Sido; suivi de Les vrilles de la vigne

Part 9

Chapter 93,919 wordsPublic domain

Mais le temps est loin où d’aigrelettes jeunes filles, en province, trempaient en cachette leurs doigts dans la jarre à farine, écrasaient sur leurs lèvres les pétales de géranium, et recueillaient, sous une assiette qu’avait léchée la flamme d’une bougie, un noir de fumée aussi noir que leur petite âme ténébreuse...

Qu’elles sont adroites, nos filles d’aujourd’hui! La joue ombrée, plus brune que rose, un fard insaisissable, comblant, bleuâtre ou gris, ou vert sourd, l’orbite; les cils en épingles et la bouche éclatante, elles n’ont peur de rien. Elles sont beaucoup mieux maquillées que leurs aînées. Car souvent la femme de trente à quarante ans hésite: “Aurai-je trente ans, ou quarante? Ou vingt-cinq? Appellerai-je à mon secours les couleurs de la fleur, celles du fruit?” C’est l'âge des essais, des tâtonnements, des erreurs, et du désarroi qui jette les femmes d’un “institut” à une “académie”, du massage à la piqûre, de l’acide à l’onctueux, et de l’inquiétude au désespoir.

Dieu merci, elles reprennent courage, plus tard. Depuis que je soigne et maquille mes contemporaines, je n’ai pas encore rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique. C’est parmi ces championnes qu’il fait bon tenter--et réaliser--des miracles de maquillage. Où sont les rouges d’antan et leur âpreté de groseille, les blancs ingrats, les bleus-enfant-de-Marie? Nous détenons des gammes à enivrer un peintre. L’art d’accommoder les visages, l’industrie qui fabrique les fards, remuent presque autant de millions que la cinématographie. Plus l’époque est dure à la femme, plus la femme, fièrement, s’obstine à cacher qu’elle en pâtit. Des métiers écrasants arrachent à son bref repos, avant le jour, celle qu’on nommait “frêle créature”. Héroïquement dissimulée sous son fard mandarine, l’œil agrandi, une petite bouche rouge peinte sur sa bouche pâle, la femme récupère, grâce à son mensonge quotidien, une quotidienne dose d’endurance, et la fierté de n’avouer jamais...

Je n’ai jamais donné autant d’estime à la femme, autant d’admiration que depuis que je la vois de tout près, depuis que je tiens, renversé sous le rayon bleu métallique, son visage sans secrets, riche d’expression, varié sous ses rides agiles, ou nouveau et rafraîchi d’avoir quitté un moment sa couleur étrangère. O lutteuses! C’est de lutter que vous restez jeunes. Je fais de mon mieux, mais comme vous m’aidez! Lorsque certaines d’entre vous me chuchotent leur âge véritable, je reste éblouie. L’une s’élance vers mon petit laboratoire comme à une barricade. Elle est mordante, populacière, superbe:

--Au boulot! Au boulot! s’écrie-t-elle. J’ai une vente difficile. S’agit d’avoir trente ans, aujourd’hui--et toute la journée!

De son valeureux optimisme, il arrive que je passe, le temps d’écarter un rideau, à l’une de ces furtives jeunes filles qui ont, du lévrier, le ventre creux, l’œil réticent et velouté, et qui parlent peu, mais parcourent, d’un doigt expert, le clavier des fards:

--Celui-là... Et celui-là... Et puis le truc à z’yeux... Et la poudre foncée... Ah! Et puis...

C’est moi qui les arrête:

--Et qu’ajouterez-vous quand vous aurez mon âge?

L’une d’elles leva sur mon visage un long regard désabusé:

--Rien... Si vous croyez que ça m’amuse... Mon rêve, c’est d'être maquillée une fois pour toutes, pour la vie; je me maquille très fort, de manière à avoir la même figure dans vingt ans. Comme ça, j’espère qu’on ne me verra pas changer.

Un de mes grands plaisirs, c’est la découverte. On ne croirait jamais que tant de visages féminins de Paris restent, jusqu’à l'âge mûr, tels que Dieu les créa. Mais vient l’heure dangereuse, et une sorte de panique, l’envie non seulement de durer, mais de naître; vient l’amer, le tardif printemps des cœurs, et sa force qui déplace les montagnes...

--Est-ce que vous croyez que... Oh! il n’est pas question pour moi de me changer en jeune femme, bien sûr... Mais, tout de même, je voudrais essayer...

J’écoute, mais surtout je regarde. Une grande paupière brune, un œil qui s’ignore, une joue romaine, un peu large, mais ferme encore, tout ce beau terrain à prospecter, à éclairer... Enviez-moi, j’ai de belles récompenses après le maquillage: le soupir d’espoir, l’étonnement, l’arrogance qui point, et ce coup d’œil impatient vers la rue, vers l’ “effet que ça fera”, vers le risque...

Pendant que j’écris, ma fille est toujours là. Elle lit, et sa main va d’une corbeille de fruits à une boîte de bonbons. C’est une enfant d’à présent. L’or de ses cheveux, en suis-je tout à fait responsable? Elle a eu un teint de pêche claire, avant de devenir, en dépit de l’hiver, un brugnon très foncé, sous une poudre aussi rousse que le pollen des fleurs de sapin... Elle sent mon regard, y répond malicieusement, et lève vers la lumière une grappe de raisin, noir sous son brouillard bleu de pruine impalpable:

--Lui aussi, dit-elle, il est poudré...

_BELLES-DE-JOUR_

La guêpe mangeait la gelée de groseilles de la tarte. Elle y mettait une hâte méthodique et gloutonne, la tête en bas, les pattes engluées, à demi disparue dans une petite cuve rose aux parois transparentes. Je m’étonnais de ne pas la voir enfler, grossir, devenir ronde comme une araignée... Et mon amie n’arrivait pas, mon amie si gourmande, qui vient goûter assidûment chez moi, parce que je choie ses petites manies, parce que je l’écoute bavarder, parce que je ne suis jamais de son avis... Avec moi elle se repose; elle me dit volontiers, sur un ton de gratitude, que je ne suis guère coquette, et je n’épluche point son chapeau ni sa robe, d’un œil agressif et féminin... Elle se tait, quand on dit du mal de moi chez ses autres amies, elle va jusqu’à s’écrier: “Mes enfants, Colette est toquée, c’est possible, mais elle n’est pas si rosse que vous la faites!” Enfin elle m’aime bien.

Je ressens, à la contempler, ce plaisir apitoyé et ironique qui est une des formes de l’amitié. On n’a jamais vu une femme plus blonde, ni plus blanche, ni plus habillée, ni plus coiffée! La nuance de ses cheveux, de ses vrais cheveux, hésite délicatement entre l’argent et l’or, il fallut faire venir de Suède la chevelure annelée d’une fillette de six ans, quand mon amie désira les “chichis” réglementaires qu’exigent nos chapeaux. Sous cette couronne d’un métal si rare, le teint de mon amie, pour ne point en jaunir, s’avive de poudre rose, et les cils, brunis à la brosse, protègent un regard mobile, un regard gris, ambré, peut-être aussi marron, un regard qui sait se poser, câlin et quémandeur, sur des prunelles masculines, câlines et quémandeuses.

Telle est mon amie, dont j’aurai dit tout ce que je sais, si j’ajoute qu’elle se nomme Valentine avec quelque crânerie, par ce temps de brefs diminutifs où les petits noms des femmes,--Tote, Moute, Loche,--ont des sonorités de hoquet mal retenu...

“Elle a oublié”, pensais-je patiemment. La guêpe, endormie ou morte de congestion, s’enlisait, la tête en bas, dans la cuve de délices... J’allais rouvrir mon livre, quand le timbre grelotta, et mon amie parut. D’une volte elle enroula à ses jambes sa jupe trop longue et s’abattit près de moi, l’ombrelle en travers des genoux, geste savant d’actrice, de mannequin, presque d’équilibriste, que mon amie réussit si parfaitement chaque fois...

--Voilà une heure pour goûter! Qu’est-ce que vous avez pu faire?

--Mais rien, ma chère! Vous êtes étonnante, vous qui vivez entre votre chien, votre chatte et votre livre! vous croyez que Lelong me réussira des amours de robes sans que je les essaie?

--Allons... mangez et taisez-vous. Ça? c’est pas sale, c’est une guêpe. Figurez-vous qu’elle a creusé toute seule ce petit puits! Je l’ai regardée, elle a mangé tout ça en vingt-cinq minutes.

--Comment, vous l’avez regardée? Quelle dégoûtante créature vous êtes, tout de même! Non, merci, je n’ai pas faim. Non, pas de thé non plus.

--Alors je sonne, pour les toasts?

--Si c’est pour moi, pas la peine... Je n’ai pas faim, je vous dis.

--Vous avez goûté ailleurs, petite rosse?

--Parole, non! Je suis toute chose, je ne sais pas ce que j’ai...

Etonnée, je levai les yeux vers le visage de mon amie, que je n’avais pas encore isolé de son chapeau insensé, grand comme une ombrelle, hérissé d’une fusée épanouie de plumes, un chapeau feu d’artifice, grandes-eaux de Versailles, un chapeau pour géante qui eût accablé jusqu’aux épaules la petite tête de mon amie, sans les fameux _chichis_ blond-suédois... Les joues poudrées de rose, les lèvres vives et fardées, les cils raidis lui composaient son frais petit masque habituel, mais quelque chose, là-dessous, me sembla changé, éteint, absent. En haut d’une joue moins poudrée, un sillon mauve gardait la nacre, le vernissé de larmes récentes...

Ce chagrin maquillé, ce chagrin de poupée courageuse me remua soudain, et je ne pus me retenir de prendre mon amie par les épaules, dans un mouvement de sollicitude qui n’est guère de mise entre nous...

Elle se rejeta en arrière en rougissant sous son rose, mais elle n’eut pas le temps de se reprendre et renifla en vain son sanglot...

Une minute plus tard, elle pleurait, en essuyant l'_intérieur_ de ses paupières avec la corne d’une serviette à thé. Elle pleurait avec simplicité, attentive à ne pas tacher de larmes sa robe de crêpe de Chine, à ne point défaire sa figure, elle pleurait soigneusement, proprement, petite martyre du maquillage...

--Je ne puis pas vous être utile? lui demandai-je doucement.

Elle fit “non” de la tête, soupira en tremblant, et me tendit sa tasse où je versai du thé refroidi...

--Merci, murmura-t-elle, vous êtes bien gentille... Je vous demande pardon, je suis si nerveuse...

--Pauvre gosse! Vous ne voulez rien me dire?

--Oh! Dieu si. Ce n’est pas compliqué, allez. Il ne m’aime plus.

Il... Son amant! Je n’y avais pas songé. Un amant, elle? et quand? et où? et qui? Cet idéal mannequin se dévêtait, l’après-midi, pour un amant? Un tas d’images saugrenues se levèrent,--se couchèrent--devant moi, que je chassai en m’écriant:

--Il ne vous aime plus? Ce n’est pas possible!

--Oh! si... Une scène terrible... (Elle ouvrit sa glace d’or, se poudra, essuya ses cils d’un doigt humide.) Une scène terrible, hier...

--Jaloux?

--Lui, jaloux? Je serais trop contente! Il est méchant... Il me reproche des choses... Je n’y peux rien, pourtant!

Elle bouda, le menton doublé sur son haut col:

--Enfin, je vous fais juge! Un garçon délicieux, et nous n’avions jamais eu un nuage en six mois, pas un accroc, pas ça!... Il était quelquefois nerveux, mais chez un artiste...

--Ah! il est artiste?

--Peintre, ma chère. Et peintre de grand talent. Si je pouvais vous le nommer, vous seriez bien surprise. Il a chez lui vingt sanguines d’après moi, en chapeau, sans chapeau, dans toutes mes robes! C’est d’un enlevé, d’un vaporeux... Les mouvements des jupes sont des merveilles...

Elle s’animait, un peu défaite, les ailes de son nez mince brillantes de larmes essuyées et d’un commencement de couperose légère... Ses cils avaient perdu leur gomme noire, ses lèvres leur carmin... Sous le grand chapeau seyant et ridicule, sous les _chichis_ postiches, je découvrais pour la première fois une femme, pas très jolie, pas laide non plus, fade si l’on veut, mais touchante, sincère et triste...

Ses paupières rougirent brusquement.

--Et... qu’est-ce qui est arrivé? risquai-je.

--Ce qui est arrivé? Mais rien! On peut dire _rien_, ma chère! Hier, il m’a accueillie d’un air drôle... un air de médecin... Et puis tout d’un coup aimable: “Ote ton chapeau, chérie!” me dit-il. “Je te garde... pour dîner, dis? je te garde toute la vie si tu veux!” C’était ce chapeau-ci, justement, et vous savez que c’est une affaire terrible pour l’installer et le retirer...

Je ne savais pas, mais je hochai la tête, pénétrée...

--... Je fais un peu la mine. Il insiste, je me dévoue, je commence à enlever mes épingles et un de mes chichis reste pris dans la barrette du chapeau, là, tenez... Ça m’était bien égal, on sait que j’ai des cheveux, n’est-ce pas, et lui mieux que personne! C’est pourtant lui qui a rougi, en se cachant. Moi, j’ai replanté mon chichi, comme une fleur, et j’ai embrassé mon ami à grands bras autour du cou, et je lui ai chuchoté que mon mari était au circuit de Dieppe, et que... vous comprenez! Il ne disait rien. Et puis il a jeté sa cigarette et ça a commencé. Il m’en a dit! Il m’en a dit!...

A chaque exclamation, elle frappait ses genoux de ses mains ouvertes, d’un geste peuple et découragé, comme ma femme de chambre quand elle me raconte que son mari l’a encore battue.

--Il m’a dit des choses incroyables, ma chère! Il se retenait d’abord, et puis il s’est mis à marcher en parlant... “Je ne demande pas mieux, chère amie, que de passer la nuit avec vous... (ce toupet!) mais je veux... je veux ce que vous devez me donner, ce que vous ne pouvez pas me donner!...”

--Quoi donc, Seigneur?

--Attendez, vous allez voir... “Je veux la femme que vous êtes _en ce moment_, la gracieuse longue petite fée couronnée d’un or si léger et si abondant que sa chevelure mousse jusqu’aux sourcils. Je veux ce teint de fruit mûri en serre, et ces cils paradoxaux, et toute cette beauté école anglaise! Je vous veux, telle que vous voilà, et non pas telle que la nuit cynique vous donnera à moi! Car vous viendrez,--je m’en souviens!--vous viendrez conjugale et tendre, sans couronne et sans frisure, avec vos cheveux épargnés par le fer, tout plats, tordus en nattes. Vous viendrez petite, sans talons, vos cils déveloutés, votre poudre lavée, vous viendrez désarmée et sûre de vous, et je resterai stupéfait devant cette autre femme!...

“Mais vous le saviez pourtant, criait-il, vous le saviez! La femme que j’ai désirée, vous, telle que vous voilà, n’a presque rien de commun avec cette sœur simplette et pauvre qui sort de votre cabinet de toilette chaque soir! De quel droit changez-vous la femme que j’aime? Si vous vous souciez de mon amour, comment osez-vous défleurir ce que j’aime?...”

Il en a dit, il en a dit!... Je ne bougeais pas, je le regardais, j’avais froid... Je n’ai pas pleuré, vous savez! Pas devant lui.

--C’était très sage, mon enfant, et très courageux.

--Très courageux, répéta-t-elle en baissant la tête. Dès que j’ai pu bouger, j’ai filé... J’ai entendu encore des choses terribles sur les femmes, sur toutes les femmes; sur l’ “inconscience prodigieuse des femmes, leur imprévoyant orgueil, leur orgueil de brutes qui pensent toujours, au fond, que ce sera assez bon pour l’homme...” Qu’est-ce que vous auriez répondu, vous?

--Rien.

Rien, c’est vrai. Que dire? Je ne suis pas loin de penser comme lui, lui, l’homme grossier et poussé à bout... Il a presque raison. “C’est toujours assez bon pour l’homme!” Elles sont sans excuse. Elles ont donné à l’homme toutes les raisons de fuir, de tromper, de haïr, de changer... Depuis que le monde existe, elles ont infligé à l’homme, sous les courtines, une créature inférieure à celle qu’il désirait. Elles le volent avec effronterie, en ce temps où les cheveux de renfort, les corsets truqués, font du moindre laideron piquant une “petite femme épatante”.

J’écoute parler mes autres amies, je les regarde, et je demeure, pour elles, confuse... Lily, la charmante, ce page aux cheveux courts et frisés, impose à ses amants, dès la première nuit, la nudité de son crâne bossué d’escargots marron, l’escargot gras et immonde du bigoudi! Clarisse préserve son teint, pendant son sommeil, par une couche de crème aux concombres, et Annie relève à la chinoise tous ses cheveux attachés par un ruban! Suzanne enduit son cou délicat de lanoline et l’emmaillote de vieux linge usé... Minna ne s’endort jamais sans sa mentonnière, destinée à retarder l’empâtement des joues et du menton, et elle se colle sur chaque tempe une étoile en paraffine...

Quand je m’indigne, Suzanne lève ses grasses épaules et dit:

“Penses-tu que je vais m’abîmer la peau pour un homme? Je n’ai pas de peau de rechange. S’il n’aime pas la lanoline, qu’il s’en aille. Je ne force personne.” Et Lily déclare, impétueuse: “D’abord, je ne suis pas laide avec mes bigoudis! Ça fait petite fille frisée pour une distribution des prix!” Minna répond à son “ami”, quand il proteste contre la mentonnière: “Mon chéri, t’es bassin. Tu es pourtant assez content, aux courses, quand on dit derrière toi: “Cette Minna, elle a toujours son ovale de vierge!” Et Jeannine, qui porte la nuit une ceinture amaigrissante! Et Marguerite qui... non, celle-là, je ne peux pas l’écrire!...

Ma petite amie, enlaidie et triste, m’écoutait obscurément penser, et devina que je ne la plaignais pas assez. Elle se leva:

--C’est tout ce que vous me dites?

--Mon pauvre petit, que voulez-vous que je vous dise? Je crois que rien n’est cassé, et que votre peintre d’amant grattera demain à votre porte, peut-être ce soir...

--Peut-être qu’il aura téléphoné? Il n’est pas méchant au fond... il est un peu toqué, c’est une crise, n’est-ce pas?

Elle était debout déjà, tout éclairée d’espoir.

Je dis “oui” chaque fois, pleine de bonne volonté et du désir de la satisfaire... Et je la regardai filer sur le trottoir, de son pas raccourci par les hauts talons... Peut-être, en effet, l’aime-t-il... Et s’il l’aime, l’heure reviendra où, malgré tous les apprêts et les fraudes, elle redeviendra pour lui, l’ombre aidant, la faunesse aux cheveux libres, la nymphe aux pieds intacts, la belle esclave aux flancs sans plis, nue comme l’amour même...

_DE QUOI EST-CE QU’ON A L’AIR_

--Qu’est-ce que vous faites, demain dimanche?

--Pourquoi me demandez-vous ça?

--Oh! pour rien...

Mon amie Valentine a pris, pour s’enquérir de l’emploi de mon dimanche, un air trop indifférent... J’insiste:

--Pour rien? c’est sûr? Allons, dites tout!... Vous avez besoin de moi?

Elle s’en tire avec grâce, la rouée, et me répond gentiment.

--J’ai toujours besoin de vous, ma chère.

Oh! ce sourire!... Je reste un peu bête, comme chaque fois que sa petite duplicité mondaine me joue. J’aime mieux céder tout de suite:

--Le dimanche, Valentine, je vais au concert, ou bien je me couche. Cette année, je me couche souvent, parce que Chevillard est mal logé et parce que les concerts Colonne, qui se suivent, se ressemblent.

--Ah! vous trouvez?

--Je trouve. Quand on a fréquenté Bayreuth, autrefois, assez assidûment, quand on a joui de Van Rooy en Wotan et souffert de Burgstaller en Siegfried, on n’a aucun plaisir, mais aucun, à retrouver celui-ci chez Colonne, en civil, avec sa dégaine de sacristain frénétique couronné de frisettes enfantines, ses genoux de vieille danseuse et sa sensiblerie de séminariste... Un méchant hasard nous réunit au Châtelet, lui sur la scène, moi dans la salle, il y a quelques semaines, et je dus l’entendre bramer--deux fois! un “_Ich grolle nicht_” que Mme de Maupeou n’ose plus servir à des parents de province! Avant la fin du concert, j’ai fui, au grand soulagement de ma voisine de droite, la “dame” d’un conseiller municipal de Paris, ma chère!

--Vous la gêniez?

--Je lui donnais chaud. Elle ne me connaît plus, depuis qu’une séparation de corps et de biens m’a tant changée. Elle tremblait, chaque fois que je bougeais un cil, que je l’embrassasse...

--Ah! je comprends!...

Elle comprend!... Les yeux baissés, mon amie Valentine tapote le fermoir de sa bourse d’or. Elle porte--mais je vous l’ai conté déjà--un vaste et haut chapeau, sous lequel foisonnent des cheveux d’un blond ruineux. Ses manches à la japonaise lui font des bras de pingouin, sa jupe, longue et lourde, couvre ses pieds pointus, et il lui faut un terrible entêtement pour paraître charmante sous tant d’horreurs... Elle vient de dire, comme malgré elle:

--Je comprends...

--Oui, vous comprenez. J’en suis sûre. Vous devez comprendre cela... Mon enfant, vous ne rentrez pas chez vous? Il est tard, et votre mari...

--Oh! ce n’est pas gentil à vous...

Ses yeux bleu-gris-vert-marron, humbles, me supplient, et je me repens tout de suite.

--C’est pour rire, bête! Voyons, que vouliez-vous faire de mon dimanche?

Mon amie Valentine écarte ses petits bras de pingouin, comiquement:

--Eh bien, voilà, justement, c’est comme un fait exprès... Figurez-vous, demain après-midi, je suis toute seule, toute seule...

--Et vous vous plaignez!...

Le mot m’a échappé... Je la sens presque triste, cette jeune poupée. Son mari absent, son amant... occupé, ses amis,--les vrais,--fêtent le Seigneur portes closes, ou filent en auto...

--Vous vouliez venir chez moi, demain, mon petit? Mais venez donc! C’est une très bonne idée.

Je n’en pense pas un mot, mais elle me remercie, d’un regard chien-perdu propre à me toucher, et elle s’en va, vite, pressée, comme si vraiment elle avait quelque chose à faire...

DIMANCHE.--Mon cher dimanche de paresse et de lit tiède, mon dimanche de gourmandise, de sommeil, de lecture, te voilà perdu, gâché, et pour qui? Pour une incertaine amie qui m’apitoie vaguement...

Ne t’endors pas, ma chatte grise repue, car mon amie Valentine va sonner, entrer, froufrouter, s’exclamer... Elle passera sa main gantée sur ton dos, et tu frémiras de l’échine, en levant sur elle des yeux meurtriers... Tu sais qu’elle ne t’aime guère, toi ma campagnarde à fourrure rase; elle s’extasie devant les angoras qui ont des pèlerines de colleys et des favoris comme Chauchard... Parce que tu l’as griffée un jour, elle s’écarte de toi, elle ignore ta petite âme violente, délicate et vindicative, de chatte bohémienne. Dès qu’elle viendra, tourne-lui ton dos zébré, roule-toi en turban contre mes pieds, sur le satin éraillé par tes griffes courbes qui ont la forme des épines d’églantier...

Chut! elle a sonné... La voici! Elle grelotte et pose au hasard sur ma figure son petit nez glacé,--elle embrasse si mal!

--Seigneur! votre nez a perdu connaissance, ma chérie. Asseyez-vous dans le feu, je vous en prie.

--Ne riez pas, c’est terrible dehors! Avez-vous de la chance, tout de même, d'être couchée! Quatre degrés sous zéro; tout le monde va mourir.

De fait, le visage de mon amie a tourné au lilas, le lilas un peu verdâtre des prunes qui commencent à mûrir...

Un splendide costume tailleur, en velours souris, la moule, l’épouse du col aux pieds. La jaquette surtout, oh! la jaquette!... étroite en haut, évasée en bas, la basque brodée battant le genou, comme une seconde petite jupe... Et on a jeté là-dessus, par quatre degrés sous zéro, une étole de zibeline, un coûteux chiffon de fourrure inutile,--et on meurt de froid et on a le nez mauve.

--Petite buse! Vous ne pouviez pas mettre votre paletot en breitschwanz, au moins?

Elle se tourne à demi, les mains au chapeau, égarée dans sa voilette:

--Mais non, je ne pouvais pas! Avec cette mode de jaquettes longues, les basques de celle-ci dépassent sous mon manteau de breitschwanz, alors, je vous demande un peu, de quoi est-ce qu’on a l’air?

--Il fallait allonger le paletot de breitschwanz.

--Merci! et puis quoi encore! Max est très chic, et pas trop cher, mais tout de même...

--Il fallait... acheter une zibeline plus grande...

Mon amie vire sur moi comme si elle allait me mordre.

--Une... une zibeline plus grande!!! Je ne suis pas Rothschild, moi!

--Moi non plus. Ou bien... attendez... vous auriez dû avoir un manteau sérieux, en fourrure moins chère, qui ne serait pas de la zibeline...

Dépêtrée de sa voilette, mon amie laisse tomber ses bras fatigués.

--Une autre fourrure!... Il n’y a pas de fourrure vraiment chic, vraiment _habillée_, en dehors de la zibeline... Une femme chic sans zibeline, sérieusement, ma chère, de quoi a-t-elle l’air?

De quoi, en effet, peut-elle bien avoir l’air? Je n’en sais rien. Je cherche, en caressant des orteils, au fond de mon lit, ma “boule” en caoutchouc...

Le feu craque et siffle, un feu campagnard et sans vergogne, qui pète et lance de petites braises roses...