Part 14
«Sans doute, parce que M. de Bresles m’a vue petite fille, nous sommes maintenant sur le pied de vieilles connaissances qui ne craignent point de se confier leurs opinions sur les gens, les choses, les livres, les paysages, etc., etc.! laissant toutefois de côté, sans l’ouvrir, le jardin fermé des sentiments les plus chers, les plus intimes...
«Hier soir, pourtant, nous l’avons, pour la première fois, entr’ouvert un brin, parce que, après le dîner, nous causions sur la terrasse, comme on cause dans la nuit, sous un admirable ciel pailleté d’étoiles, en entendant au loin le chant des vagues.
«Le matin déjà, je l’avais rencontré comme je sortais de la petite chapelle de Pourville, dont j’aime tant le silence! Après avoir lu votre chère lettre, j’avais besoin de penser à vous, mieux même que devant la mer, de réfléchir à vos conseils, de faire un sage examen de conscience pour être davantage ce que vous souhaitez... Oh! ma tant chérie, combien j’étais avec vous dans la paisible petite chapelle, comme je vous y ai remerciée et j’y ai prié pour vous... Que vous serez heureuse, si je suis exaucée!
«Le soir, tandis que nous causions, en dehors--heureusement!--grâce à un excellent hasard, du cercle général, un mot a rappelé notre rencontre du matin, bien brève,--car tout juste M. de Bresles s’était arrêté pour me remettre en voiture,--mais qui avait paru lui faire plaisir... comme à moi. Et notre conversation, alors, est devenue plus grave, plus intime; je ne sais comment nous nous sommes souvenus ensemble de mon pauvre père... Pour la première fois aussi, Ghislaine, je lui ai parlé de vous autrement que pour lui raconter quel écrivain célèbre vous êtes... Je lui ai dit un peu ce que vous avez fait, été pour votre enfant d’adoption, afin qu’il sache pourquoi, jamais, je ne vous aimerai assez... Mais, de cette tendresse même, je n’ai rien dit, vous seule, ma maman, devez la connaître... Sentez-la, ici dans le baiser que je vous donne, de loin, hélas!
«M. de Bresles m’a ravie en me déclarant tout à coup que, dans ma façon de parler, dans mes mouvements, mes idées aussi, je vous ressemblais étonnamment. Est-ce délicieux? Ainsi, ma Ghislaine, je suis une petite _vous_, votre fille tout à fait! Vous ne pourriez me renier... Voilà!
«Pour la première fois encore, M. de Bresles s’est décidé à me laisser entrevoir, enfin, son vrai _lui_, non pas celui qu’il promène dans les salons, très chic, plutôt froid, un tantinet ironique, mais l’autre, celui qui trahit son sourire, et parfois aussi son regard...
«Ah! la bonne soirée qui me dédommage de tant d’autres à Dieppe! Malheureusement, elle a bien peu duré, Laine chérie, parce qu’il m’a fallu rentrer dans le salon pour y papoter en jeune fille bien élevée.»
9 septembre.
«Je ne vous avais jamais entendue dire, ma Ghislaine, que M. de Bresles fût un musicien excellent, quoique non exécutant. Et il l’est, certes!
«C’est une découverte que j’ai faite, hier, par hasard. Écoutez comment. Par extraordinaire, grand’mère avait bien voulu me dispenser d’une tournée de visites qu’elle entreprenait allégrement sur le petit coup de quatre heures. Et moi, toute à la joie de pouvoir employer à ma guise ces précieux moments de liberté, après avoir eu cet enfantillage,--que vous me pardonnerez, n’est-ce pas? ma chérie Ghislaine,--de placer votre portrait devant moi, sur le piano à queue, pour vous voir tout en jouant, je me suis mise à faire de la musique.
«Une vraie fête que je m’offrais! Pour me la donner complète, je me suis même chanté, comme je chante seulement quand je suis toute seule ou avec vous. De loin, entre les massifs fleuris de la terrasse, j’apercevais un immense horizon d’eau couleur d’opale, agité de longues vagues souples où traînaient des lueurs de soleil couchant... C’était exquis! Votre folle petite Josette pouvait se croire en plein rêve!
«Tout à coup, brusquement, elle a été ramenée dans la réalité par l’intuition qu’elle n’était plus seule!... Je me retourne et, en effet, j’aperçois, près de la portière du grand salon, M. de Bresles qui, adossé au mur, m’écoutait depuis... je ne sais combien de temps. Il avait un air installé!...
«C’était affreusement indiscret, n’est-ce pas? ma chérie aimée. J’étais fâchée contre lui!... Et fâchée aussi contre moi-même de ne pas éprouver une de ces indignations qui abaissent les impérieux tels que lui!...
«Cette faiblesse, sans doute, il ne l’a pas devinée, par bonheur! Il a remarqué seulement mon imperceptible froncement de sourcils. Et,--Ghislaine, ne riez pas!--j’ai été ravie de le voir inquiet. Il m’a demandé très vite:
«--Est-ce que, réellement, vous m’en voulez de n’avoir pas trahi ma présence? Je suis venu parce que madame votre grand’mère m’a donné rendez-vous vers cinq heures et demie, au sujet de chevaux qu’elle désire acheter. Le domestique m’a introduit, m’annonçant. Vous n’avez pas entendu... Et j’ai succombé à la tentation d’écouter, sachant que je trouvais là une occasion unique.
«Je lui ai dit ce que je pensais:
«--Vous m’avez prise en traître! Ce n’est pas bien!... Vous qui savez que je ne fais de musique que pour moi...
«Ses yeux sur les miens, il a interrogé:
«--Pourquoi cet égoïsme?
«--Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de la prudence, de la sagesse... Parce que je sens que je mets trop de moi dans le chant de ma voix et de mes doigts. Et cela m’effarouche...
«Il a souri et, sans insister, il a continué:
«--J’aime cette musique de Grieg, que je ne connaissais guère quand je suis parti... Vous jouiez il y a un instant...
«Il murmurait l’air. Alors, Laine, je ne comprends pas où était ma volonté en cette minute-là! mais sans réfléchir, je me suis rassise au piano, comme je sentais que M. de Bresles le souhaitait... Et j’ai recommencé à jouer, à jouer...
«Il me disait: «Encore ceci! Chantez cela!...» comme si c’eût été la chose la plus naturelle que je fisse de la musique pour qu’il l’écoutât avec une avidité insatiable. Ce qui m’étonne le plus, c’est que votre indépendante Josette ne songeait pas à regimber!... Pas plus qu’elle ne pensait à trouver incorrecte, cette séance de musique improvisée. Il est vrai que votre chère image était là, vous rendant toute présente!... M. de Bresles ne pouvait vous voir... Mais je vous regardais, ma chérie, et je me trouvais très bien, très heureuse entre vous et votre ami qui, maintenant, est un peu le mien aussi... Vous le voulez bien, n’est-ce pas? maman.
«Nous étions lancés dans de chaudes dissertations sur les mérites de nos compositeurs favoris, chacun vantant les siens, quand grand’mère est entrée.
«Je crois bien qu’elle a été un peu suffoquée de nous trouver ainsi en grande conférence, moi assise au piano, M. de Bresles à côté.
«Elle m’a lancé de cette voix railleuse qui me glace:
«--Eh bien, eh bien! il me semble que la déesse s’humanise! Marc, mes félicitations d’un pareil succès...
«Et là-dessus, Ghislaine, aussi vite que la politesse me l’a permis, j’ai battu en retraite...»
18 septembre.
«Les jours passent, ma Ghislaine aimée. Encore une dizaine de jours, et puis je vous retrouverai! Cela me paraît tellement délicieux que j’ose à peine croire que je ne rêve pas ce bonheur qui me fait bondir le cœur de joie...
«Mais, pour m’assurer qu’il s’agit bien d’une réalité prochaine, je n’ai qu’à regarder le ciel gris d’équinoxe, la mer bondissante sous des rafales furieuses, la plage qui se dépeuple.
«Pourtant, grand’mère, trouvant encore ici un cercle suffisant, ne parle point de quitter Dieppe; et comme aux beaux jours d’août, nous faisons des visites, nous en recevons, nous dînons en ville, etc. Je suis tellement saturée de plaisirs mondains que, par instants, je me sens presque,--presque!...--une âme de carmélite, ou de vieux roi désenchanté prêt à s’écrier, convaincu: «Vanité des vanités!»
«Ma grande amie chérie, quand je vais vous être revenue, que vous m’aurez emmenée dans notre calme petit Rothéneuf, vous me ferez mener une bonne vie sérieuse, utilement remplie, qui me retrempera... Maman, je sens que je ne vaux plus rien du tout. Ma sagesse a grand besoin de vous!...
«Vous qui connaissez bien votre Josette, vous ne serez pas étonnée si je vous confie que l’ironique réflexion de grand’mère, quand elle m’a trouvée faisant de la musique avec M. de Bresles, m’avait rejetée aussitôt,--instinctivement,--dans une extrême réserve avec lui; d’autant qu’à plusieurs reprises, elle avait eu encore certaines allusions qui avaient effarouché votre ombrageuse Josette...
«J’avais fait un très sévère examen de conscience, et, à ma grande, très grande confusion, j’avais découvert que, en effet, je n’avais pas été, avec M. de Bresles, farouche,--pour parler comme grand’mère,--autant qu’avec les autres... que je lui avais passablement parlé de ma _vraie_ moi, laissé entrevoir ce que j’aime, ce qui m’intéresse, m’émeut, ce que je déteste...
«En somme, j’avais été très indiscrète envers moi-même, sans m’en douter... Peut-être parce que M. de Bresles,--votre ami!--m’inspirait une confiance singulière et attirante... Tout cela est un peu embrouillé dans moi... Vous m’aiderez à y voir clair, dites? maman.
«La conclusion de mon examen de conscience est que je me suis promis d’être désormais avec M. de Bresles comme avec les autres. Et vraiment, me sentant observée par grand’mère qui avait l’air de regarder, à travers sa face-à-main, une comédie amusante, la réserve m’était facile. Seulement, c’était triste!...
«M. de Bresles, naturellement, n’a pas été long à s’apercevoir que je n’étais plus la Josette qu’il était accoutumé à rencontrer. Il ne m’a fait aucune réflexion; il m’a laissée remplir mon nouveau personnage, comme il me convenait. Il attendait son heure.
«Et il l’a eue hier à Varangeville, où nous étions en excursion, par un exceptionnel beau jour, pareil à un jour d’été, tiède, lumineux, sentant bon les dernières fleurs.
«Nous étions descendus de voiture; j’avais avancé seule, bien avant de la vieille église, sur la falaise qui embaumait le foin que des femmes liaient au soleil. J’écoutais leurs rires, je regardais la mer, d’un bleu adorable, et je pensais à vous, ma chère aimée, votre lettre chérie de ce matin emportée avec moi, pour vous avoir plus!...
«Tout à coup, j’ai vu une grande ombre s’allonger sur l’herbe. C’était M. de Bresles; allant droit au but, de sa manière franche, il m’a demandé, avec un regard que je ne lui connaissais pas encore:
«--Est-ce que je vous ai offensée en quelque chose?
«J’ai secoué la tête négativement.
«--Alors, pourquoi ne me faites-vous plus l’honneur, qui m’était très précieux! de me traiter en ami? Êtes-vous donc changeante?
«J’ai hésité une seconde à répondre. Puis, j’ai été aussi sincère que lui et, simplement, j’ai dit:
«--Non, je ne suis pas changeante... Vous êtes toujours pour moi l’ami de Ghislaine, comme vous êtes maintenant devenu le mien aussi, je le crois... Mais une réflexion de grand’mère m’a fait voir que j’avais peut-être tort de le montrer trop franchement... Et je m’applique à ne plus étonner personne...
«Il a incliné la tête. Quelque chose de très doux passait dans ses yeux. Il ne m’a rien répondu. Mais j’ai senti qu’il m’avait bien comprise.
«Jusqu’ici, ma Ghislaine chérie, vous seule m’aviez habituée à être ainsi comprise, même à demi-mot... C’est excellent!»
Ghislaine cessa de lire... La nuit tombait; à peine, maintenant, elle pouvait distinguer les lignes tracées par la haute écriture de la jeune fille. D’un geste machinal et lent, elle rassembla les lettres éparses, celles aussi qu’elle n’avait pas rouvertes, qui, presque toutes, parlaient, comme les premières, de Marc de Bresles. Sa pensée était entière à ce qu’elle venait de lire, et une indéfinissable angoisse lui meurtrissait le cœur... Angoisse de quoi? Qu’est-ce donc qui, tout à coup, lui faisait ainsi l’âme obscurément douloureuse, y étouffant la joie qu’elle éprouvait du retour de l’enfant?...
Était-ce donc qu’ayant lu ainsi l’une après l’autre toutes ces lettres si sincères de Josette, elle venait soudain d’y prendre la conscience très nette que jamais encore la jeune fille n’avait donné à aucun homme l’attention ni la sympathie qu’elle avait accordées à Marc de Bresles... Sympathie fugitive, destinée à demeurer sans lendemain? Ou bien aube d’un sentiment profond qui, se développant, deviendrait la source vive de son bonheur?...
La question tout à coup se précisa très nette dans la pensée de Ghislaine, la faisant tressaillir. La destinée voulait-elle donc que Josette, recherchée par tant de jeunes hommes, fût justement attirée par celui-là, revenu de bien loin à l’heure même où devait se décider son avenir de femme, et qui, peut-être, allait l’aimer comme elle souhaitait l’être...
Sourdement, un désir palpitait dans l’âme de Ghislaine pour que cela ne fût pas. Elle s’en aperçut soudain et un élan de volonté écrasa le souhait instinctif et frêle... Si Marc n’avait pas changé, s’il était vraiment demeuré tel qu’elle l’avait connu, à qui eût-elle pu mieux confier l’enfant qui lui était chère?...
Elle murmura, les yeux arrêtés sur le petit portrait qui n’était plus qu’une ombre dans le crépuscule:
--Ce serait très bien s’il en était ainsi...
Oui, très bien. Ils étaient l’un et l’autre de bonne noblesse. La différence d’âge entre eux n’était pas de celles qui font une union disproportionnée, et Marc semblait maintenant avoir assez de fortune pour satisfaire toutes les exigences de Mme de Maulde sur ce point...
Alors pourquoi y avait-il en elle, au plus intime de son âme, le besoin presque douloureux d’être trompée en ces prévisions?... Était-ce donc qu’elle souffrait égoïstement de voir se rapprocher le moment où elle perdrait l’enfant qu’elle appelait sa «petite Joie»... Ou bien redoutait-elle que celui qui la lui enlèverait fût précisément Marc de Bresles, son ami de jadis, le seul peut-être qu’elle eût souhaité voir venir à elle?...
Là-bas, à Rothéneuf, quand elle avait reçu la causerie de Josette qui lui apprenait son retour en France, elle était devenue songeuse, ressaisie par un passé qu’elle avait cru mort, sans résurrection possible... Depuis des années, elle ne savait plus rien de Marc de Bresles. Et voici qu’il revenait tout à coup. Un jour,--éloigné ou proche, mais un jour qui arriverait sûrement,--elle le rencontrerait de nouveau... Peut-être, comme autrefois, la vie du monde les rapprocherait souvent... Peut-être, redeviendraient-ils, les amis qu’ils avaient été... Ou bien, au contraire, l’expérience leur prouverait que ce qui a été ne recommence jamais...
Dans la nuit grandissante du crépuscule d’automne, Ghislaine se rappelait comme elle avait rêvé à toutes ces choses, pendant la matinée bleue qu’elle avait laissée s’enfuir là-bas en Bretagne, sans avoir conscience des minutes, après qu’elle avait lu la lettre de Josette. Était-ce donc parce qu’elle songeait ainsi, enveloppée d’une clarté de soleil qui irisait divinement la mer, parce que l’air vibrant était saturé d’une odeur chaude de fleurs, parce que cette fête des choses l’enivrait un peu, qu’elle avait pu trouver tant de douceur à l’idée du retour de Marc de Bresles, qu’elle en avait ressenti une indéfinissable sensation d’espoir, délivrée, pour un instant du moins, du sentiment de son avenir solitaire?...
Mais quand elle rêvait ainsi, elle ne pouvait prévoir qu’un hasard ironique allait tout d’abord rapprocher Marc de l’enfant dont elle avait façonné la jeune âme à l’image de la sienne; si bien que cette enfant devait sentir, tout comme elle-même, la valeur de cet homme que les circonstances lui permettaient de connaître librement. Oh! la vie, comme elle est plus forte que tous les désirs, les rêves, les espoirs! Et jamais peut-être, plus qu’à cette heure, Ghislaine n’avait eu conscience de cette force...
Dans la pièce silencieuse, la pendule tinta, l’arrachant à elle-même. Elle regarda l’heure. Si tard déjà... A peine, il lui restait le temps de s’apprêter pour être à la gare à l’heure voulue.
Vite, elle passa dans sa chambre et mit rapidement ses vêtements de sortie. Puis, toute prête, comme elle finissait d’attacher son voile, elle aperçut, dans la glace, son image que les bougies de la cheminée éclairaient presque violemment; et une seconde alors, avec des yeux sans indulgence, elle se considéra, se voyant telle sans doute que les autres la voyaient, très blonde, très svelte avec un buste finement épanoui, le visage un peu fatigué, pâli par l’épreuve de la vie qui l’avait creusé d’imperceptibles meurtrissures, avivées en cet instant par la pleine lumière, surtout autour des yeux dont le regard avait une profondeur mélancolique. Ah! la jeunesse était loin!... si loin...
Elle se détourna et descendit dans la rue, luisante sous la pluie, où la voiture l’attendait...
Elle s’était attardée à réfléchir, et, juste, elle atteignit la gare quelques minutes avant l’arrivée du train. La seule pensée maintenant que, dans un instant, son enfant allait lui être rendue la dominait toute, dissipant l’obscure angoisse qui l’avait fait souffrir. Elle n’avait pas le droit de se plaindre de sa destinée, aimée comme elle l’était par sa petite «Joie»!...
Le train entrait en gare, elle approcha au premier rang de ceux qui attendaient, avec l’intuition du désir de Josette de l’apercevoir tout de suite... Et quand elle-même distingua, dans la foule des arrivants, le jeune visage dont les yeux la contemplaient avec une rayonnante tendresse, quand elle entendit la voix chaude lui murmurer avec un frémissement de bonheur: «Ma Ghislaine, ma maman... Enfin, je vous retrouve!...» quand elle sentit sur son visage les lèvres chaudes qui lui donnaient des baisers, jaillis du cœur même de son enfant d’élection, elle oublia tout ce qui l’avait faite triste: doutes, craintes, déceptions, regrets, scepticisme. Car en Josette elle avait vraiment mis sa joie...
Et elle était aussi profondément heureuse, même aussi gaie que la jeune fille, quand échappées du tumulte de la gare, délivrées du souci des bagages abandonnés à la vieille Anglaise de Josette, elles se retrouvèrent toutes deux en voiture, pouvant enfin goûter la douceur de la réunion.
Comme une enfant, Josette, son bras glissé sous celui de la jeune femme, s’était blottie près d’elle, entremêlant de ses baisers, les questions, les réponses qu’elle jetait au hasard, toute à l’allégresse du retour, avide d’entendre la voix de Ghislaine, de se sentir enveloppée par sa maternelle tendresse. Avec un soupir d’allégement, elle murmura, de cet accent de petite fille aimante qu’elle avait en parlant à la jeune femme:
--Ghislaine, ma maman chérie, que c’est donc bon de vous revoir, de penser que nous n’allons plus être séparées!
Séparées! Pourquoi ce simple mot réveilla-t-il impitoyablement, dans l’âme de Ghislaine, la pensée oubliée que la jeune fille ne serait plus longtemps près d’elle?...
Plus forte que sa volonté, une question lui échappa, tandis que sa main caressait les doigts de Josette, glissés dans les siens:
--Alors, ma petite fille n’a pas rencontré à Dieppe celui qui me la prendra?
A travers le gant de la jeune fille, elle sentit un tressaillement léger des doigts. Alors ses yeux cherchèrent le regard de Josette,--ce regard où elle lisait comme en sa propre conscience...
Mais les paupières abaissées une seconde le lui voilaient, et, dans l’ombre du coupé, elle entendit seulement la voix de Josette monter presque suppliante, avec un frémissement:
--Oh! maman, ne parlons pas de celui-là maintenant!... Votre enfant est à vous toute, elle ne veut encore être qu’à vous!
IV
A peine réinstallée à Paris, la marquise de Maulde reprenait ses réceptions hebdomadaires du soir, qu’elle organisait avec un art raffiné, d’abord pour son propre plaisir, puis pour celui de ses hôtes qui entendaient chez elle des artistes de tous genres,--valant presque toujours la peine d’être entendus...
Aussi, bien que novembre fût à peine en son milieu, que la saison mondaine ne fût encore qu’à son aurore, la plus brillante des cohues emplissait les deux salons ouverts ce soir-là, quand Ghislaine y arriva, accompagnant sa belle-fille. Avec une bonne grâce inaccoutumée, la marquise avait insisté pour qu’elle parût à sa première soirée, et elle avait accepté l’invitation, ne voulant pas rendre plus difficiles encore, par un refus, ses rapports très délicats avec Mme de Maulde.
Elle fut, d’ailleurs, accueillie par un de ces sourires séduisants que, dans son salon, la marquise n’eût pas refusé à sa pire ennemie. Elle s’entendit adresser quelques paroles banalement aimables, et put avoir, du moins, la satisfaction--frivole--de constater qu’elle avait réussi à habiller Josette au gré de sa difficile grand’mère. Celle-ci, d’un coup d’œil aigu, filtrant sous la paupière, avait en effet, inspecté la toilette de la jeune fille, avant même de songer à effleurer le front qu’elle lui offrait.
--Voyons?... Voyons, petite, comment vous êtes faite ce soir?... Pas mal!... Bien... Bien... C’est gentil, ce taffetas rose et cette vieille dentelle jaunie! Pas assez décolletée pourtant... Tu l’es presque à la façon d’une pensionnaire de couvent!... Demande donc à Mme de Moraines de faire plus largement tailler tes corsages!
Josette eut un imperceptible froncement de sourcils, comme au temps où elle était une petite fille aisément révoltée. Mais elle ne releva pas la singulière réflexion de Mme de Maulde et dit simplement:
--Je suis aise, grand’mère, que ma robe vous plaise...
--Et j’espère qu’elle te plaît à toi aussi, que tu es ravie de constater qu’elle te va bien!... Sois donc jeune, petite Minerve. Jouis de tes vingt ans, de leur beauté et de la tienne!
Elle se détourna, rendant la liberté à Josette. Quelqu’un venait la saluer, un intime qui avait entendu ses derniers mots et, très sincère, fit un enthousiaste éloge de la jeune fille. La marquise approuvait souriante, observant Josette avec un plaisir sensible.
--Oui, oui, elle s’est vraiment arrangée d’une façon étonnante... Fillette, elle n’était guère jolie! Je n’aurais jamais osé espérer qu’elle deviendrait ce qu’elle est... Ah! la jeunesse! la jeunesse, mon ami, quelle magicienne! Voyez comme son charme opère...
Et avec des yeux, au fond desquels il y avait soudain l’amer regret de la femme vieillie--jadis adulée--elle contempla de nouveau sa petite-fille, tout de suite entourée, accueillie par le muet hommage de tous les regards qui saluaient son charme d’aurore. Dans ce salon, il y avait des femmes, des jeunes filles plus absolument jolies, dont les traits pouvaient mieux soutenir la critique... Pas une pourtant ne l’eût fait oublier, car elle possédait une étrange séduction, émanée tout ensemble de la grâce extrême de sa silhouette de petite nymphe souple et fine, de l’éclat de la peau qui avait une blancheur délicate sous les cheveux sombres, capricieusement relevés, mais surtout du sourire de la bouche volontaire et caressante, de la clarté passionnée du regard très jeune où, par instants, apparaissaient des profondeurs imprévues qui en faisaient un vrai regard de femme.
Ayant cette même sobriété de gestes qui caractérisait Ghislaine, elle causait et répondait, allant à tous à travers les salons, parce qu’elle savait combien Mme de Maulde tenait à ce qu’elle remplît de façon impeccable son rôle de fille de la maison. Et elle s’en acquittait avec tant de grâce que personne n’eût pu soupçonner qu’elle avait l’impression d’accomplir un insipide devoir mondain... Personne, sauf Ghislaine dont le sourire l’encourageait et qu’elle remerciait par une rapide caresse du regard, résistant bravement à son instinctif désir de se rapprocher de la jeune femme, afin de ne point l’exposer à la jalouse malveillance de sa grand’mère.