Sido; suivi de Les vrilles de la vigne

Part 8

Chapter 83,762 wordsPublic domain

Dans sa corbeille, l’obscurité éveille peu à peu son fils qui se déroule, chenille velue, et tend des pattes tâtonnantes... Il se dresse, maladroit, s’assied plus large que haut, avec une majesté puérile. Le bleu hésitant de ses yeux, qui seront peut-être verts, peut-être vieil or, se trouble d’inquiétude. Il dilate, pour mieux crier, son nez chamois où aboutissent toutes les rayures convergentes de son visage... Mais il se tait, malicieux et rassuré: il a vu le dos bigarré de sa mère, assise sur le perron.

Debout sur ses quatre pattes courtaudes, fidèle à la tradition qui lui enseigna cette danse barbare, il s’approche les oreilles renversées, le dos bossu, l’épaule de biais, par petits bonds de joujou terrible, et fond sur Nonoche qui ne s’y attendait pas... La bonne farce! Elle en a presque crié. On va sûrement jouer comme des fous jusqu’au dîner.

Mais un revers de patte nerveux a jeté l’assaillant au bas du perron, et maintenant une grêle de tapes sèches s’abat sur lui, commentées de fauves crachements et de regards en furie!... La tête bourdonnante, poudré de sable, le fils de Nonoche se relève, si étonné qu’il n’ose pas demander pourquoi, ni suivre celle qui ne sera plus jamais sa nourrice et qui s’en va très digne, le long de la petite allée noire, vers le bois hanté...

_TOBY-CHIEN PARLE_

_Un petit intérieur tranquille. A la cantonade, bruits de cataclysme. Kiki-la-Doucette, chat des Chartreux, se cramponne vainement à un somme illusoire. Une porte s’ouvre et claque sous une main invisible, après avoir livré passage à Toby-Chien, petit bull démoralisé._

KIKI-LA-DOUCETTE, _s’étirant_.--Ah! ah! qu’est-ce que tu as encore fait?

TOBY-CHIEN, _piteux_.--Rien.

KIKI-LA-DOUCETTE.--A d’autres! Avec cette tête-là? Et ces rumeurs de catastrophe?

TOBY-CHIEN.--Rien, te dis-je! Plût au Ciel! Tu me croiras si tu veux, mais je préférerais avoir cassé un vase, ou mangé le petit tapis persan auquel Elle tient si fort. Je ne comprends pas. Je tâtonne dans les ténèbres. Je...

KIKI-LA-DOUCETTE, _royal_.--Cœur faible! Regarde-moi. Comme du haut d’un astre, je considère ce bas monde. Imite ma sérénité divine...

TOBY-CHIEN, _interrompant, ironique_.--... et enferme-toi dans le cercle magique de ta queue, n’est-ce pas? Je n’ai pas de queue, moi, ou si peu! Et jamais je ne me sentis le derrière si serré.

KIKI-LA-DOUCETTE, _intéressé, mais qui feint l’indifférence_.--Raconte.

TOBY-CHIEN.--Voilà. Nous étions bien tranquilles, Elle et moi, dans le cabinet de travail. Elle lisait des lettres, des journaux, et ces rognures collées qu’Elle nomme pompeusement l’Argus de la Presse, quand tout à coup: “Zut! s’écria-t-Elle. Et même crotte de bique!” Et sous son poing assené la table vibra, les papiers volèrent... Elle se leva, marcha de la fenêtre à la porte, se mordit un doigt, se gratta la tête, se frotta rudement le bout du nez.

J’avais soulevé du front le tapis de la table et mon regard cherchait le sien... “Ah! te voilà”, ricana-t-elle. “Naturellement, te voilà. Tu as le sens des situations. C’est bien le moment de te coiffer à l’orientale avec une draperie turque sur le crâne et des franges-boule qui retombent, des franges-boule,--des franges-bull, parbleu! Ce chien fait des calembours, à présent! il ne me manquait que ça!” D’une chiquenaude, Elle rejeta le bord du tapis qui me coiffait, puis leva vers le plafond des bras pathétiques: “J’en ai assez!” s’écria-t-Elle. “Je veux... je veux... je veux faire ce que je veux!”

Un silence effrayant suivit son cri, mais je lui répondais du fond de mon âme: “Qui T’en empêche, ô Toi qui règnes sur ma vie, Toi qui peux presque tout, Toi qui, d’un plissement volontaire de tes sourcils, rapproches dans le ciel les nuages?”

Elle sembla m’entendre et repartit un peu plus calme: “Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux me retirer dans une île, s’il me plaît, ou fréquenter des dames qui vivent de leurs charmes, pourvu qu’elles soient gaies, fantasques, voire mélancoliques et sages, comme sont beaucoup de femmes de joie. Je veux écrire des livres tristes et chastes, où il n’y aura que des paysages, des fleurs, du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux charmants qui s’effraient de l’homme... Je veux sourire à tous les visages aimables, et m’écarter des gens laids, sales et qui sentent mauvais. Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde: mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté! Je veux... je veux!... Je crois bien que si quelqu’un, ce soir, se risquait à me dire: “Mais, enfin, ma chère...” eh bien, je le tue... Ou je lui ôte un œil. Ou je le mets dans la cave.”

KIKI-LA-DOUCETTE, _pour lui-même_.--Dans la cave? Je considérerais cela comme une récompense, car la cave est un enviable séjour, d’une obscurité bleutée par le soupirail, embaumé de paille moisie et de l’odeur alliacée du rat...

TOBY-CHIEN, _sans entendre_.--“J’en ai assez, vous dis-je!” (Elle criait cela à des personnes invisibles, et moi, pauvre moi, je tremblais sous la table.) “Et je ne verrai plus ces tortues-là!”

KIKI-LA-DOUCETTE.--Ces... quoi?

TOBY-CHIEN.--Ces tortues-là; je suis sûr du mot. Quelles tortues? Elle nous cache tant de choses! “... Ces tortues-là! Elles sont deux, trois, quatre,--joli nid de fauvettes!--pendues à Lui, et qui Lui roucoulent et Lui écrivent: “Mon chéri, tu m’épouseras si Elle meurt, dis?” Je crois bien! Il les épouse déjà, l’une après l’autre. Il pourrait choisir. Il préfère collectionner. Il lui faut--car elles en demandent!--la Femme-du-Monde couperosée qui s’occupe de musique et qui fait des fautes d’orthographe, la vierge mûre qui lui écrit, d’une main paisible de comptable, les mille z’horreurs;--l’Américaine brune aux cuisses plates; et toute la séquelle des sacrées petites toquées en cols plats et cheveux courts qui s’en viennent, cils baissés et reins frétillants: “O Monsieur, c’est moi qui suis la vraie Claudine...” La vraie Claudine! et la fausse mineure, tu parles!

“Toutes, elles souhaitent ma mort, m’inventent des amants; elles l’entourent de leur ronde effrénée, Lui faible, lui, volage et amoureux de l’amour qu’Il inspire, Lui qui goûte si fort ce jeu de se sentir empêtré dans cent petits doigts crochus de femmes... Il a délivré en chacune la petite bête mauvaise et sans scrupules, matée--si peu!--par l’éducation; elles ont menti, forniqué, cocufié, avec une joie et une fureur de harpies, autant par haine de moi que pour l’amour de Lui...

“Alors... adieu tout! adieu... presque tout. Je Le leur laisse. Peut-être qu’un jour Il les verra comme je les vois, avec leurs visages de petites truies gloutonnes. Il s’enfuira, effrayé, frémissant, dégoûté d’un vice inutile...”

Je haletais autant qu’Elle, ému de sa violence. Elle entendit ma respiration et se jeta à quatre pattes, sa tête sous le tapis de la table, contre la mienne...

“Oui, inutile! je maintiens le mot. Ce n’est pas un petit bull carré qui me fera changer d’avis, encore! Inutile s’Il n’aime pas assez ou s’Il méconnaît l’amour véritable! Quoi?... ma vie aussi est inutile? Non, Toby-Chien. Moi, j’aime. J’aime tant tout ce que j’aime! Si tu savais comme j’embellis tout ce que j’aime, et quel plaisir je me donne en aimant! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m’emplit ce que j’aime!... C’est cela que je nomme le frôlement du bonheur. Le frôlement du bonheur... caresse impalpable qui creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile creuse l’onde... Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes, angoisse légère que je cherche et qui m’atteint devant un cher paysage argenté de brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne souffle une haleine mûre et musquée... Tristesse voluptueuse des fins de jour, bondissement sans cause d’un cœur plus mobile que celui du chevreuil, tu es le frôlement même du bonheur, toi qui gis au sein des heures les plus pleines... et jusqu’au fond du regard de ma sûre amie...

“Tu oserais dire ma vie _inutile_?... Tu n’auras pas de pâtée, ce soir!”

Je voyais la brume de ses cheveux danser autour de sa tête qu’Elle hochait furieusement. Elle était comme moi à quatre pattes, aplatie, comme un chien qui va s’élancer, et j’espérai un peu qu’elle aboierait...

KIKI-LA-DOUCETTE, _révolté_.--Aboyer, Elle! Elle a ses défauts, mais tout de même, aboyer!... Si Elle devait parler en quatre-pattes, elle miaulerait.

TOBY-CHIEN, _poursuivant_.--Elle n’aboya point, en effet. Elle se redressa d’un bond, rejeta en arrière les cheveux qui lui balayaient le visage...

KIKI-LA-DOUCETTE.--Oui, Elle a la tête angora. La tête seulement.

TOBY-CHIEN.--... Et Elle se remit à parler, incohérente: “Alors, voilà! je veux faire ce que je veux. Je ne porterai pas des manches courtes en hiver, ni de cols hauts en été. Je ne mettrai pas mes chapeaux sens devant derrière, et je n’irai plus prendre le thé chez Rimmels’s, non... Redelsperger, non... Chose, enfin. Et je n’irai plus aux vernissages. Parce qu’on y marche dans un tas de gens, l’après-midi, et que les matins y sont sinistres, sous ces voûtes où frissonne un peuple nu et transi de statues, parmi l’odeur de cave et de plâtre frais... C’est l’heure où quelques femmes y toussent, vêtues de robes minces, et de rares hommes errent, avec la mine verte d’avoir passé la nuit là, sans gîte et sans lit...

“Et le monotone public des premières ne verra plus mon sourire abattu, mes yeux qui se creusent de la longueur des entractes et de l’effort qu’il faut pour empêcher mon visage de vieillir,--effort reflété par cent visages féminins, raidis de fatigue et d’orgueil défensif... Tu m’entends”, s’écria-t-Elle, “tu m’entends, crapaud bringé, excessif petit bull cardiaque! je n’irai plus aux premières,--sinon de l’autre côté de la rampe. Car je danserai encore sur la scène, je danserai nue ou habillée, pour le seul plaisir de danser, d’accorder mes gestes au rythme de la musique, de virer, brûlée de lumière, aveuglée comme une mouche dans un rayon... Je danserai, j’inventerai de belles danses lentes où le voile parfois me couvrira, parfois m’environnera comme une spirale de fumée, parfois se tendra derrière ma course comme la toile d’une barque... Je serai la statue, le vase animé, la bête bondissante, l’arbre balancé, l’esclave ivre...

“Qui donc a osé murmurer, trop près de mon oreille irritable, les mots de déchéance, d’avilissement?... Toby-Chien, Chien de bon sens, écoute bien: je ne me suis jamais sentie plus digne de moi-même! Du fond de la sévère retraite que je me suis faite au fond de moi, il m’arrive de rire tout haut, réveillée par la voix cordiale d’un maître de ballet italien: “Hé, ma minionne, qu’est-ce que tu penses? je te dis: sauts de basque, deux! et un petit pour finir!...”

“La familiarité professionnelle de ce luisant méridional ne me blesse point, ni l’amicale veulerie d’une pauvre petite marcheuse à cinquante francs par mois, qui se lamente, résignée: “Nous autres artistes, n’est-ce pas, on ne fait pas toujours comme on veut...” et si le régisseur tourne vers moi, au cours d’une répétition, son mufle de dogue bonasse, en graillonnant: “C’est malheureux que vous ne pouvez pas taire vos gueules, tous...” je ne songe pas à me fâcher, pourvu qu’au retour, lorsque je jette à la volée mon chapeau sur le lit, une voix chère, un peu voilée, murmure: “Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon amour?...”

Sa voix à Elle avait molli sur ces mots. Elle répéta, comme pour Elle-même, avec un sourire contenu: “Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon amour?” puis soudain éclata en larmes nerveuses, des larmes vives, rondes, pressées, en gouttes étincelantes qui sautaient sur ses joues, joyeusement... Mais moi, tu sais, quand Elle pleure, je sens la vie me quitter...

KIKI-LA-DOUCETTE.--Je sais, tu t’es mis à hurler?

TOBY-CHIEN.--Je mêlai mes larmes aux siennes, voilà tout. Mal m’en prit! Elle me saisit par la peau du dos, comme une petite valise carrée, et de froides injures tombèrent sur ma tête innocente: “Mal élevé. Chien hystérique. Saucisson larmoyeur. Crapaud à cœur de veau. Phoque obtus...” Tu sais le reste. Tu as entendu la porte; le tisonnier qu’elle a jeté dans la corbeille à papiers, et le seau à charbon qui a roulé béant, et tout...

KIKI-LA-DOUCETTE.--J’ai entendu. J’ai même entendu, ô Chien, ce qui n’est pas parvenu à ton entendement de bull simplet. Ne cherche pas. Elle et moi, nous dédaignons le plus souvent de nous expliquer. Il m’arrive, lorsqu’une main inexperte me caresse à rebours, d’interrompre un paisible et sincère ronron par un khh! féroce, suivi d’un coup de griffe foudroyant comme une étincelle... “Que ce chat est traître!” s’écrie l’imbécile... Il n’a vu que la griffe, il n’a pas deviné l’exaspération nerveuse, ni la souffrance aiguë qui lancine la peau de mon dos... Quand Elle agit follement, Elle, ne dis pas, en haussant tes épaules carrées: “Elle est folle!” Plutôt, cherche la main maladroite, la piqûre insupportable et cachée qui se manifeste en cris, en rires, en course aveugle vers tous les risques...

_DIALOGUE DE BÊTES_

_A la campagne, l’été. Elle somnole, sur une chaise longue de rotin. Ses deux amis, Toby-Chien le bull, Kiki-la-Doucette le chat, jonchent le sable_...

TOBY-CHIEN, _bâillant_.--Aaah!... ah!...

KIKI-LA-DOUCETTE, _réveillé_.--Quoi?

TOBY-CHIEN.--Rien. Je ne sais pas ce que j’ai. Je bâille.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Mal à l’estomac?

TOBY-CHIEN.--Non. Depuis une semaine que nous sommes ici, il me manque quelque chose. Je crois que je n’aime plus la campagne.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Tu n’as jamais aimé réellement la campagne. Asnières et Bois-Colombes bornent tes désirs ruraux. Tu es né banlieusard.

TOBY-CHIEN, _qui n’écoute pas_.--L’oisiveté me pèse. Je voudrais travailler!

KIKI-LA-DOUCETTE, _continuant_.--... Banlieusard, dis-je, et mégalomane. Travailler! O Phtah, tu l’entends, ce chien inutile. Travailler!

TOBY-CHIEN, _noble_.--Tu peux rire. Pendant six semaines, j’ai gagné ma vie, aux Folies-Elyséennes, avec Elle.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Elle... c’est différent. Elle fait ce qui lui plaît. Elle est têtue, dispersée, extravagante... Mais toi! Toi le brouillon, l’indécis, toi, le happeur de vide, le...

TOBY-CHIEN, _théâtral_.--Vous n’avez pas autre chose à me dire?

KIKI-LA-DOUCETTE, _qui ignore Rostand_.--Si, certainement!

TOBY-CHIEN, _rogue_.--Eh bien, rentre-le. Et laisse-moi tout à mon cuisant regret, à mes aspirations vers une vie active, vers ma vie du mois passé. Ah! les belles soirées! ah! mes succès! ah! l’odeur du sous-sol aux Folies-Elyséennes! Cette longue cave divisée en cabines exiguës, comme un rayon de ruche laborieuse et peuplée de mille petites ouvrières qui se hâtent, en travesti bleu brodé d’or, un dard inoffensif au flanc, coiffées de plumes écumeuses... Je revois encore, éblouissant, ce tableau de _l’Entente cordiale_ où défilait une armée de généraux aux cuisses rondes... Hélas, hélas...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part_.--Toby-Chien, c’est le Brichanteau du music-hall.

TOBY-CHIEN, _qui s’attendrit_.--C’est à cette heure émouvante du défilé que nous arrivions, Elle et moi. Elle s’enfermait, abeille pressée, dans sa cellule, et commençait de se peindre le visage afin de ressembler aux beaux petits généraux qui, au-dessus de nos têtes, martelaient la scène d’un talon indécis. J’attendais. J’attendais que, gainée d’un maillot couleur de hanneton doré, Elle rouvrît sa cellule sur le fiévreux corridor...

Couché sur mon coussin, je haletais un peu, en écoutant le bruit de la ruche. J’entendais les pieds pesants des guerriers mérovingiens, ces êtres terribles, casqués de fer et d’ailes de hiboux, qui surgissaient au dernier tableau, sous le chêne sacré... Ils étaient armés d’arbres déracinés, moustachus d’étoupe blonde,--et ils chantaient, attends... cette si jolie valse lente!

Dès que l’aurore au lointain paraît, Chacun s’empresse dans la forêt Aux joies exquises de la chasse Dont jamais on ne se lasse!...

Ils se rassemblaient pour y tuer

...au fond des bois Des ribambelles De gazelles Et de dix-cors aux abois...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part_.--Poésie, poésie!...

TOBY-CHIEN.--Adieu, tout cela! Adieu, ma scintillante amie, Madame Bariol-Taugé! Vous m’apparûtes plus belle qu’une armée rangée en bataille, et mon cœur chauvin, mon cœur de bull bien français gonfle, au souvenir des strophes enflammées dont vous glorifiâtes l’Entente cordiale!... Crête rose, ceinture bleue, robe blanche, vous étiez telle qu’une belle poule gauloise, et pourtant vous demeuriez

La Parisienne, astre vermeil, Apportant son rayon de soleil! La Parisienne, la v’là! Pour cha-a-sser le spleen Aussitôt qu’elle est là Tous les cœurs s’illuminent!

KIKI-LA-DOUCETTE, _intéressé_.--De qui sont ces vers?

TOBY-CHIEN.--Je ne sais pas. Mais leur rythme impérieux rouvre en moi des sources d’amertume.

J’attendais l’heure où les Elysées-Girls, maigres, affamées et joueuses, redescendraient de leur Olympe pour me serrer, l’une après l’autre, sur leurs gorges plates et dures, me laissant suffoqué, béat, le poil marbré de plaques roses et blanches... J’attendais, le cœur secoué, l’instant enfin où Elle monterait à son tour, indifférente, farouchement masquée d’une gaîté impénétrable, vers le plateau, vers la fournaise de lumière qui m’enivrait... Ecoute, Chat, j’ai vu, de ma vie, bien des choses...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part, apitoyé_.--C’est qu’il le croit.

TOBY-CHIEN.--... Mais rien n’égale, dans l’album de mes souvenirs, cette salle des Folies-Elyséennes, où chacun espérait ma venue, où l’on m’accueillait par une rumeur de bravos et de rires!!! Modeste--et d’ailleurs myope--j’allais droit à cet être étrange, tête sans corps, chuchoteur, qui vit dans un trou, tout au bord de la scène. Bien que j’en eusse fait mon ami, je m’étonnais tous les soirs de sa monstruosité, et je dardais sur lui mes yeux saillants de homard... Mon second salut était pour cette frétillante créature qu’on nommait Carnac et qui semblait la maîtresse du lieu, accueillant tous les arrivants du même sourire à dents blanches, du même “ah!” de bienvenue. Elle me plaisait entre toutes. Hors de la scène, sa jeune bouche fardée jetait, dans un rire éclatant, des mots qui me semblaient plus frais que des fleurs mouillées: “Bougre d’em...poté, sacré petit mac... Vieux chameau d’habilleuse, elle m’a foutu entre les jambes une tirette qui me coupe le...” j’ai oublié le reste. Après que j’avais, d’une langue courtoise, léché les doigts menus de cette enfant délicate, je courais de l’une à l’autre avant-scène, pressé de choisir les bonbons qu’on me tendait, minaudant pour celle-ci, aboyant pour celui-là...

KIKI-LA-DOUCETTE, _à part_.--Cabotin, va!

TOBY-CHIEN.--... Et puis-je oublier l’heure que je passai dans l’avant-scène de droite, au creux d’un giron de mousseline et de paillettes, bercé contre une gorge abondante où pendaient des colliers?... Mais Elle troubla trop tôt ma joie et vint, ayant dit et chanté, me pêcher par la peau de la nuque, me reprendre aux douces mains gantées qui voulaient me retenir... Cette heure merveilleuse finit dans le ridicule, car Elle me brandit aux yeux d’un public égayé, en criant: “Voilà, Mesdames et Messieurs! le sale cabot qui _fait_ les avant-scènes!” Elle riait aussi, la bouche ironique et les yeux lointains, avec cet air agressif et gai qui sert de masque à sa vraie figure, tu sais?

KIKI-LA-DOUCETTE, _bref_.--Je sais.

TOBY-CHIEN, _poursuivant_.--Nous descendions, après, vers sa cellule lumineuse où Elle essuyait son visage de couleur, la gomme bleue de ses cils...

Elle... (_la regardant endormie_). Elle est là, étendue. Elle sommeille. Elle semble ne rien regretter. Il y a sur son visage un air heureux de détente et d’arrivée. Pourtant, quand Elle rêve de longues heures, la tête sur son bras plié, je me demande si Elle n’évoque pas, comme moi, ces soirs lumineux de printemps parisien, tout enguirlandés de perles électriques?... C’est peut-être cela qui brille au plus profond de ses yeux?...

KIKI-LA-DOUCETTE.--Non. Je sais, moi. Elle m’a parlé!

TOBY-CHIEN, _jaloux_.--A moi aussi, Elle me parle.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Pas de la même manière. Elle te parle de la température, de la tartine qu’elle mange, de l’oiseau qui vient de s’envoler. Elle te dit: “Viens ici. Gare à ton derrière. Tu es beau. Tu es laid. Tu es mon crapaud bringé, ma sympathique grenouille. Je te défends de manger ce crottin sec...”

TOBY-CHIEN.--C’est déjà très gentil, tu ne trouves pas?

KIKI-LA-DOUCETTE.--Très gentil. Mais nos confidences, d’Elle à moi, de moi à Elle, sont d’autre sorte. Depuis que nous sommes ici, Elle s’est confiée, presque sans paroles, à mon instinct divinateur. Elle se délecte d’une tristesse et d’une solitude plus savoureuses que le bonheur. Elle ne se lasse pas de regarder changer la couleur des heures. Elle erre beaucoup, mais pas loin, et son activité piétine sur ces dix hectares bornés de murs en ruines. Tu la vois parfois debout sur la cime de notre montagne, sculptée dans sa robe par le vent amoureux, les cheveux tour à tour droits et couchés comme les épis de seigle, et pareille à un petit génie de l’Aventure?... Ne t’en émeus pas. Son regard ne défie pas l’espace, il y cherche, il y menace seulement l’intrus en marche vers sa demeure, l’assaillant de sa retraite... dirai-je sentimentale?

TOBY-CHIEN.--Dis-le.

KIKI-LA-DOUCETTE.--Elle n’aime point l’inconnu, et ne chérit sans trouble que ce lieu ancien, retiré, ce seuil usé par ses pas enfantins, ce parc triste dont son cœur connaît tous les aspects. Tu la crois assise là, près de nous? Elle est assise en même temps sur la roche tiède, au revers de la combe, et aussi sur la branche odorante et basse du pin argenté... Tu crois qu’elle dort? elle cueille en ce moment, au potager, la fraise blanche qui sent la fourmi écrasée. Elle respire, sous la tonnelle de roses, l’odeur orientale et comestible de mille roses vineuses, mûres en un seul jour de soleil. Ainsi immobile et les yeux clos, elle habite chaque pelouse, chaque arbre, chaque fleur,--elle se penche à la fois, fantôme bleu comme l’air, à toutes les fenêtres de sa maison chevelue de vigne... Son esprit court, comme un sang subtil, le long des veines de toutes les feuilles, se caresse au velours des géraniums, à la cerise vernie, et s’enroule à la couleuvre poudrée de poussière, au creux du sentier jaune... C’est pourquoi tu la vois si sage et les yeux clos, car ses mains pendantes, qui semblent vides, possèdent et égrènent tous les instants d’or de ce beau jour lent et pur.

_MAQUILLAGES_

--A ton âge, si j’avais mis de la poudre et du rouge aux lèvres, et de la gomme aux cils, que m’aurait dit ma mère? Tu crois que c’est joli, ce bariolage, ce... ce masque de carnaval, ces... ces exagérations qui te vieillissent?

Ma fille ne répond rien. Ainsi j’attendais, à son âge, que ma mère eût fini son sermon. Dans son mutisme seul, je peux deviner une certaine irrévérence, car un œil de jeune fille, lustré, vif, rétréci entre des cils courbes comme les épines du rosier, est aisément indéchiffrable. Il suffirait, d’ailleurs, qu’elle en appelât à ma loyauté, qu’elle me questionnât d’une manière directe: “Franchement, tu trouves ça laid? Tu me trouves laide?”

Et je rendrais les armes. Mais elle se tait finement et laisse tomber “dans le froid” mon couplet sur le respect qu’on doit à la beauté adolescente. J’ajoute même, pendant que j’y suis, quelque chose sur “les convenances”, et, pour terminer, j’invoque les merveilles de la nature, la corolle, la pulpe, exemples éternels,--imagine-t-on la rose fardée, la cerise peinte?...