Part 12
Sur la plage, les promeneurs étaient maintenant très rares. Avec l’approche du crépuscule qui venait plus tôt en cette fin d’août, l’air encore avait fraîchi et le vent ramenait de grosses nuées menaçantes chargées de pluie. Dans les hôtels qui, devant la mer, bordaient la longueur de la rue Aguado, des lumières commençaient à s’allumer...
Sans enthousiasme, Marc revint vers le Casino. Comme il passait devant l’une des larges portes enserrées dans les grilles, un abonné en sortait: un homme d’une cinquantaine d’années, aux allures de clubman aristocratique, qui, se trouvant face à face avec lui, s’arrêta court, le regardant d’un air d’indécision où il y avait une intense surprise, puis s’écria:
--De Bresles! C’est bien vous, n’est-ce pas? Je ne rêve point... Ah çà! vous êtes donc en France?
--Je suis en France, comme vous voyez, très ravi d’y être, d’y retrouver des amis qui veulent bien se souvenir de moi, qui me reconnaissent après tant d’années d’absence.
Et cordialement, Marc serra la main de Paul de Gannes. Puis, un court silence se fit entre les deux hommes dominés par la surprise de ce rapprochement soudain, par le rappel brusque du passé que leur rencontre évoquait tout à coup. Inconsciemment, ils se regardaient, chacun cherchant sur le visage de l’autre, les traits jadis familiers et la trace des dernières années enfuies...
Cette trace, elle se trouvait surtout dans la silhouette un peu alourdie de Paul de Gannes, dont la cinquantaine commençait à blanchir la barbe effilée, les cheveux soigneusement taillés sous le feutre gris. Marc, lui, avait maigri de corps et de visage, mais sans rien perdre de son air de robustesse nerveuse; la peau brûlée par le soleil d’Afrique, semblait accentuer le caractère de volonté et d’énergie des traits auxquels le sourire donnait, comme jadis, une douceur imprévue et charmeuse.
Il sentit sur lui le regard de Paul de Gannes et, gaiement, il interrogea:
--Avouez que je m’illusionne en me figurant que vous me reconnaissez et que vous me trouvez, au contraire, un air terriblement exotique...
--Pas du tout! Et c’est même ce qui me stupéfie! Vous reparaissez tel que vous êtes parti, Parisien pur sang, et votre vie aventureuse devait vous convenir à merveille, car vous êtes rudement plus jeune d’aspect que vos contemporains! Faites un seul tour au Casino en ce moment où la «grande semaine» les rassemble ici en nombre et vous en jugerez! Mais que diable faites-vous à Dieppe, quand on vous croit en Afrique? Comment êtes-vous ainsi revenu sans crier gare?
Machinalement, les deux hommes s’étaient mis à marcher, insensibles à la violence du vent, à l’ombre grandissante du crépuscule, tout à leur soudaine rencontre qui évoquait, en leur pensée, des souvenirs effacés, une vision de leur passé mort...
Avec une imperceptible amertume, la voix de Marc s’éleva:
--Mon cher ami, à qui aurais-je crié gare? Vous savez bien que je suis un solitaire dans l’existence! J’ai débarqué il y a trois semaines, sans nul vain espoir d’être accueilli en grande pompe, voire même autrement... J’ai filé tout de suite vers Paris où je me suis retrempé avec joie dans l’atmosphère natale, sans m’apercevoir même, en mon enthousiasme, que cette atmosphère était saturée à souhait de la poussière d’été. Puis, m’étant _parisianisé_ de mon mieux, ayant constaté que le mois d’août avait dispersé aux quatre coins de la France tous ceux que j’aurais eu quelque plaisir à voir, j’ai pris le train pour Dieppe, ou mieux pour Arques où m’appelle ma nouvelle qualité d’héritier...
--D’héritier? Et oui, c’est vrai! votre vieil original d’oncle, le comte de Sylvaire, est mort?
--Il est mort, il y a deux mois.
--Et vous êtes son héritier...
--Et je suis son héritier... Non par la force des choses, mais par sa propre volonté, ce qui m’a permis d’accepter sans scrupule ledit héritage...
--Autrement, vous l’auriez refusé?... De Bresles, au moral comme au physique, vous êtes toujours le même! Votre séjour parmi des individus d’âme primitive vous a laissé tous vos raffinements de civilisé!
Marc eut un léger haussement d’épaules, un peu impatient:
--Mon cher ami, en toute simplicité d’âme, je vous avoue que, en effet, je n’aurais eu aucun goût pour accepter une fortune que son possesseur, vivant, semblait décidé à me refuser. Mais heureusement, je n’ai rien eu à démêler avec mes scrupules! Mon digne oncle, après m’avoir traité comme le dernier des drôles parce que je prétendais gagner mon pain ainsi qu’un misérable prolétaire, a jugé, sans doute, sur le tard, que à tout péché miséricorde! Et il a fait de moi une façon de millionnaire, possesseur de plusieurs châteaux, tout comme le marquis de Carabas, l’un entre autres à Arques...
--D’où votre présence ici, je comprends.
--Oui, le notaire m’a averti que cette propriété d’Arques y nécessitait ma présence pour la vente de terres qui en dépendent... Et je me suis exécuté. Depuis mon arrivée, hier soir, je joue bravement mon rôle de châtelain, mais cette après-midi, je n’y tenais plus et je me suis échappé pour venir voir ma vieille amie la mer...
--Que vous trouverez en pleine révolte!
Marc enveloppa d’un regard ravi l’horizon tourmenté. Puis il sourit un peu, aspirant à pleines lèvres l’âpre souffle du vent.
--Je l’aime ainsi... Sans doute, parce que depuis ma plus tendre enfance je me suis moi-même entendu, bien des fois, traiter de révolté! Dites-moi, vous êtes ici pour la «grande semaine»?
--Du tout, nous passons la saison à Dieppe. Ma femme s’y plaît beaucoup, car elle y retrouve tout son cercle. Vous y rencontrerez vous-même bien des visages connus! La marquise de Maulde, pour ne parler que d’elle, y est avec sa petite-fille. Elle a une villa sur la route de Pourville.
Marc n’entendit même pas cette dernière phrase, l’âme soudain bouleversée par l’impérieuse résurrection du passé... Un passé que sa volonté, autant que les circonstances, semblait pourtant avoir aboli dans son souvenir, passé mort en ce jour d’automne où il était sorti de l’hôtel de Maulde, après avoir reçu l’adieu de Ghislaine de Moraines qu’il sentait perdue pour lui, toute au devoir imprévu qu’elle acceptait entier... Et dès lors, de toute énergie, il s’était appliqué à oublier le rêve fini, pour n’être plus qu’un homme d’action, vivant dans l’heure présente faite de difficultés, de périls audacieusement surmontés.
L’élan qui, autrefois, l’entraînait vers Ghislaine de Vorges avait été brisé,--irréparablement, semblait-il,--par son mariage avec le comte de Moraines. Mais cependant, il ne pouvait entendre parler d’elle comme d’une étrangère, et les paroles de M. de Gannes, tout à coup, l’évoquaient pour lui avec son charme mélancolique, ses yeux profonds, son sourire pensif et très doux... Machinalement, il répéta:
--Ah! Mme de Maulde est à Dieppe... Et sa petite-fille vit toujours auprès d’elle?
--Mais non, du tout. Josette de Moraines habite avec sa belle-mère, et cela depuis plusieurs années déjà. L’hiver même qui a suivi la mort de son pauvre père, elle a été fort souffrante des suites de cette terrible secousse; alors Mme de Moraines l’a emmenée au bord de la mer, comme le recommandait le médecin, la marquise ne se souciant nullement de quitter Paris. Et sa complète liberté lui a paru si précieuse qu’elle a souhaité la conserver. Mme de Moraines et Josette se sont alors installées dans l’appartement même de Moraines et elles y sont restées. En ce moment, Josette est en villégiature chez sa grand’mère.
Il y eut un silence. Sur la terrasse à peu près déserte maintenant, les deux hommes s’étaient arrêtés et ils semblaient observer la course éperdue des vagues, sous le ciel obscurci par des nuées épaisses que ramenait le vent. Peut-être Paul de Gannes était-il le seul à remarquer la menaçante beauté de l’horizon. Le regard de Marc contemplait, dans le monde de l’âme, de pauvres ombres pâles, fantômes du passé... Un pli creusait son front.
Tout à coup, il interrogea et sa voix timbrée avait quelque chose d’un peu dur, mais de rêveur aussi:
--Est-ce que Mme de Moraines est également ici?
--Oh! non!
Et un demi-sourire courut sous la moustache de M. de Gannes.
--Vous seriez-vous imaginé que notre belle marquise, qui avait la fibre maternelle fort peu développée, s’aviserait, un beau jour, de devenir jalouse de la grande affection que Josette témoigne à sa belle-mère, et justement! car Mme de Moraines s’est dévouée à elle comme bien des mères mêmes ne l’auraient pas fait! Mais Mme de Maulde n’en a pas jugé ainsi. Et comme elle a coutume d’exprimer tout ce qu’elle a en tête, elle a non seulement fait sentir, mais dit à Mme de Moraines son impression... Cela, à plusieurs reprises, et même,--ma femme en a été témoin!--d’une façon tout à fait blessante. Naturellement, Mme de Moraines se tient maintenant sur la réserve et voit fort peu la marquise. Entre nous, mon opinion est que Mme de Maulde est moins jalouse de l’affection témoignée par sa petite-fille que des succès littéraires de Mme de Moraines et de l’affluence des visiteurs dans son salon.
Marc le regardait, surpris.
--De quels succès littéraires, voulez-vous parler?
--Ah! çà, de Bresles, vous avez donc tout à fait perdu de vue vos anciens amis?
--Ceux-là surtout qui auraient pu me parler de la famille de Moraines; les pauvres Dupuis-Béhenne sont morts à un an de distance.
--Oui, après avoir eu la délicate pensée de léguer à Mme de Moraines, qu’ils aimaient comme leur fille, leur propriété de Bretagne, près de Paramé... Peut-être parce qu’ils savaient mieux que personne que la comtesse Ghislaine se refusait absolument à profiter de la fortune que lui donnait son mariage avec ce malheureux Moraines... C’est justement pour se créer une situation tout à fait indépendante qu’elle s’est mise à écrire... Et elle a étonnamment réussi! C’est vraiment une femme remarquable!... Ah! Moraines, qui s’y connaissait, avait bien su deviner tout ce qu’elle valait! D’autres, après lui, s’en sont avisés aussi et s’en avisent même en ce moment, à commencer par Étienne Dechartres, vous savez, le poète et critique d’art... Mais jamais elle ne sera la femme de personne tant que Josette ne sera pas mariée.
--N’est-ce pas là un événement qui, sans doute, ne tardera pas à se produire? Mlle Josette a aujourd’hui...
--Vingt ans. Oui, certes, elle est d’âge à goûter de la vie conjugale... C’est l’opinion très arrêtée de sa grand’mère qui rend fort injustement Mme de Moraines responsable du peu d’enthousiasme de la jeune personne pour le mariage. La vérité est que cette petite fille est terriblement difficile, peut-être, en effet, parce qu’elle est trop heureuse chez elle, trop aimée, trop gâtée par la comtesse Ghislaine... que je comprends tout le premier, car je la trouve exquise, cette enfant...
--Exquise?... au physique ou au moral?
M. de Gannes se mit à rire.
--Au physique et au moral! Ah! la délicieuse créature que Mme de Moraines a su faire de la gamine capricieuse d’autrefois! Et cela, tout en lui laissant son entière personnalité!... Sapristi! je comprends que tant de prétendants aspirent à conquérir cette insaisissable petite déesse, quittes à se voir éconduits!... Venez donc demain sur la plage vers les onze heures, vous la verrez, ma jeune amie Josette... Comme pour elle, je suis un vieux monsieur,--songez donc, un contemporain de son père!...--elle ne se tient pas avec moi, sur la défensive comme avec les brillants cavaliers qui tentent de lui faire leur cour... Généreusement elle me permet de jouir du rayonnement de sa belle jeunesse!
Marc ne répondit pas, devenu songeur. Tout en causant, les deux hommes s’étaient rapprochés du Casino, maintenant tout éclairé, car la nuit se faisait, une nuit voilée de nuages lourds de pluie... Déjà, sur le sol poudreux, les premières gouttes d’une averse s’écrasaient.
M. de Gannes s’exclama:
--Diable! nous allons être mouillés! de Bresles, entrez-vous au Casino?
--Non, certes... Je vais rejoindre mon équipage quelque part en ville où il doit se croire abandonné, et mes courses faites, je regagne vite Arques-la-Bataille...
--Alors, mon cher ami, à demain... Venez nous trouver sur la plage... La cabine de Mme de Maulde, devant laquelle ces dames tiennent salon, est une des premières, près de l’escalier du Casino. Vous la découvrirez facilement! Au revoir!
Marc répéta:
--Au revoir!
Et, laissant M. de Gannes chercher un abri, il s’enfonça dans la ville sous l’averse qui éclatait, drue et cinglante.
II
La tourmente avait passé. Sous la pluie de la nuit, le vent s’était apaisé et un éclatant soleil ruisselait en clartés blondes sur les falaises, sur la frémissante étendue des eaux, pointillées de barques. La mer était haute, couleur d’opale, à peine ridée d’un léger frisson de vagues; nonchalamment, l’eau mouillait les galets, les effleurant d’une ondulation caressante et souple... Et Marc, dont les yeux avaient emporté l’image du sombre horizon de la veille, dont l’âme gardait encore l’impression de sa mélancolique soirée, la veille, dans sa grande demeure déserte, trouva exquise la féerie de cette matinée vibrante de lumière.
La terrasse, déserte la veille au crépuscule, était maintenant fourmillante de promeneurs circulant parmi les jeux des enfants, la course rapide des bicyclettes qui longeaient la mer ou filaient autour des pelouses et des massifs fleuris dont la brise emportait les senteurs confondues.
Sur la plage, bariolée par les ombrelles, les toilettes claires des femmes, les vastes parasols de couleurs vives, c’était une véritable foule, massée à l’ombre des cabines,--minuscules salons tendus d’étoffe à grandes fleurs,--groupée sur la terrasse du Casino, sur les galets envahis jusqu’à la mer, sur l’estacade allongée dans l’eau bleue, où se coudoyaient les spectateurs curieux et les baigneurs qui escaladaient ses hauteurs pour plonger, ou bien tout ruisselants y demeuraient à recevoir la brûlante caresse du soleil de midi...
Et ces derniers étaient ceux-là surtout qui savaient pouvoir victorieusement supporter l’examen de tant de regards; les hommes ressemblant à de hardis lutteurs dans le maillot étroit; les femmes, coquettement habillées, chaussées, ceinturées de noir, ayant des airs de petites _clownesses_ en jupe courte, coiffées du foulard de couleur qui dégageait l’auréole des cheveux et se nouait avec des coques capricieuses.
Un instant, avant de s’engager sur les planches jetées en un chemin à travers les galets, Marc s’arrêta à contempler le coup d’œil que lui offrait ainsi la plage et dont son regard était charmé, alors que son esprit l’était beaucoup moins de la perspective de devoir aller jouer son personnage dans le cercle de la marquise de Maulde.
Une envie lâche s’emparait de lui de fuir, pendant que la chose lui était encore possible, de s’en aller flâner à sa fantaisie dans cette brillante cohue où, peut-être, il découvrirait la jeune fille inconnue qui, la veille, admirait près de lui la mer avec tant d’enthousiaste passion... Rêve inutile; à son oreille, une exclamation arrivait:
--Eh bien, de Bresles, je vous prends en flagrant délit de curiosité! Peut-on, sans trop de cruauté, vous enlever à votre contemplation?
Et Paul de Gannes, souriant, s’arrêta devant Marc qui, désormais, n’avait plus qu’à se reconnaître vaincu et à s’en aller remplir un rôle actif dans la comédie mondaine qui se jouait au grand soleil.
Tout en causant avec M. de Gannes qui, presque à chaque pas, devait se découvrir pour saluer, il se laissait conduire à travers la foule qui envahissait même l’allée de planches, jusqu’à la cabine à l’ombre de laquelle Mme de Gannes recevait. Un cercle nombreux l’entourait; les femmes, toutes très élégantes, habillées avec une coquetterie raffinée de créatures de luxe qui savent que même les yeux masculins goûtent l’harmonie des nuances caressantes, des mousselines souples et des dentelles frissonnantes, des grands chapeaux fleuris qui ombrent le regard...
--Aline, je vous amène un revenant, jeta M. de Gannes, arrivant près de sa femme. Il n’est pas nécessaire, n’est-ce pas, que je vous présente Marc de Bresles?
--Point nécessaire du tout!... En voyant M. de Bresles, jamais même, je ne pourrais m’imaginer que plusieurs années ont passé depuis qu’il nous a quittés!
Marc s’inclina. Dès la première minute, il retrouvait en Mme de Gannes la femme du monde accomplie, banalement aimable, qu’elle était jadis. Il lui répondit par quelques mots de politesse; mais sa pensée était distraite, de nouveau ramenée violemment vers le passé par la vue de la marquise de Maulde qui, à son tour, l’accueillait. Elle avait un peu vieilli, toujours belle cependant sous la poudre des cheveux tout blancs, disposés avec le même goût savant qui avait créé sa robe de plage. Et d’expression, d’allure, de voix, elle était demeurée tellement pareille à elle-même que Marc en l’écoutant, en lui répondant, oubliait le cadre nouveau où il la retrouvait. Inconsciemment, il la replaçait dans son hôtel de Paris, dans le petit salon où, pour la dernière fois, il avait vu la femme qu’il avait souhaitée sienne. Comme ce jour-là lui semblait loin, si loin en arrière!... vécu par un Marc de Bresles qui n’était pas celui qu’avaient créé cinq années d’une existence aventureuse et solitaire, traversée de difficultés de toute sorte.
En cette minute, tout ensemble il regrettait que Ghislaine de Moraines ne se trouvât point dans ce cercle où presque tous les visages lui étaient connus et il en éprouvait pourtant une sorte d’allégement, tant il redoutait de ne plus retrouver en elle la Ghislaine d’autrefois,--à qui, en l’intimité de son âme, il ne pardonnait pas le mariage auquel elle avait consenti.
Mais elle était absente. Et absente aussi, la petite Josette à qui elle avait donné les belles années de sa jeunesse de femme. Indifférent aux propos qui s’échangeaient autour de lui, il la cherchait des yeux, tentant de la reconnaître parmi les jeunes filles qui étaient sous son regard. Comme s’il eût deviné sa curiosité, M. de Gannes demanda:
--Où donc est Josette?
Ce fut la marquise qui répondit:
--Josette?... Elle ne peut jamais tenir en place. Elle est descendue tout au bord de l’eau avec les petits de Mussy et leur gouvernante parce que les enfants voulaient voir le bain de je ne sais quelle Anglaise, nageuse extraordinaire...
--De Bresles, si nous faisions comme les enfants! Voulez-vous?...
Il ne demandait pas mieux, trop désaccoutumé des conversations mondaines pour les goûter fort; et, avec allégresse, il louvoya de nouveau parmi la foule pressée des groupes qui couvraient les galets et s’immobilisaient au bord de l’eau, d’où s’échappait une rumeur de paroles, de rires, d’exclamations, dont vibrait l’air chaud.
--Ah! inutile de nous aventurer davantage sur ces maudits galets! Voici Josette qui revient avec les enfants! s’exclama M. de Gannes.
--Où?... Parlez-vous de la jeune fille qui tient ce petit garçon par la main?
--Oui...
Marc se mit à rire.
--Mon cher ami, vous allez me trouver stupide, mais imaginez-vous qu’hier soir, avant de vous rencontrer, j’étais sur la plage auprès de Mlle de Moraines et que je ne l’ai pas reconnue du tout, mais du tout!
--Ah! par exemple! n’y a-t-il donc plus rien en elle de la fillette que vous avez laissée, il y a cinq ans?
Marc ne répondit pas. Il regardait la jeune fille qui venait vers eux sous le reflet blanc de son ombrelle, tout habillée de linon rose; et il songeait qu’elle semblait la jeunesse elle-même.
Elle n’avait pas aperçu M. de Gannes et elle riait avec l’enfant dont elle tenait la main, d’un joli rire joyeux... Et ses yeux aussi riaient sous l’ombre de la grande capeline de paille, fleurie de roses,--ses yeux candides, profonds et caressants, qu’une ardente vie illuminait, beaux à brûler le cœur... Oui, c’étaient bien les yeux de la petite gitane d’autrefois. Mais celle-là n’avait point cet éclat de fleur, ces lèvres de pourpre sombre, si merveilleusement fraîches, cette grâce extrême de mouvement, cette allure de jeune nymphe radieuse...
Fugitive, comme une ombre effacée, passa dans le souvenir de Marc, l’image d’une autre Josette, toute frêle, toute pâle, habillée de noir qui, jalousement se dressait entre lui et la femme qu’il aimait, la lui enlevait pour jamais sans doute... Et cette image-là s’abîma dans le passé d’où, une seconde, elle avait ressuscité. La vraie Josette, c’était cette jeune créature qui approchait rieuse, dans la lumière rose de sa robe, nimbée de soleil, sa svelte silhouette profilée sur l’horizon de la mer...
--Josette! appela M. de Gannes.
Elle tourna la tête et reconnaissant un ami, elle eut un sourire et s’approcha, disant gaiement:
--Voici la Josette demandée! Qu’y a-t-il pour votre service?
--Une présentation à accomplir si vous voulez bien me le permettre, Josette. Je désirerais vous présenter quelqu’un qui vous a connue petite fille et qui ne vous reconnaît plus maintenant que vous êtes une demoiselle. C’est...
--C’est M. de Bresles, finit-elle, tandis qu’une lueur d’amusement s’allumait une seconde dans ses larges prunelles, devant la surprise de Marc.
--Se peut-il vraiment, mademoiselle, que vous me fassiez l’honneur de me reconnaître encore, après tant d’années?
D’une voix chaude, très jeune, dont le timbre pourtant était un peu grave, elle expliqua:
--Quand M. de Gannes a parlé, vous avez eu une expression qui a, je ne sais comment, jeté votre nom dans ma pensée... Mais il me semble vous avoir déjà rencontré hier... N’est-ce pas vous, monsieur, qui, sur la plage, avez eu l’obligeance d’arrêter mon voile au passage?
--Josette, qu’est-ce que cette histoire? jeta involontairement M. de Gannes.
Il avait l’air si stupéfait qu’un sourire amusé retroussa les lèvres de la jeune fille.
--Une histoire toute simple, toute courte, que je veux bien vous dire parce que j’ai pitié de votre curiosité!
En quelques mots, elle la contait, de cette manière spontanée qui lui donnait un charme de vie intense. Puis, se tournant vers Marc, elle continua:
--Je ne me trompe pas, n’est-ce pas; c’était bien vous? monsieur.
--C’est moi-même, mademoiselle, qui ai eu le plaisir d’opérer le sauvetage de votre voile...
--Mais ne traitez pas si légèrement le service que vous m’avez rendu! Grâce au petit chiffon de tulle que vous avez remis en ma possession, j’ai pu continuer d’affronter le vent de tempête et même m’arrêter sur le haut de la falaise pour y regarder encore la mer...
--Que vous aimez... infiniment... n’est-ce pas?
Un éclair courut dans la profondeur veloutée des prunelles.
--Que j’aime, oh, oui! surtout quand elle est... telle qu’hier... Et je me le reproche puisqu’elle fait du mal quand elle est ainsi... Mais tandis que je la regarde, j’oublie qu’elle est si redoutable! Sa beauté me prend toute!...
--Et ce matin, alors, elle vous laisse votre liberté?
Les lèvres souples eurent une moue d’une malicieuse finesse:
--Ce matin, je ne peux même pas la voir! Il y a trop de monde entre elle et moi!
M. de Gannes avait écouté, tout en faisant jouer le garçonnet qui, impatient de voir Josette arrêtée, avait lâché sa main.
Il se mit à rire de la réflexion de la jeune fille.
--De Bresles, vous ne vous doutiez guère que cette petite personne était une jeune misanthrope, redoutant la société de ses semblables.
--Non pas la société, mais la foule!... Je déteste la foule! Elle m’étouffe, elle me rend triste!... Et si je ne le suis pas ce matin, c’est qu’il fait un temps si merveilleux que le soleil, le ciel bleu, le délicieux air tiède, la bonne senteur de la mer me consolent de ne pas jouir égoïstement toute seule de ces richesses! Mais certes, si grand’mère ne désirait pas venir chaque matin sur la plage à l’heure du bain, je ne bougerais pas de la hauteur de ma falaise!
--Où la fête des choses se donnerait pour vous seule! dit Marc qui l’écoutait avec un étrange plaisir de la sentir toute vibrante ainsi.