homme qui trouvait tous les matins le temps de se lever de bonne heure pour cueillir des fleurs à mettre sur la table au déjeuner, et qui cirait--au sens littéral--les sabots de son cheval comme l'eût fait un cocher anglais.

Le factotum de l'arabe de miss Youghal était une merveille, un charme. Dulloo,--c'est-à-dire Strickland, trouvait sa récompense dans les jolies choses que lui disait miss Youghal lorsqu'elle allait se promener à cheval. Ses parents étaient enchantés de voir qu'elle avait renoncé à son sot caprice pour le jeune Strickland. Ils disaient qu'elle était une bonne fille.

Strickland proclame que les deux mois qu'il passa dans la domesticité furent la plus sévère discipline mentale qu'il eût jamais reçue.

Sans compter ce petit détail que la femme d'un _saïs_ de ses collègues fut férue d'amour pour lui, et tenta de l'empoisonner avec de l'arsenic parce qu'il ne voulait rien savoir d'elle, il lui fallut s'exercer à garder son calme lorsque miss Youghal allait faire une excursion à cheval en compagnie d'un homme qui cherchait à lui faire la cour, et qu'il était forcé de trotter derrière, portant la couverture et ne perdant pas un mot.

Il lui fallait encore garder son sang-froid quand il était interpellé en argot sous le porche du «Benmore» par un policeman, et particulièrement quand il était injurié par un Naik qu'il avait recruté au village d'Isser Jang, ou chose pire encore quand un jeune subalterne le qualifiait de cochon pour ne s'être pas assez hâté de lui faire place.