Sido; suivi de Les vrilles de la vigne
Part 11
--Jamais. J’ai grandi, mais je n’ai pas été petite. Je n’ai jamais changé. Je me souviens de moi avec une netteté, une mélancolie qui ne m’abusent point. Le même cœur obscur et pudique, le même goût passionné pour tout ce qui respire à l’air libre et loin de l’homme--arbre, fleur, animal peureux et doux, eau furtive des sources inutiles,--la même gravité vite muée en exaltation sans cause... Tout cela, c’est moi enfant et moi à présent... Mais ce que j’ai perdu, Claudine, c’est mon bel orgueil, la secrète certitude d'être une enfant précieuse, de sentir en moi une âme extraordinaire d’homme intelligent, de femme amoureuse, une âme à faire éclater mon petit corps... Hélas, Claudine, j’ai perdu presque tout cela, à ne devenir après tout qu’une femme... Vous vous souvenez du mot magnifique de notre amie Calliope, à l’homme qui la suppliait: “Qu’avez-vous fait de grand pour que je vous appartienne?” Ce mot-là, je n’oserais plus le penser à présent, mais je l’aurais dit, quand j’avais douze ans. Oui, je l’aurais dit! Vous n’imaginez pas quelle reine de la terre j’étais à douze ans! Solide, la voix rude, deux tresses trop serrées qui sifflaient autour de moi comme des mèches de fouet; les mains roussies, griffées, marquées de cicatrices, un front carré de garçon que je cache à présent jusqu’aux sourcils... Ah! que vous m’auriez aimée, quand j’avais douze ans, et comme je me regrette!
Mon Sosie sourit, d’un sourire sans gaîté, qui creuse ses joues sèches, ses joues de chat où il y a si peu de chair entre les tempes larges et les mâchoires étroites:
--Ne regrettez-vous que cela? dit-elle. Alors je vous envierais entre toutes les femmes...
Je me tais, et Claudine ne semble pas attendre de réponse. Une fois encore, je sens que la pensée de mon cher Sosie a rejoint ma pensée, qu’elle l’épouse avec passion, en silence... Jointes, ailées, vertigineuses, elles s’élèvent comme les doux hiboux veloutés de ce crépuscule verdissant. Jusqu’à quelle heure suspendront-elles leur vol sans se disjoindre, au-dessus de ces deux corps immobiles et pareils, dont la nuit lentement dévore les visages?...
_LA DAME QUI CHANTE_
La dame qui allait chanter se dirigea vers le piano, et je me sentis tout à coup une âme féroce, une révolte concentrée et immobile de prisonnier. Pendant qu’elle fendait difficilement les jupes assises, sa robe collée aux genoux comme une onde bourbeuse, je lui souhaitais la syncope, la mort, ou même la rupture simultanée de ses quatre jarretelles. Il lui restait encore quelques mètres à franchir; trente secondes, l’espace d’un cataclysme... Mais elle marcha sereine sur quelques pieds vernis, effrangea la dentelle d’un volant, murmura “Pardon”, salua et sourit, la main déjà sur l’obscur palissandre du Pleyel aux reflets de Seine nocturne. Je commençai à souffrir.
J’aperçus, à travers le brouillard dansant dont se nimbent les lustres des soirées finissantes, le dos arqué de mon gros ami Maugis, son bras arrondi qui défendait contre les coudes un verre plein... Je sentis que je le haïssais d'être parvenu jusqu’à la salle du buffet, tandis que je m’étiolais, bloqué, assis de biais sur la canne dorée d’un siège fragile...
Avec une froideur insolente, je dévisageai la dame qui allait chanter, et je retins le ricanement d’une diabolique joie, à la trouver plus laide encore que je l’espérais.
Cuirassée de satin blanc métallique, elle portait haut une tête casquée de cheveux d’un blond violent et artificiel. Toute l’arrogance des femmes trop petites éclatait dans ses yeux durs, où il y avait beaucoup de bleu et pas assez de noir. Les pommettes saillantes, le nez mobile, ouvert, le menton solide et prêt à l’engueulade, tout cela lui composait une face carline, agressive, à qui, avant qu’elle eût parlé, j’eusse répondu: “Mange!”
Et la bouche! la bouche! J’attachai ma contemplation douloureuse sur ces lèvres inégales, fendues à la diable par un canif distrait. Je supputai la vaste ouverture qu’elles démasqueraient tout à l’heure, la qualité des sons que mugirait cet antre... Le beau gueuloir! Par avance, les oreilles m’en sifflèrent, et je serrai les mâchoires.
La dame qui allait chanter se campa impudique, face à l’assistance, et se hissa dans son corset droit, pour faire saillir sa gorge en pommes. Elle respira fortement, toussa et se racla la gorge à la manière dégoûtante des grands artistes.
Dans le silence angoissé où grinçaient, punkas minuscules, les armatures parfumées des éventails, le piano préluda. Et soudain une note aiguë, un cri vibrant troua ma cervelle, hérissa la peau de mon échine: la dame chantait. A ce premier cri, jailli du plus profond de sa poitrine, succéda la langueur d’une phrase, nuancée par le mezzo le plus velouté, le plus plein, le plus tangible que j’eusse entendu jamais... Saisi, je relevai mon regard vers la dame qui chantait... Elle avait sûrement grandi depuis un instant. Les yeux larges ouverts et aveugles, elle contemplait quelque chose d’invisible vers quoi tout son corps s’élançait, hors de son armure de satin blanc... Le bleu de ses yeux avait noirci et sa chevelure, teinte ou non, la coiffait d’une flamme fixe, toute droite. Sa grande bouche généreuse s’ouvrait, et j’en voyais s’envoler les notes brûlantes, les unes pareilles à des bulles d’or, les autres comme de rondes roses pures... Des trilles brillaient comme un ruisseau frémissant, comme une couleuvre fine; de lentes vocalises me caressaient comme une main traînante et fraîche. O voix inoubliable! Je me pris à contempler, fasciné, cette grande bouche aux lèvres fardées, roulées sur des dents larges, cette porte d’or des sons, cet écrin de mille joyaux... Un sang rose colorait les pommettes kalmouckes, les épaules enflées d’un souffle précipité, la gorge offerte... Au bas du buste tendu dans une immobilité passionnée, deux expressives petites mains tordaient leurs doigts nus... Seuls les yeux, presque noirs, planaient au-dessus de nous, au-dessus de tout, aveugles et sereins...
“Amour!...” chanta la voix... Et je vis la bouche irrégulière, humide et pourprée, se resserrer sur le mot en dessinant l’image d’un baiser... Un désir si brusque et si fou m’embrasa que mes paupières se mouillèrent de larmes nerveuses. La voix merveilleuse avait tremblé, comme étouffée d’un flot de sang, et les cils épais de la dame qui chantait battirent, une seule fois... Oh! boire cette voix à sa source, la sentir jaillir entre les cailloux polis de cette luisante denture, l’endiguer une minute contre mes propres lèvres, l’entendre, la regarder bondir, torrent libre, et s’épanouir en longue nappe harmonieuse que je fêlerais d’une caresse... Etre l’amant de cette femme que sa voix transfigure,--et de cette voix! Séquestrer pour moi,--pour moi seul!--cette voix plus émouvante que la plus secrète caresse, et le second visage de cette femme, son masque irritant et pudique de nymphe qu’un songe enivre!...
Au moment où je succombais de délice, la dame qui chantait se tut. Mon cri d’homme qui tombe se perdit dans un tumulte poli d’applaudissements, dans ces “ouao-ouao” qui signifient _bravo_ en langue salonnière. La dame qui chantait s’inclina pour remercier, en déroulant entre elle et nous un sourire, un battement de paupières qui la séparaient du monde. Elle prit le bras du pianiste et tenta de gagner une porte; sa traîne de satin piétinée, écrasée, entravait ses pas... Dieux! allais-je la perdre? Déjà je ne voyais plus d’elle qu’un coin de son armure blanche... Je m’élançai, sauvage, pareil en fureur dévastatrice à certains “rescapés” du bazar de la rue Jean-Goujon...
Enfin, enfin, je l’atteignis quand elle abordait le buffet, île fortunée, chargée de fruits et de fleurs, scintillante de cristaux et de vins pailletés.
Elle étendit la main, et je me précipitai, mes doigts tremblants offrant une coupe pleine... Mais elle m’écarta sans ménagements et me dit, atteignant une bouteille de bordeaux: “Merci bien, monsieur, mais le Champagne m’est contraire surtout lorsque je sors de chanter. Il me retombe sur les jambes. Surtout que ces messieurs et dames veulent que je leur chante encore _La vie et l’amour d’une femme_, vous pensez...” Et sa grande bouche--grotte d’ogre où niche l’oiseau merveilleux--se referma sur un cristal fin qu’elle eût, d’un sourire, broyé en éclats.
Je ne ressentis point de douleur, ni de colère. J’avais retenu seulement ceci: elle allait chanter encore... J’attendis, respectueux, qu’elle eût vidé un autre verre de bordeaux, qu’elle eût, d’un geste qui récure, essuyé les ailes de son nez, les coins déplorables de ses lèvres, aéré ses aisselles mouillées, aplati son ventre d’une tape sévère et affermi sur son front le “devant” postiche de ses cheveux oxygénés.
J’attendis, résigné, meurtri, mais plein d’espoir, que le miracle de sa voix me la rendît...
_EN BAIE DE SOMME_
Ce doux pays, plat et blond, serait-il moins simple que je l’ai cru d’abord? J’y découvre des murs bizarres: on y pêche en voiture, on y chasse en bateau... “Allons, au revoir, la barque est prête, j’espère vous rapporter ce soir un joli rôti de bécassines...” Et le chasseur s’en va, encaqué dans son ciré jaune, le fusil en bandoulière... “Mes enfants, venez vite! voilà les charrettes qui reviennent! je vois les filets tout pleins de limandes pendus aux brancards!” Etrange, pour qui ignore que le gibier s’aventure au-dessus de la baie et la traverse, du Hourdel au Crotoy, du Crotoy à Saint-Valery; étrange, pour qui n’a pas grimpé dans une de ces carrioles à larges roues, qui mènent les pêcheurs tout le long des vingt-cinq kilomètres de la plage, à la rencontre de la mer...
* * * * *
Beau temps. On a mis tous les enfants à cuire ensemble sur la plage. Les uns rôtissent sur le sable sec, les autres mijotent au bain-marie dans les flaques chaudes. La jeune maman, sous l’ombrelle de toile rayée, oublie délicieusement ses deux gosses et s’enivre, les joues chaudes, d’un roman mystérieux, habillé comme elle de toile écrue...
--Maman!...
--.....
--Maman, dis donc, maman!...
Son gros petit garçon, patient et têtu, attend, la pelle aux doigts, les joues sablées comme un gâteau...
--Maman, dis donc, maman...
Les yeux de la liseuse se lèvent enfin, hallucinés, et elle jette dans un petit aboiement excédé:
--Quoi?
--Maman, Jeannine est noyée.
--Qu’est-ce que tu dis?
--Jeannine est noyée, répète le bon gros petit garçon têtu.
Le livre vole, le pliant tombe...
--Qu’est-ce que tu dis, petit malheureux? ta sœur est noyée?
--Oui. Elle était là, tout à l’heure, elle n’y est plus. Alors je pense qu’elle s’est noyée.
La jeune maman tourbillonne comme une mouette et va crier... quand elle aperçoit la «noyée» au fond d’une cuve de sable, où elle fouit comme un ratier...
--Jojo! tu n’as pas honte d’inventer des histoires pareilles pour m’empêcher de lire? Tu n’auras pas de chou à la crème à quatre heures!
Le bon gros écarquille des yeux candides.
--Mais c’est pas pour te taquiner, maman! Jeannine était plus là, alors je croyais qu’elle était noyée.
--Seigneur! il le croyait!!! et c’est tout ce que ça te faisait?
Consternée, les mains jointes, elle contemple son gros petit garçon, par-dessus l’abîme qui sépare une grande personne civilisée d’un petit enfant sauvage...
* * * * *
Mon petit bull a perdu la tête. Aux trousses du bécasseau et du pluvier à collier, il s’arrête, puis part follement, s’essouffle, plonge entre les joncs, s’enlise, nage et ressort bredouille, mais ravi et secouant autour de lui une toison imaginaire... Et je comprends que la mégalomanie le tient et qu’il se croit devenu épagneul....
La Religieuse et le chevalier Piedrouge devisent avec l’Arlequin. La Religieuse penche la tête, puis court, coquette, pour qu’on la suive, et pousse de petits cris... Le chevalier Piedrouge, botté de maroquin orange, siffle d’un air cynique, tandis que l’Arlequin, fuyant et mince, les épie...
O lecteur vicieux, qui espérez une anecdote dans le goût grivois et suranné, détrompez-vous: je vous conte seulement les ébats de trois jolis oiseaux de marais.
* * * * *
Ils ont des noms charmants, ces oiseaux de la mer et du marécage. Des noms qui fleurent la comédie italienne, voire le roman héroïque--comme le Chevalier Combattant, ce guerrier d’un autre âge, qui porte plastron et collerette hérissée, et cornes de plumes sur le front. Plastron vulnérable, cornes inoffensives, mais le mâle ne ment pas à son nom, car les Chevaliers Combattants s’entretuent sous l’œil paisible de leurs femelles, harem indifférent accroupi en boule dans le sable...
* * * * *
Dans un petit café du port, les pêcheurs attendent, pour repartir, le flot qui monte et déjà chatouille sournoisement la quille des bateaux, échoués de biais sur le sable au bas du quai. Ce sont des pêcheurs comme partout, en toile goudronnée, en tricot bleu, en sabots camus. Les vieux ont le collier de barbe et la pipe courte... C’est le modèle courant, vulgarisé par la chromolithographie et l’instantané.
Ils boivent du café et rient facilement, avec ces clairs yeux vides de pensée qui nous charment, nous autres terriens. L’un d’eux est théâtralement beau, ni jeune ni vieux, crépu d’une toison et d’une barbe plus pâles que sa peau tannée, avec des yeux jaunes, des prunelles de chèvre rêveuse qui ne clignent presque jamais.
La mer est montée, les bateaux dansent dans la baie, au bout de leurs amarres, et trinquent du ventre. Un à un, les pêcheurs s’en vont, et serrent la patte du beau gars aux yeux d’or: “A revoir, Canada.” A la fin, Canada reste seul dans le petit café, debout, le front aux vitres, son verre d’eau-de-vie à la main... Qu’attend-il? Je m’impatiente et me décide à lui parler:
--Ils vont loin comme ça?
Son geste lent, son vaste regard désignent la haute mer:
--Par là-bas. Y a bien de la crevette ces jours-ci. Y a bien de la limande et du maquereau, et de la sole... Y a bien un peu de tout...
--Vous ne pêchez pas aujourd’hui, vous?
Les prunelles d’or se tournent vers moi, un peu méprisantes:
--Je ne suis pas pêcheur, ma petite dame. Je travaille (_sic_) avec le photographe pour les cartes postales. Je suis “type local”.
* * * * *
BAIN DE SOLEIL.--“Poucette, tu vas te cuire le sang! viens ici tout de suite!” Ainsi apostrophée du haut de la terrasse, la chienne bull lève seulement son museau de monstre japonais couleur de bronze. Sa gueule, fendue jusqu’à la nuque, s’entrouvre pour un petit halètement court et continu, fleurie d’une langue frisée, rose comme un bégonia. Le reste de son corps traîne, écrasé comme celui d’une grenouille morte... Elle n’a pas bougé; elle ne bougera pas, elle cuit...
Une brume de chaleur baigne la baie de Somme, où la marée de morte-eau palpite à peine, plate comme un lac. Reculée derrière ce brouillard moite et bleu, la Pointe de Saint-Quentin semble frémir et flotter, inconsistante comme un mirage... La belle journée à vivre sans penser, vêtue seulement d’un maillot de laine!
... Mon pied nu tâte amoureusement la pierre chaude de la terrasse, et je m’amuse de l’entêtement de Poucette, qui continue sa cure de soleil avec un sourire de suppliciée... “Veux-tu venir ici, sotte bête!” Et je descends l’escalier dont les derniers degrés s’enlisent, recouverts d’un sable plus mobile que l’onde, ce sable vivant qui marche, ondule, se creuse, vole et crée sur la plage, par un jour de vent, des collines qu’il nivelle le lendemain...
La plage éblouit et me renvoie au visage, sous ma cloche de paille rabattue jusqu’aux épaules, une chaleur montante, une brusque haleine de four ouvert. Instinctivement, j’abrite mes joues, les mains ouvertes, la tête détournée comme devant un foyer trop ardent... Mes orteils fouillent le sable pour trouver, sous cette cendre blonde et brûlante, la fraîcheur salée, l’humidité de la marée dernière...
Midi sonne au Crotoy, et mon ombre courte se ramasse à mes pieds, coiffée d’un champignon...
Douceur de se sentir sans défense et, sous le poids d’un beau jour implacable, d’hésiter, de chanceler une minute, les mollets criblés de mille aiguilles, les reins fourmillants sous le tricot bleu, puis de glisser sur le sable, à côté de la chienne qui bat de la langue!
Couchée sur le ventre, un linceul de sable me couvre à demi. Si je bouge, un fin ruisseau de poudre s’épanche au creux de mes jarrets, chatouille la plante de mes pieds... Le menton sur mes bras croisés, le bord de la cloche de jonc borne mes regards et je puis à mon aise divaguer, me faire une âme nègre à l’ombre d’une paillote. Sous mon nez, sautent, paresseusement, trois puces de mer, au corps de transparente agate grise... Chaleur, chaleur... Bourdonnement lointain de la houle qui monte ou du sang dans mes oreilles?... Mort délicieuse et passagère, où ma pensée se dilate, monte, tremble et s’évanouit avec la vapeur azurée qui vibre au-dessus des dunes...
* * * * *
A MARÉE BASSE.--Des enfants, des enfants... Des gosses, des mioches, des bambins, des lardons, des salés... L’argot ne saurait suffire, ils sont trop! Par hasard, en retournant à ma villa isolée et lointaine, je tombe dans cette grenouillère, dans cette tiède cuvette que remplit et laisse, chaque jour, la mer...
Jerseys rouges, jerseys bleus, culottes troussées, sandales;--cloches de paille, bérets, charlottes de lingerie;--seaux, pelles, pliants, guérites... Tout cela, qui devrait être charmant, m’inspire de la mélancolie. D’abord ils sont trop! Et puis, pour une jolie enfant en pomme, joufflue et dorée, d’aplomb sur des mollets durs, que de petits Parigots, victimes d’une foi maternelle et routinière: “La mer, c’est si bon pour les enfants!” Ils sont là, à demi nus, pitoyables dans leur maigreur nerveuse, gros genoux, cuissots de grillons, ventres saillants... Leur peau délicate a noirci, en un mois, jusqu’au marron-cigare; c’est tout, et ça suffit. Leurs parents les croient robustes, ils ne sont que teints. Ils ont gardé leurs grands yeux cernés, leurs piètres joues. L’eau corrosive pèle leurs mollets pauvres, trouble leur sommeil d’une fièvre quotidienne, et le moindre accident déchaîne leur rire ou leurs larmes faciles de petits nerveux passés au jus de chique...
Pêle-mêle, garçons et filles, on barbote, on mouille le sable d’un “fort”, on canalise l’eau d’une flaque salée... Deux “écrevisses” en jersey rouge travaillent côte à côte, frère et sœur du même blond brûlé, peut-être jumeaux de sept à huit ans. Tous deux, sous le bonnet à pompon, ont les mêmes yeux bleus, la même calotte de cheveux coupés au-dessus des sourcils. Pourtant l’œil ne peut les confondre et, pareils, ils ne se ressemblent pas.
Je ne saurais dire par quoi la petite fille est déjà une petite fille... Les genoux gauchement et fémininement tournés un peu en dedans?... Quelque chose, dans les hanches à peine indiquées, s’évase plus moelleux, avec une grâce involontaire? Non, c’est surtout le geste qui la révèle. Un petit bras nu, impérieux, commente et dessine tout ce qu’elle dit. Elle a une volte souple du poignet, une mobilité des doigts et de l’épaule, une façon coquette de camper son poing au pli de sa taille future...
Un moment, elle laisse tomber sa pelle et son seau, arrange je ne sais quoi sur sa tête; les bras levés, le dos creux et la nuque penchée, elle devance, gracieuse, le temps où elle nouera, ainsi debout et cambrée, le tulle de sa voilette devant le miroir d’une garçonnière...
* * * * *
FORÊT DE CRÉCY.--A la première haleine de la forêt, mon cœur se gonfle. Un ancien moi-même se dresse, tressaille d’une triste allégresse, pointe les oreilles, avec des narines ouvertes pour boire le parfum.
Le vent se meurt sous les allées couvertes, où l’air se balance à peine, lourd, musqué... Une vague molle de parfum guide les pas vers la fraise sauvage, ronde comme une perle, qui mûrit ici en secret, noircit, tremble et tombe, dissoute lentement en suave pourriture framboisée dont l’arôme se mêle à celui d’un chèvrefeuille verdâtre, poissé de miel, à celui d’une ronde de champignons blancs... Ils sont nés de cette nuit, et soulèvent de leurs têtes le tapis craquant de feuilles et de brindilles... Ils sont d’un blanc fragile et mat de gant neuf, emperlés, moites comme un nez d’agneau; ils embaument la truffe fraîche et la tubéreuse.
Sous la futaie centenaire, la verte obscurité solennelle ignore le soleil et les oiseaux. L’ombre impérieuse des chênes et des frênes a banni du sol l’herbe, la fleur, la mousse et jusqu’à l’insecte. Un écho nous suit, inquiétant, qui double le rythme de nos pas... On regrette le ramier, la mésange; on désire le bond roux d’un écureuil ou le lumineux petit derrière des lapins... Ici la forêt, ennemie de l’homme, l’écrase.
Tout près de ma joue, collé au tronc de l’orme où je m’adosse, dort un beau papillon crépusculaire dont je sais le nom: lykénée... Clos, allongé en forme de feuille, il attend son heure. Ce soir, au soleil couché, demain, à l’aube trempée, il ouvrira ses lourdes ailes bigarrées de fauve, de gris et de noir. Il s’épanouira comme une danseuse tournoyante, montrant deux autres ailes plus courtes, éclatantes, d’un rouge de cerise mûre, barrées de velours noir;--dessous voyants, juponnage de fête et de nuit qu’un manteau neutre, durant le jour, dissimule...
_PARTIE DE PÊCHE_
VENDREDI.--Marthe dit: “Mes enfants, on va pêcher demain à la Pointe!... Café au lait pour tout le monde à huit heures. L’auto plaquera ceux qui ne seront pas prêts!” Et j’ai baissé la tête et j’ai dit: “Chouette!” avec une joie soumise qui n’exclut pas l’ironie. Marthe, créature combative, inflige les félicités d’un ton dur et d’un geste coupant. Péremptoire, elle complète le programme des fêtes: “On déjeunera là-bas, dans le sable. On emmène vous, et puis le Silencieux qui va rafler tout le poisson, et puis Maggie pour qu’elle étrenne son beau costume de bain!”
Là-dessus, elle a tourné les talons. Je vois de loin, sur la terrasse qui domine la mer, son chignon roux, qui interroge l’horizon d’un air de menace et de défi. Je crois comprendre, au hochement de son petit front guerrier, qu’elle murmure: “Qu’il pleuve demain, et nous verrons!...” Elle rentre, et, délivré du poids de son regard, le soleil peut se coucher tranquillement au-delà de la baie de Somme, désert humide et plat où la mer, en se retirant, a laissé des lacs oblongs, des flaques rondes, des canaux vermeils où baignent les rayons horizontaux... La dune est mauve, avec une rare chevelure d’herbe bleuâtre, des oasis de liserons délicats dont le vent déchire, dès leur éclosion, la jupe-parapluie veinée de rose...
Les chardons de sable, en tôle azurée, se mêlent à l’arrête-bœuf fleuri de carmin, l’arrête-bœuf, qui pique d’une épine si courte qu’on ne se méfie pas de lui. Flore pauvre et dure, qui ne se fane guère et brave le vent et la vague salée, flore qui sied à notre petite hôtesse batailleuse, ce beau chardon roux, au regard d’écolier sans vergogne.
Pourtant, çà et là, verdit la criste marine, grasse, juteuse, acidulée, chair vive et tendre de ces dunes pâles comme la neige... Quand cette poison de Marthe, mon amie, a exaspéré tout le monde, quand on est tout près--à cause de sa face de jeune furie, de sa voix de potache--d’oublier qu’elle est une femme, alors Marthe rit brusquement, rattache une mèche rousse envolée, en montrant des bras clairs, luisants, dans lesquels on voudrait mordre et qui craqueraient, frais, acidulés et juteux sous la dent comme la criste marine.