Part 4
--Très lointaine, en effet, madame, tellement même, qu’étant donnée ma situation nouvelle, mieux vaut n’en pas parler.
Il y avait tant de dignité fière, mais aussi d’amertume, dans l’accent de Ghislaine que Mme de Maulde en fut saisie, si légère était-elle. Un peu embarrassée, elle dit en hâte:
--Mademoiselle, ce sera tout à fait comme vous voudrez. J’espère que vous ne vous déplairez pas dans ma maison, que vous nous resterez et qu’ainsi je serai enfin délivrée de l’insipide recherche des institutrices de Josette. Les questions... d’intérêt seront réglées comme vous le désirerez. Vous savez les conditions qui sont offertes?...
Mme de Maulde s’arrêta au moment de les articuler. Cette institutrice-là ressemblait tellement peu à l’humble foule de ses sœurs qu’il était un peu embarrassant de lui parler d’appointements. Et elle fut charmée d’entendre Ghislaine, dont le visage pâle s’était rosé, répondre vivement:
--Je connais, en effet, les conditions, madame.
--Et elles vous conviennent?
--Oui, madame.
Mme de Maulde eut un petit soupir de satisfaction.
--Ah! mademoiselle, quelle joie vous me causez! Enfin, je vais retrouver ma liberté d’esprit et j’en ai besoin, car je fais représenter chez moi, dans trois semaines, une revue inédite qui m’occupe extrêmement. Ah! mais j’oubliais de vous présenter votre élève. Il est utile que vous la connaissiez, pourtant!
Elle se leva et appuya sur le bouton électrique dissimulé dans les draperies de la cheminée. Un domestique parut. Elle commanda:
--Priez mademoiselle de vouloir bien descendre tout de suite.
V
La portière retomba. Il y eut un léger silence dans la pièce. La conversation ou plutôt le long monologue de Mme de Maulde avait été coupé et dans l’abondance d’idées qui flottaient en son esprit, elle ne savait à laquelle s’accrocher. Mais ses yeux tombèrent sur Ghislaine et elle s’avisa alors que la future institutrice de sa petite-fille avait l’air d’une duchesse, à coup sûr d’une femme de race, et de plus, était en son genre une très jolie femme. Cette dernière qualité n’était pas pour lui déplaire; elle avait une antipathie aussi instinctive que violente pour toutes les laideurs qui choquaient malencontreusement sa vue. Les autres, il est vrai, elle n’en avait cure, puisqu’elle n’en souffrait pas.
Et parce que Ghislaine, telle qu’elle était, flattait ses goûts d’élégance raffinée, elle s’écria, très sincère:
--Je suis vraiment ravie, mademoiselle, de penser que je vais pouvoir me reposer complètement sur vous. Aussi je vous préviens que je vous donne toute liberté pour diriger Josette comme vous l’entendrez, et, en retour, je vous demande en grâce de ne jamais me mêler à vos querelles ou à vos discussions, si vous en avez. J’ai l’horreur des gronderies, reproches, observations adressés pour des faits qui ne me touchent pas personnellement... Ah! voici Josette!
Ghislaine tourna la tête. Dans le cadre clair de la porte, apparaissait une fillette, très fine de silhouette sous la blouse lâche de soie rouge qu’une ceinture serrait autour de la taille trop mince. D’une pâleur chaude, éclairée de pourpre par les lèvres, avec des cheveux sombres magnifiquement ondés, épandus sur les épaules, qu’un ruban serrait à demi à la hauteur de la nuque, avec des prunelles veloutées, si larges qu’elles semblaient emplir tout le visage menu, elle avait un type original d’ardente petite gipsy, volontaire et capricieuse.
Laide, cette enfant-là?... Même l’irrégularité des traits eût-elle dérouté les fervents de la beauté classique, elle n’aurait jamais pu être laide avec les yeux superbes dont le regard tombait sur Ghislaine éclairés par une indéfinissable expression dont celle-ci n’eut pas le loisir de démêler le sens, car Mme de Maulde s’empressait de lui présenter:
--Ma petite-fille Marie-Josèphe de Moraines que nous appelons familièrement Josette. Une enfant, mademoiselle, qui aura, ainsi que je vous le disais, grand besoin de votre bonne influence pour cesser d’être une vraie gamine encore... souvent sans plus de raison qu’un poupon!
Un éclair flamba une seconde dans les grandes prunelles sombres, et avant que Ghislaine eût répondu, elle dit d’une voix chaude qui vibrait avec une singulière amertume:
--Grand’mère, vous n’êtes pas généreuse! Vous prévenez mademoiselle contre moi. Laissez-lui donc le plaisir de découvrir librement à son tour quel triste cadeau vous lui faites en la chargeant de moi!
Ghislaine l’enveloppa d’un regard qui avait une douceur profonde.
--Pourquoi me jugez-vous si mal?... Mais oui, très mal, puisque vous paraissez croire que je serais contente de vous voir tout autre que je me l’imagine. J’espère, au contraire, de tout cœur, qu’en vivant l’une près de l’autre, nous découvrirons que nous avons ce qu’il faut pour devenir de vraies amies. Ne voulez-vous pas l’espérer comme moi?
Instinctivement, elle souhaitait un mot spontané qu’elle eût recueilli comme un précieux espoir, à l’aube de cette nouvelle vie où elle allait entrer. Mais le visage de Josette ne s’éclaira pas. De nouveau, ses yeux avaient l’étrange regard où il semblait y avoir ensemble de la gravité, du scepticisme, de la curiosité. D’ailleurs, Mme de Maulde se jetait à la traverse, se chargeant de répondre:
--Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de désirer conquérir ainsi cette farouche petite personne. Si vous ne réussissez pas, ce sera à désespérer d’elle! Du reste, nous en jugerons bientôt, car j’espère que vous allez nous arriver vite. C’est tellement gênant pour moi de n’avoir personne à qui confier Josette pour la sortir... Il me faut toujours l’emmener. Quand pourrez-vous venir? mademoiselle.
--Le jour que vous désirerez, madame.
--Mais alors, mademoiselle, voulez-vous que ce soit demain? Votre chambre sera prête. Vous devriez rester sans cérémonie à déjeuner pour faire connaissance avec mon gendre qui viendra peut-être savoir le résultat de notre conférence.
--Merci infiniment, madame, mais je suis attendue chez mon amie, Mme Dupuis-Béhenne.
--Alors, mademoiselle, je ne vous retiens pas davantage. A demain, n’est-ce pas? dans la matinée. Je vous demande la permission de vous laisser reconduire par Josette, car j’ai rendez-vous avec ma modiste qui doit déjà m’attendre. A demain donc.
Elle tendit aimablement la main à Ghislaine, puis s’éloigna, tandis que la jeune fille sortait accompagnée de Josette, qui, gardant le même visage indéchiffrable, avait écouté les paroles de sa grand’mère. Silencieuse, elle traversait le vestibule auprès de Ghislaine. Devant la haute porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron, elle s’arrêta.
--Je vous remercie, dit Ghislaine, s’efforçant de sourire, bien qu’une affreuse mélancolie s’emparât d’elle avec le sentiment de sa liberté perdue. Au revoir...
Elle ne voulait pas dire «Josette» et «mademoiselle» lui semblait si froid...
--Au revoir, petite amie.
Josette secoua la tête.
--Ne me donnez pas ce nom, vous pourriez le regretter quand vous me connaîtrez plus! Comme l’assure grand’mère, je ne suis pas faite pour avoir des amies... Ne me plaignez pas pour cela, je suis si habituée à ma solitude que je m’en arrange très bien... Au revoir, mademoiselle.
Ghislaine n’insista pas, comprenant que cette jeune âme n’était pas de celles qui s’ouvrent au premier appel d’une sympathie... Il fallait la conquérir...
Cela, elle en emportait l’impression, tandis qu’elle descendait lentement les marches du perron et traversait la cour de l’hôtel. Comme la grande porte s’ouvrait devant elle, un homme de quarante-cinq ans environ, très élégant d’allures, s’apprêtait à sonner.
--Ce doit être M. de Moraines, pensa-t-elle instinctivement.
C’était bien le beau cavalier aristocratique qu’on lui avait dépeint... Étonnamment jeune encore, de silhouette, du moins, car sa chevelure blonde grisonnait un peu sur les tempes, comme elle le vit quand il se découvrit et s’effaça pour la laisser passer, l’enveloppant d’un regard rapide de ses yeux bleu clair qui luisaient, avec une hardiesse caressante, dans le visage fin, un peu fatigué.
Une lueur de curiosité s’y alluma une seconde à la vue de l’inconnue qui sortait de l’hôtel de Maulde. Mais l’idée ne l’effleura même pas qu’elle pût être l’institutrice attendue pour sa fille, et l’une de ses premières questions en entrant dans le salon de sa belle-mère fut pour demander:
--Quelle est donc la très jolie femme en deuil qui sortait d’ici quand je suis arrivé?
VI
Ghislaine avait fini de s’habiller pour le dîner qui, lui avait annoncé Mme de Maulde, devait réunir quelques amis intimes; parmi eux, Marc de Bresles, qu’elle n’avait pas revu depuis leur première rencontre chez Mme Dupuis-Béhenne. Peu lui importait de le retrouver de nouveau. Une morne indifférence l’avait envahie toute depuis son entrée à l’hôtel de Maulde. L’impression la meurtrissait d’avancer dans la vie comme dans un chemin sombre qui allait vers un inévitable abîme, entre deux hautes murailles grises pareilles à des murailles de prison, si hautes qu’elle ne pouvait même pas entrevoir le ciel gris qui s’allongeait infiniment au-dessus de sa tête.
Dans le petit salon, contigu à sa chambre, qui servait de salle d’étude, le piano vibrait sous les variations capricieuses, exécutées par les doigts très agiles de Josette de Moraines. Et cette harmonie rythmée berçait sa songerie, comme le bruit fugitif des voitures sur le pavé glacé par la gelée. L’atmosphère de la chambre, où flambait un feu clair, était douce, et l’aspect était souriant de cette grande pièce, tendue d’une étoffe anglaise à larges fleurs couleur d’or, qu’elle avait faite sienne en y réunissant les objets qui lui étaient familiers, épaves du passé. Quelques fleurs, seul luxe qu’elle se permît, distillaient une senteur fraîche dans la tiédeur de la pièce.
A rien de tout cela, elle ne prenait garde. Assise devant sa table à écrire, elle regardait, avec des yeux qui songeaient, la feuille blanche posée devant elle, destinée à une lettre pour Mme Dupuis-Béhenne, partie passer deux mois dans le Midi, comme chaque hiver. Mais, au moment de commencer le récit, réclamé par sa vieille amie, de sa nouvelle vie chez Mme de Maulde, elle hésitait, la crainte instinctive l’arrêtant de sentir faiblir son courage à préciser, en la racontant, l’épreuve de chaque jour qu’étaient pour elle ses débuts dans une existence dépendante.
A force de volonté, fuyant tout retour sur elle-même, se refusant même la triste douceur des larmes aux heures de la nuit, où elle s’appartenait enfin, elle parvenait à endormir sa sensibilité dans une sorte de torpeur où s’engourdissait sa détresse. Mais elle avait peur d’une détente de ses nerfs, si elle s’abandonnait un moment. Il lui semblait qu’alors, elle ne pourrait plus retrouver l’énergie qu’il lui fallait pour dissimuler sa tristesse aux étrangers dont elle était entourée.
Un accord, brillamment jeté par Josette, la fit tressaillir. Elle regarda la petite pendule posée devant elle, sur la table. Le temps passait, et ses quelques instants de liberté allaient s’écouler sans qu’elle eût écrit cette lettre qui lui coûtait tant... Qu’elle était donc lâche, elle qui, si longtemps, s’était crue courageuse parce qu’elle supportait en silence les difficultés et les soucis d’une existence dont les apparences seules étaient brillantes...
Ah! ce temps-là, qu’éclairait pour elle l’affection--si égoïste fût-elle--de son père, elle y pensait maintenant comme à un éden dont elle était chassée pour n’y rentrer jamais!
Avec effort, elle releva sa tête fatiguée, qu’elle avait cachée dans ses mains et, résolument, elle se mit à écrire:
«Ma bien chère amie,
«Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de souvenir depuis votre arrivée à Cannes... Je vivais dans un tel désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir mon malheureux état d’esprit... Avec les jours qui passent, je parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon mieux la Ghislaine d’autrefois,--qui doit reposer en paix, comme les morts!--pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice. Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée avec cette transformation...
«Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis, en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croire _reçue_ chez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait des illusions; et Mme de Maulde m’accorde,--pour l’instant, du moins!--une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je m’estimerais peut-être heureuse,--car les pauvres sont reconnaissants des plus insignifiantes aumônes!--si cette faveur n’avait un premier résultat qui m’est fort sensible: elle semble éloigner de moi cette petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur la défensive.
«Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais sans abandon; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant, l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa chambre comme un bébé; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait ainsi; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.
«Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume abandonné,--comme jeté par une main impatiente,--sur la peau d’ours qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.
«Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me laisse pas prendre,--elle est trop fine pour ne pas le voir!--elle me fait l’honneur de m’estimer un peu...
«Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute, édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue... A vouloir aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de révolte toujours prêt à souffler...
«Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et, très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente, elle a travaillé; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet, m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer toujours: «Tout de bonne volonté, rien de force!...» Que, par conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas, parce que ce serait pour moi peine perdue...
«Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé,--tout comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions rien de commun:
«--Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si précieuse, je la trouverai toujours en vous?
«Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho:
«--Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue! Promettre ma bonne volonté, c’est une chose qui m’est impossible... Une pareille promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde!--du moins en ce moment,--car je serais certaine de ne pas la tenir! et je trouve que manquer à sa parole est aussi misérable que mentir...
«Elle s’est interrompue une seconde; puis, sans me permettre de répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure:
«--Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur; mais j’ai encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine! Et vous serez peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie de devenir autre...
«J’ai questionné:
«--Pourquoi? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux?
«Elle a secoué sa petite tête volontaire.
«--Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable de demeurer ainsi...
«--Agréable... pour les autres?
«--Non, pour moi... Je suis affreusement égoïste! Si grand’mère ne vous l’a pas dit, je vous en avertis,--toujours pour vous éviter les désillusions! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi ne les imiterais-je pas? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne feraient-ils pas de même à mon égard? C’est bien plus simple; n’est-ce pas? Myrtho, mon fidèle Myrtho! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas...
«Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans son sommeil.
«Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement:
«--Pourquoi me regardez-vous ainsi?
«--Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.
«Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit, amère:
«--Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos... Mais c’est trop de vertu pour moi... Je ne suis pas capable de donner sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée...
«Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail régulier. Je l’écoutais; elle jouait un scherzo avec une fougue passionnée; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que des sanglots semblaient y frémir... Elle avait ce regard songeur qui est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les flammes avec des yeux qui ne voient pas...
«Ah! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans qu’elle en ait soupçon! Très souvent, je les sens attachés sur les miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent, m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure, pauvre petite!
«Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence? Est-ce pour tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir, n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que j’essaie à tout prix de le combler?... La vérité, dont je m’étonne moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je pourrais m’attacher à elle... Bien trop pour ne pas souffrir encore, le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il me semble l’entrevoir;--pour souffrir plus encore, si je suis déçue par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de mon cœur...
«Ne me raillez pas d’être ainsi... N’espérant plus rien des grands, je vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux, peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection! Ah! la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur encore que je ne le supposais...
«J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le prix, mon entière liberté!... J’avais des amis, devenus presque tous des étrangers pour moi, aujourd’hui... Mais alors, je pouvais aller près d’eux un moment distraire mon souci, oublier... Ah! dépendre des autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse!... Être, et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui demande... A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse... Être, mon Dieu, à peine plus qu’une domestique...»
Ghislaine s’arrêta court... Non, il ne fallait plus qu’elle écrivît... Manquant à toutes ses résolutions, voici qu’elle allait trahir l’intensité de sa détresse, en prendre plus violemment conscience à en parler!
Moins que jamais, il lui était, pourtant, permis de s’abandonner. L’heure du dîner allait sonner. Il lui fallait se garder un visage calme pour paraître parmi ces étrangers qui ne la considéreraient pas comme de leur monde, dont elle devinait, à l’avance, l’indifférente curiosité allant vers elle...
Ah! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle rester dans sa solitude! Oh! être libre, libre! libre!... Pouvoir, comme autrefois, être triste ou gaie, sans contrainte autre que celle de sa volonté...
Le regret de sa vie passée l’étreignit si violent que des pleurs, soudain, lui brûlèrent les yeux, glissèrent sur son visage malgré sa révolte contre cette faiblesse...
Doucement, sa porte s’entr’ouvrait un peu.
--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous déranger, mais grand’mère...
C’était la voix de Josette.
Ghislaine tressaillit et se tourna d’un mouvement instinctif, oublieuse de la clarté de la lampe qui tombait sur son visage, accusant la trace des larmes. Elle en prit conscience dans les yeux de Josette dont une émotion soudaine bouleversait le regard... Clairement aussi, ce regard disait la double impression qui étreignait Josette, aller spontanément avec tout son cœur vers ce chagrin soudain révélé, ou discrètement paraître n’en rien remarquer...