Sido; suivi de Les vrilles de la vigne
Part 10
--Valentine, vous allez être bien gentille et vous occuper du ménage. Tirez la table à thé contre le lit. L’eau bouillante est devant le feu! les sandwiches, le frontignan, tout est là... vous n’aurez pas à sonner Francine; je ne serai pas forcée de me lever; on va être tranquilles, gourmandes, paresseuses... Otez votre chapeau, vous pourrez appuyer votre nuque aux coussins... Là donc!
Elle est gentille, sans chapeau. Un peu modiste, un peu mannequin, mais gentille. Un beau rouleau de cheveux dorés s’abaisse jusqu’à ses sourcils châtains et soutient une grosse vague ondulée;--au-dessus, il y a encore une vague plus petite, et puis encore au-dessus, en arrière, des boucles, des boucles, des boucles... C’est appétissant, propre, à la fois crémeux et net, compliqué comme un entremets de repas de noces...
La lampe,--j’ai fait clore persiennes et rideaux,--jette au visage de mon amie un fard rose; mais, malgré la poudre de riz en nappe égale et veloutée, malgré le rouge des lèvres, je devine les traits tirés, le sourire raidi... Elle s’appuie aux coussins avec un grand soupir de fatigue...
--Claquée?
--Claquée complètement.
--L’amour?...
Geste d’épaules.
--L’amour? Ah! là là... Pas le temps. Avec les “premières”, les dîners, les soupers, les déjeuners en auto aux environs, les expositions et les thés... C’est terrible, ce mois-ci!
--On se couche tard, hein?
--Hélas...
--Levez-vous tard. Ou bien vous perdrez votre beauté, mon petit.
Elle me regarde, étonnée:
--Me lever tard? Vous en parlez à votre aise. Et la maison? Et les ordres à donner? Et les comptes des fournisseurs? Et tout et tout!... Et la femme de chambre qui frappe à ma porte vingt-cinq fois!
--Tirez le verrou, et dites qu’on vous fiche la paix.
--Mais je ne peux pas! Rien ne marcherait plus chez moi; ce serait le coulage, le vol organisé... Tirer le verrou! Je pense à la figure que ferait, derrière la porte, mon gros maître d’hôtel qui ressemble à Jean de Bonnefon... De quoi est-ce que j’aurais l’air?
--Je ne sais pas, moi... D’une femme qui se repose...
--Facile à dire... soupire-t-elle dans un bâillement nerveux. Vous pouvez vous payer ça, vous qui êtes... qui êtes...
--En marge de la société...
Elle rit de tout son cœur, soudain rajeunie... Puis, mélancolique:
--Eh oui, vous le pouvez. _Nous autres_, on ne nous le permet pas.
_Nous autres_... Pluriel mystérieux, franc-maçonnerie imposante de celles que le monde hypnotise, surmène et discipline... Un abîme sépare cette jeune femme assise, en costume tailleur gris, de cette autre femme couchée sur le ventre, les poings au menton. Je savoure, silencieuse, mon enviable infériorité. Tout bas, je songe:
“_Vous autres_, vous ne pouvez pas vivre n’importe comment... C’est là votre supplice, votre orgueil et votre perte. Vous avez des maris qui vous mènent, après le théâtre, souper,--mais vous avez aussi des enfants et des femmes de chambre qui vous tirent, le matin, à bas du lit. Vous soupez, au Café de Paris, à côté de Mlle Xaverine de Choisy, et vous quittez le restaurant en même temps qu’elle, un peu grises, un peu toquées, les nerfs en danse... Mais Mlle de Choisy, chez elle, dort si ça lui chante, aime si ça lui roucoule, et jette en s’endormant à sa camériste fidèle: “Je me pieute pour jusqu’à deux heures de l’après-midi, et qu’on ne me barbe pas avant ou je fiche ses huit jours à tout le monde!” Ayant dormi neuf heures d’un juste repos, Mlle de Choisy s’éveille, fraîche, déjeune, et file rue de la Paix, où elle vous rencontre, vous, Valentine, vous, toutes les Valentines, vous, mon amie, debout depuis huit heures et demie du matin, déjà sur les boulets, pâlotte et les yeux creux... Et Mlle de Choisy, bonne fille, glisse en confidence à son essayeuse: “Elle en a une mine, la petite Mme Valentine Chose! Elle doit s’en coller une de ces noces!” Et votre mari, et votre amant, au souper suivant compareront _in petto_, eux aussi, la fraîcheur reposée de Mlle de Choisy à votre évidente fatigue. Vous penserez, rageuse et inconsidérée: “Elles sont en acier, ces femmes-là!” Que non pas, mon amie! Elles se reposent plus que vous. Quelle demi-mondaine résisterait au traintrain quotidien de certaines femmes du monde ou même de certaines mères de famille?...”
Ma jeune amie a ébouillanté le thé, et emplit les tasses d’une main adroite. J’admire son élégance un peu voulue, ses gestes justes; je lui sais gré de marcher sans bruit, tandis que sa longue jupe la précède et la suit, d’un flot obéissant et moiré... Je lui sais gré de se confier à moi, de revenir, au risque de compromettre sa position correcte de femme qui a un mari et un amant, de revenir chez moi avec un entêtement affectueux qui frise l’héroïsme...
Au tintement des cuillers, ma chatte grise vient d’ouvrir ses yeux de serpent.
Elle a faim. Mais elle ne se lève pas tout de suite, par souci de pur _cant_. Mendier, à la façon d’un angora plaintif et câlin, sur une mélopée mineure, fi!... De quoi est-ce qu’elle aurait l’air? comme dit Valentine... Je lui tends un coin de toast brûlé, qui craque sous ses petites dents de silex d’un blanc bleuté, et son ronron perlé double celui de la bouilloire... Durant une longue minute, un silence quasi provincial nous abrite. Mon amie se repose, les bras tombés...
--On n’entend rien, chuchote-t-elle avec précaution.
Je lui réponds des yeux sans parler, amollie de chaleur et de paresse. On est bien... Mais l’heure ne serait-elle pas meilleure encore, si mon amie n’était pas là? Elle va parler, c’est inévitable. Elle va dire: “De quoi est-ce qu’on a l’air?” Ce n’est pas de sa faute, on l’a élevée comme ça. Si elle avait des enfants, elle leur défendrait de manger leur viande sans pain, ou de tenir leur cuiller avec la main gauche: “Jacques, veux-tu bien!... De quoi as-tu l’air?...”
Chut!... elle ne parle pas. Ses paupières battent et ses yeux ont l’air de s’évanouir... J’ai, devant moi, une figure presque inconnue, celle d’une jeune femme ivre de sommeil et qui s’endort avant d’avoir fermé les paupières. Le sourire voulu s’efface, la lèvre boude, et le petit menton rond s’écrase sur le col en broderie d’argent.
Elle dort profondément à présent. Quand elle se réveillera en sursaut, elle s’excusera, en s’écriant: “M’endormir en visite, sur un fauteuil! De quoi ça a-t-il l’air?”
Mon amie Valentine, vous avez l’air d’une jeune femme oubliée là comme un pauvre chiffon gracieux. Dormez entre le feu et moi, au ronron de la chatte, au froissement léger du livre que je vais lire. Personne n’entrera avant votre réveil; personne ne s’écriera, en contemplant votre sommeil boudeur et mon lit défait: “Oh! de quoi ça a-t-il l’air!” car vous en pourriez mourir de confusion. Je veille sur vous, avec une tiède, une amicale pitié; je veille sur votre constant et vertueux souci de l'_air_ que _ça_ pourrait avoir...
_LA GUERISON_
La chatte grise est ravie que je fasse du théâtre. Théâtre ou music-hall, elle n’indique pas de préférence. L’important est que je disparaisse tous les soirs, la côtelette avalée, pour reparaître vers minuit et demi, et que nous nous attablions derechef devant la cuisse de poulet ou le jambon rose... Trois repas par jour au lieu de deux! Elle ne songe plus, passé minuit, à celer son allégresse. Assise sur la nappe, elle sourit sans dissimulation, les coins de sa bouche retroussés, et ses yeux, pailletés d’un sable scintillant, reposent larges ouverts et confiants sur les miens. Elle a attendu toute la soirée cette heure précieuse, elle la savoure avec une joie victorieuse et égoïste qui la rapproche de moi...
O chatte en robe de cendre! Pour les profanes, tu ressembles à toutes les chattes grises de la terre, paresseuse, absente, morose, un peu molle, neutre, ennuyée... Mais je te sais sauvagement tendre, et fantasque, jalouse à en perdre l’appétit, bavarde, paradoxalement maladroite, et brutale à l’occasion autant qu’un jeune dogue...
Voici juin, et je ne joue plus _La chair_, et j’ai fini de jouer _Claudine_... Finis, nos soupers tête à tête!... Regrettes-tu l’heure silencieuse où, affamée, un peu abrutie, je grattais du bout des ongles ton petit crâne plat de bête cruelle, en songeant vaguement: “Ça a bien marché, ce soir...” Nous voilà seules, redevenues casanières, insociables, étrangères à presque tout, indifférentes à presque tous... Nous allons revoir notre amie Valentine, notre “relation convenable”, et l’entendre discourir sur un monde habité, étrange, mal connu de nous, plein d’embûches, de devoirs, d’interdictions, monde redoutable, à l’en croire, mais si loin de moi que je le conçois à peine...
Durant mes stages de pantomime ou de comédie, mon amie Valentine disparaît de ma vie, discrète, effarée, pudique. C’est sa façon courtoise de blâmer mon genre d’existence. Je ne m’en offusque pas. Je me dis qu’elle a un mari dans les automobiles, un amant peintre mondain, un salon, des thés hebdomadaires et des dîners bi-mensuels. Vous ne me voyez guère, n’est-ce pas, jouant _La chair_ ou _Le faune_ en soirée chez Valentine ou dansant _Le serpent bleu_ devant ses invités?... Je me fais une raison. J’attends. Je sais que mon amie convenable reviendra, gentille, embarrassée, un de ces jours... Peu ou beaucoup, elle tient à moi et me le prouve, et c’est assez pour que je sois son obligée...
* * * * *
La voici. J’ai reconnu son coup de sonnette bref et précis, son coup de sonnette de bonne compagnie...
--Enfin, Valentine! Qu’il y a donc longtemps...
Quelque chose dans son regard, dans toute sa figure, m’arrête. Je ne saurais dire, au juste, en quoi mon amie est changée. Mauvaise mine? Non, elle n’a jamais mauvaise mine, sous le velours égal de la poudre et le frottis rose des pommettes. Elle a toujours son air de mannequin élégant, la taille mince, les hanches ravalées sous sa jupe de tussor blond. Elle a ses yeux bleu-gris-vert-marron frais fleuris entre leur double frange de cils noircis, et un tas, un tas de beaux cheveux blond-suédois... Qu’y a-t-il? Un ternissement de tout cela, une fixité nouvelle dans le regard, une décoloration morale, si je puis dire, qui déconcerte, qui arrête sur mes lèvres les banalités de bienvenue... Pourtant elle s’assied, adroite à virer dans sa longue robe, aplatit d’une tape son jabot de lingerie, sourit et parle, parle, jusqu’à ce que je l’interrompe sans diplomatie:
--Valentine, qu’est-ce que vous avez?
Elle ne s’étonne pas et répond simplement:
--Rien. Presque rien, vraiment. Il m’a quittée.
--Comment? Henri... Votre... Votre amant vous a quittée?
--Oui, dit-elle. Ça fait juste trois semaines aujourd’hui.
La voix est si douce, si froide, que je me rassure:
--Ah! Vous... vous avez eu du chagrin?
--Non, dit-elle avec la même douceur. Je n’en ai pas eu, j’en ai.
Ses yeux deviennent tout à coup grands, grands, interrogent les miens avec une âpreté soudaine:
--Oui, j’en ai. Oh! j’en ai... Dites, est-ce que ça va durer comme ça? Est-ce que je vais souffrir longtemps? Vous ne connaîtriez pas un moyen... Je ne peux pas m’habituer... Que faire?
La pauvre enfant!... Elle s’étonne de souffrir, elle qui ne s’en croyait pas capable...
--Votre mari, Valentine... il n’a rien su?
--Non, dit-elle impatiemment, il n’a rien su. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Qu’est-ce que je pourrais faire? Vous n’avez pas une idée, vous? Depuis quinze jours je suis à me demander ce qu’il faut faire...
--Vous l’aimez encore?
Elle hésite:
--Je ne sais pas... Je lui en veux terriblement, parce qu’il ne m’aime plus et qu’il m’a quittée... Je ne sais pas, moi. Je sais seulement que c’est insupportable, insupportable, cette solitude, cet abandon de tout ce qu’on aimait, ce vide, ce...
Elle s’est levée sur ce mot “insupportable” et marche dans la chambre comme si une brûlure l’obligeait à fuir, à chercher la place fraîche...
--Vous n’avez pas l’air de comprendre. Vous ne savez pas ce que c’est, vous...
J’abaisse mes paupières, je retiens un sourire apitoyé, devant cette ingénue vanité de souffrir, de souffrir mieux et plus que les autres...
--Mon enfant, vous vous énervez. Ne marchez pas comme cela. Asseyez-vous... Voulez-vous ôter votre chapeau et pleurer tranquillement?
D’une dénégation révoltée, elle fait danser sur sa tête tous ses panaches couleur de fumée.
--Certainement non, que je ne m’amuserai pas à pleurer! Merci! Pour me défaire toute la figure, et m’avancer à quoi, je vous le demande? Je n’ai aucune envie de pleurer, ma chère. Je me fais du mauvais sang, voilà tout...
Elle se rassied, jette son ombrelle sur la table. Son petit visage durci n’est pas sans beauté véritable, en ce moment. Je songe que depuis trois semaines elle se pare chaque jour comme d’habitude, qu’elle échafaude minutieusement son château fragile de cheveux... Depuis trois semaines--vingt et un jours!--elle se défend contre les larmes dénonciatrices, elle noircit d’une main assurée ses cils blonds, elle sort, reçoit, potine, mange... Héroïsme de poupée, mais héroïsme tout de même...
Je devrais peut-être, d’un grand enlacement fraternel, la saisir, l’envelopper, fondre sous mon étreinte chaude ce petit être raidi, cabré, enragé contre sa propre douleur... Elle s’écroulerait en sanglots, détendrait ses nerfs qui n’ont pas dû, depuis trois semaines, faiblir... Je n’ose pas. Nous ne sommes pas assez intimes, Valentine et moi, et sa brusque confidence ne suffit pas à combler deux mois de séparation...
Et d’ailleurs quel besoin d’amollir, par des dorlotements de nourrice, cette force fière qui soutient mon amie? “Les larmes bienfaisantes...” oui, oui, je connais le cliché! Je connais aussi le danger, l’enivrement des larmes solitaires et sans fin;--on pleure parce qu’on vient de pleurer, et on recommence;--on continue par entraînement, jusqu’à la suffocation, jusqu’à l’aboiement nerveux, jusqu’au sommeil d’ivrogne d’où l’on se réveille bouffi, marbré, égaré, honteux de soi, et plus triste qu’avant... Pas de larmes, pas de larmes! J’ai envie d’applaudir, de féliciter mon amie qui se tient assise devant moi, les yeux grands et secs, couronnée de cheveux et de plumes, avec la grâce raide des jeunes femmes qui portent un corset trop long...
--Vous avez raison, ma chérie, dis-je enfin.
Je prends soin de parler sans chaleur, comme si je la complimentais du choix de son chapeau...
--Vous avez raison. Demeurez comme vous êtes, s’il n’y a pas de remède, de réconciliation possible...
--Il n’y en a pas, dit-elle froidement, comme moi.
--Non?... Alors il faut attendre...
--Attendre? Attendre quoi?
Quel réveil tout à coup, quel fol espoir! Je secoue la tête:
--Attendre la guérison, la fin de l’amour. Vous souffrez beaucoup, mais il y a pis. Il y a le moment,--dans un mois, dans trois mois, je ne sais quand,--où vous commencerez à souffrir par intermittences. Vous connaîtrez les répits, les moments d’oubli animal qui viennent, sans qu’on sache pourquoi, parce qu’il fait beau, parce qu’on a bien dormi ou parce qu’on est un peu malade... Oh! mon enfant! comme les reprises du mal sont terribles! Il s’abat sur vous sans avertir, sans rien ménager... Dans un moment innocent et léger, un suave moment délivré, au milieu d’un geste, d’un éclat de rire, _l’idée_, le foudroyant souvenir de la perte affreuse tarit votre rire, arrête la main qui portait à vos lèvres la tasse de thé, et vous voilà terrifiée, espérant la mort avec la conviction ingénue qu’on ne peut souffrir autant sans mourir... Mais vous ne mourrez pas!...--vous non plus. Les trêves reviendront irrégulières, imprévisibles, capricieuses. Ce sera... ce sera vraiment terrible.... Mais...
--Mais?...
Mon amie m’écoute, moins défiante à présent, moins hostile...
--Mais il y a pis encore!
Je n’ai pas assez surveillé ma voix... Au mouvement de mon amie, je baisse le ton:
--Il y a pis. Il y a le moment où vous ne souffrirez presque plus. Oui! Presque guérie, c’est alors que vous serez “l'âme en peine”, celle qui erre, qui cherche elle ne sait quoi, elle ne veut se dire quoi... A cette heure-là, les reprises du mal sont bénignes, et par une étrange compensation, les trêves se font abominables, d’un vide vertigineux et fade qui chavire le cœur... C’est la période de stupidité, de déséquilibre... On sent un cœur vidé, ridé, flotter dans une poitrine que gonflent par instants des soupirs tremblants qui ne sont pas même tristes. On sort sans but, on marche sans raison, on s’arrête sans fatigue... On creuse avec une avidité bête la place de la souffrance récente, sans parvenir à en tirer la goutte de sang vif et frais,--on s’acharne sur une cicatrice à demi sèche, on regrette,--je vous le jure!--on regrette la nette brûlure aiguë... C’est la période aride, errante, que vient encore aigrir le scrupule... Certes, le scrupule! Le scrupule d’avoir perdu le beau désespoir passionné, frémissant, despotique... On se sent diminué, flétri, inférieur aux plus médiocres créatures... Vous vous direz, vous aussi: “Quoi! je n’étais, je ne suis que cela? pas même l’égale du trottin amoureux qui se jette à la Seine?” O Valentine! vous rougirez de vous-même en secret, jusqu’à...
--Jusqu’à?...
Mon Dieu, comme elle espère! Jamais je ne lui verrai d’aussi beaux yeux couleur d’ambre, d’aussi larges prunelles, une bouche aussi angoissée...
--Jusqu’à la guérison, mon amie, la vraie guérison. Cela vient... mystérieusement. On ne la sent pas tout de suite. Mais c’est comme la récompense progressive de tant de peines... Croyez-moi! cela viendra, je ne sais quand. Une journée douce de printemps, ou bien un matin mouillé d’automne, peut-être une nuit de lune, vous sentirez en votre cœur une chose inexprimable et vivante s’étirer voluptueusement,--une couleuvre heureuse qui se fait longue, longue,--une chenille de velours déroulée,--un desserrement, une déchirure soyeuse et bienfaisante comme celle de l’iris qui éclôt... Sans savoir pourquoi, à cette minute, vous nouerez vos mains derrière votre tête, avec un inexplicable sourire... Vous découvrirez, avec une naïveté reconquise, que la lumière est rose à travers la dentelle des rideaux, et doux le tapis aux pieds nus,--que l’odeur des fleurs et celle des fruits mûrs exaltent au lieu d’accabler... Vous goûterez un craintif bonheur, pur de toute convoitise, délicat, un peu honteux, égoïste et soigneux de lui-même...
Mon amie me saisit les mains:
--Encore! encore! dites encore!...
Hélas, qu’espère-t-elle donc? ne lui ai-je pas assez promis en lui promettant la guérison? Je caresse en souriant ses petites mains chaudes:
--Encore! mais c’est fini, mon enfant. Que voulez-vous donc?
--Ce que je veux? mais... l’amour, naturellement, l’amour!
Mes mains abandonnent les siennes:
--Ah! oui... Un autre amour... Vous voulez un autre amour...
C’est vrai... Je n’avais pas pensé à un autre amour... Je regarde de tout près cette jolie figure anxieuse, ce gracieux corps apprêté, arrangé, ce petit front têtu et quelconque... Déjà elle espère un autre amour, meilleur, ou pire, ou pareil à celui qu’on vient de lui tuer... Sans ironie, mais sans attendrissement, je la rassure:
--Oui, mon enfant, oui. Vous, vous aurez un autre amour... Je vous le promets.
_LE MIROIR_
Il m’arrive souvent de rencontrer Claudine. Où? vous n’en saurez rien. Aux heures troubles du crépuscule, sous l’accablante tristesse d’un midi blanc et pesant, par ces nuits sans lune, claires pourtant, où l’on devine la lueur d’une main nue, levée pour montrer une étoile, je rencontre Claudine...
Aujourd’hui, c’est dans la demi-obscurité d’une chambre sombre, tendue de je ne sais quelle étoffe olive, et la fin du jour est couleur d’aquarium...
Claudine sourit et s’écrie: “Bonjour, mon Sosie!” Mais je secoue la tête et je réponds: “Je ne suis pas votre Sosie. N’avez-vous point assez de ce malentendu qui nous accole l’une à l’autre, qui nous reflète l’une dans l’autre, qui nous masque l’une par l’autre? Vous êtes Claudine, et je suis Colette. Nos visages, jumeaux, ont joué à cache-cache assez longtemps. On m’a prêté Rézi, votre blonde amie, on vous a mariée à Willy, vous qui pleurez en secret Renaud... Tout cela finit par lasser, ne trouvez-vous pas?”
Claudine hésite, hausse les épaules et répond vaguement: “Ça m’est égal!” Elle enfonce son coude droit dans un coussin, et, comme, par imitation, j’étaie, en face d’elle, mon coude gauche d’un coussin pareil, je crois encore une fois me mirer dans un cristal épais et trouble, car la nuit descend et la fumée d’une cigarette abandonnée monte entre nous...
--Ça m’est égal! répète-t-elle.
Mais je sais qu’elle ment. Au fond, elle est vexée de m’avoir laissée parler la première. Elle me chérit d’une tendresse un peu vindicative, qui n’exclut pas une dignité un tantinet bourgeoise. Aux nigauds qui nous confondent de bonne foi et la complimentent sur ses talents de mime, elle répond, raide: “Ce n’est pas moi qui joue la pantomime, c’est Colette.” Claudine n’aime pas le music-hall.
Devant son parti pris d’indifférence, je me tais. Je me tais pour aujourd’hui seulement; mais je reviendrai à la charge! Je lutterai! Je serai forte, contre ce _double_ qui me regarde, d’un visage voilé par le crépuscule... O mon double orgueilleux! Je ne me parerai plus de ce qui est à vous... A vous seule, ce pur renoncement qui veut qu’après Renaud finisse toute vie sentimentale! A vous, cette noble impudeur qui raconte ses penchants; cette littéraire charité conjugale qui vous fit tolérer les flirts nombreux de Renaud... A vous encore, non pas à moi, cette forteresse de solitude où, lentement, vous vous consumez... Voici que vous avez, tout en haut de votre âme, découvert une retraite qui défie l’envahisseur... Demeurez-y ironique et douce, et laissez-moi ma part d’incertitude, d’amour, d’activité stérile, de paresse savoureuse, laissez-moi ma pauvre petite part humaine, qui a son prix!
Vous avez, Claudine, écrit l’histoire d’une partie de votre vie, avec une franchise rusée qui passionna, pour un temps, vos amis et vos ennemis. Du pavé gras et fertile de Paris, du fond de la province endormie et parfumée, jaillirent, comme autant de diablesses, mille et mille Claudines qui nous ressemblaient à toutes deux. Ronde criarde de femmes-enfants, court-vêtues, libérées, par un coup de ciseaux, de leur natte enrubannée ou de leur chignon lisse, elles assaillirent nos maris grisés, étourdis, éblouis... Vous n’aviez pas prévu, Claudine, que votre succès causerait votre perte. Hélas! je ne puis vous en garder rancune, mais...
--Mais n’avez-vous jamais, continué-je tout haut, souhaité avec véhémence de porter une robe longue et les cheveux en bandeaux plats?
Les joues de Claudine se creusent d’un sourire, elle a suivi ma pensée.
--Oui, avoue-t-elle. Mais c’était pure taquinerie contradictoire. Et puis, que venez-vous me parler d’imitatrices? J’admire votre inconscience, Colette. Vous avez coupé votre traîne de cheveux après moi, s’il vous plaît!
Je lève les bras au ciel.
--Seigneur! en sommes-nous là! Vous allez me chercher chicane pour des niaiseries de cet ordre? Ceci est à moi.--ceci est à toi... Nous avons l’air de jouer _La robe_--ô mon enfance!--_La robe_, du regretté Eugène Manuel!
--O notre enfance... soupire Claudine...
Ah! j’en étais sûre! Claudine ne résiste jamais à une évocation du passé. A ces seuls mots: “Vous souvenez-vous?” Elle se détend, se confie, s’abandonne toute... A ces seuls mots: “Vous souvenez-vous?” elle incline la tête, les yeux guetteurs, l’oreille tendue comme vers un murmure de fontaines invisibles... Encore une fois le charme opère:
--Quand nous étions petites, commence-t-elle...
Mais je l’arrête:
--Parlez pour vous, Claudine. Moi, je n’ai jamais été petite.
Elle se rapproche d’un sursaut de reins sur le divan, avec cette brusquerie de bête qui fait craindre la morsure ou le coup de corne. Elle m’interroge, me menace de son menton triangulaire:
--Quoi! Vous prétendez n’avoir jamais été petite?