Part 2
Il l’introduisit dans le même petit salon où, si souvent, elle était venue pendant les séjours qu’elle faisait à Paris avec son père, où elle s’était vue courtisée autant que femme peut le souhaiter. Cette même glace qui reflétait sa sombre silhouette, avait reçu autrefois sa triomphante image de jeune fille. Dieu! que ce passé lui semblait loin, à croire que jamais, il n’avait été le présent! Et combien pourtant, il ressuscitait vivant en sa pensée, se précisait en menus détails qui, tout à coup, surgissaient en foule dans sa mémoire...
--Ghislaine, ma chère enfant, soyez la bienvenue. Comment allez-vous?
Il y avait tant de sympathie affectueuse dans l’accent de Mme Dupuis-Béhenne, dans l’étreinte de ses mains potelées, qu’une détente se fit dans l’âme de Ghislaine, lui voilant les yeux d’une buée de larmes. Mais elle ne voulait pas s’abandonner et, sous l’effort qu’elle faisait pour refouler son émotion, sa voix devint un peu brève:
--Comment je vais? chère bonne amie... Comme ceux qui n’ont plus rien à perdre.
--Ma pauvre Ghislaine, oui, vous avez été bien durement éprouvée!
--Mon amie, ne m’attendrissez pas, je vous en supplie. J’ai besoin de tout mon courage... Pour que je continue à vivre, il faut vraiment que je devienne insensible, surtout que je ne regarde pas vers ma future destinée. En ce moment, surtout, elle me donnerait le vertige!
Bien vite, les mains grasses et très blanches de Mme Dupuis-Béhenne attirèrent les doigts fins de Ghislaine.
--Vous savez, ma bien chère petite, que vos amis n’ont pas de plus vif désir que celui d’alléger votre chagrin, dans toute la mesure de leurs moyens! Malheureusement, ils ne peuvent surtout que vous assurer de leur affection et de leur bonne volonté. Vous m’avez écrit que vous aviez besoin de me parler; vous savez que je suis toute à vous et que vous me rendrez très heureuse en recourant à moi autant que je pourrai vous être bonne à quelque chose. Nous allons causer de tout cela. Mais, d’abord, débarrassez-vous de votre manteau et de votre chapeau puisque nous avons le plaisir de vous avoir à déjeuner.
Ghislaine obéit, et d’un doigt distrait, son chapeau enlevé, elle souleva les ondulations souples de ses cheveux. Mme Dupuis-Béhenne la regardait, frappée du cerne que le tourment avait creusé autour des yeux, du caractère de résolution douloureuse qu’avait pris la bouche, de l’affinement du buste qui, tout en conservant sa grâce, s’était singulièrement aminci. Soudain, elle avait la perception nette de tout ce que cette vaillante avait supporté en silence; et comme elle était foncièrement bonne,--ses innombrables obligés le savaient!--elle se sentit toute en communion d’âme avec Ghislaine.
Aussitôt que la femme de chambre eut disparu, emportant les vêtements de sortie de la jeune fille, elle interrogea, avec tout son cœur:
--Voyons, mon enfant, qu’y a-t-il? Avez-vous donc un nouveau chagrin?
--Un chagrin, non, mais un souci grave, au sujet duquel il faut que je vous consulte parce que vous êtes une excellente amie et que je me trouve dans une situation tout à fait neuve pour moi. Il va falloir que je gagne ma vie et...
--Que vous gagniez votre vie?
--Oui, je sors de chez le notaire. Les comptes faits, la succession de mon père liquidée, il me restera environ quatorze cents francs de rentes. Et c’est tout!
Mme Dupuis-Béhenne contemplait, effarée, la jeune fille, se demandant si elle la comprenait bien.
--Ghislaine, est-ce possible? Vous n’exagérez pas?
Un sourire de douloureuse ironie contracta les lèvres de Ghislaine.
--Je voudrais bien pouvoir me figurer que j’exagère, mais j’ai vu les chiffres, je ne puis plus conserver une illusion. Depuis bien des années, j’avais l’idée vague que, mon pauvre père disparu, ma position ne serait pas brillante; mais vraiment, je ne m’étais pas imaginé que j’étais destinée à devenir une déclassée... Car c’est le sort qui m’attend.
--Ghislaine, ma chère enfant, ne parlez pas ainsi. Je suis bouleversée de ce que vous m’apprenez.
Elle avait les yeux pleins de larmes. Ghislaine fut touchée de cette sympathie si profondément vraie; mais son regard, à elle, demeura sec. Depuis deux mois, elle avait supporté tant d’épreuves de toute sorte qu’elle ne connaissait plus l’apaisement des pleurs. A peine, ses mains abandonnées sur ses genoux eurent un léger tressaillement, tandis qu’elle répondait:
--Vous êtes effrayée, n’est-ce pas, de me voir aux prises avec une situation de cette espèce et vous vous demandez, ainsi que je le fais moi-même, comment je vais pouvoir me tirer d’affaire. Savez-vous ce que j’ai fait en venant ici?
--Quoi? Ghislaine.
--Je suis entrée dans une agence de placement.
--De placement?...
--Oui, pour les institutrices, les gouvernantes, non pour les domestiques, je crois... J’en avais vu l’annonce en passant. Sans réfléchir, j’ai ouvert la porte pour me renseigner, bien plus qu’avec l’espoir de trouver là une position quelconque. Maintenant, je suis renseignée! J’ai la notion parfaite des premières épreuves qui m’attendent!
L’accent de Ghislaine avait pris une telle intensité d’amertume que Mme Dupuis-Béhenne la regarda un peu déconcertée; c’était une Ghislaine inconnue à elle qui se révélait là, et, désorientée, elle ne savait plus comment lui parler, partagée entre une crainte instinctive de la froisser et un désir profond de lui témoigner toute sa compassion. Dans son désarroi, elle interrogea:
--Ghislaine, ma chère, est-ce que vraiment vous voulez être institutrice?
--Si je veux? Ah! ma pauvre amie, je n’ai pas le choix! Ne vous ai-je pas dit qu’il fallait que je vive? Que pourrais-je faire? Être lectrice, demoiselle de compagnie! Car pour demoiselle de magasin, vraiment le courage me manquerait! Je prendrai ce que je trouverai... Je n’ai guère les moyens d’être difficile, et la vieille femme de l’agence vient de me le dire, il y a bien plus de demandes que de positions. Je vous confierai, de plus, qu’elle ne m’a guère jugée propre à faire une bonne institutrice...
--Parce que?
--Parce qu’il paraît que je ne suis pas suffisamment... effacée de tournure et de manières. Ah! elle peut se tranquilliser! Lorsque je vais avoir, pendant quelques semaines, joué mon personnage de solliciteuse, je n’aurai plus les allures, regrettables en ma situation, d’une femme du monde indépendante. Je serai devenue, je pense, humble à souhait quand j’aurai subi beaucoup d’interrogatoires comme celui de tantôt!
Un frémissement passait dans sa voix. Mme Dupuis-Béhenne sentit tout ce qu’elle venait de souffrir, et un regret aigu la mordit au cœur d’être impuissante devant l’épreuve qui s’abattait sur cette enfant qu’elle aimait. Instinctivement, elle demanda:
--Ghislaine, n’y aurait-il pas une autre solution?
--Une autre solution? Laquelle? Il n’y en a pas.
--Si; charmante comme vous l’êtes, vous pouvez vous marier.
--Sans un atome de dot? Un pareil conte de fées ne s’est pas réalisé tandis que j’étais fille,--très recherchée, c’est vrai!--du général de Vorges, il ne se réalisera pas maintenant que je suis une orpheline ruinée. Non, mon amie, je ne me marierai pas. Ce n’est pas de ce côté que le salut viendra pour moi. Le seul moyen, peut-être, d’échapper à une situation dépendante, ce serait d’aller m’enfouir comme dame pensionnaire dans quelque pauvre couvent de province où, avec mes misérables quatorze cents francs, je végéterais, ensevelie toute vivante à peu près.
--Oh! Ghislaine, vous ne feriez pas cela!
--Non, parce qu’un tel sacrifice est au-dessus de mes forces. Je suis jeune, j’ai la pleine possession, grâce à Dieu! de mon intelligence et de ma santé, j’accepte de lutter puisqu’il le faut, puisque me voici jetée dans cette vie dont la perspective me menaçait depuis si longtemps. Les de Vorges ont toujours été braves. J’espère que je ne serai pas indigne d’eux, si dure que soit la destinée qui m’attend.
Elle avait parlé avec une âpreté douloureuse, sans un geste. Fixement, elle regardait vers le cadre lumineux de la fenêtre où le jour pâle d’hiver filtrait à travers la guipure des rideaux. Mais ses yeux ne voyaient pas le dessin léger de la dentelle, ni la floraison d’or des mimosas épanouis sous la clarté de soleil qui trouait enfin le brouillard.
Mme Dupuis-Béhenne l’avait écoutée, le cœur serré, sachant bien qu’elle disait trop vrai et qu’il n’y avait aucun espoir à lui donner. Elle interrogea:
--Ghislaine, ma bien chère enfant, que pourrais-je faire pour vous?
--M’aider à trouver... une place quelconque en attendant que je sois capable de gagner ma vie avec ma plume. Depuis quelques années déjà, j’essayais mes forces en travaux littéraires parce que j’avais le pressentiment de ce qui arrive. Mais avec le temps seulement, et beaucoup de peines, de soucis, de difficultés, de déceptions,--je m’attends à tout!--j’arriverai à un résultat... Peut-être!... Ah! jamais encore je n’avais compris à ce point comme il est difficile pour une femme de se créer des ressources!
--Ma pauvre enfant!... commença Mme Dupuis-Béhenne.
Mais elle s’interrompit car la porte du petit salon s’ouvrait tout à coup et, sur le seuil, apparaissait M. Dupuis-Béhenne qui s’arrêta court en apercevant Ghislaine. Un homme jeune l’accompagnait et, comme lui, s’immobilisa à l’entrée de la pièce.
--Ah! mademoiselle de Vorges! Voulez-vous, mademoiselle, recevoir toutes mes excuses de troubler ainsi votre conversation avec ma femme. Cet animal de domestique n’avait pas jugé à propos de m’avertir que vous étiez ici et je venais prévenir Clotilde que je lui amenais un convive à déjeuner...
Il se tournait vers le jeune homme à qui Mme Dupuis-Béhenne avait tendu la main d’un geste amical. Ce devait être un intime de la maison. Pourtant, Ghislaine ne l’y avait jamais encore rencontré, car même dans la foule masculine qui encombrait les salons de Mme Dupuis-Béhenne, aux soirs de réception, elle eût remarqué cette silhouette altière et souple d’homme de race, ce visage un peu dur, d’expression volontaire, presque impérieuse, où luisait un regard clair, très vif.
--Ghislaine, je vous présente notre ami, M. de Bresles, que vous n’avez pas, je crois, encore rencontré, le plus hardi des ingénieurs...
Le jeune homme sourit, et ce sourire baigna de clarté ses traits trop accentués.
--Quel qualificatif m’accordez-vous là? madame. Et comment ai-je pu le mériter?
--En acceptant surtout,--et toujours à votre honneur!--les missions les plus aventureuses, mon cher ami; soyez tranquille, je n’en ferai pas l’énumération à Mlle de Vorges... J’ai souci de votre modestie.
--Chère madame, soyez tout à fait bonne, ne vous moquez pas de moi! Il n’y a ni orgueil ni modestie, vous le savez, tout comme moi, à accepter n’importe quel poste, ceux-là surtout qui sont les moins recherchés! quand on est dominé par la nécessité de faire son chemin dans le monde...
Les yeux distraits de Ghislaine se fixèrent, une seconde, sur cet homme qui, en toute simplicité, s’avouait étroitement étreint par la loi du travail. Vraiment, il semblait créé pour la lutte; de sa physionomie presque altière, émanait une sorte de rayonnement d’intelligence et d’audacieuse volonté. Cet homme-là devait toujours savoir ce qu’il voulait, où il allait; et, dans sa détresse, elle l’envia. Il causait avec Mme Dupuis-Béhenne. Mais elle entendait seulement le timbre un peu métallique de sa voix, car M. Dupuis-Béhenne, étirant ses favoris blancs, de son geste familier, s’excusait à elle de n’avoir pas réfléchi en gardant à déjeuner Marc de Bresles; il craignait qu’elle ne trouvât pénible d’avoir, dans son deuil, à subir la présence d’un étranger.
Devant ce regret manifesté une seconde fois avec une sincérité chaleureuse, l’ombre d’un sourire passa sur la bouche douloureuse de Ghislaine.
--Je vous en prie, ne prenez aucun souci de ce genre à mon sujet. J’en suis arrivée à ce point que rien ne peut plus m’être pénible! N’ayez donc pas de scrupule d’avoir gardé votre ami.
M. Dupuis-Béhenne ne répondit pas, un domestique ouvrait la porte de la salle à manger et annonçait:
--Madame est servie.
III
--Entrez, dit Ghislaine, répondant au coup discret frappé à la porte de la petite chambre qu’elle occupait, dans le couvent de la rue de Naples.
La jeune sœur converse qui faisait son service, ouvrit la porte et lui présenta trois lettres.
--C’est le courrier du matin, mademoiselle.
--Merci, fit Ghislaine, avec ce sourire qui, dès les premiers jours lui avait conquis le cœur de la petite religieuse.
Restée seule, elle regarda les écritures, les reconnaissant, celle de Mme Dupuis-Béhenne entre autres. Mais elle ne se pressa pas de déchirer les enveloppes, avec la crainte instinctive de ceux qui ont été durement frappés, que ces lettres ne fussent, pour elle, lourdes de nouveaux tourments.
Les trois semaines écoulées depuis le matin où elle apprenait de Maître Chauvelin sa ruine complète, lui avaient apporté tant d’épreuves nouvelles pour elle, que, si vaillante fût-elle, une involontaire terreur la troublait maintenant devant l’inconnu. Car elle savait, à cette heure, ce que sont les démarches inutiles et poignantes de solliciteuse, les promesses banales auxquelles ne croient ni ceux qui les font, ni ceux qui les entendent, les protestations frivoles et mensongères, l’accueil embarrassé ou protecteur des amis de jadis, devenant des étrangers quand les rapports mondains sont brisés, l’expression des visages qu’une froideur glace quand un appui, une recommandation est demandée.
Ah! ce calvaire, Ghislaine de Vorges le connaissait maintenant! Elle l’avait monté degré par degré, sans daigner se plaindre, sachant d’ailleurs combien c’est chose vaine. A personne, pas même à une amie vraie comme Mme Dupuis-Béhenne, elle n’avait laissé pénétrer la profondeur de désespérance que chaque jour creusait plus avant dans sa pauvre âme tourmentée, devant tant d’essais, toujours demeurés inutiles, pour se créer des ressources, trouver une position,--même très modeste,--qu’il lui fût possible d’accepter.
Deux, au moins, des lettres qu’elle tenait entre ses doigts frémissants, enfermaient des réponses à des démarches tentées. De bonnes réponses?...
Elle eut un haussement d’épaules pour le fol espoir qui avait une seconde palpité en elle, et d’un geste résolu, elle rompit le cachet qui fermait l’une des enveloppes. Elle lut:
«Ma chère Ghislaine,
«Je suis navrée! la position de lectrice que j’espérais pouvoir vous offrir est donnée depuis quelques jours! Cette nouvelle a été pour moi une vraie déception quand je l’ai apprise hier, en arrivant chez ma belle-mère...»
Ghislaine ne poursuivit pas. Peu lui importaient les protestations de sympathie qui venaient ensuite. Ce qui arrivait, c’était bien ce qu’elle avait prévu...
Le cœur écrasé de son impuissance, elle prit l’autre lettre qui disait:
«Chère Mademoiselle,
«Mon amie m’écrit qu’elle renonce à prendre cet hiver une institutrice pour ses filles, car elle a dû laisser de côté tous ses projets de voyage. J’en suis désolée, ayant eu l’espoir de vous voir entrer dans une famille charmante où vous auriez été accueillie comme vous le méritez. Soyez bien sûre que je ne vous oublierai pas et que si j’entrevois la plus légère occasion de vous être agréable, de la façon que vous souhaitez, je m’empresserai de la saisir et de vous en faire part...»
Allons, c’était encore un espoir perdu! Est-ce que décidément, elle allait être contrainte de recourir à ces agences qui lui avaient laissé un odieux souvenir?... Instinctivement, ses mains se serrèrent dans un geste d’angoisse; meurtrie par ces deux nouvelles déceptions, elle pensait tout à coup avec une désespérance sombre:
--Maintenant je comprends les pauvres qui se tuent devant l’impossibilité de trouver le travail qu’il leur faut pour manger! C’est affolant de se sentir murée dans la misère!
Elle n’avait plus même la curiosité d’ouvrir la lettre de Mme Dupuis-Béhenne. D’un doigt indifférent, elle brisa le cachet et commença:
«Ma bien chère enfant, pouvez-vous passer chez moi tantôt, vers deux heures? Je voudrais vous parler d’une proposition qui m’a été faite pour vous et qui peut-être vous conviendrait bien. Je suis trop pressée pour vous expliquer à loisir par écrit ce dont il s’agit; et puis, il vaut toujours mieux s’entendre et causer. Donc, sauf impossibilité absolue, venez, ma chérie; le temps presse et vous savez que les affaires en suspens ont souvent la chance contre elles...»
Ghislaine s’attendait si peu à voir luire même un semblant d’espoir, qu’elle relut deux fois le billet avec l’idée qu’elle le comprenait mal.
Mais non, elle ne s’était pas trompée et une sensation d’allégement lui détendit les nerfs un instant. Elle en eut aussitôt conscience et un sourire amer contracta sa bouche. Ainsi elle en était arrivée déjà à considérer comme un bonheur d’obtenir une position dépendante! Quel chemin parcouru depuis le matin de janvier où cette seule idée la révoltait toute et lui était une souffrance! Ah! quelle puissance était la vie pour briser même les fiertés les plus naturelles...
Elle reprit encore le billet, mais sans y puiser de nouveau un peu d’espérance. Déjà, elle n’avait plus confiance dans un heureux résultat...
Et il ne restait plus trace en elle de l’espoir qui l’avait une seconde réconfortée quand, à l’heure dite, elle entra dans le petit salon où Mme Dupuis-Béhenne l’attendait en tricotant pour ses pauvres.
A sa vue, le visage de sa vieille amie s’éclaira d’un affectueux sourire de bienvenue.
--Ghislaine, ma chère petite, je suis doublement ravie de vous voir! J’avais peur que vous n’eussiez tantôt quelque empêchement et j’avais grand besoin de causer avec vous. Venez là, près du feu, vous chauffer et je vous expliquerai ce dont il s’agit.
Ghislaine obéit et attendit, s’efforçant de dominer la petite fièvre d’anxiété qui précipitait les battements de son cœur. Tout de suite, Mme Dupuis-Béhenne commençait d’ailleurs:
--Cette fois, Ghislaine, j’espère avoir quelque chose de sérieux et de convenable à vous proposer...
--Quelque chose pour moi? chère madame, il faut être _vous_ pour découvrir une position à une personne aussi difficile que moi à caser!
--Ma chère enfant, l’occasion surtout a été votre meilleure alliée cette fois. Ce n’est pas moi qui ai parlé de vous, et de telle façon qu’on serait très désireux de vous avoir...
--Qui est-ce donc?
Mme Dupuis-Béhenne ne répondit pas sur-le-champ. Elle paraissait hésiter devant la question directe de Ghislaine, et, indécise, elle tourmentait ses bagues sur ses doigts un peu gras.
--Chère madame, qu’y a-t-il? interrogea Ghislaine surprise. Ne pouvez-vous me dire quelle est la personne assez aimable pour s’intéresser à moi?
--Oh! mon Dieu, si! J’hésitais parce que, par une délicatesse excessive, la personne en question m’avait demandé de la laisser tout à fait dans l’ombre; mais après tout, comme un jour ou l’autre, vous apprendrez son nom,--ce qui est tout à fait sans importance--autant que je vous le dise tout de suite, c’est Marc de Bresles; vous vous souvenez? cet ingénieur, de nos amis, avec qui vous avez déjeuné, il y a trois semaines...
--Oui, je me rappelle, fit Ghislaine un peu lentement.
Dans sa pensée, chargée de tant d’impressions depuis ce jour-là, se ravivait, en effet, la nette image de cet étranger qui avait une physionomie de beau reître audacieux et des allures froidement courtoises et correctes de clubman. Brusquement, elle le revoyait causant debout devant la cheminée, donnant, aussi bien par ses paroles que par l’expression du visage, du sourire, du regard très clair, par l’accent de la voix, l’impression d’un homme d’indomptable volonté. Il lui avait témoigné une respectueuse et délicate attention et, plus d’une fois, elle avait senti se poser sur elle, l’éclair de ses yeux vifs. Elle l’avait trouvé d’intelligence supérieure, un peu absolu dans ses jugements, trahissant inconsciemment une nature incapable de se plier aux sollicitations ou aux prières. Il l’avait intéressée par sa conversation vivante et colorée; mais elle l’avait bien oublié depuis lors...
Et c’était lui qui, discrètement, s’était occupé de lui venir en aide. Elle en était reconnaissante; mais, en même temps, il lui était désagréable de se voir pareille obligation à un étranger...
Mme Dupuis-Béhenne, sans soupçonner ce qui se passait en elle, expliquait simplement:
--Voyez comme tout s’arrange avec imprévu! Le lendemain du jour où vous avez déjeuné ici avec Marc, je l’ai vu à l’Opéra et, pendant l’entr’acte, la conversation est venue sur vous dont j’ai dit... tout ce que je pensais; expliquant par quelle suite de circonstances vous étiez désireuse... de... vous créer des ressources personnelles...
--Ah! chère madame, ne prenez pas la peine de chercher des périphrases! Je n’en suis plus à me déguiser la vérité...
--Je sais que vous êtes très courageuse, Ghislaine, et j’espère que vous serez récompensée de votre vaillance. Écoutez la suite de mon histoire. Je dois vous dire que je n’avais attaché aucune importance à ma conversation avec Marc et je l’avais même oubliée, quand, il y a quelques jours, j’ai reçu de lui un mot me disant qu’un hasard l’avait amené à parler de vous et qu’il me demandait la permission de m’adresser un ami, le comte Gérard de Moraines, qui désirait placer une personne... comme vous... auprès de sa fille.
--Un comte Gérard de Moraines est allié à notre famille... C’est l’un de ces cousins très éloignés avec lesquels mon père avait rompu toutes relations à la suite de je ne sais quel procès...
--Vraiment?... Ah! vraiment?...
Mme Dupuis-Béhenne regardait Ghislaine, ne sachant si elle devait tenir la circonstance pour heureuse ou non. Mais le visage pensif de Ghislaine ne livrait pas son intime sentiment. A peine, un léger tressaillement avait une seconde contracté ses lèvres.
--Alors? madame, questionna-t-elle, levant les yeux vers Mme Dupuis-Béhenne.
--Alors, ma chère enfant, pensant que la sagesse me commandait de voir tout de suite ce M. de Moraines, j’ai dit à Marc de me l’envoyer. Je l’ai reçu. C’est un très galant homme,--de quarante-cinq ans environ,--qui est resté veuf, après deux ou trois années de mariage, je crois,--et de mariage pas autrement heureux,--avec une petite fille, laquelle a été élevée par sa grand’mère maternelle et vit toujours chez elle. Nous avons causé; il m’a expliqué que la petite fille en question, ayant aujourd’hui près de seize ans, il souhaitait voir auprès d’elle une personne qui fût absolument une femme du monde, assez jeune pour être l’amie de sa fillette et assez sérieuse pour remplacer la mère qu’elle a perdue. M. de Moraines m’a annoncé sans ambages que cette Josette était très mal élevée, ayant grandi au petit bonheur, sous la surveillance fort vague de sa grand’mère.
--Qui la gâtait?
--Pas du tout; cette grand’mère, la marquise de Maulde, qui a été très belle, est fort bien encore, ne paraissant pas même avoir la cinquantaine, me dit Marc; elle a toujours été et reste une fervente mondaine, qu’absorbent tant de fantaisies, de distractions, de visites à faire et à recevoir, qu’elle n’a pas le loisir de songer à sa petite-fille. De plus, avec les années, elle est devenue bel esprit. Elle a un salon très fréquenté par des écrivains de toute sorte à qui elle demande avant tout de l’amuser; qui fréquentent chez elle, pêle-mêle avec une société de gens du monde très bien nés,--les uns et les autres causant sans souci des jeunes oreilles qui pourraient recueillir leurs propos, dans lesquels, volontiers, les choses--toutes les choses!--sont appelées par leur nom.
--C’est M. de Bresles qui vous a ainsi renseignée? madame.
--Oui, c’est Marc que j’ai interrogé, en conscience, puisque vous étiez en jeu, Ghislaine. Et il était à même de me répondre, car il est le fils d’une amie d’enfance de Mme de Maulde, et à ce titre, il la connaît de vieille date.
--Il est reçu chez elle?