Sido; suivi de Les vrilles de la vigne
Part 7
A quoi penses-tu, toi, la tête renversée? Tes yeux tranquilles se lèvent vers le soleil qu’ils bravent... Mais c’est pour suivre seulement le vol de la première abeille, engourdie, égarée, en quête d’une fleur de pêcher mielleuse... Chasse-la! elle va se prendre au vernis de ce bourgeon de marronnier!... Non, elle se perd dans l’air bleu, couleur de lait de pervenches, dans ce ciel brumeux et pourtant pur, qui t’éblouit... O toi, qui te satisfais peut-être de ce lambeau d’azur, ce chiffon de ciel borné par les murs de notre étroit jardin, songe qu’il y a, quelque part dans le monde, un lieu envié d’où l’on découvre tout le ciel! Songe, comme tu songerais à un royaume inaccessible, songe aux confins de l’horizon, au pâlissement délicieux du ciel qui rejoint la terre... En ce jour de printemps hésitant, je devine là-bas, à travers les murs, la ligne poignante, à peine ondulée, de ce qu’enfant je nommais le bout de la terre... Elle rosit, puis bleuit, dans un or plus doux au cœur que le suc d’un fruit... Ne me plaignez pas, beaux yeux pitoyables, d’évoquer si vivement ce que je souhaite! Mon souhait vorace crée ce qui lui manque et s’en repaît. C’est moi qui souris, charitable, à tes mains oisives, vides de fleurs... Trop tôt, trop tôt! Nous et l’abeille, et la fleur du pêcher, nous cherchons trop tôt le printemps...
L’iris dort, roulé en cornet sous une triple soie verdâtre, la pivoine perce la terre d’une raide branche de corail vif, et le rosier n’ose encore que des surgeons d’un marron rose, d’une vivante couleur de lombric... Cueille pourtant la giroflée brune qui devance la tulipe, elle est colorée, rustaude et vêtue d’un velours solide, comme une terrassière... Ne cherche pas le muguet encore; entre deux valves de feuilles, allongées en coquilles de moules, mystérieusement s’arrondissent ses perles d’un orient vert, d’où coulera l’odeur souveraine...
Le soleil a marché sur le sable... Un souffle de glace, qui sent la grêle, monte de l’Est violacé. Les fleurs du pêcher volent horizontales... Comme j’ai froid! La chatte siamoise, tout à l’heure morte d’aise sur le mur tiède, ouvre soudain ses yeux de saphir dans son masque de velours sombre... Longue, le ventre à ras de terre, elle rampe vers la maison, en pliant sur sa nuque ses frileuses oreilles... Viens! j’ai peur de ce nuage violet, liséré de cuivre, qui menace le soleil couchant... Le feu que tu as allumé tout à l’heure danse dans la chambre, comme une joyeuse bête prisonnière qui guette notre retour...
O dernier feu de l’année! Le dernier, le plus beau! Ta pivoine rose, échevelée, emplit l'âtre d’une gerbe incessamment refleurie. Inclinons-nous vers lui, tendons-lui nos mains que sa lueur traverse et ensanglante... Il n’y a pas, dans notre jardin, une fleur plus belle que lui, un arbre plus compliqué, une herbe plus mobile, une liane aussi traîtresse, aussi impérieuse! Restons ici, choyons ce dieu changeant qui fait danser un sourire en tes yeux mélancoliques... Tout à l’heure, quand je quitterai ma robe, tu me verras toute rose, comme une statue peinte. Je me tiendrai immobile devant lui, et sous la lueur haletante ma peau semblera s’animer, frémir et bouger comme aux heures où l’amour, d’une aile inévitable, s’abat sur moi... Restons! Le dernier feu de l’année nous invite au silence, à la paresse, au tendre repos. J’écoute, la tête sur ta poitrine, palpiter le vent, les flammes et ton cœur, cependant qu’à la vitre noire toque incessamment une branche de pêcher rose, à demi effeuillée, épouvantée et défaite comme un oiseau sous l’orage...
_AMOURS_
Le rouge-gorge triompha. Puis, il alla chanter sa victoire à petits cris secs, invisible au plus épais du marronnier. Il n’avait pas reculé devant la chatte. Il s’était tenu suspendu dans l’air, un peu au-dessus d’elle, en vibrant comme une abeille, cependant qu’il lui jetait, par éclats brefs, des discours intelligibles à qui connaît la manière outrecuidante du rouge-gorge, et sa bravoure: “Insensée! Tremble! Je suis le rouge-gorge! Oui, le rouge-gorge lui-même! Un pas de plus, un geste vers le nid où couve ma compagne, et, de ce bec, je te crève les yeux!”
Prête à intervenir, je veillais, mais la chatte sait que les rouges-gorges sont sacrés, elle sait aussi qu’à tolérer une attaque d’oiseau, un chat risque le ridicule,--elle sait tant de choses... Elle battit de la queue comme un lion, frémit du dos, mais céda la place au frénétique petit oiseau, et nous reprîmes toutes deux notre promenade du crépuscule. Promenade lente, agréable, fructueuse; la chatte découvre, et je m’instruis. Pour dire vrai, elle semble découvrir. Elle fixe un point dans le vide, tombe en arrêt devant l’invisible, sursaute à cause du bruit que je ne perçois pas. Alors, c’est mon tour, et je tâche d’inventer ce qui la tient attentive.
A fréquenter le chat, on ne risque que de s’enrichir. Serait-ce par calcul que depuis un demi-siècle, je recherche sa compagnie? Je n’eus jamais à le chercher loin: il naît sous mes pas. Chat perdu, chat de ferme traqueur et traqué, maigri d’insomnie, chat de libraire embaumé d’encre, chats des crémeries et des boucheries, bien nourris, mais transis, les plantes sur le carrelage; chats poussifs de la petite bourgeoisie, enflés de mou; heureux chats despotes qui régnez sur Claude Farrère, sur Paul Morand,--et sur moi... Tous vous me rencontrez sans surprise, non sans bonheur. Qu’entre cent chats, elle témoigne, un jour, en ma faveur, cette chatte errante et affamée qui se heurtait, en criant, à la foule que dégorge, le soir, le métro d’Auteuil. Elle me démêla, me reconnut: “Enfin, toi!... Comme tu as tardé, je n’en puis plus... Où est ta maison? Va, je te suis...” Elle me suivit, si sûre de moi que le cœur m’en battait. Ma maison lui fit peur d’abord, parce que je n’y étais pas seule. Mais elle s’habitua, et y resta quatre ans, jusqu’à sa mort accidentelle.
Loin de moi de vous oublier, chiens chaleureux, meurtris de peu, pansés de rien. Comment me passerais-je de vous? Je vous suis si nécessaire... Vous me faites sentir le prix que je vaux. Un être existe donc encore, pour qui je remplace tout? Cela est prodigieux, réconfortant,--un peu trop facile. Mais, cachons-le cet être aux yeux éloquents, cachons-le, dès qu’il subit ses amours saisonnières et qu’un lien douloureux rive la femelle au mâle... Vite, un paravent, une bâche, un parasol de plage,--et, par surcroît, allons-nous-en. Et ne revenons pas de huit jours, au bout desquels “Il” ne “La” reconnaîtra même pas: “l’ami de l’homme” est rarement l’ami du chien.
J’en sais plus sur l’attachement qu’il me porte et sur l’exaltation qu’il y puise, que sur la vie amoureuse du chien. C’est que je préfère, entre dix races qui ont mon estime, celle à qui les chances de maternité sont interdites. Il arrive que la terrière brabançonne, la bouledogue française,--types camards à crâne volumineux, qui périssent souvent en mettant bas,--renoncent d’instinct aux voluptueux bénéfices semestriels. Deux de mes chiennes bouledogues mordaient les mâles, et ne les acceptaient pour partenaires de jeu qu’en période d’innocence. Une caniche, trop subtile, refusait tous les partis et consolait sa stérilité volontaire en feignant de nourrir un chiot en caoutchouc rouge... Oui, dans ma vie, il y a eu beaucoup de chiens,--mais il y a eu le chat. A l’espèce chat, je suis redevable d’une certaine sorte, honorable, de dissimulation, d’un grand empire sur moi-même, d’une aversion caractérisée pour les sons brutaux, et du besoin de me taire longuement.
Cette chatte, qui vient de poser en “gros premier plan” dans le roman qui porte son nom, la chatte du rouge-gorge, je ne la célèbre qu’avec réserve, qu’avec trouble. Car, si elle m’inspire, je l’obsède. Sans le vouloir, je l’ai attirée hors du monde félin. Elle y retourne au moment des amours, mais le beau matou parisien, l’étalon qui “va en ville”, pourvu de son coussin, de son plat de sciure, de ses menus et... de sa facture, que fait de lui ma chatte? Le même emploi que du sauvage essorillé qui passe, aux champs, par le trou de la haie. Un emploi rapide, furieux et plein de mépris. Le hasard unit à des inconnus cette indifférente. De grands cris me parviennent, de guerre et d’amour, cris déchirants comme celui du grand-duc qui annonce l’aube. J’y reconnais la voix de ma chatte, ses insultes, ses feulements, qui mettent toutes choses au point et humilient le vainqueur de rencontre...
A la campagne, elle récupère une partie de sa coquetterie. Elle redevient légère, gaie, infidèle à plusieurs mâles auxquels elle se donne et se reprend sans scrupule. Je me réjouis de voir qu’elle peut encore, par moments, n'être qu’ “une chatte” et non plus “la chatte”, ce chaleureux, vif et poétique esprit, absorbé dans le fidèle amour qu’elle m’a voué.
Entre les murs d’un étroit jardin d’Ile-de-France, elle s’ébat, elle s’abandonne. Elle se refuse aussi. L’intelligence a soustrait son corps aux communes frénésies. Elle est de glace lorsque ses pareilles brûlent. Mais elle appelait rêveusement l’amour il y a trois semaines sous des nids déjà vides, parmi les chatons nés deux mois plus tôt, et mêlait ses plaintes aux cris des mésangeaux gris. L’amour ne se le fit pas dire deux fois. Vint le vieux conquérant rayé, aux canines démesurées, sec, chauve par places, mais doué d’expérience, d’une décision sans seconde, et respecté même de ses rivaux. Le jeune rayé le suivait de près, tout resplendissant de confiance et de sottise, large du nez, bas du front et beau comme un tigre. Sur la tuile faîtière du mur parut enfin le chat de ferme, coiffé en bandeaux de deux taches grises sur fond blanc sale, avec un air mal éveillé et incrédule: “Rêve-je? il m’a semblé qu’on me mandait d’urgence...”
Tous trois entrèrent en lice, et je peux dire qu’ils en virent de dures. La chatte eut d’abord cent mains pour les gifler, cent petites mains bleues, véloces, qui s’accrochaient aux toisons rases et à la peau qu’elles couvraient. Puis elle se roula en forme de huit. Puis elle s’assit entre les trois matous et parut les oublier longuement. Puis elle sortit de son rêve hautain pour se percher sur un pilier au chapiteau effrité, d’où sa vertu défiait tous les assaillants. Quand elle daigna descendre, elle dévisagea les trois esclaves avec un étonnement enfantin, souffrit que l’un d’eux, du museau, baisât son museau ravissant et bleu. Le baiser se prolongeant, elle le rompit par un cri impérieux, une sorte d’aboiement de chat, intraduisible, mais auquel les trois mâles répondirent par un saut de recul. Sur quoi, la chatte entreprit une toilette minutieuse, et les trois ajournés se lamentèrent d’attendre. Même, ils firent mine de se battre, pour passer le temps, autour d’une chatte froide et sourde.
Enfin, renonçant aux mensonges et aux jeux, elle se fit cordiale, s’étira longuement, et, d’un pas de déesse, rejoignit le commun des mortels.
Je ne restai pas là pour savoir la suite. Encore que la grâce féline sorte indemne de tous les risques, pourquoi la soumettre à la suprême épreuve? J’abandonnai la chatte à ses démons et retournai l’attendre au lieu qu’elle ne quitte ni de jour ni de nuit quand j’y travaille lentement et avec peine--la table où assidue, muette à miracle, mais résonnante d’un sourd murmure de félicité, gît, veille ou repose sous ma lampe la chatte, mon modèle, la chatte, mon amie.
_UN RÊVE_
_Je rêve. Fond noir enfumé de nues d’un bleu très sombre, sur lequel passent des ornements géométriques auxquels manque toujours un fragment, soit du cercle parfait, soit de leurs trois angles, de leurs spirales rehaussées de feu. Fleurs flottantes sans tiges ou sans feuilles. Jardins inachevés; partout règne l’imperfection du songe, son atmosphère de supplique, d’attente et d’incrédulité._
_Point de personnages.--Silence, puis un aboiement triste, étouffé._
MOI, _en sursaut_.--Qui aboie?
UNE CHIENNE.--Moi.
MOI.--Qui, toi? Une chienne?
ELLE.--Non. La chienne.
MOI.--Bien sûr, mais quelle chienne?
ELLE, _avec un gémissement réprimé_.--Il y en a donc une autre? Quand je n’étais pas encore l’ombre que me voici, tu ne m’appelais que “la chienne”. Je suis ta chienne morte.
MOI.--Oui... Mais... Quelle chienne morte? Pardonne-moi...
ELLE.--Là je te pardonne, si tu devines: je suis celle qui a mérité de revenir.
MOI, _sans réfléchir_.--Ah! je sais! Tu es Nell, qui tremblait mortellement aux plus subtils signes de départ et de séparation, qui se couchait sur le linge blanc dans le compartiment de la malle et faisait une prière pour devenir blanche, afin que je l’emmenasse sans la voir... Ah! Nell!... Nous avons bien mérité qu’une nuit enfin te rappelle du lieu où tu gisais...
_Un silence. Les nues bleu sombre cheminent sur le fond noir._
ELLE, _d’une voix plus faible_.--Je ne suis pas Nell.
MOI, _pleine de remords_.--Oh! je t’ai blessée?
ELLE.--Pas beaucoup. Bien moins qu’autrefois, quand d’une parole, d’un regard, tu me consternais... Et puis, tu ne m’as peut-être pas bien entendue: je suis la chienne, te dis-je...
MOI, _éclairée soudain_.--Oui! Mais oui! la chienne! Où avais-je la tête? Celle de qui je disais, en entrant: “La chienne est là?” Comme si tu n’avais pas d’autre nom, comme si tu ne t’appelais pas Lola... La chienne qui voyageait avec moi toujours, qui savait de naissance comment se comporter en wagon, à l’hôtel, dans une sordide loge de music-hall... Ton museau fin tourné vers la porte, tu m’attendais... Tu maigrissais de m’attendre... Donne-le, ton museau fin que je ne peux pas voir! Donne que je le touche, je reconnaîtrais ton pelage entre cent autres... (_Un long silence. Quelques-unes des fleurs sans tige ou sans feuilles s’éteignent._) Où es-tu? Reste! Lola...
ELLE, _d’une voix à peine distincte_.--Hélas!... Je ne suis pas Lola!
MOI, _baissant aussi la voix_.--Tu pleures?
ELLE, _de même_.--Non. Dans le lieu sans couleur où je n’ai pas cessé de t’attendre, c’en est fini pour moi des larmes, tu sais, ces larmes pareilles aux pleurs humains, et qui tremblaient sur mes yeux couleur d’or...
MOI, _l’interrompant_.--D’or? Attends! D’or, cerclés d’or plus sombre, et pailletés...
ELLE, _avec douceur_.--Non, arrête-toi, tu vas encore me nommer d’un nom que je n’ai jamais entendu. Et peut-être qu’au loin des ombres de chiennes couchées tressailliraient de jalousie, se lèveraient, gratteraient le bas d’une porte qui ne s’ouvre pas cette nuit pour elles. Ne me cherche plus. Tu ne sauras jamais pourquoi j’ai mérité de revenir. Ne tâtonne pas, de ta main endormie, dans l’air noir et bleu qui me baigne, tu ne rencontreras pas ma robe...
MOI, _anxieuse_.--Ta robe... couleur de froment?
ELLE.--Chut! Je n’ai plus de robe. Je ne suis qu’une ligne, un trait sinueux de phosphore, une palpitation, une plainte perdue, une quêteuse que la mort n’a pas mise en repos, le reliquat gémissant, enfin, de la chienne entre les chiennes, de la chienne...
MOI, _criant_.--Reste! Je sais! Tu es...
_Mais mon cri m’éveille, dissout le bleu et le noir insondables, les jardins inachevés, crée l’aurore et éparpille, oubliées, les syllabes du nom que porta sur la terre, parmi les ingrats, la chienne qui mérita de revenir, la chienne..._
_NONOCHE_
Le soleil descend derrière les sorbiers, grappés de fruits verts qui tournent ça et là au rose aigre. Le jardin se remet lentement d’une longue journée de chaleur, dont les molles feuilles du tabac demeurent évanouies. Le bleu des aconits a certainement pâli depuis ce matin, mais les reines-claudes, vertes hier sous leur poudre d’argent, ont toutes, ce soir, une joue d’ambre.
L’ombre des pigeons tournoie, énorme, sur le mur tiède de la maison et éveille, d’un coup d’éventail, Nonoche qui dormait dans sa corbeille...
Son poil a senti passer l’ombre d’un oiseau! Elle ne sait pas bien ce qui lui arrive. Elle a ouvert trop vite ses yeux japonais, d’un vert qui met l’eau sous la langue. Elle a l’air bête comme une jeune fille très jolie, et ses taches de chatte portugaise semblent plus en désordre que jamais: un rond orange sur la joue, un bandeau noir sur la tempe, trois points noirs au coin de la bouche, près du nez blanc fleuri de rose... Elle baisse les yeux et la mémoire de toutes choses lui remonte au visage dans un sourire triangulaire; contre elle, noyé en elle, roulé en escargot, sommeille son fils.
“Qu’il est beau! se dit-elle. Et gros! Aucun de mes enfants n’a été si beau. D’ailleurs je ne me souviens plus d’eux... Il me tient chaud.”
Elle s’écarte, creuse le ventre avant de se lever, pour que son fils ne s’éveille pas. Puis elle bombe un dos de dromadaire, s’assied et bâille, en montrant les stries fines d’un palais trois fois taché de noir.
En dépit de nombreuses maternités, Nonoche conserve un air enfantin qui trompe sur son âge. Sa beauté solide restera longtemps jeune, et rien dans sa démarche, dans sa taille svelte et plate, ne révèle qu’elle fut, en quatre portées, dix-huit fois mère. Assise, elle gonfle un jabot éclatant, coloré d’orange, de noir et de blanc comme un plumage d’oiseau rare. L’extrémité de son poil court et fourni brille, s’irise au soleil comme fait l’hermine. Ses oreilles, un peu longues, ajoutent à l’étonnement gracieux de ses yeux inclinés et ses pattes minces, armées de brèves griffes en cimeterre, savent fondre confiantes dans la main amie.
Futile, rêveuse, passionnée, gourmande, caressante, autoritaire, Nonoche rebute le profane et se donne aux seuls initiés qu’a marqués le signe du Chat. Ceux-là même ne la comprennent pas tout de suite et disent: “Quelle bête capricieuse!” Caprice? point. Hyperesthésie nerveuse seulement. La joie de Nonoche est tout près des larmes, et il n’y a guère de folle partie de ficelle ou de balle de laine qui ne finisse en petite crise hystérique, avec morsures, griffes et feulements rauques. Mais cette même crise cède sous une caresse bien placée, et parce qu’une main adroite aura effleuré ses petites mamelles sensibles, Nonoche furibonde s’effondrera sur le flanc, plus molle qu’une peau de lapin, toute trépidante d’un ronron cristallin qu’elle file trop aigu et qui parfois la fait tousser...
“Qu’il est beau!” se dit-elle en contemplant son fils. “La corbeille devient trop petite pour nous deux. C’est un peu ridicule, un enfant si grand qui tette encore. Il tette avec des dents pointues maintenant... Il sait boire à la soucoupe, il sait rugir à l’odeur de la viande crue, il gratte à mon exemple la sciure du plat, d’une manière anxieuse et précipitée où je me retrouve toute... Je ne vois plus rien à faire pour lui, sauf de le sevrer. Comme il abîme ma troisième mamelle de droite! C’est une pitié. Le poil de mon ventre, tout autour, ressemble à un champ de seigle versé sous la pluie! Mais quoi? quand ce grand petit se jette sur mon ventre, les yeux clos comme un nouveau-né, quand il arrange en gouttière autour de la tétine sa langue devenue trop large... qu’il me pille et me morde et me boive, je n’ai pas la force de l’en empêcher!”
Le fils de Nonoche dort dans sa robe rayée, pattes mortes et gorge à la renverse. On peut voir sous la lèvre relevée un bout de langue, rouge d’avoir tété, et quatre petites dents très dures, taillées dans un silex transparent.
Nonoche soupire, bâille et enjambe son fils avec précaution pour sortir de la corbeille. La tiédeur du perron est agréable aux pattes. Une libellule grésille dans l’air, et ses ailes de gaze rêche frôlent par bravade les oreilles de Nonoche qui frémit, fronce les sourcils et menace du regard la bête au long corps en mosaïque de turquoises...
Les montagnes bleuissent. Le fond de la vallée s’enfume d’un brouillard blanc qui s’effile, se balance et s’étale comme une onde. Une haleine fraîche monte déjà de ce lac impalpable, et le nez de Nonoche s’avive et s’humecte. Au loin, une voix connue crie infatigablement, aiguë et monotone: “Allons-v’nez--allons-v’nez--allons-v’nez... mes vaches! Allons-v’nez--allons-v’nez...” Des clarines sonnent, le vent porte une paisible odeur d’étable, et Nonoche pense au seau de la traite, au seau vide dont elle léchera la couronne d’écume collée aux bords... Un miaulement de convoitise et de désœuvrement lui échappe. Elle s’ennuie. Depuis quelque temps, chaque crépuscule ramène cette mélancolie agacée, ce vide et vague désir... Un peu de toilette? “Comme je suis faite!” Et la cuisse en l’air, Nonoche copie cette classique figure de chahut qu’on appelle “le port d’armes”.
La première chauve-souris nage en zigzag dans l’air. Elle vole bas et Nonoche peut distinguer deux yeux de rat, le velours roux du ventre en figue... C’est encore une de ces bêtes où on ne comprend rien et dont la conformation inspire une inquiétude méprisante. Par association d’idées, Nonoche pense au hérisson, à la tortue, ces énigmes, et passe sur son oreille une patte humide de salive, insoucieuse de présager la pluie pour demain.
Mais quelque chose arrête court son geste, quelque chose oriente en avant ses oreilles, noircit le vert acide de ses prunelles...
Du fond du bois où la nuit massive est descendue d’un bloc, par-dessus l’or immobile des treilles, à travers tous les bruits familiers, n’a-t-elle pas entendu venir jusqu’à elle, traînant, sauvage, musical, insidieux,--l’Appel du Matou?
Elle écoute... Plus rien. Elle s’est trompée... Non! L’appel retentit de nouveau, lointain, rauque et mélancolique à faire pleurer, reconnaissable entre tous. Le cou tendu, Nonoche semble une statue de chatte, et ses moustaches seules remuent faiblement, au battement de ses narines. D’où vient-il, le tentateur? Qu’ose-t-il demander et promettre? Il multiplie ses appels, il les module, se fait tendre, menaçant, il se rapproche et pourtant reste invisible; sa voix s’exhale du bois noir, comme la voix même de l’ombre...
“Viens!... Viens!... Si tu ne viens pas ton repos est perdu. Cette heure-ci n’est que la première, mais songe que toutes les heures qui suivront seront pareilles à celle-ci, emplies de ma voix, messagères de mon désir... Viens!...
“Tu le sais, tu le sais que je puis me lamenter durant des nuits entières, que je ne boirai plus, que je ne mangerai plus, car mon désir suffit à ma vie et je me fortifie d’amour! Viens!...
“Tu ne connais pas mon visage et qu’importe! Avec orgueil, je t’apprends qui je suis: je suis le long Matou déguenillé par dix étés, durci par dix hivers. Une de mes pattes boite en souvenir d’une vieille blessure, mes narines balafrées grimacent et je n’ai plus qu’une oreille, festonnée par la dent de mes rivaux.
“A force de coucher sur la terre, la terre m’a donné sa couleur. J’ai tant rôdé que mes pattes semellées de corne sonnent sur le sentier comme le sabot du chevreuil. Je marche à la manière des loups, le train de derrière bas, suivi d’un tronçon de queue presque chauve... Mes flancs vides se touchent et ma peau glisse autour de mes muscles secs, entraînés au rapt et au viol... Et toute cette laideur me fait pareil à l’Amour! Viens!... Quand je paraîtrai à tes yeux, tu ne reconnaîtras rien de moi,--que l’Amour!
“Mes dents courberont ta nuque rétive, je souillerai ta robe, je t’infligerai autant de morsures que de caresses, j’abolirai en toi le souvenir de ta demeure et tu seras, pendant des jours et des nuits, ma sauvage compagne hurlante... jusqu’à l’heure plus noire où tu te retrouveras seule, car j’aurai fui mystérieusement, las de toi, appelé par celle que je ne connais pas, celle que je n’ai pas possédée encore... Alors tu retourneras vers ton gîte, affamée, humble, vêtue de boue, les yeux pâles, l’échine creusée comme si ton fruit y pesait déjà, et tu te réfugieras dans un long sommeil tressaillant de rêves où ressuscitera notre amour... Viens!...”
Nonoche écoute. Rien dans son attitude ne décèle qu’elle lutte contre elle-même, car le tentateur pourrait la voir à travers l’ombre, et le mensonge est la première parure d’une amoureuse... Elle écoute, rien de plus...