Part 5
Ghislaine, très vite, d’un geste machinal, avait passé la main sur son visage, et ce simple mouvement qui semblait montrer le désir de dissimuler sa peine, brisa l’hésitation de Josette. Elle demeura immobile sur le seuil de la chambre, un album de musique entre les bras. Alors Ghislaine obligea ses lèvres à trouver un sourire de bienvenue pour dire:
--Entrez, Josette. Ne restez pas ainsi à ma porte, vous me feriez croire que je vous semble bien peu hospitalière.
--C’est-à-dire que je me semble, moi, bien indiscrète de venir ainsi vous déranger chez vous... Grand’mère m’envoie vous remettre la musique d’un chœur qu’on répétera ce soir, afin que vous puissiez la regarder un instant si vous le désirez, car l’accompagnateur est encore malade...
--C’est bien, fit Ghislaine avec une inconsciente lassitude d’accent.
Josette l’enveloppa d’un coup d’œil rapide.
--Cela vous ennuie, n’est-ce pas? Eh bien, ne le faites pas, je vous en prie... Vous êtes fatiguée. Je pourrai très bien, moi, remplacer le pianiste!
C’était la première fois que Josette sortait de la réserve où elle s’enfermait farouchement, et il y avait dans sa voix une telle sincérité d’intérêt qu’une seconde la tristesse de Ghislaine en fut allégée.
--Je vous remercie, Josette, je ne suis pas fatiguée, mais tout à la disposition de Mme de Maulde. Seul, mon deuil, qui est encore très récent, me fait redouter de quitter ma retraite.
--Oui, je comprends, fit Josette avec une douceur qui mettait une caresse dans sa voix chaude. Pourtant, c’est triste aussi, la solitude... Oh! si triste!
--Oui, très triste; bien plus encore, enfant, que vous ne pouvez l’imaginer...
--Je ne l’imagine pas, je le sais...
Elle s’interrompit, les lèvres rapprochées par cette imperceptible contraction qui lui était familière quand elle voulait retenir les paroles qui eussent trahi son intime pensée.
Dans ses yeux expressifs, une souffrance avait passé. Droite au milieu de la chambre, elle restait tout à coup songeuse et la flambée du foyer colorait d’une lueur chaude son pâle petit visage qui avait pris une gravité amère. Ghislaine la devina et elle eut pitié de cette clairvoyance.
--Josette, ne soyez pas injuste!...
--Injuste envers qui?
--Envers ceux dont vous êtes entourée...
--Qui? grand’mère? mon père?
--Oui, votre grand’mère, votre père qui vous aiment.
--Oh! qui m’aiment... Peut-être, quand ils n’ont rien d’autre à faire.
La même amertume qui flottait sur sa jeune bouche, vibrait dans sa voix avec une intensité douloureuse.
--Oui, qui vous aiment, croyez-moi. J’en suis certaine. Mais vous savez bien que tous n’aiment pas de même...
--Leur manière n’est pas de celles qui peuvent rendre heureuse, fit-elle d’une voix brève. Moi, du moins! Être aimée pêle-mêle avec des chiffons, des visites, des comédies, des soirées, des chevaux et le reste! ça ne me suffit pas!... Probablement parce que j’ai le caractère mal fait... Ah! personne ne doit souhaiter d’être jamais aimé par moi... Car de ceux qui m’auront pris le cœur, je serai, je le sens, follement jalouse... Je les voudrai pour moi seule, m’aimant par-dessus tout, exclusivement... Comme j’aimerai enfin, moi! Vous me trouvez bien exigeante, n’est-ce pas? et sans doute aussi, comme grand’mère, ridiculement sentimentale... Je me demande vraiment comment je peux l’être ainsi, ayant des parents aussi... sages!... Nous devons paraître une singulière famille à ceux qui nous observent! Vous n’avez pas dû voir souvent, j’imagine, une grand’mère, un père et une enfant aussi étrangers les uns aux autres! Moi, je commence seulement à être bien habituée à cette situation!... On est si lâche quand on est jeune, quand on possède encore un tas d’illusions, quand on se figure naïvement que c’est une chose toute naturelle de recevoir la tendresse qu’on est prête à donner... Des sottises! enfin!...
Elle avait parlé d’un seul jet, les sourcils froncés avec une sorte de violence passionnée dans l’ironie de son accent, et Ghislaine n’avait pas essayé de l’interrompre ni de la contredire, trop heureuse de voir s’entr’ouvrir un peu cette jeune âme fermée, à qui elle souhaitait tant faire du bien. Avec une douceur tendre, elle dit:
--Ma pauvre petite Josette, si vous voulez être heureuse, il faut, comme vous le savez bien, donner beaucoup, ne demander que très peu ou même rien en échange... Et puis, accepter toujours que les autres ne soient pas semblables à vous.
Josette avait levé vers Ghislaine des yeux où palpitait son âme ardente.
--Vous parlez... sincèrement?... Non pour me tromper par de beaux conseils auxquels vous ne croyez pas?...
--Je vous répète, Josette, ce que la vie elle-même m’a appris...
--Alors s’il faut une pareille sagesse pour être heureuse, je ne le serai jamais... Je suis incapable de tant de générosité, de vertu, je vous l’ai dit déjà!... Ne me regardez pas ainsi, avec des yeux qui me blâment... A vous, moins qu’à personne pourtant, je ne voudrais mentir, me montrer autre que je ne suis!...
Elle s’arrêta, puis, changeant brusquement de ton, elle finit:
--Je ne sais, d’ailleurs, pourquoi je vous ennuie ainsi de mes inutiles déclarations et vous empêche de voir la musique de grand’mère. Je vous demande pardon encore de vous avoir dérangée en entrant chez vous de cette manière soudaine. J’avais frappé plusieurs fois sans recevoir de réponse...
--Je n’avais pas entendu...
--C’est ce que je me disais pour me tranquilliser...
--Vous tranquilliser?...
Une rougeur empourpra le pâle petit visage. Visiblement, Josette eut envie de s’enfuir, mais sa fierté la retint et brièvement, elle expliqua:
--Je suis stupide, j’ai une imagination qui galope toujours trop vite. En voyant que vous ne me répondiez pas, j’ai eu l’idée absurde que vous étiez peut-être souffrante et c’est pourquoi, sans réfléchir, j’ai soulevé la portière.
Ghislaine, d’un geste de caresse, posa la main sur les cheveux légers et chercha le regard des larges prunelles qui se dérobaient. Très doucement, elle dit:
--Je vous remercie, Josette, de vous être inquiétée pour moi! Ne me trouvez pas trop égoïste d’en être heureuse... Mais quand on est très isolée, les plus simples marques d’intérêt semblent bien bonnes...
Dans un soudain élan, Josette saisit la main qui effleurait ses cheveux et y appuya ses lèvres. Puis, très vite, d’un accent que Ghislaine ne lui connaissait pas, elle murmura presque bas:
--Ne soyez pas trop malheureuse ici, je vous en supplie! Je sais bien que je ne fais rien pour vous y rendre la vie moins triste. Je ne suis ni aimable, ni prévenante, ni dévouée, ni bonne, ni rien de ce qu’il faudrait!... Mais je ne peux pas encore maintenant... Soyez patiente avec moi... Dites, voulez-vous?...
Ghislaine tressaillit à cette prière qui jaillissait imprévue de l’âme close de Josette. Du même ton assourdi qui fait les cœurs plus proches, elle dit:
--De tout mon cœur, ma bien chère petite enfant, je désire vous aimer et, si vous me le permettez, être pour vous une amie et... un peu aussi... une maman...
--Ne me parlez pas ainsi! Il ne faut pas!... Vous ne me connaissez pas encore assez... Peut-être, ensuite, quand vous aurez vu comme je suis, vous voudriez vous reprendre... Et cela me ferait trop de mal!
Son exclamation ressemblait à un cri d’angoisse. Ghislaine l’attira dans ses bras.
--J’espère, Josette, que jamais je ne vous ferai de mal et que l’avenir dans lequel vous n’avez pas confiance vous sera aussi doux que je vous le souhaite, ma chérie.
Josette ne répondit pas. Comme un pauvre oiseau perdu qui a enfin trouvé un refuge, elle restait blottie contre Ghislaine, sans un mot, sans un mouvement, avec un abandon d’enfant qui se sent protégée...
Mais à la porte, un coup fut frappé. Brusquement alors, elle s’écarta et s’enfuit vers sa chambre. Ghislaine demanda:
--Qui est là? Entrez.
C’était un domestique.
--Mme la marquise fait prier ces demoiselles de descendre au salon parce que le dîner va être annoncé.
--C’est bien, merci...
Le valet de chambre disparut. Ghislaine appela:--Josette! venez-vous? Madame votre grand’mère nous réclame.
--Je suis prête!
De nouveau, ainsi qu’une demi-heure plus tôt, elle apparaissait au seuil de la chambre... Mais elle n’y entra pas. Toute trace d’attendrissement avait disparu de son visage. Seuls, l’éclat magnifique des yeux, la lueur rose inaccoutumée des joues révélaient encore quelque chose de l’émotion qui avait bouleversé l’âme de feu de Josette de Moraines.
VII
Quand Ghislaine entra dans le petit salon vibrant de la rumeur des conversations, presque tous les convives--une vingtaine de personnes--s’y trouvaient déjà réunis. Bien qu’il s’agît d’un dîner intime réunissant les acteurs,--tous gens du monde,--de la féerie symbolique, _la Princesse d’Azur_, que Mme de Maulde allait faire représenter lors de sa plus prochaine réception, toutes les femmes, jolies pour la plupart, étaient habillées de clair et très élégantes... Certaines avec une distinction aristocratique de grandes dames; quelques-unes avec un souci de l’originalité qui amusait et charmait le regard; d’autres, enfin, types coquets de Parisiennes, avec ce goût raffiné qui fait d’une toilette de femme une œuvre d’art.
Les hommes, clubmen, artistes et gens de lettres appartenaient au cercle intime de Mme de Maulde qui, assise près de la cheminée dans un fauteuil à dossier très haut, évoquant ainsi l’idée de quelque belle et accueillante souveraine, causait avec Bernard de Vézannes, le poète de _la Princesse d’Azur_, un assez joli garçon, long chevelu, de physionomie intelligente dont les yeux de myope rêvaient derrière son lorgnon.
C’était la première fois depuis qu’elle était chez la marquise de Maulde que Ghislaine allait paraître à un dîner où elle se trouvât réunie à des étrangers, son deuil jusqu’alors lui ayant donné droit à la solitude, avec le consentement, volontiers donné, de Mme de Maulde qui redoutait un peu la note sombre d’une sévère robe noire dans le décor riant de sa table. Mais ce soir-là, Marc de Bresles étant du nombre des convives, elle avait, sur le conseil de son gendre, invité la jeune fille à paraître.
Il n’était pas encore arrivé quand Ghislaine entra; ou du moins, elle ne l’aperçut pas dans le rapide coup d’œil dont elle enveloppa les groupes, tandis qu’elle prenait soin de faire, à la suite de Josette, une discrète apparition d’institutrice, soigneuse de s’effacer comme il convient.
Mais toute la simplicité de sa toilette, sa réserve, son silence ne pouvaient lui ôter son allure de femme du grand monde, et dès qu’elle parut des regards surpris allèrent à elle. Tout de suite, elle le sentit, et sa pâleur se rosa un peu, donnant soudain au visage un reflet de son bel éclat de jeunesse.
Une jeune femme, qui caquetait avec une vivacité piquante, s’interrompit pour la regarder, intriguée; si intriguée même que, sans cérémonie, elle se pencha vers Mme de Maulde pour lui demander, désignant Ghislaine de son éventail:
--Qui est donc cette jeune femme? je ne l’avais jamais encore vue chez vous? Elle est très chic dans son deuil!
Mme de Maulde approuva de bonne grâce:
--N’est-ce pas, elle est très bien? C’est la nouvelle institutrice de Josette.
--Une institutrice?... Mais elle a l’air d’une duchesse!
--Je crois qu’elle appartient à la noblesse. Son père était un général ou colonel, je ne me souviens plus, qui est mort subitement il y a quelques mois et l’a laissée sans aucune fortune.
--Mais c’est tout à fait un roman ce que vous contez là, chère madame. Prenez garde, un jour ou l’autre, fatalement, le roman finira par un mariage. Car elle n’est pas seulement très distinguée, l’institutrice de Josette, mais fort jolie femme... en son genre...
Elle s’arrêta court, ne voulant pas achever:
--Et il me semble que c’est aussi l’avis de M. de Moraines qui s’y connaît.
Mais avec une lueur de curiosité malicieuse, elle contempla un instant le groupe formé par Ghislaine et Gérard de Moraines qui, courtoisement, était venu la saluer et lui avançait un fauteuil. Elle était encore debout sous la clarté d’une haute lampe, harmonieusement élégante et souple dans sa longue robe noire qui la grandissait encore. Et, sous la lumière blonde que versait l’abat-jour de soie jaune, la peau trop blanche se dorait, les cheveux fauves s’illuminaient de reflets clairs qui nimbaient la tête fine, gravement mélancolique, dans sa grâce un peu altière.
Elle causait sans geste, à peine une ombre de sourire aux lèvres, redevenue indifférente à cette curiosité banale qu’elle avait éveillée un instant, et qu’une personne, aussi, avait constatée avec une impatience irritée; c’était Josette. Sans abandon, la fillette avait correctement salué les femmes, recevant les hommages des hommes avec une sorte de dignité fière qui rendait impossible de la considérer comme une enfant, en dépit de sa juvénile apparence. Puis, se dérobant à toute conversation, elle était allée se réfugier dans un angle solitaire du salon où elle feuilletait une revue illustrée. Mais son geste était distrait et son regard errait, observateur, sur le cercle brillant qui l’entourait, revenant surtout au groupe formé par son père et Ghislaine. Dans son âme exclusive et jalouse, palpitait une impatience fiévreuse dont elle n’avait pas conscience, parce que quelqu’un se permettait d’accaparer Ghislaine qui lui semblait déjà son bien comme si elle eût eu l’obscure prescience qu’un jour, proche ou lointain, elle aurait le droit de vouloir pour elle seule cette étrangère qui lui avait parlé avec une douceur tendre; elle en aurait le droit puisqu’elle lui aurait donné tout son cœur. Et son visage s’éclaira quand elle vit Mme de Maulde s’approcher de Ghislaine pour la présenter à une jeune femme.
Un nouveau convive venait d’entrer, Marc de Bresles, qui s’excusait d’être en retard.
--Mon cher ami, vous ne l’êtes pas tout à fait, dit la marquise qui était décidément dans un jour d’inaltérable bonne grâce, quoique vous soyez, je le crois bien, le dernier attendu. Mais je sais que vous êtes un homme très occupé. Maintenant, quand vous aurez fini de remplir vos devoirs de politesse, mon gendre vous présentera à Mlle de Vorges que vous voudrez bien conduire à table. Elle ne connaît guère que vous ici et j’ai pensé qu’il serait plus agréable pour elle de vous avoir comme voisin.
Il inclina sa haute taille et évolua à travers le salon. Même dans son personnage d’homme du monde qu’il remplissait avec une irréprochable courtoisie, il gardait son air de hardiesse aventureuse, d’orgueilleuse et invincible volonté qu’illuminait la clarté chaude du regard.
Il approcha de Ghislaine auprès de qui était revenu s’asseoir M. de Moraines. Celui-ci se leva aussitôt et serra la main du jeune homme.
--De Bresles, il est inutile, n’est-ce pas, que je vous présente Mlle de Vorges; elle vous connaît déjà, je crois.
--J’ai eu l’honneur, en effet, de rencontrer mademoiselle chez Mme Dupuis-Béhenne.
--Et cela, pour mon plus grand bien...
--Je vous en prie, mademoiselle, laissons cela... Je regrette déjà assez que vous ayez appris cet insignifiant détail...
Ghislaine sourit un peu, de son sourire mélancolique.
--Insignifiant pour vous... Pas pour moi!
--C’est vrai... Et je vous demande pardon de mon épithète parfaitement absurde!
--Ne vous calomniez pas... Ce serait en pure perte. Mon opinion est faite à votre sujet, monsieur. Quoi que vous jugiez à propos de dire contre vous, je me souviendrai seulement, et toujours de la façon dont vous savez obliger, même une inconnue... Et je suis très heureuse de pouvoir vous remercier...
Elle parlait avec cette dignité simple qui avait chez elle une grâce innée, gardant aux lèvres son frêle sourire. Il s’inclina, confus de la sentir si sincère. Spontanément, se ravivait en lui l’intérêt qu’elle lui avait inspiré dans leur première entrevue et, surtout, quand il avait su quelle épreuve elle supportait avec tant de vaillance fière. Détournant la conversation, il demanda:
--Avez-vous reçu des nouvelles de Mme Dupuis-Béhenne depuis qu’elle est dans le Midi?
--Oui, fit-elle, désignant près d’elle, la chaise laissée vide par la disparition discrète de M. de Moraines.
A quelques pas plus loin, il s’était assis auprès de la baronne de Trévannes, une piquante petite créature qui avait un charme de pastel dans la soie à bouquets de son corsage copié sur quelque gravure du siècle dernier. Elle aussi avait remarqué Ghislaine et, amusée, elle glissa:
--Regardez comme l’institutrice de Josette apprivoise le farouche Marc de Bresles! Du reste, ça ne m’étonne pas, elle est charmante, vous savez, tout à fait charmante!
--Vous avez l’air de dire _trop_ charmante!
--Dame, mon cher ami, en certaines situations, mieux vaut ressembler à la timide violette enfouie dans l’ombre.
M. de Moraines eut un imperceptible froncement de sourcils. Un observateur eût discerné tout de suite qu’il lui déplaisait d’entendre parler sur ce ton de Ghislaine de Vorges. Mais sa jolie interlocutrice n’était pas observatrice et elle était tout occupée d’examiner Ghislaine. Elle ne remarqua même pas que l’accent de M. de Moraines était devenu un peu absolu quand il répliqua:
--La situation de Mlle de Vorges n’est pas tout à fait telle que vous pouvez le supposer. Sa famille est alliée à la mienne...
--Oh! quelle drôle de chose! Vraiment?
--Vraiment, la pure et très simple vérité! La mort de son père la laissant absolument isolée, il était préférable qu’elle vînt auprès de Josette, sous le toit de Mme de Maulde où elle restera autant qu’il lui plaira. Nous désirons, égoïstement, que ce soit le plus longtemps possible pour le bien de Josette. Aussi, nous employons-nous de notre mieux à ce qu’elle ne se sente pas étrangère ici; et... nous sommes très reconnaissants à nos amis quand ils veulent bien nous y aider!
La petite femme eut un sourire entendu:
--Compris, mon cher ami. Vous êtes très chevaleresque, mais...
--Mais quoi?
--Mais avouez que vous n’y avez pas grand mérite cette fois...
--J’avoue en toute simplicité, ne soyez pas méchante. Abandonnez Mlle de Vorges et laissez-moi vous offrir le bras pour vous conduire à table.
Le maître d’hôtel, en effet, venait d’annoncer le dîner. Ouverte à deux battants, la porte de la salle à manger laissait voir le décor riant de la table fleurie, l’étincellement des cristaux sous la flamme claire des candélabres d’argent qui ornaient la table, à la mode du vieux temps.
--Mlle de Vorges, vous êtes ici, en face de Josette, murmura au passage Mme de Maulde.
Toutes deux se trouvaient ainsi aux extrémités de la table et, entre la floraison d’or des mimosas panachés d’œillets roses, Ghislaine aperçut la petite figure brune dont, en vain, elle chercha le regard. La Josette confiante et tendre avait disparu; c’était la Josette insaisissable qui était assise à cette table. Ghislaine connaissait maintenant trop bien toutes les expressions du jeune visage mobile pour ne pas voir que, de nouveau, l’âme s’était fermée. Et avec une intensité aiguë, elle se sentit étrangère dans ce milieu où elle n’avait nulle attache.
Les conversations se nouaient; des propos s’échangeaient alertement autour d’elle, et elle les écoutait silencieuse, trop fière pour s’exposer à ce que quelqu’un pût s’étonner de voir l’institutrice causer en égale avec les hôtes de la marquise de Maulde.
Et pourtant, avec Marc de Bresles, elle devait sortir de cette réserve hautaine car il était incapable d’un jugement comme celui qu’elle redoutait,--de la part des femmes surtout. Se tournant vers lui, elle dit, obligeant sa bouche triste à sourire:
--Quelle maussade voisine vous avez en moi, monsieur! Mais depuis quelques mois j’ai tellement vécu seule, que j’en suis venue un peu, je le crains, à ne plus savoir vivre en société.
--Je vous en prie, mademoiselle, ne vous astreignez pas, pour moi, à l’ennui de causer si vous préférez le silence!
--Le silence ne me dit rien de bon et je ne puis qu’être reconnaissante à ceux qui m’enlèvent à ses tristesses...
Les mots lui étaient échappés. Marc le devina à la façon dont elle s’arrêta court, mordant sa lèvre. Aussi, sans paraître remarquer ce qu’avaient eu ses paroles d’involontairement personnel, il répliqua, avec un sourire qui donnait soudain un charme extrême à son visage un peu dur:
--Ne dites pas de mal du silence, mademoiselle, car je deviens l’un de ses plus fervents adorateurs dès que je me trouve avec certains de mes semblables dont les paroles et les agissements me déroutent. C’est sagesse, peut-être, direz-vous. Faut-il vous confier, mademoiselle, que les mondains qui me traitent couramment de «sauvage», ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes du développement, chaque jour plus sensible, de la sauvagerie chez moi?... Tout bonnement, parce que rien n’est plus fait pour rendre un individu misanthrope que la comédie qu’ils se jouent perpétuellement les uns aux autres!
--Et cette comédie ne vous amuse pas, bien qu’elle soit parfois d’un... pittoresque incomparable?
--Sans doute, je ne sais pas la regarder par le bout de la lorgnette qui me la ferait voir ainsi! Je suis trop incapable,--à un point absurde, je le reconnais!--de pardonner aux gens les déceptions qu’ils me causent pour jouir, comme une façon de spectateur, de la représentation qu’ils veulent bien donner aux curieux. C’est que j’ai un détestable caractère. J’aime mieux vous en avertir tout de suite parce que, fatalement, à un moment ou à un autre, vous vous en apercevriez, et je n’aurais plus le bénéfice d’une humble confession!
Elle le regarda, souriant franchement cette fois, distraite malgré elle.
--Est-ce bien d’«humble» qu’il faut la qualifier?
--Comment diriez-vous?
--Orgueilleuse... si j’osais! Votre humilité me paraît un peu de la nature de celle du lion de la fable quand il avouait ses méfaits!
Il se mit à rire et sa physionomie s’éclaira toute:
--J’ai cette faiblesse de vouloir que amis, ennemis et indifférents m’acceptent tel que je suis. C’est pourquoi il est préférable, je crois, pour l’agrément de ceux avec qui je pourrais être amené à voisiner, que les circonstances m’obligent à vivre très souvent loin de mes semblables. Je n’ai pas, mademoiselle, une philosophie aussi indulgente que la vôtre!
--La vie, bon gré mal gré, se charge de nous rendre très indulgent, ou très indifférent... Souvent les deux mots sont synonymes!
--Oui, quand on est arrivé au détachement infini de ceux qui n’espèrent plus rien des gens et des choses... Mais pour ma part, je n’en suis pas là! Bien au contraire, je prétends beaucoup demander à la vie!
--Vous qui craignez les déceptions?...
--Celles qui me viennent des hommes--et des femmes!--non des choses! Celles-ci sont des forces aveugles, inertes, sans volonté... C’est à nous de discerner ce que nous en pouvons attendre...
Ghislaine inclina un peu la tête, sa curiosité éveillée par cette nature d’homme hardiment trempée. C’était, sans qu’il y prît garde, un vivant exemple que ce garçon résolu qui avait si bravement accepté la lutte contre l’existence.
--Est-ce que je serais très indiscret en vous demandant ce qui tout à coup vous rend songeuse?
Elle sourit.
--M’en voudrez-vous si je vous avoue que je pensais à ce qui m’a été dit de vous?...
--Par Mme de Maulde? Alors votre opinion doit être piètre sur mon compte. En souvenir de ma mère, et parce qu’elle m’a vu garçonnet, elle fait dépense pour moi de trésors d’indulgence; mais tout bas,--voire même tout haut!--elle trouve parfaitement absurde que je ne mène point la classique existence des hommes de notre monde. Il est heureux, d’ailleurs, que je ne me sente pas l’impérieuse tentation d’en essayer!
--Et vous ne la regrettez pas, n’est-ce pas?
Il eut un sourire qui enfermait bien des choses.