Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Chapter 8
La voiture qui devait nous emmener à la gare de l'Est avait disparu, quand, à l'heure fixée pour notre fuite, j'arrivai devant la grille du parc. J'attendis près d'une heure, espérant voir apparaître celle que j'aime, puis je m'en fus, stupide, jusqu'à ma chambre louée dans un village voisin de l'usine, où je pleurai, doutant d'elle. Au matin, le jardinier de M. Gosselet m'apporta la lettre que je vais vous lire.
Asseyons-nous sur ce banc.
Nous étions sur les quais, près de la gare d'Orléans. Des bandes d'ouvrières, gagnant les boulevards de la rive gauche, jetaient leurs rives en passant. Des voitures découvertes promenaient des jupes claires. Paris, derrière Notre-Dame, semblait tout rose. Un marchand criait: «Voilà le plaisir, mesdames!» Nous étions tristes et tout petits dans le bruit, dans la joie des autres. Un de ses bras passé sur le dossier du banc, il lisait, tourné vers moi, d'une voix si faible que les sifflements des remorqueurs sur la Seine m'empêchaient d'entendre des moitiés de phrase.
Alors, il levait les yeux vers moi, pour me faire comprendre.
J'ai gardé la lettre, la voici:
«_Monsieur,
«Votre présence à l'usine est inutile, aujourd'hui et jours suivants. Je vous chasse. Je vous chasse parce que vous êtes un malhonnête homme, nuisible à mon industrie et à ma vie privée. Je ne vous rappellerai pas que je vous ai donné du pain alors que vous étiez chien errant dans la rue. Vous n'avez pas assez de coeur pour souffrir de ce simple appel à vos souvenirs.
«J'ignore quelle est votre nationalité, voilà pourquoi je vous prie de ne plus vous présenter à la porte de mes ateliers où se fabrique un jouet national.
«Je sais que vous êtes un larron d'honneur, voilà pourquoi je ne vous mettrai pas en état de séduire, par vos propos éhontés, une jeune fille pour qui un seul de vos regards est une souillure._
«GOSSELET.»
Plus bas, d'une autre écriture:
«_P.-S.--Ma femme fait de longues phrases bien inutiles. On vous chasse parce qu'on vous chasse. Moi je vous écris que jamais, tant que je vivrai, vous n'aurez ma fille. L'argent, mon cher monsieur, ne se trouve pas dans le pas d'une mule._»
--Montrez-moi l'écriture, fit Simone. Oui! les phrases de roman sont de ma mère. Et pauvre père aurait bien pu ne pas ajouter ce post-scriptum. Vous me donnez cette lettre, n'est-ce pas? André l'offrira à bon papa Gosselet le jour de notre mariage.
--La lecture achevée, il me dit: «Que faire, maintenant?» Je ne trouvais rien pour le consoler. Il me prit le bras et nous longeâmes les quais sous les marronniers tout jolis de feuilles neuves. Tout en marchant, je cherchai quelque chose, je ne savais quoi, pour le tirer de peine. Une idée me vint. Le fiacre qui devait vous emmener n'avait pas attendu jusqu'à sept heures, ainsi que l'avait ordonné M. Bamberg. D'autre part, M. Bamberg n'avait pas reçu de vous le plus petit billet d'explications, ce qui laissait supposer que vous n'étiez point libre d'agir. Je pensai tout haut:
--M. Gosselet a peut-être enlevé Mlle Simone.
Il s'arrêta brusquement, me serra le bras.
--C'est ça. C'est ça. Il aura pris place dans la voiture avant l'arrivée de Simone et l'aura conduite en quelque maison de retraite... Moi qui accusais Simone de lâcheté. Oh! ma petite l'Embaumée, que je vous embrasse!
Il m'embrassa de si bon coeur que cela fit rire deux rien-du-tout en cheveux qui passaient.
--Mais où trouver le cocher, l'Embaumée?
--J'ai le numéro de la voiture.
--Vous l'avez gardé?
--Je suis si superstitieuse! J'ai mis l'imprimé dans ma bourse pour jouer le numéro à la prochaine loterie.
--Donnez-moi le numéro.
Je fouillai dans mon porte-monnaie et n'y trouvai que des sous.
Nous voilà redevenus tristes, marchant, tête baissée, très vite, lorsque je me souvins que j'avais épinglé le bulletin sur ma pelote, à côté de la glace.
Il dit:
--Je vous accompagne chez vous.
--Oh! monsieur Bamberg.
--Je vous attendrai en bas.
Nous arrivons rue Mouton-Duvernet. Ma concierge veut m'arrêter pour me raconter des histoires, je file sans la saluer. Deux secondes après, je remettais le petit papier à votre amoureux, sur le trottoir, en face de la fruitière. La concierge m'a vue et a pris un petit air indigné. Ça m'était bien égal, allez! Vous devinez le reste. M. Bamberg a déniché le collignon qui lui a dit vous avoir conduit chez les Visitandines. Moi, qui lui avais juré que je vous retrouverais, je me suis introduite dans ce couvent, où l'on n'a de fleurs que pour les saints de pierre. Ce qu'il y fait froid! Brrou!»
Et elle raconta à Simone, tout au long, en riant, par quelle ruse et quel subterfuge, grâce à la très chaude recommandation d'un vieux vicaire qui s'était occupé d'elle à sa première communion, elle avait réussi à se faire recevoir dans le couvent comme petite domestique. Sa difformité l'avait beaucoup servie. Elle avait raconté un véritable roman et on avait eu pitié d'elle. Sa concierge, bonne vieille femme qui adorait l'intrigue et qu'elle avait mise au courant de son plan, avait donné les meilleurs renseignements: «Ah! celle-là, elle n'avait pas besoin de se convertir! Elle avait toujours été sage comme une image!! Je ne m'étonnerais pas qu'elle se retirât du monde et s'en allât dans un couvent. Elle était faite pour être religieuse.»
Au bout d'une semaine, elle avait gagné la confiance des soeurs qu'elle charmait par sa gaité et qui la regardaient déjà comme une excellente recrue, une future petite soeur converse, dévouée, vaillante, travailleuse. On l'envoyait au marché faire les achats. Ce n'est pas elle qui se laissait surfaire! Elle était bien trop maligne.
Elle dit tout à coup à Simone:
--Maintenant, vous allez partager mon souper: _quatre_ de gruyère et _cinq_ de charcuterie assortie. Ce n'est pas riche, mais pour une fois, mademoiselle.
--Mangez, ma _soeur_! Moi je n'ai faim que de détails. Il était tout attristé quand vous l'avez vu sur ce banc?
--Oh! triste!...
Et l'entretien continua, avec des redites, des pourquoi, des commentaires, jusqu'à ce que l'Embaumée, son repas achevé, fouetta à coups de mouchoir les miettes de pain tombées sur le tapis de la table ronde.
--Votre chambre est gentille, dit Simone.
--Gentille... non! Pas autant que je le voudrais! C'est tout ce que j'ai pu acheter en quatre ans, et cependant, il n'y a jamais de chômage à l'usine. Ce qui me manque, c'est une armoire à glace. Je vais prendre un abonnement chez Crespin. J'ai peur de mourir avant d'avoir pu l'acheter.
Elle souleva le bonnet de papier rose qui casquait la lampe, et, le bras dressé, éclaira son logis d'une clarté jaune qui faisait plus vastes les coins mi-obscurs.
Le front bien en lumière, les yeux tachés de deux lueurs blanches, les cheveux semblant plus touffus grâce à l'éclairage net des poils en auréole, elle ne figurait plus la «boscotte» humble ouvrière, mais la maîtresse du «home» par qui avait été créé cet entourage de choses amies, familières.
Autour de la glace plaquée de dartres grises dans le bas, s'étageaient en des cartons glacés, ornés de fioritures à filets de cuivre, les têtes, toutes rieuses, des amies d'ateliers coiffées de cheveux chevauchés par des peignes d'écaille. Brunes et blondes, sous leurs perruques à la Vierge, à la chien, à l'accroche-coeur, elles souriaient de leurs lèvres avancées en bec, les yeux un peu brouillés. Les pauvres filles s'étaient _faites faire_, au retour de quelque vagabondage faubourien, en des terrains vagues où la pâquerette fleurit près d'un tas de coquilles d'huîtres, le front encore caressé en dedans comme par de petites pattes, la bouche encore mouillée de picolo aigre.
Ce n'étaient pas là les petites amies du samedi, les yeux clignotants sous les paupières bleues, les bras lourds, les jambes molles, trop harassées pour s'amuser au jeu des hanches que suit une rangée de vieux et de jeunes sur le trottoir.
Au pied de la glace, sur la table de la cheminée couverte d'andrinople rouge, coupée à dents, d'autres photographies reposaient sur des chevalets de velours rouge, longs comme la main, passées celles-là, et attristées d'un gris d'oubli. Elles représentaient, l'une, un ouvrier à moustache cirée. Les yeux durs sous des cheveux plaqués à grand renfort de pommade, le gilet barré d'une ligne blanche figurant une chaîne de montre; l'autre, une femme rustaude sous un bonnet tuyauté comme une fraise de veau, ensevelie dans une robe noire, évasée comme un sac de bonbons, à fronçures encerclant la taille. Trônant, face à face, sur le petit autel, les images semblaient se regarder, hostiles.
Deux pots, porcelaine et filets d'or, dressaient comme des cierges des panaches roux de «queues de renard», de chaque côté de la glace.
Sur les pans du mur étaient accrochés des calendriers du _Bon-Marché_, historiés de chromos en couleurs appétissantes--couleur vanille, marron glacé, tartre aux cerises,--et une gravure à douze sous du général Boulanger à cheval.
En un coin trônait le lit sous une draperie rouge, pauvre lit fait de boiseries minces et dont l'acajou s'écaillait sous l'ongle.
Sous une housse également rouge on devinait l'échine d'une machine à coudre.
En un angle de la chambre brillaient les vases à facette, les bibelots peinturlurés, les boules de cristal rangés sur les planchettes d'une étagère à clochetons.
Une armoire à panneaux pleins se dressait, face à la cheminée, ornée du cuivre or de la serrure luisant comme un oeil jaune.
Le marbre de la table de marquetterie encombrée de vases multiples, des gros, des petits, pots à eau, pots à la moelle de boeuf, faisait une tache blanche en un retrait de la cloison.
Une moquette à coqs claironnants étalait ses franges jaunes sur le parquet encombré de la table ronde et de quatre chaises habillées de rouge.
Tout cela était propret, coquet, d'un accueil doux, d'un arrangement sans effort, sous la lumière faible de la petite lampe à pétrole.
Au chevet du lit, un tout petit Christ était accroché, un de ces pauvres petits Christ aux chairs de plâtre modelé sur une ossature de fils de fer, que l'on ne décroche qu'aux jours de deuil pour l'étendre sur la poitrine des trépassés. Oublié, perdu dans l'arrangement des choses confortables, il symbolisait la mort qui attend, qui guette, qui va venir...
Sous la lumière de la lampe coiffée, de nouveau, de rose, Simone et l'Embaumée causaient ameublement, la fille de M. Gosselet se défendant d'avoir une chambre plus gentille que celle de son amie, l'ouvrière expliquant comment elle aurait voulu son nid.
--Ce qui me manque, voyez-vous, répétait-elle, c'est une armoire à glace. Puis, je voudrais changer l'andrinople aussi.
Après un silence, l'Embaumée dit:
--Il nous faut dormir, maintenant. Je vais mettre un matelas par terre, pour moi. Vous, vous prendrez le lit.
--Laissez-moi coucher sur le matelas.
--Je ne veux pas... je ne veux pas! Il faut que vous soyez fraîche et toute jolie pour demain. C'est moi qui vous ramène à lui, je le lui ai juré... Oh! je suis contente... contente!
Peu après les deux amies dormaient à la lueur faiblote de la lampe baissée.
II
Onze heures déjà!
Partie dès le matin, l'Embaumée ne revenait pas.
Simone, pleine d'entrain, en jeune fille qui n'a pas peur de mettre les mains à la pâte, prépara le déjeuner, désireuse de se surpasser, songeant que l'Aimé prendrait place près d'elle et qu'ils pourraient s'embrasser à la dérobée, comme deux amoureux, quand la petite ouvrière s'ingénierait à ne pas voir.
La batterie de cuisine de l'Embaumée n'était pas luxueuse: une poêle, une cocotte, une grande poterie jaune vernissée pour cuire le boeuf, un petit plat en émail, douze assiettes dont six creuses et six plates. Ajoutons à cet inventaire le filtre en fer battu et un petit moulin à café si vieux qu'il n'avait presque plus de dents. Les deux fourchettes et les cuillers qui composaient le service de table sortaient de chez Christophle. Les verres à initiales, verres _incassables_, n'étaient pas en cristal de roche.
Tout cela était rangé sur les planchettes d'un placard mal dissimulé par le papier de tenture défraîchi au contact des mains.
Ce placard contenait encore un fourneau que l'ouvrière glissait sous le manteau de la cheminée aux jours de gala, c'est-à-dire aux jours de cuisine chaude. Le plus souvent, en effet, elle dînait, au retour de l'usine, de _quatre_ de charcuterie assaisonnée de petites rondelles de cornichon.
Le fourneau posé sur une plaque de zinc, la chambre de l'Embaumée se transformait en cuisine.
La petite Parisienne disait d'ailleurs, volontiers, à ses amies: «Viens donc voir mon appartement.» De fait, sa chambre se divisait en plusieurs pièces: le cabinet de toilette qui était le coin où luisaient les blancs de faïence des petits pots, la chambre à coucher occupée par le lit et la moquette à coqs secouant leurs crêtes rouges, le salon meublé de la table ronde et des chaises pourpres, décoré de l'échelle montante des photographies rieuses.
Avec deux sous de carbonate, elle faisait la toilette du parquet,--un parquet d'argent, alors que les riches marchent sur un parquet d'or.
Grâce aux pièces sonnantes luisant dans la bourse à mailles de métal emportée lors de son évasion de la maison paternelle, Simone crut pouvoir préparer une grande dînette de fiançailles. Elle rédigea le menu, le front coupé par une vilaine ride tant elle s'absorbait en la recherche des mets qui pourraient lui être agréables, puis fit la moue devant le fourneau, songeant qu'elle ne pourrait pas exécuter les petits plats «si simples», cuisotés autrefois devant elle, par un professeur de cuisine décoré qui faisait des effets de manchettes en tournant une omelette qu'il avait baptisée du nom de Sarcey.
Maladroite à user de ses doigts pour dresser la table, elle cassa l'un des verres _incassables_, descendit six étages pour le remplacer et n'en trouva point de semblable, oublia d'acheter du vin, dégringola dans la cage de l'escalier si souvent qu'elle finit par ne plus rire de se voir dans les glaces des devantures, en petite bonne qui va aux provisions.
Elle rougit du sourire de commisération qui balafra les bajoues grasses de la concierge, en passant devant la loge, balbutia chez le boucher, se montra si confuse en l'achat d'un quart de beurre que la fruitière lui _chipa_ quatre sous. Les fournisseurs chipent mais ne volent pas, puisqu'ils rendent aux clients la monnaie étalée sur le comptoir.
Quand elle eut garni de roses blanches les deux pots de la cheminée; quand, le couvert mis, elle surveilla, assise, les petits nuages de vapeur sortant par bouffées de la cocotte ronronnante comme une chatte, Simone était plus lasse qu'aux temps où elle venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts périlleux au trapèze volant.
Cependant l'espoir du revoir lui mettait aux coins des lèvres le sourire de ceux qui se parlent en dedans de choses gaies.
Énervée bientôt par dix nouvelles minutes d'attente, elle se leva, visita la chambre de son amie, tambourina aux vitres de la fenêtre, se coula derrière le rideau blanc à grands ramages, le front appuyé sur le verre.
Brusquement, elle eut la vision du Paris pittoresque, faite pour les seuls habitants des mansardes, panorama merveilleux où des toits se hérissaient fumant leur brûle-gueule, où des pans de mur semblaient d'or, où des vitres incendiées par le soleil plaquaient de taches blondes des édifices mauves, violets, roses. Des toits en zinc accroupis tachaient de gris-argent des massifs d'un vert-noir. De vieilles tours se dressaient grimaçantes. Des cheminées colossales étaient piquées comme pour servir de jalons à quelque trace de grand'route dévastatrice.
Un nuage fit une ombre sur une partie de la ville, et Simone vit deux Paris, l'un paré de couleurs vives, l'autre estompé, assombri, couvert de dés piqués de points noirs. Elle songea qu'en un de ces points noirs des êtres mouraient, aimaient, se laissaient vivre. Elle se sentit toute petite, toute faible, tourna la tête vers la chambre pour mesurer, du regard, la place qu'occupaient les choses autour d'elle.
Un enfant hurla au-dessous, à l'étage inférieur, de ce hurlement continu et hoqueteux des bébés qui se révoltent contre la souffrance.
Elle se retira de la fenêtre, vint s'asseoir près du fourneau, enfouit son visage dans les roses qui mouraient sur la tablette de la cheminée. Elle dit à voix distincte: «Je l'aime! Je l'aime!» pour se rassurer, pour se faire plus courageuse contre l'envie de pleurer qui montait de ses flancs secoués par des frissons chauds.
* * * * *
On heurta à la porte.
Simone entr'ouvrit l'huis, vit l'Embaumée seule sur le palier, fit: «Ah!», les lèvres en moues, les yeux coléreux.
Les deux petites amies rangèrent deux chaises l'une près de l'autre et s'assirent, regardant le même objet, la cocotte qui chantonnait sur le fourneau.
Silencieuse, l'Embaumée prit les mains de Simone et laissa pleurer son amie. Puis, elle la gourmanda, lui caressant les doigts.
Après un hochement de tête de révolte contre le chagrin, Simone s'efforça de sourire et dit:
--Voyez, je ne pleure plus!
Une de ses larmes s'attardait encore dans le creux des chairs, à l'attache de la narine.
--Vous _le_ verrez demain, aujourd'hui, peut-être, pourquoi pleurer?
--Mais, vous voyez bien que je ne pleure pas Dites-moi tout, tout, je veux tout savoir.
--Je devais retrouver M. Bamberg chez lui, dans la petite maisonnette qu'il a louée dans le village près de l'usine. J'arrive. La femme qui fait son ménage et qui habite le rez-de-chaussée, me dit: «M. Bamberg n'y est pas; mais voilà une lettre que je dois remettre à la personne de Paris». Je lui réponds: «La personne de Paris, c'est moi!»
--Donnez-moi la lettre, dit brusquement Simone. Vous saviez bien que je ne le reverrais plus, puisque vous n'osiez pas me remettre la lettre!
Elle déchira l'enveloppe d'un coup d'ongle, froissa le papier en le dépliant et lut tout bas:
«Chère Aimée,
«Je pars, n'ayant pas le courage d'attendre que la petite amie qui veut notre bonheur aide à votre délivrance. Je pars et vous demande pardon de tout le mal que vous a fait mon amour.
«Je ne puis commettre le vol dont m'accusent déjà M. et Mme Gosselet, et pourtant je n'ose vous dire adieu. Quelque chose qui est peut-être ma conscience m'oblige à ne pas vous revoir, à vous fuir même, cependant j'espère vous revenir plus adorateur que jamais, plus faible aussi, plus simplement homme.
«Bourgeois, je souffre d'avoir été élevé dans le respect de principes façonnés à la longue par des gens habiles à se créer une domestication déguisée.
«Je vous aime, vous ne me détestez point trop: nous nous marions sans nous occuper des fluctuations de la rente à 3 p. %. N'est-ce pas naturel?
«Sans doute! mais en vous épousant, j'épouse aussi la fortune de M. Gosselet qui, mariée à une fortune équivalente, aurait procréé, dans quelque dix ans, une troisième fortune,--une fortune mangeuse de milliers de petits salaires. C'est une des formes,--et non la moins commune,--du Progrès. Je ne dois pas faire mon bonheur en gênant ce M. Progrès.
«Je vous dis toutes ces choses parce que vous êtes une originale petite fiancée raisonnante et raisonneuse. Je vous le dis aussi pour que vous ne doutiez pas de mon besoin de vous, de mon amour d'homme résolu à tout pour vous gagner.
«Pourquoi ne pas vous prendre tout de suite, comme vous le vouliez par joie du sacrifice, comme je le désirais, par crainte de vous perdre?
«Vous vivrez plus tard au milieu de ces mêmes bourgeois qui courent sus à l'amoureux pauvre comme les paysans donnent la chasse au chien enragé.
«Je ne veux pas qu'on accuse ma femme d'avoir cédé à un appétit de chair, je ne veux pas que des médecins excusent «sa faute» en invoquant le nom de quelque maladie étrange inventée depuis peu. Les femmes, ma chère Aimée, ne vous pardonneraient pas d'avoir été une bonne petite amoureuse sincère, tout en vous plaignant tout haut d'avoir succombé devant la tactique amoureuse d'un jeune homme roublard. Les hommes me jalouseraient d'avoir gagné de l'argent si vite, tout en admirant en moi ce que l'on nomme «l'absence de préjugés».
«Ah! si j'étais un simple manoeuvre, si les miens n'avaient pas, autrefois, porté des masques dans le jeu social, je me révolterais peut-être, par imprudence, et nous ferions un délicieux ménage montré au doigt, mais heureux malgré tout et contre tous.
«Je sais que dans cette comédie qu'est la vie,--comédie montée par des habiles,--des acteurs jouent de bonne foi, comme si c'était arrivé, selon l'expression populaire. La hautaine Mme Gosselet, le bon papa Gosselet souffriraient par nous et pour nous du «mépris public».
«C'est ce que je ne veux pas.
«Que faire pour vous mériter?
«Gagner de l'argent!
«Je n'ai pas d'argent.
«Voici ce que j'ai décidé:
«Je veux être décoré. Je veux pouvoir vous troquer contre un bout de ruban grand comme ça, gagné au Dahomey en quelque combat où je tuerai peut-être des femmes, non, des amazones. Quand j'aurai du sang à la boutonnière de ma redingote, je n'en vaudrai guère mieux, mais M. Gosselet pourra mettre une petite croix dans le Bottin derrière la raison sociale Gosselet, Bamberg et Cie, et le monde nous saura gré de ne pas avoir bravé les préjugés, les bons préjugés...
«Je vous aime. Quelle drôle de lettre de fiancé à fiancée!
«Soyez sans crainte, je vous aime trop pour ne pas vous revenir de chez Béhanzin.
«André Bamberg.»
«P. S. Votre réclusion au couvent des Visitandines n'a point trop altéré votre bonne santé, mon Aimée? J'espère vous faire oublier plus tard les heures d'ennui. Si je ne réussis pas à vous rendre heureuse, je serai un grand coupable.
«Je n'ai parlé que de moi dans cette longue lettre: je ne veux pas vous dicter de ligne de conduite pour le temps où je serai loin de vous, mais il est de votre intérêt de laisser croire à M. Gosselet que vous êtes une petite fille obéissante et oublieuse.
«Lettre suivra, mon Aimée, adressée à notre amie l'Embaumée, à cette bonne amie que vous devez aimer déjà comme une soeur.
«A vous, chère Aimée.
«A. B.»
--Oh! le grand fou! M'abandonner pour ne pas déplaire aux autres. Il dit je... je... Il oublie que je lui sacrifiais bien autre chose que le respect humain, moi!
--Voyons, mademoiselle. Il faut se faire une raison.
--Et il me conseille de rentrer à la maison paternelle, de désavouer notre amour! Il ne m'a jamais assez aimée, pour m'aimer tout bonnement, sans phrases, sans faire d'études sur la question sociale... Il a raison... mais je ne suis pas une fiancée comme une autre, que m'importent les qu'en dira-t-on, les on-dit, les il-paraît!...
--Peut-être est-ce parce que vous n'êtes qu'une femme que vous pensez comme ça, Mademoiselle! Il vous quitte!
--Il va se battre au Dahomey.
--Pourquoi faire?
--Pour revenir.
--Les amoureux font tous comme ça.
--Pour revenir décoré.
--Ça c'est joli d'être décoré. Ce qu'on regarde les hommes qui ont un ruban, en omnibus!
--Aller se battre quand il devrait... Ça, c'est une lâcheté!
--Oh! mademoiselle, Bon! voilà que vous allez pleurer. Peut-être que ça vous fera du bien.
--Il ne m'aime pas!
--Mais si! mais si!
Cependant le feu s'éteignait dans le fourneau et la cocotte ne ronronnait plus en crachant des jets de vapeur. La petite ouvrière dit pour faire diversion:
--A table! J'ai grand faim.
Après le repas consommé en toute hâte, l'Embaumée mangeant en heurt continuel de fourchettes, de couteaux, d'assiettes, «pour donner de l'appétit» à la malheureuse fiancée, Simone dit, résolue:
--Maintenant, mon amie, à vous de me rendre un nouveau service! Puisque André me fuit, il faut que je me résigne à l'attendre, seule, loin de ma famille, gagnant mon pain... ce qui ne m'a d'ailleurs jamais effrayée...
L'Embaumée posa brusquement sur la table la petite pile d'assiettes qu'elle allait enlever:
--Comment! comment! Voilà que vous allez dire des bêtises!
--Mon père m'a traitée de fille, je ne rentrerai chez nous qu'au bras de mon mari, au bras du petit ingénieur sans-le-sou.