Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Chapter 10
Quand midi sonna à la petite pendule figurant un clocheton du chalet suisse, les deux associées étaient si lasses qu'elles ne voulurent pas descendre six étages pour acheter leurs provisions de bouche. Elles mangèrent un morceau de viande cuite depuis la veille, se partagèrent un carré de gruyère et vidèrent d'un trait une tasse de café noir.
Tac-tac-tac! L'étoffe filait de nouveau sous la patte de la machine pendant que l'Embaumée chantait une romance pleurnicharde:
* * * * *
Sentinelles, ne tirez pas, C'est un oiseau qui vient de France!
Les doigts engourdis, la tête lourde, Simone, assise près de la fenêtre, cousait, rageuse, pestant contre les rires des commères bavardant sous le vasistas. Distraite, elle contempla Paris ensoleillé, regarda au loin des silhouettes bleues de cheminée et s'endormit, les lèvres en moue, les paupières mouillées, aux coins, de deux larmes qui ne tombaient pas.
L'Embaumée quitta sa machine et saisit le corsage étalé sur les genoux de l'endormie.
En sa bonté, elle était heureuse, sans oser se l'avouer, de la défaillance de sa nouvelle amie, les labeurs anciens qui étaient en elle semblant se réjouir de la fatigue dont souffraient les muscles de cette riche.
--Comment! j'ai dormi!
--C'est que vous n'avez pas l'habitude des travaux qui durent tout le temps.
--J'ai dormi pendant une heure, au moins, n'est-ce pas?
--Un quart d'heure, à peine.
Simone se leva, se frotta les yeux du poing, se tâta l'épaule endolorie par le dossier de la chaise et s'approcha de la pendule.
--Quatre heures, déjà!
Et, toute rouge, elle s'excusait:
--J'ai été surprise par le sommeil. Vous n'êtes pas gentille. Pourquoi ne m'avez-vous pas secouée par la manche?
--Vous dormiez si bien! Voulez-vous piquer à la machine, cela vous éveillera tout à fait?
La machine tactoqua de nouveau, assourdissant les rires qui éclataient sur le palier pendant que la petite bossue reprenait sa chanson d'une voie nasillarde:
Et l'enfant disait aux soldats: Sentinelles, ne tirez pas (_bis_), C'est un oiseau qui vient de France!
A neuf heures du soir, Simone et l'Embaumée croquèrent deux sous de cornichons et se couchèrent très lasses dans leurs petits lits retapés à la hâte.
Après trois jours de travail, les deux petites amies purent livrer la douzaine de corsages à Mme Blondon.
L'entrepreneuse se montra satisfaite de la confection, mais elle annonça à la petite bossue qu'elle allait se rendre en Angleterre, avec Joseph, pour parier au Derby, et qu'elle n'aurait pas de commandes avant trois semaines.
--Et l'argent? dit Simone à son amie ennuyée de ce contre-temps.
--Elle nous paiera quand le Grand-Marché aura accepté l'ouvrage.
--Je crains fort d'avoir travaillé pour Joseph... Je ne voudrais pas que l'on me vole le premier argent que je gagne... si difficilement.
IV
Que d'espérances font naître au coeur des petites ouvrières sans travail les affiches manuscrites collées sur la muraille, au coin des rues, entre les gigantesques lithographies qui évoquent les halls somptueux où l'on s'amuse, et les placards répandus pour la plus grande gloire de la moutarde A... ou de la pilule B...
_On demande «une petite main»_. _S'adresser chez Madame... rue... n°..._
La suscription fait sourire les flâneurs en quête de ce qui amusera leurs yeux. Cependant des fillettes se haussent sur le bout de leurs chaussures déjetées pour lire le nom et l'adresse de celle qui peut leur donner du pain et s'en vont, le chef baissé, répétant tout bas les chiffres du numéro, pour ne pas oublier.
Le lendemain, quarante, cinquante «petites mains» sonnent à la porte de la patronne. Mais la couturière n'a besoin que d'une «petite main», une toute petite main, celle qui sera le plus tôt remplie de gros sous, le samedi de paye venu.
La place est vite prise et la bénéficiaire, tout heureuse de gagner un franc cinquante par jour, travaille déjà au milieu de ses nouvelles amies pendant que les miséreuses défilent devant le cordon de sonnette.
L'Embaumée, qui savait, par des camarades, que seuls, les grands couturiers peuvent employer une ouvrière huit à dix mois sur douze, conseilla à Simone d'aller offrir ses services aux Work, Plisson, Riff et autres grands chiffonneurs connus.
Simone, au grand scandale de l'Embaumée, voulut prendre l'omnibus pour se rendre au centre de Paris, à la chasse au travail.
La petite bossue dut céder au caprice de son amie et monter dans une voiture de Montrouge-Gare de l'Est.
D'une joliesse toute fraîche en sa robe beige à fleurettes bleues, coiffée d'une petite capote garçonnière, les yeux brillant de leur éclat matutinal, l'oreille rosée, les cheveux encore un peu humides des primes ablutions, Simone prit place entre une vieille dame à cache-poussière gris et un vieux monsieur vêtu d'un journal déplié et d'un chapeau haut de forme penché sur le front.
L'Embaumée s'assit en face de son amie, l'air très digne, affectant de lorgner, à travers les vitres, le défilé des piétons sur le trottoir.
Simone assise, la vieille dame releva un pan de son cache-poussière comme pour ne pas le salir au contact d'indignes vêtements, le vieux monsieur baissa son journal et tourna son nez à lunettes, semblant continuer sa lecture sur le visage de sa voisine.
Après un petit instant de trouble, Simone s'amusa du spectacle nouveau pour elle, que lui offraient les attitudes, les gestes des voyageurs. La voiture, au complet, filait vite en un tangage qui secouait les têtes. Les yeux cherchaient les yeux, les femmes regardant à la dérobée, les hommes examinant les femmes comme des êtres bizarres et très compliqués.
Il y avait là des maraîchers de la banlieue, accompagnés de leurs _fifilles_ qui jouaient d'un air ingénu avec un rouleau de papier de musique, ou un petit buvard. Les paysans engraissés, majestueux, exhibaient leurs têtes de chanoines sons des casquettes de soie raides comme des barrettes. Les _fifilles_ se tenaient «à la demoiselle bien élevée», les yeux fixés sur le bout de leur petit soulier verni, ou levés sur les affiches plafonnant l'omnibus. Elles disaient: «_papa_,» d'un petit air câlin. Ils répondaient: «Ma chérie,» et posaient une main énorme sur les genoux fragiles de leurs progénitures.
Assise sur le strapontin, tout au fond de la voiture, une jeune fille rougissait, pâlissait, enrayée des gestes brusques d'un monsieur, qui, le nez collé aux vitres de l'avant, criait: _Alloh! Alloh!_ pour modérer l'allure des chevaux et secouait la tête d'un petit air indigné quand le fouet du cocher tombait sur les croupes des bêtes en sueur.
En un coin, serrés l'un près de l'autre, une couple de provinciaux tendaient le cou, tendaient le doigt, se bourrant les côtes du coude pour se témoigner leur admiration pour ce coquin de Paris.
Un ouvrier voulait expliquer quelque chose à un bureaucrate qui tournait la tête, très absorbé par la lecture d'une brochure.
Une Parisienne boutonnait ses gants, le buste penché, les mains dressées en l'air en un joli geste précieux, les yeux promenés sur l'assistance et évoquant l'image de deux aumônières de velours noir tendues en la mendicité des admirations.
Deux jeunes gens causaient gaiement en petites phrases mystérieuses, mordillant la poire d'argent de leur canne tenue comme un cierge de la main gauche, fouettant leurs cuisses de tapotements de leurs gants neufs bien rangés dans la main droite. Ils lorgnaient les femmes, la lèvre souriante de vanité bébête, amusés de la roseur d'un front ou de la disposition des plis d'une jupe, insolents et vainqueurs.
Le conducteur, un vieux à moustaches de gendarme, cria:
--Places!
Les provinciaux se regardèrent, étonnés, pendant que les maraîchers soulevaient leurs blouses et plongeaient leurs bras jusqu'au coude dans les goussets de leurs pantalons. La Parisienne tira cinquante centimes de la fente de son gant enfin boutonné. L'ouvrier pécha des sous, un à un, dans la poche de son gilet. La vieille dame à cache-poussière gris dit d'une voix aigre:
--Moi, j'avais une correspondance.
Les deux jeunes gens exhibèrent de mignonnes pochettes en cuir jaune bourrées de billon et le monsieur qui _conduisait_ les chevaux tendit ses six sous, le nez toujours collé à la vitre.
La voiture stoppa. L'Embaumée dit à son amie:
--Le Châtelet! Nous descendons!
Le vieux monsieur à chapeau planté sur le front descendit aussi et suivit les petites ouvrières qui traversèrent la place du Châtelet, l'Embaumée filant vite, la nuque baissée, entre les voitures lancées au grand trot, Simone se garant, hésitant, les jupes serrées en un geste précautionneux.
Arrivées devant la _Redingote grise_, les amies s'arrêtèrent, tenant conciliabule, et le vieux monsieur se hâta de les rejoindre, la canne battant le pavé.
--Eh bien, où allez-vous? dit Simone.
--Chez Plisson, rue de la Paix.
Le vieux monsieur s'arrêta devant elles, un sourire prometteur aux lèvres:
--Une voiture, mesdemoiselles?
--Mais, monsieur, dit Simone je n'ai pas l'honneur...
L'Embaumée la saisit par le bras:
--Venez!
Puis au vieux monsieur, d'un ton sec et fâché:
--Vous vous trompez, mon bonhomme!
--Désolé! Désolé! Vraiment charmantes! Vraiment charmantes!
Un peu émues de cet incident, elles longèrent le trottoir, vite.
L'Embaumée entraînait son amie maladroite à se garer des promeneurs. Simone tournait la tête pour voir le vieux monsieur qui faisait: _fou... ou! fou... ou_! et semblait souffler devant lui, tout en se hâtant de suivre la délicieuse apparition qui lui faisait tirer la langue.
Derrière lui, des jeunes gens s'amusaient de son dos voûté, du pli de chair grasse qui formait bourrelet entre la toile raide de son faux col et ses petits cheveux blancs plantés sur sa nuque rouge comme des soies sur le dos d'un petit cochon.
Des femmes lui barraient le chemin, provocantes. Lui, de temps à autre, levait son nez à lunettes, apercevait les petites amies par-dessus les enlacements des couples et pestait contre sa goutte, contre les becs de gaz, contre les camelots, contre les marchandes de lacets.
Simone pensa tout haut:
--Enfin! qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur. Je ne le connais pas.
L'Embaumée répondit, confuse:
--Il veut! Il veut!... C'est un amoureux...
Simone fit un éclat de rire et le vieux qui s'épongeait le front, las de sa poursuite, reprit courage.
--A son âge? Des jeunes filles peuvent aimer ce vieux?
--Oui, pour de l'argent.
--Je ne comprends pas que l'on puisse...
Elle se tut, indignée, les yeux luisants de colère... Elle se rappelait des regards d'hommes surpris, autrefois, au théâtre, en flagrant délit de viol de sa peau, de sa nuque, elle sentait pour la première fois l'injure de ces admirations fortuites, se méprisait d'être femme. Un sentiment de faiblesse très doux lui fit prendre le bras de son amie, une femme, une pauvre femme, elle aussi, et elle baissa les yeux devant les yeux chercheurs de désirs des hommes qui passaient, songeant à l'Aimé qui la marquerait de son nom pour la garder des vouloirs outrageants.
L'Embaumée disait d'une voix douce, miséricordieuse:
--Celles qui cèdent, cèdent par lassitude, parce que la vie les écrase... Quand le travail ne veut pas d'elles, elles se donnent au plaisir. Elles se livrent, parfois, pour acheter du pain aux gosses, parfois, aussi, parce qu'elles ont faim de ce que d'autres mangent sous leur nez, avec des airs de moquerie... Oh! il faut avoir pitié d'elles... Tenez, pourquoi ne pas demander de l'ouvrage, ici?
La petite bossue montrait du doigt un magasin somptueux à grandes portes de chêne ciré ornementées de cuivres luisants. Dans les vitrines aménagées de chaque côté des portes cochères, se tenaient raides des jaquettes colletées de fourrures, des manchons doublés de soie rose comme des bonbonnières, des toques de loutre piquées sur des supports de bois semblables à des poings.
--Soit, entrons.
--Moi, j'attends sur le trottoir, objecta l'Embaumée, parce qu'il peut y avoir du travail pour une et non pour deux. A deux, nous nous ferions éconduire.
Simone pénétra dans le grand magasin résolument. Un inspecteur blond, décoré de quelque chose, la barbe étalée sur le plastron piqué de jaune, s'avança vers elle, souriant:
--Madame désire!
--Monsieur, je suis couturière et...
--Et vous venez me demander une petite place. Veuillez me suivre, mademoiselle.
Il traversa le rez-de-chaussée à grands pas, suivi de Simone qui baissait les yeux, pendant que les employés, plantés en file derrière les comptoirs, se faisaient des signes d'intelligence.
Il ouvrit une porte et dit d'une voix un peu glorioleuse:
--Entrez, mademoiselle.
Le cabinet de M. l'inspecteur éclairé par une fenêtre donnant sur la cour était meublé d'un grand bureau à paperasses, d'un fauteuil et d'un canapé habillés de moleskine verte et de cartons également verts ornés de petites poignées de cuivre. Les tuyaux acoustiques pendaient le long du mur tendu de papier gris. A des patères piquées dans la cloison, un chapeau de soie miroitait comme une glace en métal, un pardessus bleu-gendarme s'étalait sans un pli.
Simone rougit quand, la porte fermée, l'inspecteur blond lui montra le canapé, d'un geste qu'il voulut rendre tentateur. Le meuble ne l'effrayait guère--sainte ignorance!--mais les petites rides malicieuses qui plissaient le coin des yeux de l'homme la rendaient méfiante, instinctivement.
--Vous voulez du travail, mademoiselle?
--Oui, monsieur.
Il souffla dans un tuyau acoustique et, souriant, tourné vers Simone, il attendit. Au coup de sifflet, il chantonna dans l'embouchure: «Avez-vous une toute petite place dans vos ateliers?» Et tourné de profil, toujours souriant, il écouta la réponse.
Il approcha son fauteuil du canapé, s'assit, croisant les jambes, les doigts enroulés autour du cordonnet à minuscules mailles d'or de sa montre:
--Que savez-vous faire, mademoiselle?
--Mais, monsieur, ce que savent faire toutes les couturières ou à peu près. J'ai appris un peu de broderie, autrefois, en pension...
--En pension! Vraiment! Au Sacré-Coeur, sans doute!
--Non, monsieur, chez les laïques.
--Ah!
Un peu étonné de ne pas la sentir prête--comme tant d'autres qui étaient venues--pour le farniente laborieux de la galanterie, il la dévisagea minutieusement, lorgna l'arrangement des plis de sa jupe, puis, toujours souriant:
--Pas de travail ici, croyez que je regrette! Mais avec votre beauté et aussi votre éducation, mademoiselle, permettez-moi de vous dire que vous avez fait choix d'une singulière profession... Couturière! Voilà qui est incroyable. Votre miroir est donc bien faux qu'il ne vous donne pas de meilleurs conseils. Vous voulez devenir bossue, hein?
--Oui, monsieur, j'y tiens, dit Simone, railleuse.
--Du travail! Du travail! Comment diable pouvez-vous tant aimer le travail? Je ne vous conseille pas de lancer votre jolie petite capote par-dessus les ailes du Moulin-Rouge, mais, tenez...
--Puisque vous n'avez pas besoin d'une ouvrière, interrompit Simone en se levant.
Il se leva aussi et les mains tendues, conciliatrices:
--Voyons! ne soyez donc pas si nerveuse, mon enfant! J'ai votre affaire. Un peintre de mes amis m'a chargé de lui dénicher un modèle,--il vient tant de jolies filles, ici,--pour un tableau de rêve, un tableau d'apparition. Vous lui poserez les mains, puis la tête. Le reste viendra peu à peu, par habitude. Métier honnête, très honnête...
La gorge serrée, les paupières lourdes, Simone se dirigea vers la porte, tourna le bouton brusquement, ramassa ses jupes dans sa main gantée collant, et traversa le hall en un claquement rythmé de ses bottines sur le grès.
Le monsieur blond suivait, ne comprenant rien à sa défaite. Et les commis, derrière les comptoirs, ricanaient, vengés des airs vainqueurs qu'il arborait à la fin de ses entrevues avec les petites femmes complaisantes.
--Eh bien? dit l'Embaumée.
--Il m'a proposé d'aller poser chez des peintres!... Allons-nous-en, vite, vite. J'ai du dégoût dans la gorge. J'ai hâte d'être seule, délivrée de tous ces yeux qui regardent.
--Cela prouve que vous êtes jolie, voilà tout. Vous vous habituerez à l'admiration des gens, comme on s'habitue à éviter les voitures. Voyons, du courage, cherchons encore du travail.
* * * * *
Comme les petites amies traversaient les rues qui montent de la rue de Rivoli aux grands boulevards, l'Embaumée lut près de la Banque de France une petite affiche ainsi libellée:
OUVRIÈRES POUR ÉTALAGE
MAISON D'EXPORTATION
_S'adresser bureau de placement, rue Vide-Gousset_.
La rue Vide-Gousset est entre la Banque et la Bourse.
Simone se laissa entraîner par son amie.
Au bureau de placement, un vieillard vint ouvrir aux deux ouvrières. Il leur sourit paternellement en bon petit vieux qui aime les visages jeunes.
--Vous voulez du travail, mesdemoiselles, attendez!
Il s'assit derrière une petite table, feuilleta un grand livre, lut:
«Grottmann, rue de la Banque;
Vériton, rue Poissonnière;
Patard, rue du Cherche-Midi;
Chanoin, rue Montmartre.
Il ajouta: «Je vais vous donner copie des adresses de ces maisons et vous pourrez vous y présenter de ma part. Je n'exige aucune commission. Je traite de gré à gré avec les patrons. Vous, mademoiselle, dit-il à Simone--après l'avoir considérée par-dessus ses lunettes--vous êtes un 49. Très estimés les 49! Quant à votre amie, il est inutile qu'elle se présente, je crois.
--Il s'agit bien de maisons de couture? interrogea Simone.
--Oui, mon enfant, de maisons de vente pour l'exportation qui demandent des mannequins. Ils ne sont pas nombreux, les beaux mannequins. Vous, mademoiselle, vous êtes un superbe mannequin; le plus beau mannequin... Ne vous offensez pas, mademoiselle, de mes appréciations, je parle en professionnel, en professionnel seulement.
--Mais, monsieur, dit Simone, je suis couturière et non... mannequin, comme vous dites.
Sachez, mon enfant, qu'il faut être excellente couturière pour faire un bon mannequin. Il faut savoir donner du chic à la marchandise qu'on endosse. Voici en quoi consistera votre travail quotidien: lorsque les commissionnaires se présenteront à votre comptoir, accompagnés du patron ou de la patronne de la maison, vous devrez étaler les costumes-types, en faire miroiter les teintes, en glorifier la façon parisienne, exquise, de haut goût, de haute mode. Puis, quand l'acheteur sera déjà séduit par vos petits gestes en rond, vous revêtirez le costume pour enlever le marché. Une jolie fille donne cent pour cent de valeur à un corsage médiocre. La maison vous fournira du linge dont vous n'aurez pas à rougir devant ces messieurs. Vous pourrez montrer vos épaules émergeant des dentelles de votre chemisette comme d'une fraîche corolle. C'est gentil ça, hein!
«Cet essayage aura lieu dans une grande salle où travailleront aussi d'autres mannequins, moins belles que vous, mademoiselle: mais autour de cette pièce seront disposés de minuscules salons où le commissionnaire pourra, s'il le désire, étudier d'un peu plus près le costume!... Oh! en tout bien, tout honneur! Il est vrai que si vous n'êtes pas ennemie des petits soupers, la maison qui vous emploiera saura reconnaître vos bons offices.
Simone écoutait, résistait aux efforts que faisait l'Embaumée pour l'entraîner vers la porte, la tirant par le bras, la tirant par la jupe.
«Vous serez vêtue comme une mondaine, toute la journée, vous gagnerez deux cents francs par mois, vous mangerez à la maison et aurez droit à un superbe costume de satin, tous les ans... C'est tentant. Pas de fatigues. Beaucoup de sourires, par exemple, mais les femmes peuvent sourire pendant des années entières sans effort, n'est-ce pas?
Le vieux placeur, espérant une bonne commission pour la trouvaille d'un mannequin si distingué, continuait en gestes doux, en penchements de tête persuasifs:
--Mes clientes sont heureuses, bien heureuses. Hier, j'ai reçu la visite d'une belle fille que je plaçai, autrefois, chez Grottmann. Elle venait me remercier, oui, me remercier. Elle était comme une folle. Elle me disait: «Si vous saviez comme j'étais belle en reine. C'est moi qui ai essayé le grand manteau de Sa Majesté la reine de Serbie, devant le fournisseur de la cour. Je me regardais dans les glaces, je me souriais, j'avais pour deux cent mille francs de toilette sur le dos. Quelle gloire, mes enfants! On m'avait posé un petit diadème de cuivre dans les cheveux pour juger de l'effet. C'était superbe! Les autres mannequins me contemplaient, les mains jointes. Les hommes chuchotaient autour de moi: «Elle est plus belle que la reine». Moi, je voyais bien que c'était vrai. J'étais si majestueuse avec mes cheveux relevés sous la petite couronne! Pendant deux heures, j'ai été reine, oui, reine: j'ai même donné une claque à une essayeuse parce qu'elle m'avait pincée en effaçant un pli de la doublure!»
«Eh bien! c'est entendu, mon enfant. Vous voyez que le métier n'a rien de désagréable. D'ailleurs, deux cent...
Simone se laissa tomber sur une chaise, sanglotant:
--Que je suis malheureuse! malheureuse!
Comme le vieux se levait de son fauteuil, la mine faussement contrite, l'Embaumée se précipita à sa rencontre, les mains tendues, prêtes à griffer:
--Vieux grigou! oh! le sale vieux! Faire un métier comme ça quand on a déjà une patte au cimetière.
Cependant Simone se tamponnait les yeux avec son mouchoir roulé nerveusement en boule, se soulevait de son siège et se dirigeait vers la porte pendant que le placeur grognait:
--Il faut qu'elle vienne de sa province, pour faire des scènes à un vieil honnête homme comme moi. Ma parole! on dirait qu'elle a cinquante mille francs de rentes, cette princesse!
Dans la rue, les deux petites amies filaient le long du trottoir, les bras ballants, la nuque baissée.
Elles gagnaient Montrouge par des ruelles écartées dans la crainte de nouvelles rencontres d'hommes partis à la chasse des petites femmes sous le soleil gaillard de mai.
L'Embaumée, gardée par sa bosse des galanteries masculines, songeait au sort réservé aux accortes petites femelles parisiennes.
Simone rédigeait, tout en marchant, la petite lettre bien affectueuse, bien soumise, qu'elle adresserait à papa Gosselet, dès son retour au logis.
V
Depuis une semaine déjà, Simone restait enfermée en sa chambre, ne voulant pas regagner l'usine de papa Gosselet, raccrochée à l'espoir d'avoir des nouvelles d'André.
Elle attendait le retour de l'Embaumée, partie à la recherche de travail, rêvant, écrivant à l'Aimé des lettres passionnées qui lui rendaient sa solitude plus triste.
Elle lui disait: «Comme c'est mal fait, le chemin de la vie, et dur à gravir.» Et pour ne pas l'attrister elle ajoutait: «Je ne me plains pas, mais je me débats sous des révoltes constantes.»
Elle lui écrivait encore:
«Si seulement c'était toi le Bon Dieu, dis? tu ne ferais pas de pauvres petites qui ont froid, des enfants qui ont faim, des vieux qui se tuent, ni un tas de malheureux qui ont mal de tout... Moi, je ne peux pas comprendre ça!...»
Puis son coeur gonflé s'épanchait en tendresses exquises:
«Oh! comme tout de même c'est là tout: _aimer_! Ça remplit mes journées, mes longues nuits, comme si mon âme tout le temps t'enveloppait, te caressait... Oh! comme c'est bon!... Dans mes pensées d'amour, je ne t'appelle jamais d'aucun nom; tu es Lui, Lui, le seul, celui que j'attends et que j'attendais depuis longtemps, celui pour qui j'ai dû être créée. Et pour toi, sans cesse exposé au danger, à la mort, je retrouve parfois des bouts de prières ardentes et douces comme en font ces religieuses au milieu desquelles j'étais, pour ce Lui bien-aimé et ineffable, céleste nourriture de leur âme, amant mystique de leur coeur... Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi... Je t'aime!»
La petite bossue rentrait au logis le soir, toujours plus lasse, toujours plus attristée de ses courses inutiles à travers les ateliers. Elle disait ses ennuis, ses dégoûts, conseillait à son amie la résignation.
Simone répondait: