Part 13
--C’est-à-dire que je la goûterais à ma fantaisie, sans crainte de notes fausses et de couleurs dissonantes qui troublent mon plaisir!... Je crois que je suis gâtée par ma vie en Bretagne, dans une solitude exquise!
--Entendez-vous, de Bresles, avec quel accent cette petite parle de sa solitude! Je crois pourtant que si elle l’aime à ce point, c’est qu’elle y vit avec une incomparable amie!... Vous avez de bonnes nouvelles de Mme de Moraines? Josette.
--Oui, très bonnes, merci.
--Elle est toujours à Rothéneuf?
--Oh! oui, elle y passe tout l’été. En quittant Dieppe, j’irai l’y retrouver et nous y resterons jusqu’en novembre!
--De quel ton ravi, elle dit cela! fit M. de Gannes qui semblait avec elle sur un pied d’amicale taquinerie. Elle n’a qu’un désir, c’est de nous quitter!
Elle ne répondit pas. Peut-être même n’avait-elle pas entendu. Un reflet de tendresse avait soudain baigné son visage expressif et Marc sentit qu’elle était tout à coup très loin de cette plage mondaine, tout son cœur allé vers l’amie absente.
Distraite, elle s’était remise à marcher pour monter la pente des galets, laissant M. de Gannes accaparé au passage par des amis; et Marc avançait près d’elle avec le désir de l’entendre encore parler, de sa voix chaude, de ce qu’elle affectionnait ou redoutait. Il eût aimé la questionner sur Ghislaine; mais cela, il n’osait, arrêté par la manière brève dont elle avait répondu à M. de Gannes quand celui-ci avait nommé la jeune femme.
Il tressaillit de l’entendre dire, comme si elle eût pénétré sa muette pensée:
--Je regrette que Ghislaine ne soit pas ici... Je sais qu’elle vous considérait, monsieur, comme un de ses bons amis et elle aurait sûrement eu grand plaisir à vous revoir...
Son accent si sincère faisait de ses paroles mieux qu’une vaine phrase de politesse et Marc lui en fut reconnaissant.
--C’est moi qui serais trop heureux si Mme de Moraines voulait bien encore se souvenir de moi.
--Puisque vous connaissez Ghislaine, vous savez bien qu’elle est incapable d’oublier ceux qu’elle appelle ses amis... Et je me souviens bien... oh! très bien!... que c’est ainsi qu’elle vous nommait...
Sa voix tout à coup avait pris quelque chose de pensif. Il eut l’intuition qu’elle songeait à cette dernière visite qu’il avait faite à l’hôtel de Maulde,--dont il se souvenait maintenant comme de la page dernière de quelque roman fini... Pourtant il eût voulu qu’elle continuât à parler de la jeune femme que sa propre pensée évoquait; mais vers eux, dévalait le garçonnet qu’elle avait délaissé et qui accourait, lui criant:
--Josette, Mme de Maulde vous demande. Elle dit qu’il va être midi et qu’elle veut rentrer.
--Est-il déjà si tard? murmura-t-elle.
Marc sourit de son accent de regret.
--Vous regrettez de partir, alors qu’il s’agit d’aller retrouver la paix de votre falaise?
Elle secoua la tête, souriant aussi, et dit très simple:
--Je regrette de ne pouvoir parler un peu avec vous de Ghislaine, ce que je fais bien rarement ici...
--Pourquoi? si je ne suis pas indiscret de le demander...
--Parce que j’ai cet enfantillage de redouter dire même son nom devant ceux qui ne peuvent savoir tout ce qu’elle est!... Mais, après tout, la vérité _vraie_ est peut-être que je préfère ne pas parler des êtres qui me sont le plus chers... Je les aime jalousement, et je les veux conserver à moi seule! C’est un vilain défaut! Je le sais bien...
--C’est un défaut que je trouve bien excusable... parce qu’il est mien aussi...
Elle eut un regard ravi de petite fille.
--Vraiment? Oh! tant mieux!... Puisque je ne suis pas seule de mon espèce, je me fais un peu moins l’effet d’un monstre d’égoïsme!...
Elle ne continua pas, ils atteignaient le groupe où, déjà debout, se tenait la marquise impatiente qui s’exclama:
--Eh bien, Josette, tu ne revenais pas? Qu’est-ce que cette façon de disparaître ainsi?... Ah! quelle éducation bizarre cette petite a reçue!
Une flamme courut une seconde dans les larges prunelles de Josette. Mais cette éducation que critiquait Mme de Maulde lui avait, du moins, appris à demeurer bien maîtresse d’elle-même et elle n’eut pas un mot qui trahît sa révolte devant l’indirect blâme adressé à Ghislaine. Un peu plus rose seulement, elle se mit à prendre congé des femmes qui l’entouraient, pendant qu’avec ensemble, les hommes évoluaient vers elle, plus ou moins ouvertement. Et Marc, qui l’observait avec une inconsciente curiosité, fut frappé de la simplicité extrême, de la dignité juvénile, avec lesquelles elle recevait le discret encens que tous--hommes faits comme jeunes gens--lui offraient...
Était-elle encore une enfant ou déjà une femme sous sa forme délicate de jeune fille? Il l’écoutait parler avec cette spontanéité qui lui donnait un imprévu charmeur, comme la mobilité de son fin visage. A coup sûr, elle était très intelligente, avec une âme de feu, pétrie de tendresse et de sincérité... De tout cela, il avait la confuse révélation dans l’ardente profondeur des yeux splendides, dans l’expression des lèvres souples auxquelles le sourire donnait un charme caressant et qui, dans le silence, étaient closes presque gravement...
--Monsieur de Bresles, nous vous reverrons, j’espère, dit la marquise, redevenue souriante.
--Si vous voulez bien m’y autoriser, madame, j’aurai l’honneur d’aller vous présenter mes hommages.
--Vous serez le très bienvenu. Mais pour être plus sûr de ne pas faire inutilement l’ascension de la falaise, venez dîner jeudi. J’aurai un petit cercle d’amis.
Il s’inclina, acceptant avec un plaisir dont il se fût étonné, s’il y eût réfléchi. Mais il y avait des impressions qu’il n’aimait pas à déflorer par l’analyse.
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--Eh bien, de Bresles, que dites-vous de ma petite amie Josette? lui jeta gaiement M. de Gannes, quand la svelte silhouette rose eut disparu dans la foule que midi ramenait vers la ville.
Il secoua la tête, comme un homme qui se réveille, et pensif:
--Je dis qu’elle ne ressemble à aucune des jeunes filles que j’ai jusqu’ici rencontrées...
Il songeait que sa jeunesse était grisante comme un parfum de fleur et que ce serait exquis d’en respirer encore la senteur...
III
Une froide pluie d’automne battait les pavés, et, machinalement, Ghislaine contemplait les gouttelettes qui ruisselaient sur les vitres, lancées par le souffle du vent.
Elle était assise devant sa table à écrire, mais elle ne travaillait pas. Pensive, elle songeait devant le portrait de Josette qui ne quittait jamais son bureau,--non pas de la Josette de l’heure présente, mais de la fillette d’autrefois, celle qui, farouche d’abord, l’avait ensuite aimée avec tant de juvénile et passionnée tendresse.
C’était pour l’attendre et la ramener passer octobre en Bretagne qu’elle était à Paris depuis deux jours, puisque les derniers jours de septembre la lui ramenaient enfin!
Ah! oui, enfin!... Ses six semaines de solitude lui pesaient d’autant plus qu’elle devait soigneusement veiller à ne pas le laisser soupçonner à Josette qui, alors, n’eût jamais consenti à la quitter. Or, par-dessus tout, elle souhaitait ne mériter en rien le reproche «d’accaparer» la jeune fille qu’en toute occasion la marquise de Maulde lui faisait entendre, ouvertement ou non!
Et, d’ailleurs, n’était-ce pas sagesse de chercher à s’habituer au vide immense que creuserait dans sa vie le mariage de Josette... Certes, toute la première, elle souhaitait voir devenir une heureuse femme, l’enfant qu’elle avait vraiment faite sienne par son affection, son dévouement de chaque jour, par le souci constant qu’elle avait eu du bien moral de cette âme et de cette pensée vierges.
Mais justement parce qu’elle lui avait donné, avec un oubli absolu d’elle-même, son existence solitaire, se refusant toute vision même d’une destinée autre tant que sa tâche maternelle ne serait pas achevée, elle pressentait l’angoisse de l’heure,--proche sans doute,--où l’enfant s’éloignerait d’elle, commencerait sa vie de femme, où alors elle-même demeurerait seule, avec la conscience impitoyable de sa jeunesse morte, ne sentant plus à toute minute, près d’elle, pour lui faire oublier son isolement, cette tendresse infinie, délicieusement confiante, de Josette qui l’avait consolée des tristesses et des déceptions de sa vie...
Un jour, jadis, le comte de Moraines lui avait déclaré qu’il était impossible qu’une femme de son âge pût être heureuse, n’ayant pour toute joie qu’un rôle maternel à remplir... Pourtant cela était arrivé... Pourtant les cinq années qui venaient de s’écouler avaient été pour elle lumineuses et douces parce qu’un cœur d’enfant s’était donné tout à elle, appelant jalousement le sien... Pourtant, pendant ces cinq années, elle n’avait jamais souhaité une destinée autre... Pas même été troublée par la tentation d’accepter les quelques dévouements qui s’étaient offerts à elle--devenue comtesse de Moraines!--ni ceux qu’elle avait devinés attendre une simple parole d’encouragement pour s’avouer.
Peut-être, parce que la pensée décevante et ironique lui demeurait qu’elle ne les eût sans doute pas rencontrés si elle était demeurée l’institutrice Ghislaine de Vorges, une déclassée...
Rien n’avait pu effacer en elle, l’impression de dédain, un peu méprisant, pour les hommes, que sa jeunesse de femme lui avait imprimée dans l’âme. Alors elle avait dû les juger; et ils lui étaient apparus de telle sorte qu’elle n’avait plus ni désiré ni rêvé leur amour dont elle avait mesuré la valeur...
Et c’est pourquoi, à ceux qui s’étonnaient qu’elle n’usât point de son talent d’écrivain pour écrire des romans, elle répondait avec un sourire, voilant l’ironie un peu amère de sa réponse, qu’elle se fût sentie tout à fait incapable de faire parler à ses héros, comme il convient, le langage de la passion...
Parfois, elle s’était étonnée que pas un ne pût la toucher, ressusciter en elle ce désir de se confier toute qui l’avait effleurée jadis, éveillé en elle par Marc de Bresles. Avec lui, il semblait avoir emporté ce rêve mort... Il était parti, jamais il ne lui avait écrit. Indirectement, par hasard, elle avait entendu parler de lui, de rares fois. Elle avait su qu’il était revenu en France quelques mois; c’était pendant l’été, elle était alors en Suisse avec Josette; et, d’ailleurs, il n’avait pas cherché à la revoir... Lui aussi était, comme tant d’autres, un disparu pour elle... Et comme si son absolu silence lui avait apporté quelque mystérieuse et suprême déception, elle avait achevé de mourir à toute foi dans la durée des sympathies comme des affections, même les plus sincères. Elle n’avait plus voulu être que mère... Sans daigner voir que, peut-être, c’était folie à elle de s’enfermer ainsi dans la tâche que les circonstances lui avaient imposée, de faire son bonheur de celui qu’elle donnait, comme de l’ardente tendresse qui en était le retour... D’attendre pour songer à elle-même... Quoi?... Qu’attendait-elle de l’avenir, elle qui n’espérait rien?...
Et pourquoi aussi se prenait-elle à rêver à toutes ces choses, tandis qu’avant l’heure d’aller à la gare recevoir Josette, elle réunissait les lettres reçues presque quotidiennement de la jeune fille, pendant leur séparation de six semaines... Une à une, elle les feuilletait et, au passage, certaines pages l’arrêtaient.
Les premières étaient toutes au regret de la séparation.
Dans l’une d’elles, après son arrivée même à Dieppe, Josette écrivait avec un abandon d’enfant aimante:
«Ghislaine, ma chérie, ma maman, pourquoi m’avez-vous envoyée loin de vous? J’ai la nostalgie de notre _home_ breton où je vous ai laissée. J’ai la nostalgie du pays où vous êtes, du ciel, de la mer que vous regardez--sans moi, maintenant!--J’ai surtout, maman, la nostalgie de vous, de vos yeux, de votre sourire, de votre voix, de votre voix disant mon nom... Sentez-vous, ma tant chérie, qu’à tout instant, le cœur de votre enfant vient à vous, appelle le vôtre, vous murmure que vous lui manquez... si fort que je me demande, à certaines minutes, comment je peux me résigner à rester ici! Comme un bébé, j’ai des envies folles de me sauver et d’aller vous retrouver! Ce qui, seulement, me rend brave, c’est la pensée que je suis ici pour vous obéir...
«Car je suis brave, ma Ghislaine, devant grand’mère, devant tous; aussi brave que vous pouvez le désirer!... En même temps, je suis aussi mondaine que peut le souhaiter grand’mère, m’appliquant à m’habiller de façon à la satisfaire, à lui faire admirer votre goût, ma chérie Ghislaine, qui avez pris la peine de choisir à votre fille, des robes dignes de figurer près de celles de sa grand’mère!... Et je vous assure que les occasions ne me manquent point de les exhiber dès le matin même,--le matin de onze heures!--pour la fameuse heure du bain qui nous amène quotidiennement sur la plage...
«Au milieu de quelle foule! Quand je puis, je m’échappe avec les enfants, je les fais jouer un instant, et puis quand ils sont bien en train et ne songent plus à moi, alors, en regardant la mer que vous aimez, je reviens à vous et je vous murmure tout ce que j’ai plein le cœur et la pensée pour vous... Je vous parle de tout ce qui m’occupe, bon et mauvais, comme si vous pouviez m’entendre! Ma Ghislaine, quand la perspective de tant de jours à voir passer avant de vous revenir m’apparaît très nette, je ne me sens plus qu’une pauvre petite chose désemparée qui vous aime douloureusement, mais avec le meilleur de son âme!...»
Quelques jours plus tard, elle écrivait encore:
17 août.
«Ma chérie, quelle vie frivole, creuse, misérablement mondaine mène malgré elle votre enfant! Vous connaissez trop bien les goûts et les idées de grand’mère pour ne pas deviner, sans que je vous raconte ces pauvretés, dans quel tourbillon de visites, de soirées, de promenades et excursions est, bon gré mal gré, entraînée votre Josette dont le moral ne s’en trouve pas trop bien! Maman, je tâche de rester de mon mieux votre _vraie_ fille, pas un brin coquette, pas médisante, pas... tout ce que vous n’aimez pas!... Mais je ne réussis pas assez bien à mon gré et j’ai trop souvent l’occasion d’être fâchée contre moi parce que je me suis laissé entraîner à égratigner un peu mon prochain,--vrai, Ghislaine, quelquefois ici les raisons de le faire ne manquent pas!--parce que je n’ai pas trouvé désagréable d’être une personne très recherchée... Car tout le clan masculin des prétendants que patronne grand’mère à mon intention serait prêt à constituer à votre «petite» une véritable cour pour peu qu’elle s’y prêtât... Ghislaine chérie, pour écouter la fin de ma confession, ayez votre regard, votre cœur les plus indulgents! La vérité vraie, la piteuse vérité, c’est qu’il y a des jours où il prend à votre Josette la tentation de s’amuser à essayer de son pouvoir sur tous ces beaux soupirants dont elle se soucie moins que de la poussière frôlée par votre robe... Ce sont les jours mauvais où, pour échapper au vide et à l’ennui de son existence trop mondaine, elle serait capable,--Ghislaine, vous écoutez votre enfant avec toute votre indulgence, n’est-ce pas?...--de n’importe quelle sottise, où elle n’est plus qu’une stupide Josette, charmée, ravie même qu’on s’occupe d’elle, tant elle se sent altérée de sympathie, de paroles affectueuses, même tout simplement d’attentions et d’hommages...
«Mais soyez tranquille, maman, votre Josette à vous, la _vraie_, résiste bravement à la tentation, en pensant à vous qui la blâmeriez... Et en pensant aussi à elle-même qui se mépriserait, l’accès de spleen passé...
«Oh! Ghislaine, comme je soupire après notre paisible vie à Rothéneuf, nos lectures, nos séances de musique, nos promenades capricieuses par tous les chemins, nos causeries où je trouve si bon de mettre ma pensée et mon cœur dans votre pensée et dans votre cœur... Je ne sais vraiment ce que je donnerais pour me retrouver à travailler près de vous écrivant dans notre cher petit salon,--si intime, si calme que le seul chant de la mer en anime le silence, puisque votre Josette se tait consciencieusement pour ne pas vous troubler quand vous travaillez!
«Par moments, j’ai mal à l’âme du regret de tout cela! Cette agitation perpétuelle autour de moi, ici,--cette lanterne magique de gens très chics,--oh! combien! Laine,--qui passent sans cesse devant les yeux, m’étourdit absurdement et me rend triste à pleurer!
«Je vous assure, ma chérie aimée, que je fais de mon mieux pour n’en rien laisser voir; mais sans doute, je m’y prends mal, car grand’mère me reproche à tout propos ma sauvagerie, mon humeur de misanthrope, mon peu d’enthousiasme pour la société des jeunes filles de notre cercle... Vous savez qui elles sont, vous connaissez leurs allures très _modern style_, leur genre de conversations où le sujet _flirt_, sous toutes ses formes, est l’unique question traitée et traitée d’une façon qui me choque, me froisse, me donne le désir fou de les fuir! Oui, j’ai comme elles des yeux qui voient,--et très bien!--des oreilles qui entendent... un tas de choses!... Mais j’ai une pensée et une conscience trop puritaines, sans doute!... Et je ne le regrette pas puisque je sais, Ghislaine, que vous aimez mieux votre «petite» ainsi...
«Au revoir, maman, je vous adore et je vous regrette!... Il y a ici des coins de paysage délicieux, des couchers de soleil, des infinis de mer dont la beauté me prend toute et dont je voudrais tant que vous jouissiez aussi!...»
24 août, mardi.
«Vous ne devineriez jamais, ma Ghislaine, qui j’ai rencontré tantôt sur la plage!... M. de Bresles!... Vous vous souvenez, n’est-ce pas?... Votre ami, Marc de Bresles!
«J’étais venue voir la mer, démontée par un vent furieux, si fort que, tout à coup, il a dénoué mon voile et l’a,--très indiscrètement,--jeté au visage d’un promeneur qui arrivait, lequel promeneur a saisi le chiffon de tulle en question et me l’a rendu... Tout de suite, tandis que nous échangions de corrects saluts, j’ai eu l’impression que j’avais déjà vu ce monsieur quelque part, et je ne sais comment le nom de M. de Bresles a surgi dans mon souvenir.
«Mais comme je pensais votre ami bien loin de France, j’ai cru m’être trompée. C’était lui pourtant! Le lendemain matin, sur la plage, M. de Gannes me l’a présenté et je me suis étonnée de ne pas l’avoir reconnu sans hésiter. Il est tellement le même qu’autrefois, plus mince et plus brun peut-être, mais il a toujours sa même expression de visage énergique et volontaire, son même regard très pénétrant, très vif et, par instants, très doux,--d’une douceur inattendue, qui, comme son sourire, ressemble à une soudaine clarté de soleil dans un paysage sévère.
«Maman, votre ami, malgré son air un brin impérieux, doit être d’une bonté très délicate et je ne sais pourquoi j’imagine que ceux qu’il aime, il doit bien les aimer, mais aussi il doit pardonner difficilement, très difficilement, à ceux qui l’ont déçu... Est-ce que je me trompe?... Il m’a demandé de vos nouvelles. Et quelque chose dans sa voix m’a tout à coup rappelé--et si vivement!--ce dernier jour où je l’avais entendue, quand il était venu vous dire adieu, et que, sans le vouloir, j’avais interrompu votre conversation... Ce dont, encore aujourd’hui, je suis confuse! Quel vieux temps que celui-là, n’est-ce pas, Ghislaine chérie? S’il est possible, je vous aime plus encore qu’en ce temps-là!»
27 août.
«Voici votre ami, M. de Bresles, entré décidément dans le cercle de grand’mère. Il est venu faire une visite d’arrivée; nous étions sorties, en excursion à Pourville. Jeudi, il dîne ici et sera reçu comme ceux qui méritent d’être prisés, pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises. Ces jours-ci, d’ailleurs, où le «tout-Dieppe» est en mouvement, nous le rencontrons un peu partout, sur la plage, aux courses, toujours très courtois, d’humeur très indépendante, plutôt froid... Mais mon idée de derrière la tête, écoutez-la, Ghislaine chérie, c’est que sa froideur est de même sorte que la glace d’avril, quant à la solidité... Le plus léger choc, le moindre rayon de soleil la réduisent à rien...
«Peut-être parce qu’il revient d’Afrique, qu’il possède cette originalité d’avoir fièrement travaillé pour ne devoir qu’à lui-même sa fortune (M. de Gannes m’a raconté son histoire), peut-être aussi parce qu’un vieil oncle lui a légué, paraît-il, un gros héritage; peut-être encore parce qu’il n’est pas homme à se laisser englober dans le clan quelconque et brillant des _cercleux_, il est très en faveur auprès de toutes nos dames, mères de famille en tête, qui, plus ou moins, lui reconnaissent une foule de qualités... Ce dont il a l’air, très poliment, de ne pas se soucier un brin... Tous pareils, les hommes!
«Ghislaine aimée, ne dites pas, à votre tour, que votre «petite» est grincheuse autant qu’un vieux misanthrope... La vérité est que je suis de très méchante humeur parce que ce matin j’ai dû subir une chaude mercuriale de grand’mère, qui veut que je me décide à épouser le marquis de Chambry. J’ai fait de mon mieux pour rester une enfant respectueuse. Sans répondre, Laine, j’ai laissé passer le flot des reproches sur ma sentimentalité, mes prétentions ridicules, ma disposition à me singulariser en refusant des hommes que toutes les jeunes filles de mon monde et de mon âge trouvent charmants...
«Ah! qu’elles les épousent alors! Pourquoi me tourmenter ainsi? Pourquoi vouloir m’obliger à un odieux mariage de pure convenance, quand je suis si jeune, si heureuse dans le présent,--grâce à vous, maman, ma bien-aimée,--que j’espère tant de l’avenir!... Peut-être, c’est vrai, suis-je trop exigeante; peut-être, je serai déçue; peut-être ne suis-je qu’une folle petite fille de tant souhaiter être aimée comme j’aimerai pour donner ma vie, toute ma vie... Peut-être est-ce trop demander que de désirer avoir en mon mari la même foi absolue,--et délicieuse--que j’ai en vous, ma grande amie chérie... Mais, à cette heure encore, je ne puis renoncer à mon rêve... Et vous ne m’en blâmez pas, n’est-ce pas, vous qui comprenez toujours si bien ce qui agite votre enfant... Je vous aime plus que tout au monde, maman...»
2 septembre.
«Ghislaine chérie, ne vous moquez pas de moi. Ne vous préparez pas à me dire, avec des yeux pleins d’ironique pitié: «Ah! ah! petite, c’était bien la peine de vous jucher, d’un air de sage matrone, sur le haut de votre tour d’ivoire pour juger les autres!... Vous êtes tout comme elles!»
«La vérité _vraie_, dont la confidence est à vous toute seule, maman, c’est que je sens poindre en moi une grande sympathie pour votre ami M. de Bresles; à mesure que je le connais plus, sans doute aussi, parce que je sais combien vous l’estimez, parce que je me souviens de ce que M. de Gannes m’a raconté de lui,--je me sens très portée à sortir en son honneur de ma coquille...
«Et, Ghislaine,--il est convenu, n’est-ce pas, que vous ne vous moquez pas de votre «petite?...»--ce qui ne me déplaît pas du tout, étant donné qu’il ne prodigue pas son attention, c’est que votre Josette paraît lui sembler très digne qu’on prenne garde à son existence... En toute occasion, je m’en aperçois; et,--Laine, je vous confie cela en baissant le nez avec confusion...--j’en suis fière dans mon petit amour-propre... Surtout, chérie, ne vous souvenez pas ici de votre La Fontaine, et n’allez pas finir, me comparant à la grenouille: «La chétive pécore...» et le reste!