Simone: Histoire d'une jeune fille moderne

Chapter 9

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--Mais, mademoiselle, c'est impossible!

--Impossible! Croyez-vous que je ne suis pas courageuse?

--Mais il faudra travailler! Vous ne savez pas travailler!

--J'ai appris la couture au pensionnat laïque... Je suis capable de fanfrelucher mes robes, moi-même. Je sais broder aussi... Je fais un peu de tapisserie.

--Je ne dis pas non! Mais travailler pour gagner sa vie, c'est autre chose. Travailler, mademoiselle, c'est se battre avec l'ouvrage, c'est pousser l'aiguille dans l'étoffe quand on n'y voit plus, quand les paupières vous brûlent, quand le poignet vous fait mal, quand des mains vous tordent des choses dans l'estomac, quand vous avez comme une boule de plomb dans le crâne, une boule qui vous courbe le visage sur la besogne enragée. Travailler, c'est se lever à cinq heures, lasse, c'est se coucher à onze heures, morte de fatigue. Tout ça, mademoiselle, pour quarante sous, si vous faites de la confection chez vous, pour trois francs, quatre francs, si vous êtes ouvrière chez un grand couturier! Travailler, ce n'est pas chiffonner de la dentelle, par distraction, ou dessiner des papillons sur un canevas avec des laines de couleurs différentes...

--Alors, ma petite l'Embaumée, j'apprendrai à travailler. J'ai assez d'argent pour attendre que je puisse gagner mon pain, grâce à l'habileté et à l'activité que j'aurai vite acquises!

--Mademoiselle, je suis votre amie, n'est-ce pas? J'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu faire, mais je n'ai guère pu. Écoutez un bon conseil. Allez dire à M. Gosselet que vous êtes prête à réfléchir sur les inconvénients de votre mariage. Demandez du temps! Gagnez du temps! M. Bamberg reviendra et alors...

--Je vous assure, mon amie, que je suis bien décidée à gagner ma vie en petite ouvrière qui attend son amoureux parti au loin, en campagne! D'ailleurs, vous travaillez bien, vous, sans espérer des jours de repos, sans entrevoir un horizon de bonheur.

--Moi, mademoiselle, c'est bien différent. Quand je vois comment marche le monde, quand je pense aux injustices de la vie, je me console en songeant que l'on m'habitua toute petite, à travailler. Le turbin, j'ai ça dans le sang! Mon père et ma mère travaillaient dur. J'étais haute comme ça que j'aidais ma mère à coudre des sacs, au retour de l'école. J'allais au lavoir avec des charges qui écrasaient mes pauvres petites épaules... Il le fallait bien, puisque père venait manger tous les soirs et qu'il oubliait de nous laisser l'argent de sa paye pour acheter le fricot du lendemain.

--Pauvre mignonne!

--Ce que j'ai fait, bien d'autres le font aujourd'hui, bien d'autres le feront demain. Quand on mange, en travaillant, on est heureux. Le malheur est qu'on n'a pas toujours d'ouvrage.

--Et votre père?

--Père était bon ouvrier et pas buveur quand il vint à Paris avec maman. Puis, un jour, on le mena au poste parce que, en passant, il avait touché le coude d'un sergot. Ça, voyez-vous, ça lui donna la haine du gouvernement. Il se mit à fréquenter les marchands de vin, à faire de la politique. Quand il me prenait sur ses genoux, il disait de grandes phrases, me promettait des bagues, des bracelets, m'annonçait que je serais habillée, plus tard, comme une fille de riche. Maman lui faisait de grands yeux sévères quand il nous proposait de partager avec ceux qui ont tout l'argent. Il me faisait peur, un peu, mais il n'était pas méchant et obéissait de suite quand mère l'envoyait se coucher.

Père fut tué par l'explosion d'une chaudière de son usine. On nous donna quatre cents francs. Ce n'était pas beaucoup, mais maman avait trop peur de la justice pour faire un procès au patron.

Peu après, mère tomba malade à la suite d'un _chaud et froid_. J'avais beau me lever matin, je n'arrivais pas à gagner assez d'argent pour la soigner comme j'aurais voulu. A la mairie, on nous donna des bons de pain... Des bons de pain, ce n'était pas suffisant pour guérir maman.

Elle mourut juste au moment où on allait la porter à l'hôpital.

L'hôpital! Elle en avait si grand'peur que cela a peut-être hâté sa fin. Voyez-vous, mademoiselle, il n'y a que les Parisiens qui demandent à aller à l'hôpital. Les ouvriers venus de province n'aiment pas à mourir avec les carabins!

Le pharmacien et le propriétaire payés, il ne me resta guère que la moitié des meubles de pauvre maman. Je les vendis parce qu'ils me rappelaient des souvenirs trop tristes et j'allai habiter avec une amie qui travaillait chez votre père.

Depuis je me trouve presque heureuse. J'économise soixante francs par an, mademoiselle, soixante francs parce que chez vous il n'y a pas de chômage.

--Votre passé est bien triste, mon amie.

--C'est le passé de toutes ou de presque toutes, allez! Vous êtes toujours résolue à...

--Toujours! Comme je ne puis pas être une très habile couturière, nous travaillerons ensemble à des travaux de confection, si vous le voulez bien.

--Soit, à nous deux, nous pourrons peut-être ne pas être trop malheureuses. D'ailleurs je tiens à ne pas vous quitter si vous jouez au jeu dangereux de petite ouvrière.

--Encore, mon amie!... Voilà mon appoint dans notre maison de commerce.

Ce disant, Simone vida sur la table le contenu de sa bourse à mailles d'argent. Elle poussa du doigt les pièces d'or vers l'Embaumée, comptant:

--Cent...deux cents...trois cents...quatre cents... quatre cent cinquante. Nous sommes riches!

--Riches! Quand nous aurons acheté de quoi vous meubler une toute petite chambre sur mon carré, il vous restera bien cent cinquante francs!

--Bast, c'est suffisant pour attendre le travail, ma petite l'Embaumée. Et appelez-moi Simone, Simone, tout court, sans mademoiselle. Ne sommes-nous pas des amies d'atelier?

III

Le sixième étage qu'habitait la petite bossue était semblable à tous les sixièmes étages des quartiers ouvriers.

Dix ou douze mansardes ouvraient leurs portes de bois blanc badigeonné rouge-brun sur un palier étroit. Près d'un buen-retiro à usage commun, sis à l'extrémité du couloir, un robinet de cuivre laissait couler une eau grise en une cuvette de plâtre plantée dans la cloison comme une écaille d'huître.

Sur le mur, les traînées de peinture figurant des veines de faux marbres se maculaient de teintes rousses.

Les degrés de l'escalier s'engluaient des boues apportées en huit jours de tous les coins de Paris par les habitants trop gueux pour exiger de la concierge un nettoyage quotidien. D'ailleurs, les femmes maugréaient quand la «pipelette», se décidant à récurer «ce sale sixième», lançait sur le parquet de grands seaux d'eau qui filaient en rigoles, sous les portes, baignant les descentes de lit, moisissant les pieds des meubles déjà caducs.

Hiver comme été, le buen-retiro dégageait des odeurs malsaines. Il y avait de petits enfants dans les mansardes, et aussi de grands enfants qui ne souffraient pas trop d'une saleté commune, anonyme.

Un vasistas encadré dans le toit éclairait d'une lumière très nette le palier où venaient jouer les petits, où venaient babiller les mères en des jabotteries coléreuses contre la pipelette.

Par cette vitre, les mioches regardaient passer les nuages, songeant, les yeux vagues, au grand jardin des Plantes qu'habitent les heureuses «bébêtes».

Par cette vitre, les femmes voyaient un peu de ciel, évoquant les promenades faites, autrefois, sur les bords de la Marne, les vagabonderies où elles mangeaient du veau froid, jeunes filles, au milieu d'hommes en manches de chemises, ivres sans avoir bu.

Assises toute une journée sous ce carré de bleu, le printemps venu, pendant que les hommes travaillaient à l'atelier, elles se contaient les propos de la fruitière du coin, se plaignaient du renchérissement des oignons, cherchaient des amants aux petites filles sages, commentaient les jeux d'ombres chinoises aperçus, la veille, sur les rideaux d'en face, se faisaient des confidences, épiaient leurs visages, tissaient des cancans à l'aune.

Les doigts peu agiles, mais la langue alerte, elles faisaient mine de ravauder des chemisettes d'enfant ou des culottes d'hommes qui servaient de prétexte à de fades plaisanteries, tous les jours répétées, et, la besogne interrompue, lampaient du café noir en de grands bols déposés sur les marches de l'escalier, à l'abri des coups de pied de leurs «petits».

Les locataires du sixième étage fournissaient des thèmes inépuisables à leurs cancans.

Sur le carré habitaient deux femmes qui n'assistaient jamais aux parlottes de l'après-midi et évitaient même d'aller faire leur provision d'eau tant que les commères siégeaient sous le vasistas.

L'une, vêtue en petite bourgeoise, d'un peignoir coquet, piquait à la machine des jerseys pour le grand magasin: _La Baigneuse_.

L'autre, habillée d'étoffes lâches pour dissimuler sa grossesse, créait des fleurs artificielles en un labeur continu, acharné, qui ocrait de plus en plus son visage amaigri par une maternité prochaine.

La petite couturière n'avait pas d'amant. La fleuriste recevait les visites presque quotidiennes d'un jeune homme, vêtu comme un étudiant, qui montait les six étages d'un air ennuyé et donnait un simple bonjour à l'ancienne petite amie devenue inutile et presque gênante.

Les commères reprochaient leur «fierté», leur hypocrisie aux deux silencieuses et ne se gênaient pas pour crier des plaisanteries obscènes derrière les portes minces. Elles engageaient le Bel-Adolphe, le garçon épicier qui rentrait chez lui, tous les soirs à dix heures sonnant, à aller demander du feu à sa voisine, la petite couturière, et escomptaient déjà la défaite de la Sainte-Nitouche.

L'Embaumée trouvait grâce devant ce terrible aréopage de langues féminines, parce qu'elle ne gagnait sa chambre qu'à nuit tombée, à l'heure où les hommes rudoyaient ou cognaient les ménagères attardées, changeant les rires de l'après-midi en des pleurnicheries nerveuses qui ameutaient les voisins sur les seuils des mansardes. Elle était la «boscotte», l'être insignifiant qui n'excite ni l'envie ni la pitié, mais qui _reçoit son paquet_ au hasard des conversations.

Le personnage important du sixième étage, celui dont la vie privée occupait le plus souvent les langues en mal de racontars, était un grand garçon de vingt-deux ans, brun, barbe en coin, qui sortait de sa mansarde, régulièrement, à deux heures de l'après-midi, drapé en un manteau noir, chaussé d'escarpins vernis, coiffé d'un feutre à la mousquetaire. On savait qu'il écrivait dans les journaux. Par l'huis entr'ouvert de son logis, on avait pu inventorier son mobilier: un lit de sangle, deux chaises, une malle, des livres jetés en tas.

Comme il semblait pauvre, comme «ça ne sentait jamais le rôti chez lui», les commères se chuchotaient des phrases indignées sur ses moyens d'existence. Mais quand sa clef ferraillait dans la serrure, elles rangeaient vite les chaises pour lui faire place, devenues muettes, cousant leurs loques en des attitudes penchées. Lui, passait, sans soulever son feutre superbe, méprisant, fredonnant sous sa moustache retroussée un air de musiquette.

Elles lui en voulaient d'être jeune, d'être heureux quoique gueux, de porter «des frusques de milord», de travailler avec une plume qui ne pèse rien du tout au bout des doigts, alors que leurs hommes maniaient des outils qui crevassent l'épiderme.

* * * * *

Quand Simone eut loué une chambre voisine de celle de l'Embaumée, les bavardes eurent vite baptisé la nouvelle venue d'un sobriquet. Elles la surnommèrent «la princesse» et inventèrent un roman de fille jusqu'alors entretenue pour expliquer la blancheur de ses mains et la souplesse de sa taille.

Simone ne prit point garde à leurs regards hostiles, ce qui attisa leurs rancunes de femelles enlaidies.

L'Embaumée n'exagérait rien en assurant que les frais d'installation d'une chambrette diminueraient vite le petit pécule de Mlle Gosselet. Les meubles achetés, des meubles en pitchpin, fragiles et anguleux, la lingerie installée dans une armoire à glace de quatre-vingt-cinq francs, semblant destinée à l'ameublement d'une chambre de poupée, il ne restait plus que cent francs dans la petite bourse à mailles d'argent.

La chambre de Simone était bien pauvre, bien banale, mais elle pouvait communiquer avec l'_appartement_ de la petite faiseuse de sourires par une porte autrefois condamnée.

Il fut décidé, d'un commun accord, que cette porte resterait toujours ouverte et que la chambre de Simone servirait d'atelier commun. On déjeunerait et on dînerait dans la chambre de la petite bossue.

Ces arrangements déridèrent quelque peu l'Embaumée qui avait conservé un mauvais souvenir du temps où elle confectionnait des sacs et tenait la profession de couturière pour un métier de «crève-la-faim.»

Le dernier coup de plumeau donné sur les meubles, Simone voulut écrire à André Bamberg pour s'assurer en sa résolution de travailler, de souffrir pour l'Aimé.

--Et l'adresse, nous n'avons pas l'adresse, objecta l'Embaumée.

--Je lui enverrai ma lettre plus tard.

--Bien! moi je vais chercher de l'ouvrage. Je connais une Mme Blondon qui est entrepreneuse pour le Grand-Marché. Je vais vous l'amener.

Simone tira de son buvard une feuille de papier blanc et écrivit:

«Oh! le vilain, le grand vilain, qui est parti, qui a déserté au moment où j'allais être à lui!... Vous n'avez donc pas de caractère, vous autres hommes?... Mais pardonne-moi ces reproches, André, ce n'est pas toi qui es coupable et qui me fais mal, c'est la vie, et Dieu sait si elle est cruelle!

«Je comprends ton découragement, ton coup de désespoir. Et puis il y a aussi dans ta conduite un fait d'honnêteté qui vient de ta race. Dans ton pays rude et encore un peu sauvage, on est droit, on est loyal. Je t'aime surtout à cause de ta droiture, de ta conscience d'honnête homme, mais je t'aime aussi parce que je t'aime; je t'ai, dans mon amour, fait tout petit, tout petit, pour te porter toujours avec moi, en moi, dans mon coeur...

«Je voudrais te dire merci de m'avoir appris à aimer comme je t'aime; c'est si bon, on se sent vivre!

«Je t'aime, vois-tu, avec tout ce que j'ai de plus douce tendresse. Je t'aime dans toute ta vie, depuis tout petit, quand tu étais un bébé plein de risettes jusqu'à ce que tu sois devenu un homme plein de misère.

«Devine d'où je t'écris? De notre chambre! J'ai loué une chambre à côté de celle de l'Embaumée, je l'ai meublée de gentils meubles de sapin qui sentent bon les bois et mettront autour de toi le parfum de tes montagnes...

«Quand tu m'auras rejointe, ce sera si joli de t'attendre avec la lampe allumée, les bras grands ouverts, dans notre chambre à nous, dans notre petite chambre remplie de vrais sourires câlins, de bons baisers aimants. Comme nous allons nous aimer et nous moquer du monde! Je me ferai toute mignonne, toute petite; je me pelotonnerai en toi comme une petite chatte qui veut être caressée.

«En fermant les yeux, le soir, sur mon oreiller, je me figure déjà être à côté de toi, te sentir tout de ton long contre moi, jusqu'aux pieds; et ça fait si drôle, je ne sais plus si tu es loin ou si tu n'es pas là, réellement vivant en moi, dans une sorte de rêve continu, tout brûlant... Embrasse-moi! Remplis tout mon grand lit blanc de tes baisers!

«Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée? Pourquoi m'as-tu laissée comme une pauvre abandonnée dans ce grand Paris si méchant, si hostile aux simples de coeur? Je serais partie avec toi, nous aurions été si forts ensemble! Il y a des pays où les hommes savent encore vivre comme des hommes et où les sauvages sont les vrais civilisés... Nous aurions été dans ces pays de liberté et d'amour...

«Moi, je voudrais t'emporter bien loin de tout et de tous, comme mon trésor... Je voudrais, comme un cher petit adoré, te faire reposer à l'ombre de grands arbres, sous un ciel tout bleu et sans hiver, et te regarder dormir, sans rien te demander pour moi,--seulement te sentir, toi, être bien, bien tout à fait,--et te dire merci.

«Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi; je t'aime.»

Simone écrivait avec une rapidité fébrile; elle pouvait à peine suivre le flux de ses pensées qui, trop longtemps contenues, débordaient en un ruisseau d'amour.

L'Embaumée l'interrompit en revenant avec Mme Blondon, une ex-jolie femme, bien en chair, parlant haut, vêtue de noir, les brides de velours de sa capote attachées sous son menton en un gros noeud qui l'obligeait à dresser la tête.

Mme Blondon avait quarante-cinq ans, des yeux jaunes qu'elle savait rendre très doux, ou très sévères, un nez bien campé sur deux grosses joues ravagées par la poudre de riz, une bouche sans cesse entr'ouverte pour l'exhibition de petites dents triangulaires et d'un bout de langue toujours en mouvement.

Ses vêtements n'étaient point de coupe élégante, destinés à endiguer les chairs plutôt qu'à parer la femme.

Étalée sur la chaise que lui avait présentée Simone, les deux mains jointes sur le ventre, elle se mit à parler très vite:

--C'est du travail que vous voulez, mes enfants? J'en ai. Là! Êtes-vous contentes? J'en ai, mais pas beaucoup. Ce n'est pas encore la saison d'été et les vêtements d'hiver ne se vendent plus. Voilà trois jours que je vais au Grand-Marché sans obtenir seulement une douzaine de corsages. Ah! ça ne va pas! ça ne va pas! On me donne toujours la préférence au Grand-Marché. Ce que je livre est si soigné!

«Mes enfants je vous donnerai vingt sous par corsage. Le corsage est coupé, bâti, vous n'avez qu'à le coudre à la machine et à faire les boutonnières. Les fournitures sont à votre charge naturellement! Des vêtements si simples! Une...deux...trois! C'est fait!...»

_Une... deux..., trois_! Ce disant, Mme Blondon ne fit pas un geste de ses grosses mains aux anneaux d'or torturant la chair, mais ses yeux marrons roulaient dans leurs orbites.

--J'ai gagné ma vie à piquer des corsages, mais aujourd'hui, je ne peux plus travailler.

Ici, les yeux de Mme Blondon s'inclinèrent vers les paupières inférieures pour lorgner les sommets de son corsage gardés par une ligne hérissée de boutons comme par une rangée de fantassins.

--Je me contente d'aller chercher des commandes.

«Autrefois, j'envoyais au Grand-Marché une des ouvrières de mon atelier--toujours la plus gamine pour ne pas tenter ces messieurs de la manutention.

«Elles y restaient des journées entières, les gueuses! Ce que j'en ai chassé à cause de ça! Maintenant je n'ai plus d'ouvrières. Elles empêchaient de travailler Joseph. Je vais à la manutention moi-même. C'est tout en haut du Grand-Marché: il faut en monter des marches! Les autres entrepreneuses attendent leur tour. Moi, ces messieurs me connaissent bien. «Ah! c'est vous, madame Blondon!» On me donne mes étoffes toute de suite.

«Quand je porte ma marchandise à la réception, on est toujours très aimable aussi: «Ah! c'est vous, madame Blondon.» On ne me refuse pas de vêtements. Je fais de petits cadeaux. Et les plaisanteries ne me font pas peur... Mais Joseph peut être tranquille...

«Ah! ça coûte! Ça coûte! Toujours prendre des omnibus! Toujours six sous à la main, sans compter les deux sous que je donne au conducteur pour qu'il me laisse mettre mon paquet à l'intérieur. Je ne gagne pas gros, allez. On me paye mes corsages vingt-deux sous, je le jure! Les deux sous de bénéfice ont vite levé la queue.

«Ainsi, mes enfants, c'est entendu. Venez chercher une douzaine de corsages pour essayer, je vous paierai quand le Grand-Marché aura accepté votre ouvrage. C'est juste, n'est-ce pas?

«Je ne dis pas que l'on peut gagner une maison de campagne, avec un jet d'eau devant, en piquant des corsages, mais ça fait manger tout de même. J'ai des ouvrières qui travaillent pour moi depuis cinq ans. Puis le travail c'est la santé! Ah! si je pouvais travailler... c'est ce que je dis à Joseph.

«Il y a des ouvrières qui essayent d'aller prendre les commandes, elles-mêmes au Grand-Marché. Elles savent ce que ça leur coûte! Moi, ça ne risque rien.

Joseph peut être bien tranquille... Je suis une femme de tête, moi.

«Ah! les temps sont durs! Joseph...»

Les deux petites amies souriaient à la nouvelle intervention du mystérieux Joseph.

Mme Blondon voulut bien expliquer ce qu'était Joseph:

«Joseph, c'est mon mari, un homme qui a toujours des chiffres dans le cerveau. Il tient un livre de pari aux courses. Quand il faisait ses calculs, le bruit des machines à coudre l'agaçait... Joseph le sait bien, lui, que les temps sont durs, très durs... Au revoir, mes enfants.»

Très digne, Mme Blondon salua des yeux, du rire et disparut dans l'escalier, cramponnée à la rampe, le pied s'assurant de la solidité des marches.

--Elle marche si vite que vous n'avez pu lui dire que nous acceptions ses offres, dit Simone. Elle est drôle.

--Ce qui n'est pas drôle, c'est de piquer des corsages à vingt sous pièce!

--Allons, mademoiselle Rabat-joie! moi qui vous croyais gaie...

--Des corsages qu'on lui paye de trente-deux à trente-cinq sous!

--Allez chercher les corsages, ma petite l'Embaumée, et au travail, vite! vite! Simone commença dès le lendemain son apprentissage de petite couturière.

A six heures du matin, elle se mit à la besogne, assise à côté de l'Embaumée qui pédalait sa machine à coudre avec l'acharnement d'un bicycliste courant quelque championnat.

La petite bossue assemblait les différentes parties du corsage pendant que la fille de M. Gosselet cousait les ourlets et bordait les boutonnières.

Le travail se faisait vite malgré les retards apportés par la machine qui, n'ayant pas roulé depuis longtemps, cassait le fil ou rejetait la courroie de transmission, malgré les morsures de l'aiguille qui ensanglantaient de points rouges les doigts de la petite bourgeoise.

L'Embaumée, tout en poussant l'étoffe le long du guide-âne, surveillait de la queue-de-l'oeil le travail de son associée. Elle interrompait le tac-tac-tac de la machine, pour encourager Simone un peu étonnée de l'activité de sa nouvelle amie:

--Voilà qui va bien. C'est suffisant pour un corsage à vingt sous. On dirait que vous faites ce travail depuis longtemps.

Simone, les cheveux en désordre, la bouche contractée par l'impatience, par l'effort, se hâtait de plus belle, semblant jouer à pigeon-vole, tant elle tirait vite le fil passé au travers de l'étoffe. Elle riait nerveusement à chaque morsure de l'aiguille et disait pour expliquer son rire:

--Nous travaillons pour Joseph!

* * * * *

Quand la machine s'arrêtait en des trépidations irrégulières, la pendule tictaquait très fort. Des froissements d'étoffe, des soupirs d'ennui ou de lassitude, des bâillements, des craquements de chaise éclataient sonores dans le silence brusque. Les petites amies songeaient. L'Embaumée admirait le courage de Simone, un peu dépitée en fille du peuple de voir que cette fille de riche travaillait comme une ancienne de l'atelier. Simone pensait à l'Aimé, au cruel Aimé qui la condamnait par sa fuite à cette rude besogne, s'admirait, se félicitait, se comparait aux héroïnes de roman qui lui avaient paru si peu vraies en ses lectures d'autrefois.

Tac-tac-tac! La machine recommençait son bourdonnement pendant que, sur le palier, les mioches pleurnichaient, les femmes babillaient, heurtant les cloisons du manche de leur balai, traînant sur le parquet leurs seaux ferrailleux.

Simone pouvait entendre leurs bonjours échangés, le glissement de leurs savates devant sa porte, leurs rires gras et leurs rires maigres. Elles disaient:

«--Ça n'est pas encore venu?

--Oh! ça tiendra bien jusqu'à la fin du mois.

--Et l'autre, avec ses airs de Sainte-Vierge!

--Un jour ou l'autre, ça lui pend au nez.

--Dites donc, vous avez entendu la machine à coudre, à côté? Ça veut faire croire que ça sait travailler.»

L'Embaumée piquait vite, vite, pour couvrir les voix injurieuses du bruit de sa machine et Simone, avant compris, devenue pâle, murmurait:

--Oh! les sales femmes! Oh! le sale peuple!