Seule

Part 6

Chapter 63,808 wordsPublic domain

--Peut-être me faites-vous trop d’honneur! Je ne jurerais pas de n’avoir pas pensé, à mes heures, tout comme un autre, qu’il me serait agréable d’avoir mon pain quotidien largement assuré, au lieu de devoir me tailler ma part à bout de bras. Mais en somme, comme je n’avais ni le goût ni la lâcheté de recevoir l’aumône,--je vous dis cela parce que je vous devine instruite de mon aventure,--il ne me restait plus qu’à batailler avec l’existence. Et je vous remercie de me faire l’honneur de penser que je ne le regrette pas. Les moralistes, qui sont, à l’occasion, des gens fort sages, ont raison de dire que l’effort est une source de bonheur. D’ailleurs, j’ai l’esprit aventureux et une carrière qui m’entraîne de côté et d’autre, à travers le monde, est faite pour me charmer!

--Vous avez ainsi beaucoup voyagé?

Cette fois, ce ne fut pas Marc de Bresles qui répondit, mais l’autre voisin de Ghislaine, qui, depuis quelque temps déjà, cherchait une occasion de changer le duo en trio. Aussi, prestement, se lança-t-il vers l’entrée qui s’ouvrait à lui, profitant de ce que le regard de Ghislaine était tombé de son côté, une seconde; et avec une vivacité gaie, il jeta:

--De Bresles, mademoiselle, n’oserait peut-être pas vous l’avouer, mais la vérité est que depuis quelques années, il mène une véritable existence de Juif errant! Maintenant, nous autres citadins, sommes tout surpris quand nous le voyons dans notre monde de civilisés, nous écoutant deviser avec un sourire indulgent de sage qui considère les jeux dont s’amusent les petits!

Il y avait un entrain si communicatif dans l’accent du jeune homme que Ghislaine, de nouveau, se mit à rire. L’animation de cette causerie l’arrachait à elle-même. Vraiment, pour un instant, elle oubliait tout à fait à quel titre elle était à cette table; et, peu à peu, voici qu’elle se reprenait à causer avec sa brillante vivacité d’antan. Elle s’était mise à questionner Marc de Bresles sur ses séjours à l’étranger, généralement en des régions peu fréquentées, car les entreprises hardies et difficiles l’attiraient toujours; et il l’intéressait par la personnalité puissante qu’il trahissait inconsciemment... Qui donc avait dit que Marc de Bresles était si froid, fort peu causeur avec les femmes?

Mais après tout, malgré sa délicatesse, peut-être pensait-il comme les autres qu’elle n’était plus du monde et qu’alors, sans nul risque d’une aventure désagréable, il pouvait se livrer un peu. Que lui importait, à elle, en somme? Avec son infini désintéressement d’elle-même, elle étudiait un type d’homme du monde qui n’était pas banal. Et c’était tout!

Autour d’elle, les conversations se croisaient, dirigées avec un tact consommé par Mme de Maulde. En phrases quintessenciées, le jeune poète dissertait agréablement. Un mélomane fanatique, le baron de Ryves, célébrait les beautés du chant grégorien à Solesmes où il était allé assister à une profession, comme chaque année, il se rendait à Bayreuth. Sa mignonne petite femme, qui n’était artiste que pour s’habiller, soupirait d’entendre, une fois de plus, des louanges trop souvent répétées déjà et, d’un regard incertain, contemplait les plumes de son éventail qu’elle agitait d’un geste distrait, tout en bavardant avec M. de Moraines, maître de maison d’une courtoisie parfaite.

Sans doute pour cette raison, afin de constater que tous ses hôtes ne trouvaient pas les minutes longues, il regardait souvent vers Ghislaine, étonné de voir tout à coup surgir en elle une femme brillante, d’une séduction très fine qui ne s’était pas encore laissé soupçonner. Et un psychologue eût démêlé qu’il y avait dans cette surprise un peu d’impatience, celle de l’homme qui voit un autre opérer une transformation qu’il n’a pas su faire naître... Certes, du premier jour où il l’avait rencontrée, il avait senti son charme, son aristocratique distinction de créature de race; mais il n’avait jamais pensé qu’elle pût être séduisante ainsi. C’est qu’aussi, il ne lui avait pas encore vu, depuis qu’elle était à l’hôtel de Maulde, cet éclat dans le regard, cette grâce spirituelle dans le sourire, cette vivacité dans les réparties... Que lui racontait donc Marc de Bresles qui l’intéressait ainsi et eût le don de l’arracher à sa hautaine réserve? Une curiosité l’irritait un peu d’entendre leur conversation... Mais il était trop loin... Quand, le dîner fini, les hôtes de Mme de Maulde se retrouvèrent dans le salon, il s’approcha de Ghislaine qui, sur la demande de la marquise, venait d’offrir le café et, sa tâche remplie, se mettait en dehors de tout cercle. Il la retint, lui offrant un fauteuil.

--Ne vous enfuyez pas, mademoiselle, comme la princesse du conte!

--Du conte?

--Oui, dois-je vous avouer que pendant le dîner, vous voyant causer comme vous ne le faites pas avec nous, je pensais à la fameuse princesse qui ne laissait voir sa robe couleur de soleil qu’à de très rares privilégiés?... Et j’enviais vos voisins de table, n’étant malheureusement pas du nombre de ces privilégiés.

Une seconde, elle le regarda avec des yeux profonds qui ne souriaient plus, comme si elle eût voulu démêler ce qu’il y avait au fond de ses paroles. Elle rencontra un regard très loyal, très respectueux, mais où il y avait aussi pour son charme de femme un hommage qu’il ne lui plaisait pas d’accepter. Et, imperceptiblement railleuse, elle dit:

--Je ne soupçonnais pas que je serais comparée à la célèbre Peau-d’Ane, car c’est d’elle, j’imagine, que vous me faites l’honneur de me rapprocher. Vraiment, je ne savais guère que je fusse en possession d’une robe couleur de soleil, dissimulée d’ordinaire sous...

Il l’interrompit en riant:

--N’achevez pas, vous me rendriez trop confus de ma comparaison qui, précisée, me paraît remarquablement stupide... Je n’avais pensé, moi, qu’au rayonnement imprévu que jetait la robe de lumière... Mais pour laisser de côté tout ce jeu de comparaisons, permettez-moi de vous assurer que je serais très heureux si vous ne regrettiez pas trop d’être sortie de votre solitude pour ce dîner...

Ghislaine n’eut pas à répondre. La voix de Mme de Maulde, un peu impatience, appelait:

--Gérard! vous n’allez donc pas fumer? Vous retenez Mlle de Vorges à qui je voudrais donner quelques explications au sujet des chœurs que je la prierai dans un moment de vouloir bien accompagner. Josette vous a avertie, n’est-ce pas? mademoiselle.

--Oui, madame, et je suis tout à votre disposition.

--Dans un moment alors, mademoiselle, dès que ces messieurs seront revenus du fumoir.

Elle s’inclina sans répondre. M. de Moraines l’avait quittée; aussitôt, la marquise cessait d’avoir de pressantes instructions à lui donner... Elle avait compris; inconsciemment peut-être, Mme de Maulde lui rappelait qu’elle n’eût point à sortir du personnage effacé qui devait être le sien...

Toute sa fierté de femme de vieille race se cabra dans une révolte si douloureuse qu’elle en tressaillit tout entière, secouée d’un désir éperdu de s’enfuir loin de ce monde dont elle ne faisait plus partie... Et, instinctivement, elle passa dans la bibliothèque, pour être seule au moins. Oh! seule!! Dieu, que n’avait-elle le droit d’aller chercher le refuge de sa chambre!...

Elle souleva la portière de tapisserie et pénétra dans la grande pièce qu’une lampe éclairait faiblement; si peu même, qu’elle eut un involontaire sursaut voyant tout à coup, dans la pénombre, se dresser une silhouette mince.

--Josette, vous êtes ici? Que faites-vous là toute seule?

--Je fuis les belles amies de grand’mère, leurs bavardages et celui de tous ces hommes dont la conversation vous paraît si agréable... Comment pouvez-vous ainsi aimer le monde?

Une lueur d’orage flambait dans ses prunelles noires, et dans sa voix presque agressive, une sorte de colère impatiente vibrait.

Ghislaine l’enveloppa de son regard pensif.

--Où prenez-vous, Josette, que j’aime tant le monde?

--Cela se voit bien, il vous absorbe, il vous transforme, il fait que vous n’êtes plus _vous_!

Après le père, voici l’enfant qui lui révélait qu’elle s’était, pendant ce dîner, montrée différente d’elle-même, de la Ghislaine qu’il leur plaisait de voir toujours en elle, la Ghislaine institutrice. Oh! la liberté d’être, comme elle le sentait, gaie, triste ou silencieuse!

Une lassitude infinie l’envahissait; et avec une amertume qu’elle ne pouvait dominer, elle répéta:

--Je ne suis plus _moi_ parce que j’ai trouvé un peu de plaisir dans une conversation! Ah! petite Josette, si vous pouviez savoir quel bien cela fait parfois de s’échapper un instant à soi-même, vous ne me reprocheriez plus de m’être laissé distraire un moment!

L’écho de la lourde tristesse, qui s’était abattue si intense sur elle, vibrait dans son accent. Un regret aigu bouleversa Josette, ses mains se joignirent et tout bas alors, elle murmura ardemment:

--Pardonnez-moi, je vous en supplie... Mais sans le savoir, vous m’avez rendue trop jalouse ce soir! Je vous l’ai dit, ceux qui veulent mon cœur, je les veux tout à moi!... Ne m’aimez pas! vous serez plus heureuse!...

VIII

--Alors, Ghislaine, vraiment vous n’êtes pas trop mal chez Mme de Maulde?

Et autant des yeux que des lèvres, Mme Dupuis-Béhenne interrogeait Ghislaine avec une affection anxieuse. Depuis trois jours, elle était de retour du Midi et, pour la première fois, elle revoyait la jeune fille qui avait obtenu, cette après-midi-là, quelques heures de liberté.

Jusqu’alors Ghislaine avait peu parlé d’elle-même, interrogeant surtout sa vieille amie sur le séjour fait à Cannes. Maintenant, il lui fallait répondre à son tour. La voix un peu lente, elle dit:

--Non, je ne suis pas malheureuse, chère madame; avec le temps, d’ailleurs, on s’habitue à tant de choses! Cela fait maintenant près de trois grands mois que je suis chez Mme de Maulde. Je commence à être bien acclimatée dans ma situation nouvelle.

Mme Dupuis-Béhenne la regarda une seconde, cherchant à démêler si elle était ou non sincère. Mais il y avait trop de choses imprécises dans son accent et dans son regard pour que, peu perspicace, elle pût pénétrer son intime pensée. Physiquement, la jeune fille semblait moins abattue que trois mois plus tôt; la pâleur du visage s’était rosée un peu, la ligne de l’ovale était moins effilée; mais le sourire trahissait toujours le même infini détachement qui émanait aussi des paroles.

Il y eut dans le salon un court silence. Une grosse averse battait les vitres et les yeux songeurs de Ghislaine regardaient sans voir vers les carreaux ruisselants. Mme Dupuis-Béhenne demanda:

--La marquise de Maulde est-elle aimable avec vous?

--Mais oui, en général... Du moins, quand elle en a le loisir! Je la vois fort peu; quoiqu’un peu plus pourtant que sa petite fille, car, de temps à autre, elle réclame...--oh! avec beaucoup de bonne grâce!--mes services pour écrire quelque billet pressé ou donner un ordre, ou lui faire des commissions. Mais, somme toute, Josette et moi, nous n’occupons qu’une place infime--pour ne pas dire nulle,--dans l’existence ultra-remplie qu’elle s’est créée pour son plus grand agrément.

--Elle reçoit toujours beaucoup?

Ghislaine sourit:

--Le jour où elle n’aura plus son salon ouvert, où elle ne sortira plus, elle sera bien malade! La société lui est aussi indispensable que l’air respirable. Aussi son salon a-t-il, autant que j’ai pu en juger, une amusante physionomie! Elle a le don d’en faire manœuvrer artistement la lanterne magique.

--Alors, Ghislaine, vous y rencontrez des gens qui vous intéressent? Tant mieux, j’en suis bien contente!

--Chère madame, vous êtes toujours bonne Mais vous comprenez que dans les conditions où je me trouve chez Mme de Maulde, je ne parais dans son salon que sur sa demande expresse, quand je ne puis m’en dispenser. Ma position y est trop fausse pour que je n’en souffre pas un peu, malgré la philosophie que tous les jours qui passent m’apprennent davantage à pratiquer.

Mme Dupuis-Béhenne sentait bien que la jeune fille disait vrai. Elle n’essaya pas de lui répondre, comprenant que les vaines paroles de consolation ou d’encouragement étaient inutiles; Ghislaine de Vorges était de la race de celles qui voient les choses telles qu’elles sont et les acceptent courageusement. Et changeant de sujet, elle reprit:

--M. de Moraines est ravi de votre présence auprès de sa fille.

--Si ravi que cela? fit Ghislaine avec une imperceptible ironie, ses yeux devenus pensifs, pleins d’une indéfinissable expression.

Soudain, les paroles de Mme Dupuis-Béhenne évoquaient vivante en son esprit la physionomie aristocratique et fine de M. de Moraines, son regard d’une hardiesse caressante, sa bouche spirituelle sous la moustache blonde striée de blanc, sa courtoisie respectueuse et raffinée dont il lui offrait l’hommage; un hommage qui s’adressait à la femme bien plus qu’à l’institutrice, si parfaite la trouvât-il. De cela, elle avait, chaque jour, l’impression plus profonde; sans daigner prendre garde à un intérêt discret, manifesté seulement par des égards délicats, par un souci constant de lui faire oublier sa position subalterne à l’hôtel de Maulde, par une attention, que des nuances seules trahissaient, pour tout ce qu’elle disait ou faisait...

Mme Dupuis-Béhenne affirmait, très convaincue:

--Ma chère petite, ne soyez pas sceptique en la circonstance, vous n’en avez pas le droit! M. de Moraines a chanté vos louanges sur tous les tons à Marc de Bresles qui, en réponse à mes questions répétées à votre égard, s’est enfin décidé à me renseigner. Quel drôle de garçon de faire tant de cérémonies pour me parler de vous!... Il vous voit souvent, n’est-ce pas?

--Il est reçu en intime chez Mme de Maulde. Mais il me paraît apprécier, à sa valeur juste, ce brillant milieu et il y vient surtout en curieux très intelligent que la comédie mondaine amuse, d’autant plus qu’il en connaît bien les dessous!

Mme Dupuis-Béhenne approuva, l’air contente:

--Oui, très intelligent, vous avez raison, Ghislaine. Alors, comme mon mari, vous trouvez Marc un garçon remarquable?

--Remarquable... oui; et à différents points de vue. Les hommes de son monde ne sont pas légion qui acceptent une existence de travail,--ayant la possibilité d’en mener une autre;--à la condition, il est vrai, d’avoir moins de fierté et d’indépendance de caractère.

--Je suis contente, Ghislaine, que Marc vous plaise. C’est, au moins, une personne agréable à voir pour vous chez Mme de Maulde.

--En effet, avec lui, je peux causer un peu sans crainte d’être jugée oublieuse de ma position d’institutrice. Mêlant notre expérience, nous philosophons sur les misères de la vie, ou même sur les joies qu’elle peut donner, dont il désire et veut sa part avec une belle hardiesse de lutteur que je lui envie, moi qui suis incapable maintenant d’espérer! Pourtant sa vaillance m’est un très bon exemple; elle a quelque chose de communicatif! Du réconfort qu’il me donne ainsi, sans le savoir, je lui suis reconnaissante, comme de m’avoir fait trouver, dans le présent, mon pain quotidien, comme d’apporter tant de délicatesse à me rendre moins pénibles mes stations forcées dans le salon ou à la table de Mme de Maulde.

--Ghislaine, c’est qu’il vous a en particulière estime.

--Comme M. de Moraines alors, interrompit-elle avec un petit sourire où s’aiguisait une pointe de malice mélancolique.

--Très sérieusement! ma chère enfant. Et d’ordinaire, cependant, je ne le vois pas très indulgent pour les femmes du monde.

--Justement, je ne suis plus de celles-là, moi!

--Ghislaine, voulez-vous bien ne pas dire de pareilles folies! Si Marc vous entendait, son admiration pour vous en recevrait une rude atteinte!

--Son admiration? De quoi peut-il m’admirer, mon Dieu? De ce que je gagne tant bien que mal ma vie, n’ayant pas le choix d’agir autrement!

--Comme nous tous, Ghislaine, il admire votre courage.

Elle eut un sourire d’intense ironie,--si triste:

--Mon courage, c’est celui de qui n’a plus rien à perdre... Alors toute sensibilité sombre dans une indifférence sans bornes, dans la conscience très nette de l’inutilité des plaintes.

Encore une fois, un silence lourd de pensées inexprimées tomba entre les deux femmes. Avec un instinctif besoin de le rompre, Mme Dupuis-Béhenne questionna, pour distraire Ghislaine:

--Et la capricieuse Josette, qu’en faites-vous?

Ghislaine sourit un peu.

--Nous sommes encore sur le pied de deux puissances qui, en toute occasion, affirment courtoisement leur indépendance; la puissance dirigeante devant user de ses privilèges avec une discrétion extrême, la puissance dirigée très ombrageuse, toujours prête à se révolter contre un joug, si léger fût-il, qu’on tenterait de lui imposer.

--Enfin, vous vous entendez plutôt bien avec Josette?

D’un singulier accent, Ghislaine dit:

--Josette! Elle est l’intérêt, l’ombre de joie et le nouveau souci de ma vie.

--Pourquoi?

--Parce que, comme je le prévoyais, je m’attache stupidement à elle et qu’alors ses lubies, ses froideurs soudaines, inexplicables, survenant alors que je la crois conquise, que je l’ai vue presque confiante, dans des minutes d’abandon qui sont exquises... tout cela me tient au cœur... Si pénétrée que je sois de la certitude que, pour n’être pas déçue, il ne faut rien attendre de bon des êtres ni des choses!

Mme Dupuis-Béhenne la regarda, surprise:

--Mais, Ghislaine, comment pouvez-vous accorder tant d’importance aux façons d’être d’une enfant?

--Ah! chère madame, quand on est isolée comme je le suis, on se prend là où l’on trouve même un semblant d’affection! Et puis, vraiment, c’est trop dur de vivre sans se donner à personne! Puisque ma vie de femme est sans avenir, que je ne serai la femme de personne...

--Qu’en savez-vous? Ghislaine.

--Ah! madame, il faut voir les choses comme elles sont. Soyez tranquille, d’ailleurs, le temps est bien passé, où dans ma toute jeunesse, j’ai pu regretter qu’il dût en être ainsi parce que j’étais pauvre. Selon toute vraisemblance, je ne me marierai jamais; du moins, je veux posséder l’illusion d’être un peu une «maman»; puisque je rencontre une petite fille très attachante, à peu près abandonnée moralement et qui m’est... donnée; c’est le mot vrai!

--Pas plus que sa grand’mère, son père ne s’occupe d’elle?

--Peut-être un peu plus que Mme de Maulde, il soupçonne que Josette n’est pas faite pour accepter une existence sevrée absolument de tendresse. Mais, avant tout, elle a toujours été pour lui une façon de joujou drôlet, dont les fantaisies et les propos de gamine très clairvoyante l’amusent entre temps, quand il a le loisir d’y prendre garde. Il paraît persuadé qu’il est un excellent père parce qu’il l’emmène assez souvent au Bois, dans son mail, ou l’accompagne parfois à cheval le matin, car elle adore monter; parce qu’il lui apporte des fleurs, des bibelots, des bonbons, ne lui adresse jamais une observation et lui caresse volontiers les cheveux, en lui disant qu’elle les a presque aussi beaux que ses yeux dont il est très fier... Pour être juste, je dois reconnaître que, depuis quelque temps cependant, il semble entrevoir qu’elle mérite plus et mieux qu’il ne lui a jusqu’ici donné...

Pourquoi l’entrevoyait-il? Dans la pensée de Ghislaine, passa le souvenir d’une conversation inattendue qu’elle avait eue un soir avec M. de Moraines, dans laquelle, pressée par ses questions, elle lui avait clairement laissé voir le jugement qu’elle portait sur la frivole affection qu’il donnait à sa fille. Elle se rappelait cette attention profonde avec laquelle il l’écoutait, lui répondait, sans une dénégation ni une excuse, sa physionomie spirituelle transformée par une expression grave du regard quand il s’était sévèrement reconnu un mauvais père pour Josette. Ce soir-là, elle avait compris qu’il n’était pas uniquement un brillant clubman, qu’il valait mieux que sa réputation morale et que sa vie...

Un peu désorientée, Mme Dupuis-Béhenne avait écouté Ghislaine se demandant si elle parlait ou non sérieusement. Elle interrogea:

--Ainsi cette petite Josette n’est pas insupportable comme on l’avait dit?

--Insupportable? Mon Dieu, je crois que sans grande sévérité, bien des gens pourraient, en effet, la trouver ainsi. Mais Je suis, moi, ou très indulgente ou très aveugle. Avec ses caprices, ses accès de sauvagerie morose, ses sautes d’humeur imprévues, inexplicables, ses boutades, ses naïves hardiesses de propos, elle possède une incroyable puissance de séduction; elle a des retours, des élans, des délicatesses, des mots exquis qui font qu’on lui pardonne tout!... Quelle vraie femme elle sera plus tard et comme elle sera délicieuse et redoutable, si volontaire, si passionnée et si charmeuse!

--Ghislaine, si elle est ainsi, ce sera peut-être pour elle le bonheur de vous avoir trouvée sur sa route!

Simplement, Ghislaine dit:

--J’essaie de faire pour elle ce que j’aurais fait pour une jeune sœur, mieux encore, pour ma fille. Josette, en dépit de ses déclarations de petite femme désillusionnée, me paraît un vrai bébé; près d’elle, je suis si vieille! si vieille! plus vieille, oh! réellement plus, que sa grand’mère!

--Au visage près, n’est-ce pas? mon enfant... Pourquoi rattachez-vous votre manteau? Vous ne partez pas déjà?

--Il le faut, madame, je n’ai que la permission de six heures! La liberté est un bien que je ne possède plus. J’ai pu venir vous voir tantôt parce que Josette passait l’après-midi chez une amie.

--Vraiment, Ghislaine, il n’y a pas moyen de vous garder à dîner? En le faisant demander à Mme de Maulde?

--Chère madame, je suis persuadée qu’elle trouverait le procédé un peu sommaire! Au revoir, et merci encore de votre bonne affection. Quand je pourrai m’échapper, je reviendrai dans votre home, où vous savez si bien me faire oublier ma solitude...

Justement, peut-être, parce qu’elle en avait un instant perdu conscience, elle en retrouva la sensation aiguë quand elle entendit retomber derrière elle la porte de l’hospitalière demeure. Elle descendit lentement, sans prendre garde que quelqu’un montait à sa rencontre, et elle tressaillit en entendant prononcer son nom.

--Ah! Mlle de Vorges!

C’était Marc de Bresles. Elle lui tendait la main. Il s’inclina, disant:

--J’arrive trop tard, puisque vous partez.

Et son accent était si simple et si sincère qu’elle ne pouvait prendre ses paroles pour un madrigal banal. Pourtant, elle eut un geste léger pour l’arrêter, tandis qu’elle souriait un peu:

--Ne parlez pas ainsi, vous auriez l’air de vouloir me faire un compliment, et je suis une trop vieille personne maintenant pour aimer les bonbons de ce genre!

--Je ne me permettrai jamais de vous en offrir de pareils! Ils seraient indignes de vous, et je ne mériterais plus le titre d’ami que vous avez bien voulu m’accorder, dont je veux demeurer digne!

Elle sourit encore. Une fugitive douceur avait passé dans son âme.

--Faut-il vous avouer que je suis résolue pourtant à essayer, moi, de ne pas voir en vous un ami; cela, parce que je sais que, dans quelques mois, vous allez partir... pour revenir, Dieu sait quand!

--Dans trois ou quatre années, précisa-t-il avec une curiosité de pénétrer sa pensée.

--Dans trois ou quatre années, soit... Pour moi surtout maintenant, toute séparation est un peu une mort, et je suis devenue très lâche! Je trouve si horriblement triste de voir s’éloigner un ami que j’en suis à préférer n’en avoir pas, pour ne pas connaître la tristesse de les perdre!

Il la regarda avec une sorte de compassion grave:

--Êtes-vous réellement arrivée à ce degré de découragement?... Si vous le dites, c’est vrai! Et pourtant...

--C’est vrai, répéta-t-elle, s’efforçant de corriger encore, par un sourire, l’amertume de ses paroles. Mais, je vous en prie, ne me croyez pas pour cela un monstre! Peut-être le temps me corrigera-t-il d’un pareil égoïsme! A cette heure, je suis encore comme les gens qui ont été si cruellement frappés que l’insensibilité leur paraît le plus enviable des biens... Au revoir!... Nous ne tenons guère là des propos d’escalier, n’est-ce pas?