Part 3
--Il m’a l’air d’y aller comme les enfants vont regarder la lanterne magique... Sur Mme de Maulde, j’ai aussi l’appréciation discrète de M. de Moraines lui-même qui paraît intimement pénétré de la frivolité incurable de sa belle-mère...
--Pourtant il lui a confié sa fille, m’avez-vous dit?
--Parce que lui-même eût été fort empêché pour s’occuper d’elle, ayant été, sitôt son veuvage, repris par la vie de garçon, la seule qu’il semble apprécier. Il n’habite pas avec sa belle-mère, bien entendu, et entre nous, lui non plus ne me semble pas très pénétré de l’idée qu’il a charge d’âme! Après tout, je dois reconnaître qu’à certaines heures pourtant, la sollicitude paternelle se réveille en lui. C’est pendant une de ces heures qu’il a découvert que l’institutrice choisie par sa belle-mère avait été fort mal choisie. Mme de Maulde ne s’est pas entêtée; mais la personne congédiée, elle a mis son gendre en demeure de découvrir lui-même la perle rêvée. M. de Moraines a parlé de côté et d’autre de son embarras; Marc en a eu connaissance par hasard. Vous savez le reste, Ghislaine.
--Oui, votre ami a été bien généreux de se souvenir de la détresse d’une inconnue.
De sa manière simple, Mme Dupuis-Béhenne dit:
--Vous avez trouvé le mot juste pour le qualifier. Oui, il est très généreux. Ce n’est pas une nature banale que la sienne! Un fait vous le fera connaître. Quand sa mère est morte, alors qu’il avait dix-huit ans, un vieil oncle très riche, dont il était l’unique héritier à peu près, le sachant sans aucune fortune puisque son père s’était ruiné par des placements pitoyables, lui a offert de lui constituer des rentes qui le dispenseraient de tout travail obligatoire et lui assureraient une existence de fils de famille, libre de tout souci d’argent. Marc a refusé, ne voulant rien devoir qu’à lui-même et, du coup, s’est brouillé avec ce vieil oncle autoritaire, qui ne lui pardonnait pas son indépendance. Il s’est juré de faire son chemin tout seul, et est devenu ingénieur malgré les récriminations et les dédains de sa noble famille. Mais justement parce qu’il sait ce qu’est la lutte pour la vie, il n’est jamais indifférent,--jamais, j’en ai eu la preuve,--à la peine de ceux qui luttent comme lui!
--Parce que, comme vous le disiez, c’est une nature élevée. Tant d’autres, au contraire, deviennent si âprement égoïstes à batailler ainsi!
Distraite un instant de son souci, elle avait écouté, attentive, l’histoire de cet étranger à qui elle allait peut-être devoir son pain quotidien. Maintenant, elle ne regrettait plus autant d’être aidée par lui. Un silence flotta une seconde dans le salon paisible où s’épandait une odeur de violettes. Puis Ghislaine eut un léger mouvement comme pour écarter la pensée de M. de Bresles et elle demanda:
--Chère madame, ne pourriez-vous me dire quelques mots de l’enfant qui est l’objet de toutes ces démarches?
--De Josette de Moraines? La petite créature a, je crois, été bien abandonnée, moralement du moins; ballottée entre les couvents, les cours, les institutrices, pendant que sa grand’mère,--trop jeune,--se complaisait dans le monde, que son père vivait occupé à se rendre la vie agréable,--pour s’étonner ensuite d’avoir une fille si mal élevée! Il ferait mieux de dire: si peu élevée! Elle ne l’a pas été du tout... Ah! pour cette petite Josette, ce serait une vraie bénédiction, peut-être même le salut de vous avoir?
Sans le chercher, Mme Dupuis-Béhenne venait de trouver les seules paroles qui pussent adoucir pour Ghislaine l’amertume de la situation qui se présentait à elle, en lui faisant entrevoir une œuvre de bonté à accomplir envers une jeune âme en détresse,--consciente ou non de sa misère,--à laquelle elle pourrait se dévouer... Et une seconde, avec une curiosité pleine de pitié, Ghislaine rêva à cette petite fille inconnue dont elle plaignait la jeunesse esseulée, elle qui avait connu aussi, pendant son enfance d’orpheline, les heures douloureuses d’isolement et les inutiles soifs de tendresse, les désirs ardents et vains de caresses maternelles...
Si cette enfant le lui permettait, elle savait bien que de toute son âme, elle s’attacherait à lui faire du bien, à mettre, dans sa jeune vie, ce qu’elle pourrait de lumière bienfaisante et chaude.
La voyant silencieuse, Mme Dupuis-Béhenne lui demanda:
--A quoi songez-vous? Ghislaine.
--A la famille dans laquelle vous me proposez d’entrer, madame.
--Elle vous... déplaît?
--Oh! madame, qu’importent maintenant mes goûts ou mes préférences! Mon sacrifice est fait, complètement fait. Non, je réfléchissais seulement à ce que vous me racontez de cette Josette. Alors vous pensez que je suis capable de jouer, chez Mme de Maulde, le rôle qu’on attend de moi?
--Cela j’en suis sûre, et maintenant que j’ai causé très franchement avec M. de Moraines, que j’ai recueilli sur lui, sur Mme de Maulde, sur leur milieu, tous les renseignements que j’ai pu, je souhaite voir ce projet réussir, car vous vous trouverez là en rapports avec des gens très bien élevés, capables de comprendre à qui ils ont affaire et vous rendant ainsi votre tâche moins pénible, ma pauvre enfant.
--Madame, je vous en supplie, ne me plaignez pas! Ma faible énergie ne se soutient qu’à la condition que rien ne l’amollisse!
--J’essaierai de faire comme vous souhaitez, Ghislaine. Pour une autre raison encore, j’aimerais à vous voir chez Mme de Maulde: c’est que vous y rencontrerez et connaîtrez forcément des hommes de lettres qui pourront peut-être vous être utiles, si vous désirez toujours essayer de vous créer une situation indépendante par la littérature... Enfin, dernière raison très sérieuse, en entrant chez Mme de Maulde, vous trouverez des... avantages matériels qui vous dédommageront, un peu, du sacrifice de votre liberté.
Des avantages matériels! Ghislaine était si peu habituée encore à s’en préoccuper qu’elle n’avait pas songé à se demander ce qu’ils seraient en la circonstance! Ses joues se rosèrent comme chaque fois que cette question était abordée. Les yeux de myope de Mme Dupuis-Béhenne ne virent pas cette rougeur, mais sa délicatesse lui fit deviner le frémissement qui avait fait tressaillir Ghislaine. Et elle se tut, hésitant devant la brutalité d’un chiffre à articuler. Mais avec un faible sourire, la jeune fille dit:
--Chère bonne amie, ne vous préoccupez pas de ma lâcheté et renseignez-moi complètement. Alors vous dites que Mme de Maulde offre?...
--Deux mille francs par an.
--Et c’est beaucoup?
--C’est plus qu’on ne donne en moyenne.
Ghislaine passa la main sur son visage, comme pour en effacer l’altération que toute sa volonté ne pouvait empêcher.
--Alors, madame, que dois-je faire maintenant?
--Aller voir Mme de Maulde dans la matinée, vers onze heures, comme l’a demandé M. de Moraines à qui je vais écrire tout de suite un mot pour annoncer votre visite.
--Oh! madame, quel embarras je vous cause et comme vous êtes bonne de prendre tant de peine pour moi!
Mme Dupuis-Béhenne serra dans les siennes les mains de Ghislaine.
--Ma pauvre chère enfant, ce que je fais est si peu, si peu, auprès de ce que je voudrais! Je vous plains tellement et j’admire tant votre courage...
--Mon courage!
Une contraction amère crispa sa bouche.
--Mon courage, c’est celui de ceux qui n’ont plus rien à perdre! Je n’ai plus ni famille, ni foyer, ni fortune, ni espérance d’avenir. Et le plus dur, c’est que je ne puis rien espérer, je ne puis me dire que je retrouverai peut-être ce que j’ai perdu... Je vous assure que c’est horrible de vivre ainsi quand on ne sait plus à quoi se prendre, qu’on se sent une pauvre épave solitaire qui s’en va où la vie, plus forte qu’elle, l’emporte...
Elle s’arrêta court, serrant l’une contre l’autre ses lèvres douloureuses pour arrêter son inutile plainte. Autour d’elle, ses yeux apercevaient les objets, familiers à sa vue depuis des années, dans ce petit salon d’une élégance capitonnée dont le seul aspect révélait l’atmosphère de sérénité où se mouvaient ceux qui y vivaient... Vraiment, y avait-il eu un temps où, elle aussi, était sans souci du lendemain, un temps où sa jeunesse l’enivrait comme une senteur exquise et grisante?... Et, brutalement, elle se sentit loin,--oh! si loin!--de cette vieille dame, bienveillante et paisible, dont l’existence avait toujours été et demeurerait, selon toute vraisemblance, à l’abri des soucis terribles et stupides, qui meurtrissent les pauvres. Par quelle faiblesse venait-elle ainsi de trahir sa détresse morale devant une amie qui l’écoutait sans la comprendre bien, avec une sorte de stupeur, ne l’ayant jamais entendue parler ainsi, et, dans son émoi, ne savait que répéter avec compassion:
--Ma pauvre, pauvre enfant!
Décidément, pour qu’elle gardât toute sa vaillance, il ne fallait pas qu’une sympathie trop vive lui fît sentir son malheur. Mieux valait pour elle la solitude, même les longues courses sans but, qui engourdissent la pensée dans une fatigue apaisante... Et elle se leva pour partir.
--Ghislaine, vous ne restez pas à passer l’après-midi avec moi? J’ai des achats à faire, nous irons ensemble.
--Chère madame, je ne puis...
--Eh bien, venez au moins dîner. Nous sommes seuls ce soir. Je vous donnerai la réponse de M. de Moraines, si je l’ai, comme je le pense.
Ghislaine inclina la tête, acceptant. Quelques heures de solitude auraient retrempé son courage, quand elle retrouverait l’hospitalière maison...
IV
Ghislaine était arrivée devant l’hôtel habité par Mme de Maulde. Avant de toucher le timbre, elle s’arrêta, tant son cœur, soudain, battait à larges coups pressés. Qu’allait-il sortir de cette entrevue qui lui était si pénible et la bouleversait d’une sourde révolte que sa volonté pouvait dominer, mais non vaincre ni étouffer?
Dans la rue calme, des passants circulaient qui la recardaient, surpris de son immobilité devant cette porte close. Brusquement, elle se décida et sonna. La lourde porte s’ouvrit. Un concierge galonné apparut.
--Madame désire?
--Je voudrais voir Mme de Maulde.
Le concierge la regarda un peu surpris. Il était certain de n’avoir jamais encore vu franchir la porte de l’hôtel par cette jeune femme en noir, si élégante.
--C’est que Mme la marquise ne reçoit pas le matin.
--Mais elle me recevra, moi, car elle m’a donné rendez-vous.
--C’est tout différent. Si madame veut se donner la peine de monter le perron.
Ghislaine franchit les marches. L’impression vague l’envahissait encore que ce n’était pas elle, Ghislaine de Vorges, qui entrait dans cette maison étrangère pour s’y présenter comme institutrice...
--Voulez-vous bien remettre ma carte à Mme de Maulde qui m’attend, dit-elle au valet de chambre qui s’était montré à l’appel du timbre...
Le domestique l’introduisit, puis disparut, la laissant seule dans le petit salon où flottait une discrète lumière, victorieuse, sans éclat, de la superbe guipure des stores, des longues draperies voilant en partie la baie des fenêtres. Ce demi-jour baignait harmonieusement le décor coquet de la pièce meublée de soies anciennes dont les teintes pâlies nuançaient les bergères moelleuses, les coussins jetés sur les canapés bas, les tapis qui, sur le piano à queue, sur les tables, supportaient la profusion des bibelots de prix... Sur le grand panneau, faisant face à la cheminée, il y avait un portrait de jeune femme brune; la jolie tête, un peu mièvre, et les épaules nues se dégageant du satin couleur d’aurore, d’une draperie capricieuse... A l’extrémité du piano à queue, était une photographie de fillette costumée en gitane, qui avait une petite figure mince où les yeux sombres paraissaient presque trop grands, dont la bouche, ainsi au repos, avait une expression de volonté passionnée et d’amertume.
Ghislaine eut tout le loisir d’interroger le mystère de ce jeune visage, car cinq, puis dix, puis quinze minutes s’enfuirent sans que personne parût. Et elle se demandait si elle avait été vraiment annoncée à Mme de Maulde, quand un bruit de robe soyeuse lui répondit tout à coup. La portière soulevée, elle vit devant elle une femme un peu forte, très belle encore, qui avait un air de grande dame du temps passé dans sa robe de maison en soie changeante, mauve à bouquets. Une dentelle crémeuse était jetée sur les cheveux, que la poudre ennuageait autour du visage, d’une régularité superbe, qui avait gardé un tel éclat que la blancheur des cheveux semblait un artifice de coquetterie, destiné à aviver l’éclair noir des yeux, le pourpre vif des lèvres.
Cette femme-là n’avait rien d’une aïeule. Consciente de ce que les années lui avaient laissé, elle n’avait pas abdiqué, de toute évidence, restant de celles qui jugent sage de vivre, avant tout, pour leur propre satisfaction; insouciante des pensées graves, des sentiments profonds, des dévouements petits ou grands, même plus, les redoutant.
Une seconde, elle et Ghislaine se considérèrent; Mme de Maulde, un peu désorientée par l’aspect de Ghislaine, l’esprit traversé par l’idée que cette jeune femme, si élégante dans l’austérité de son deuil, n’était pas l’institutrice attendue. Un peu hésitante, elle demanda:
--Vous êtes bien Mlle de Vorges?
--Oui, madame, je suis envoyée par Mme Dupuis-Béhenne, sur la demande de M. de Moraines.
--Ah! s’il en est ainsi, très bien, très bien. Veuillez vous asseoir, mademoiselle.
Il y eut un imperceptible silence. Mme de Maulde n’était pas revenue toute de son étonnement. Mais elle n’était pas femme à réfléchir longtemps sur ce qu’elle allait dire, habituée à suivre toujours ses impressions. Et, en toute franchise, elle déclara:
--Ne vous étonnez pas, mademoiselle, de ma surprise, mais votre aspect me déroute un peu. Vous avez été bien renseignée, n’est-ce pas, sur le rôle que vous auriez à remplir dans ma maison?
--Celui, n’est-il pas vrai, madame, d’institutrice?
--Oui, c’est cela, c’est cela! Et vous croyez pouvoir vous accommoder de cette tâche?
Les grands yeux brillants, sans profondeur, interrogeaient, pleins d’une sorte d’incrédulité. Ghislaine le sentit, et, si triste fût-elle, une lueur d’amusement s’alluma une seconde dans son regard, mais pour s’éteindre vite, tandis qu’elle répondait:
--Je n’ai pas, madame, à me demander si la tâche dont vous parlez me plaît ou non. Je dois la remplir soit auprès de Mlle de Moraines, soit auprès d’une autre, puisque les circonstances m’y obligent et que je crois en être capable.
--Les circonstances? Ah! oui, en effet, je me souviens. Mon gendre m’a dit que vous cherchiez une position par suite d’un deuil de famille qui a changé... votre situation...
--Oui, madame, la mort de mon père, le général de Vorges.
--Ah! vraiment, vraiment... Comme cela est triste pour vous! Je me rappelle maintenant que M. de Moraines m’avait donné cette explication. Excusez, mademoiselle, mon peu de mémoire, mais j’ai toujours tant à penser! J’ai une existence si remplie que j’ai beaucoup de peine à garder présents à l’esprit tous les renseignements qui me sont donnés. Voici maintenant la chose: il s’agit de vous confier ma petite-fille Josette, qui est définitivement sortie du couvent depuis Pâques, et auprès de laquelle, jusqu’ici, je n’ai encore pu trouver personne de convenable à placer.
--Mlle de Moraines a eu déjà plusieurs institutrices?
--Trois, avec lesquelles elle s’entendait fort mal, par sa faute et par celle de ces trois demoiselles. Pour la circonstance, j’inclinerais peut-être à mettre volontiers les plus gros torts de leur côté, car c’étaient trois sottes, chacune en son genre, bien que les différentes agences qui me les avaient procurées se fussent, bien entendu, répandues en éloges pompeux à leur égard. La première avait des manières de fille de chambre; je suppose que ce devait être quelque enfant de concierge pourvue de brevets nombreux. La seconde était laide et maussade, austère comme une quakeresse, d’un caractère... infernal! La troisième, en revanche, était douée d’une coquetterie désordonnée et s’était, je le crois bien, mis en tête de se trouver un mari parmi les hommes qui sont reçus dans mon salon. Bref, éclairée par mon gendre, qui avait découvert ses manœuvres, j’ai dû la prier d’aller réaliser ailleurs ses aspirations matrimoniales. Seulement, cette insignifiante petite aventure a eu un résultat inattendu...
Ici, Mme de Maulde s’interrompit pour relever le coussin auquel elle s’adossait. Puis, elle reprit tranquillement:
--M. de Moraines, qui, d’ordinaire, n’a cure des faits et gestes de sa fille, s’est tout à coup avisé de la trouver très mal élevée... Quelqu’un avait dû lui monter la tête, car jamais, à lui tout seul, il n’aurait fait pareille découverte. Il n’est pas plus pédagogue que moi, et c’est tout dire! Bref, nous avons eu ensemble une petite explication,--bien inutile!--à la suite de laquelle je lui ai déclaré que, s’il n’était pas satisfait des institutrices que je prenais pour sa fille, il eût à lui en découvrir une lui-même... Et il vous a découverte, mademoiselle. Je ne sais comment, par exemple. Je n’ai pas pensé à le lui demander, et il ne me l’a pas dit... Mais je crois que je n’aurai qu’à le féliciter de son choix.
Une ombre de sourire entr’ouvrit encore une fois les lèvres de Ghislaine, distraite par ce petit discours qu’elle écoutait avec une curiosité qui, un instant, endormait en elle la conscience du pourquoi elle était là. Si toutes les institutrices de Josette de Moraines avaient été toujours choisies avec cette désinvolture, à quelles étranges personnes, en effet, elle avait pu être confiée!...
Presque confuse de la confiance qui lui était si bénévolement accordée, elle dit avec un instinctif geste de protestation:
--Madame, je vous en prie, pour n’être pas déçue, ne vous formez pas si vite une bonne opinion de mon mérite d’institutrice. Je ferai de mon mieux pour être à la hauteur de ma tâche, mais...
--Vous le serez, mademoiselle, je n’en doute pas... Je suis très physionomiste... Jamais je ne me trompe quand je fais attention. Ainsi, je n’ai jamais eu d’illusions sur les différentes institutrices de Josette! Seulement, que voulez-vous? C’est un tel tracas de chercher que, quand on a trouvé à peu près, on s’en tient là... Ces changements de gouvernement intérieur compliquent si fort l’existence, et la mienne est tellement chargée d’occupations de toute sorte, autrement intéressantes! Je me tiens très au courant de tout ce qui est questions artistiques ou littéraires, ayant, comme vous le savez peut-être, un salon où je me pique de recevoir beaucoup de gens d’esprit, de faire entendre des œuvres inédites, poétiques, musicales ou dramatiques... De plus, j’ai des relations extrêmement étendues que j’entretiens avec soin, car je trouve que jamais on n’en a trop quand on possède, autant que moi, l’horreur de la solitude, même d’une demi-solitude... J’y gagnerais tout de suite un spleen épouvantable... C’est une expérience que j’ai faite et que je ne recommencerai pas. Vous n’êtes pas comme moi? mademoiselle.
--Non, madame, heureusement, puisqu’il me faut vivre seule!
--S’il en est ainsi, vous pouvez vous dire heureuse, en effet. Je l’avoue, c’est une faiblesse de ma part, mais j’ai besoin, en effet, de la société de mes semblables, sans cesse!--à condition toutefois qu’ils soient amusants ou intéressants d’une façon quelconque... Après une telle déclaration, vous allez peut-être me trouver bien frivole, tout comme me qualifie, au fond de sa pensée, je m’en doute bien, Josette, qui est une drôle de gamine! Je ne sais, mademoiselle, si vous arriverez à débrouiller ce qu’elle est... Moi, j’y ai renoncé...
--Puis-je vous demander pourquoi? madame.
--Parce que, de tout temps, j’ai eu l’horreur des énigmes! Il y a des gens que cela amuse de deviner des charades... Moi, cela m’agace! Eh bien, ma petite-fille est--pour moi, du moins--une vraie charade vivante dont le mot m’échappe. Elle est si peu ce qu’elle devrait être! A son âge, à seize ans, moi, j’étais, comme il convient à la jeunesse, une espèce d’oiseau fou, toujours joyeux. J’étais déjà coquette comme une femme, j’adorais le monde, les compliments, la danse, la toilette! J’étais insatiable de plaisirs, de succès, de bavardages sans fin avec mes amies qui me ressemblaient. Ah! nous n’étions ni les unes ni les autres, grâce au ciel, des gamines sentimentales, moroses et pessimistes! Destinées à vivre dans le monde, nous nous y épanouissions tout naturellement, le cœur en joie. Aussi, j’étais toujours d’humeur joyeuse, facile à vivre, saisissant toutes les occasions de m’amuser, telle enfin que je voudrais voir Josette...
--Qui est toute différente de ce que vous souhaiteriez? madame, questionna Ghislaine, qui écoutait, très attentive.
--Différente! Dites qu’elle est aux antipodes, mademoiselle!
Et Mme de Maulde leva vers le plafond ses beaux yeux brillants, la physionomie impatiente.
--Croyez-moi, c’est la vérité à la lettre, il y a des moments où j’en arrive à me demander comment j’ai pu avoir une petite-fille qui me soit à ce point étrangère, de caractère, d’esprit, de goût! Son père n’a rien d’un misanthrope. Sa mère, ma pauvre fille, dont vous voyez ici même le portrait, me ressemblait moralement comme une jeune sœur à son aînée, et était la femme du monde la plus exquise, la plus accomplie qu’on pût rêver... Elle, Josette, c’est une enfant sauvage et fantasque, qui a des caprices de bambine et des réflexions déconcertantes de vieux sceptique ou de femme désabusée; sans aucune expansion, dédaigneuse ridiculement des distractions, des plaisirs que je lui offre!... Au fond, je la crois fort sentimentale et ne me trouvant pas assez aïeule en papillote et en adoration devant ses petits-enfants, abîmée en admiration à leur égard, trop heureuse de les avoir reçus en partage. Tant pis! J’aime à vivre pour mon agrément d’abord, je l’avoue. Il ne me reste pas tant d’années en partage, hélas!
Cette perspective, pour être seulement effleurée par l’esprit léger de Mme de Maulde, devait lui être cependant odieuse, car vite elle la laissa de côté; et sans permettre à Ghislaine de lui répondre, elle repartit de plus belle:
--Je dois vous dire, pour vous éviter les désillusions, que Josette est paresseuse comme une chenille. Aussi, elle a dû faire des études détestables et je m’imagine qu’elle est fort ignorante. Mais, à mon gré, c’est un très petit malheur. Les femmes ne savent jamais rien de ce que les professeurs se sont évertués à faire entrer dans leurs cervelles de jeunes filles. Josette s’instruira en entendant causer, et chez moi, sur ce point, elle est très gâtée. Je ne suis pas pour tenir les jeunes filles en chartre privée... Loin de là! Et je leur permets tout à fait d’ouvrir les oreilles quand on parle devant elles. Je vous dis tout cela, mademoiselle, pour que vous sachiez tout de suite à qui vous avez affaire...
--Je vous remercie, madame, de votre confiance, fit Ghislaine, sans sourire cette fois.
Inconsciemment, son jugement se faisait sévère pour l’aïeule frivole, avivant l’intérêt que les paroles de Mme Dupuis-Béhenne lui avaient inspiré pour Josette de Moraines; et son regard chercha la photographie de la fillette en costume de gitane. Mme de Maulde s’en aperçut.
--Vous regardez le portrait de Josette fait au dernier carnaval? Comme vous le voyez, la nature n’a pas été généreuse pour elle et ne lui a guère donné de beauté, aux yeux près. C’est un de mes gros regrets à son égard quoique je veuille encore espérer dans l’œuvre du temps. Il opère de telles métamorphoses! Enfin, nous verrons bien!... En attendant, mademoiselle, voulez-vous accepter de vous charger d’elle, mais là, complètement? Je suis persuadée que je puis avoir avec vous pleine sécurité. D’ailleurs, le père de Josette vous a choisie. Donc, je n’ai aucune responsabilité. Vous êtes, dit-on, très instruite. Rien qu’à vous voir, je suis certaine que vous êtes absolument de notre monde... Et même, je m’en souviens maintenant, mon gendre m’a dit que, si une similitude de nom ne le trompait pas, vous aviez quelque lointaine attache avec sa famille...