Part 11
Maintenant qu’une circonstance étrange avait fait d’elle la comtesse de Moraines; qu’elle avait accepté de servir de mère à une enfant orpheline qu’elle n’abandonnerait pas; maintenant surtout que son avenir était assuré, elle était perdue pour lui... Jamais plus, il ne pourrait revoir en elle la Ghislaine de Vorges qu’il avait mise si haut, au-dessus des autres femmes; que, silencieusement, il avait entourée d’un culte fervent, où il entrait tant d’estime, de respect, d’admiration... Certes, il la savait incapable d’un misérable calcul d’intérêt. Et pourtant, il ne lui pardonnait pas d’avoir renoncé à sa hautaine pauvreté, d’accepter la fortune d’un homme qui, en réalité, n’avait jamais été qu’un étranger pour elle... Comment avait-elle pu consentir à cela? Comment, elle, si fière, s’était-elle exposée aux suppositions outrageantes de ceux qui ne la connaissaient pas?... Comment n’avait-elle pas compris que certains dévouements sont pures folies, et avait-elle accompli celui-là avec ce mépris altier de ce qui en pouvait résulter pour elle?
Mais toute cette révolte qui grondait en lui, il devait la taire... Déjà, il n’avait que trop trahi l’amertume qui lui emplissait l’âme. Par un violent effort de volonté, il se domina, et dit:
--Chère madame, vous avez raison, je n’ai qualité ni pour approuver ni pour blâmer Mlle de Vorges, qui a agi comme elle a cru devoir le faire. Je suis, en effet, mauvais juge en la circonstance...
Très sérieuse, Mme Dupuis-Béhenne dit:
--C’est vrai, Marc, car vous ne pouvez comprendre ce qu’était la situation, ne l’ayant pas vue de tout près comme nous, comme moi, qui, jusqu’à la dernière minute, ai espéré que quelque circonstance--même, mon Dieu, la mort de ce malheureux!--empêcherait le mariage de s’accomplir, puisque la loi exigeait un certain délai... Mais il était écrit qu’il se ferait!... Aujourd’hui, ce sont de nouvelles difficultés. Ghislaine refuse absolument d’accepter les avantages que M. de Moraines, son mari, lui a reconnus par testament.
Une clarté s’alluma dans les yeux de Marc.
--Ah! Mlle de Vorges, pardon Mme de Moraines refuse...
--Oui... La situation est, en effet, fort délicate pour elle. Le comte de Moraines qui la connaissait bien, avait sans doute eu le pressentiment de ce refus, car il a arrangé les choses de telle sorte que son opposition n’y peut rien changer... En somme, devant la loi et l’Église, elle est la veuve du comte de Moraines; elle ne peut rester auprès de Josette dans une position d’institutrice et toute sa fortune personnelle consiste en quatorze cents francs de rente. Enfin, la situation va se régler, je suppose, maintenant que Ghislaine est de retour...
--Mme de Moraines est à Paris?
--Elle est revenue depuis quelques jours avec Josette. Ne la verrez-vous pas avant de partir?
--Non, sans doute, fit-il brièvement.
A quoi bon la voir? Pour sentir plus amer son regret de ce qui aurait pu être et qui maintenant ne serait jamais sans doute... Mais à Mme Dupuis-Béhenne, il fallait donner quelque banale explication; et il continua:
--J’aurai trop peu de temps à moi pendant ma dernière semaine à Paris...
--Oui, en effet. C’est une longue absence que vous préparez, Marc. Vous reviendrez... quand?
Il eut un geste de détachement profond.
--Je ne sais... Peu m’importe. Rien ne me retient ni me rappellera en France. Je suis un sans famille!
--Marc, vous avez du moins des amis. Et un jour viendra--peut-être n’est-il même pas bien loin?--où vous vous créerez une famille...
--Vous voulez dire, madame, que je me marierai? Ah! certes non, ce jour n’est pas proche... Je n’ai ni le goût ni les moyens de devenir chef de famille. Chère madame, au revoir... Voici longtemps que je vous retiens et j’en suis confus.
Il se levait pour prendre congé, incapable d’une conversation indifférente. S’il était venu ce jour-là chez Mme Dupuis-Béhenne, c’est qu’il ne pouvait plus supporter son ignorance de ce qui s’était réellement passé à Jouventeuil. Combien de récits de toute sorte, fantaisistes, mensongers, malveillants même, avait-il entendus à ce sujet depuis quelques semaines...
Maintenant il savait la vérité, comme il l’avait tant souhaité; et cette vérité lui était si douloureuse qu’il eût voulu, à n’importe quel prix, retrouver les incertitudes qui, pourtant, l’avaient torturé.
XIII
Très sincèrement, il avait pensé: «A quoi bon la revoir?» C’était inutile, absurde... Ce serait douloureux...
Pourtant, en l’intimité de son âme, en ce monde mystérieux sur lequel la volonté est impuissante, il gardait l’obsédant désir de la retrouver une dernière fois... Comme si quelque espérance invincible lui restait... de quoi?... De la conquérir? De la supplier de devenir sa femme, oubliant ce sombre rêve d’une union de quelques heures avec un mourant, oubliant cette enfant qu’elle avait follement adoptée...
Lui-même eût haussé les épaules à préciser cet espoir insensé dont il savait toute l’inanité. Résolu à n’y pas même arrêter sa pensée, il accumulait les occupations, les courses, les rendez-vous qui absorbent toutes les heures à l’approche d’un lointain voyage...
Et cependant, la veille même de son départ, à l’heure où par suite d’une réflexion de Mme Dupuis-Béhenne, il savait avoir chance de trouver Ghislaine, il était au seuil de l’hôtel de Maulde et demandait, avec un effort, pour articuler le nom:
--Madame de Moraines reçoit-elle?
--Si monsieur veut attendre un instant, je vais m’en informer. Madame allait sortir.
Le domestique ouvrait la porte du petit salon, écartant la portière; et, sur le fond clair de la fenêtre, il vit se détacher une silhouette de femme, souple et fine, dans la longue robe noire, illuminée par le nimbe d’or des cheveux coiffés d’un petit chapeau de crêpe.
Instinctivement, il s’arrêta:
--Je vous demande pardon, mademoiselle... madame, corrigea-t-il aussitôt.
--Entrez, vous êtes toujours le bienvenu, dit-elle de sa voix un peu grave.
--Pourtant, vous étiez prête à sortir...
--Oui, pour un rendez-vous d’affaires... Mais il peut attendre; sans scrupule, donnez-moi un instant... Josette que j’emmène est auprès de sa grand’mère.
Il s’inclina avec l’impression que, en ces quelques semaines, elle avait, non pas vieilli, mais mûri d’un grand nombre d’années. Le regard des prunelles bleues paraissait venir maintenant de si loin, avoir contemplé un spectacle inoubliable...
Il y eut entre eux un silence.
Lui, comme elle, en cette minute, revivait le dernier moment où ils s’étaient vus là-bas, à Jouventeuil, dans le salon fleuri, sous un ruissellement de lumières, au milieu du murmure joyeux des conversations. Tout à coup, il la revoyait nettement, debout, dans l’élégance de sa robe du soir, près d’une gerbe de chrysanthèmes roses, se détournant un peu, avec un sourire, pour répondre à une question de M. de Moraines, la clarté d’une lampe estompant en lumière la ligne du profil, l’ondulation blonde des cheveux...
Entre ce soir-là et l’heure présente, le torrent de la vie avait passé, creusant entre eux un sillon si profond qu’il semblait infranchissable...
Marc en éprouva la conscience aiguë. Du premier regard, il avait remarqué, au doigt effilé, l’anneau de mariage.
Ah! Dieu, pourquoi n’avait-il pas parlé quelques semaines plus tôt?... Eût-il même espéré une seconde réaliser aujourd’hui le rêve de lui murmurer combien elle lui avait été chère, il sentait maintenant la folie d’un tel espoir... Dans son deuil sévère, avec ce crêpe blanc ourlant le chapeau sur les cheveux, elle était vraiment la veuve du comte de Moraines...
Les traits durcis par l’effort de sa volonté pour dompter l’émotion qui tendait tous ses nerfs, il articulait, très correct, d’une voix presque froide:
--Je me suis permis de demander à être reçu parce que je ne voulais pas partir sans vous adresser mes adieux...
--Vous partez prochainement?
--Demain.
--Ah! demain!...
Elle avait eu un tressaillement; il le devina au mouvement de sa main appuyée sur un coussin, la main qui portait l’anneau de mariage.
--Oui, je me souviens... Vous m’aviez, en effet, parlé de cette date... Il me semble qu’il y a si longtemps! Je vous remercie d’être venu, d’en avoir trouvé le temps, au milieu de toutes vos occupations de la dernière heure.
--Je serais venu plus tôt, si je n’avais craint d’être indiscret...
Le soin qu’il mettait à ne rien trahir de la violence de son émotion donnait à son accent quelque chose de dur et de glacé qui dressait une invisible barrière entre leurs deux âmes. Où était le temps où leur causerie avait tant d’abandon?...
Elle répéta:
--Indiscret? Un ami comme vous ne l’est jamais!... J’aurais trouvé bien triste de ne pas recevoir votre adieu, de ne pas vous dire le mien en vous remerciant encore de... tout ce que je vous dois...
Ce qu’elle lui devait?... Était-ce par une suprême ironie qu’elle parlait ainsi?... Regrettait-elle qu’il l’eût amenée dans cette maison? Car il l’y avait amenée!... Ou jugeait-elle que sa destinée était devenue meilleure?...
Mystère! sa gravité pensive, où il y avait aussi une sorte d’infinie lassitude, ne trahissait rien de son sentiment qu’elle gardait caché avec une dignité fière... Et elle n’était point de celles qu’on ose interroger, si désespérément qu’on souhaite le faire...
Plus forts que toutes ses résolutions, les mots jaillirent des lèvres de Marc:
--Puisque selon toute probabilité, je n’aurai pas l’honneur de vous revoir avant bien des années,--s’il m’est donné de vous revoir jamais!--permettez-moi, madame, de vous dire que je suis heureux, que vous croyiez avoir à me remercier... Sinon, je vous aurais demandé pardon d’avoir été involontairement la cause première d’un changement dans votre vie que vous n’aviez sans doute pas prévu...
Elle le regarda de ses yeux profonds:
--C’est vrai, je ne l’avais pas prévu. Mais maintenant, j’ai accepté, j’accepte ma nouvelle existence avec tout ce qu’elle peut m’apporter de soucis, d’épreuves nouvelles,--peut-être aussi de joies; car enfin, dans la vie, il s’en trouve quelquefois!
--Si rarement!...
--Ne me le rappelez pas, ne me découragez pas, je vous en supplie!... D’ailleurs, maintenant, grâce à vous, je ne suis plus seule; j’ai une enfant, ma vie à un but...
Sans pitié, il précisa, étreint tout à coup par un désir cruel de jeter en elle, un écho de sa propre souffrance:
--Oui, jusqu’au mariage de Mlle Josette, vous vous dévouerez à elle... Et ensuite?... Quand elle sera mariée?...
Elle eut un geste de détachement suprême.
--Ensuite?... Ensuite, je ferai comme toutes les mères! Je vivrai de son bonheur qui sera la joie de ma solitude...
A mesure qu’elle parlait, elle lui semblait plus loin de lui, allant vers un monde où il ne pouvait la suivre. Et, intense à en devenir une douleur intolérable, se ravivait en lui la certitude qu’elle lui avait échappé parce qu’il n’avait su la retenir à l’heure où nul n’avait droit sur sa vie... Maintenant, il était trop tard!...
Avec une âpreté dont il n’avait pas conscience, il dit:
--Ah! que vous êtes sage! trop sage pour qu’il me soit possible de vous comprendre!... Quand je serai loin, je pourrai penser que vous êtes heureuse pour prix de votre dévouement... que vous ne regrettez rien!
--Que je ne regrette rien!...
Elle répéta les mots presque bas, d’une voix soudain brisée, amère, ou semblait frémir la plainte de quelque désillusion très lourde à porter.
Il tressaillit, jeté vers elle par un élan qui lui faisait oublier tout ce qui n’était pas elle...
Mais, tout de suite, déjà, elle se ressaisissait et elle continuait, obligeant ses lèvres mélancoliques à trouver une ombre de sourire,--ce sourire grave qu’il avait tant aimé:
--Quoi que vous pensiez, je regretterai plus d’une fois que vous soyez loin... Car il se trouve bien des moments où la présence d’un ami tel que vous est infiniment précieuse...
--Si vous le souhaitez, je resterai...
Sans répondre, elle le regarda, debout devant elle, attendant le mot qu’elle allait dire... Et elle le sentit si sincère qu’une espérance jaillit en elle, radieuse... Dans son âme,--si forte pourtant, mais une âme de femme après tout! de femme jeune,--un désir fou palpitait de lui crier:
--Oh! oui, restez!... Ne m’abandonnez pas!... Ne me laissez pas seule!
Les mots ne sortirent pas de sa bouche... Sur le seuil du salon, une voix s’élevait, demandant:
--Ghislaine, vous êtes là? Grand’mère voudrait vous dire un mot avant que...
Josette n’acheva pas. Laissant retomber la portière, elle venait d’apercevoir Marc de Bresles, et une légère lueur rose colora son pâle petit visage, tandis qu’elle s’arrêtait, saisie:
--Oh! pardon! Je ne savais pas, Ghislaine, que vous n’étiez pas seule et je venais vous chercher...
Elle était prête à fuir. Ce fut Ghislaine qui la retint, parce que maintenant elle avait mesuré sa faiblesse...
Pourtant déjà son rêve d’une seconde était mort... La soudaine entrée de l’enfant la rejetait dans la réalité, lui rappelant qu’elle n’était plus libre, qu’elle avait déjà donné sa vie.
Folle, d’ailleurs, d’avoir espéré quelque chose! Espéré quand, seule, sa générosité chevaleresque avait pu faire parler Marc de Bresles! Heureusement, elle s’était tue... Ah! heureusement!...
A peine, elle entendait les paroles qu’il échangeait avec Josette, prenant congé de l’enfant. Elle savait seulement qu’à elle aussi, il allait dire de semblables paroles, correctes, et qu’elle devrait y répondre sans rien trahir de l’angoisse qui, tout à coup, brisait son courage.
Obsédants, quelques mots mélancoliques d’un poète, fragment de vers oubliés, hantaient obstinément sa pensée: «Il pleure dans mon cœur...» Comme si ce lambeau de phrase eût été écrit pour elle dont le cœur enfermait tant de larmes!
Quelques instants, minutes ou secondes, elle n’aurait su le dire, s’enfuirent encore. Elle attendait le moment tout proche où Marc de Bresles allait dire les mots qui consommeraient leur séparation; et cette attente lui faisait tant de mal qu’elle eût voulu qu’il les prononçât tout de suite... Elle tressaillit toute, pourtant, en les entendant:
--Adieu, madame. De loin comme de près, je vous serai tout dévoué.
Il s’inclinait très bas. Elle lui tendit la main et il y appuya ses lèvres.
Alors elle dit:
--Adieu, mon ami. Que Dieu vous garde... Merci... de tout!
Sur le seuil, au moment de sortir, il se détourna encore.
Josette près d’elle, avec une indéfinissable expression de souffrance dans les yeux, elle le regardait... L’enfant n’eût pas été là, qu’en cette minute, l’aveu eût jailli de son cœur, à lui... Mais elle se dressait entre eux, gardienne jalouse de la femme qu’il eût souhaitée sienne et qui, à elle, se dévouait tout entière.
Il répéta seulement, étreint par une sensation de fin, très douloureuse:
--Adieu!
Et la portière retomba derrière lui.
Ghislaine ne fit pas un mouvement; mais ses paupières battaient très vite. Josette leva la tête vers elle et un cri d’angoisse lui échappa:
--Laine, ma chérie, maman, qu’avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?
Très bas, Ghislaine dit, effaçant d’un geste rapide les larmes que toute sa volonté n’avait pu contenir:
--Ne vous inquiétez pas, ma petite aimée... Ce n’est rien... Mais voyez-vous, j’ai bien peu d’amis. Et il me semble triste, très triste d’en voir partir un tel que M. de Bresles!
Josette l’enveloppa d’un regard où était toute sa tendresse passionnée:
--Oui, je comprends! Oh! maman, ma maman plus que chérie, si cela peut vous consoler un peu, vous faire un peu de bien, pensez que votre «petite» est à vous, qu’elle vous aime... plus que tout au monde, plus qu’aucun ami ne pourrait vous aimer!
Et Ghislaine sentit que l’enfant disait vrai... C’était à elle de mettre désormais tout son bonheur dans cette jeune tendresse, comme font les mères...
DEUXIÈME PARTIE
I
C’était la «grande semaine» à Dieppe, la semaine des courses, qui avait amené aux villas tous leurs hôtes, faisait combles les hôtels, éclairait la plage et le Casino de la fraîche lumière des robes d’été, animait les rues étroites de la vieille ville normande, autant que la chaussée large de la rue Aguado, du roulement des équipages, de la résonance du sabot des chevaux sur le pavé inégal.
Mais, par cette fin d’après-midi d’août, la plupart des équipages étaient soigneusement clos, car un vent furieux soufflait du large, jetant rudement, sur les galets, les vagues apportées sans relâche par la marée montante, toutes livides sous les nuées de tempête qui muraient l’horizon.
Même au cœur de la ville, on sentait la violence des rafales qui s’engouffraient dans toutes les issues, chargées de leurs senteurs salines dont s’imprégnaient les lèvres.
Avidement, avec un plaisir gourmand, Marc de Bresles respira le souffle puissant venu de la mer comme il arrivait à Dieppe, par la route d’Arques, au trot rapide des deux chevaux attelés à la voiture qu’il conduisait lui-même... Et le désir impérieux le domina aussitôt de s’en aller immédiatement contempler la mer sans plus de souci des raisons qui l’amenaient en ville. Il se tourna vers le groom assis derrière lui, et commanda:
--Prenez les rênes, faites les courses nécessaires; ensuite, vous irez m’attendre devant la poste.
Il sauta à bas de la voiture; puis, au hasard, s’engagea dans l’une des rues qui conduisaient à la plage. Mais si attiré qu’il fût par l’horizon de tempête qu’il devinait, il avançait pourtant d’une allure flâneuse, l’œil séduit par la physionomie animée des rues, l’oreille charmée par le son de cette langue française dont l’avaient déshabitué cinq années d’absence. Une seule fois, pendant ce temps, il était revenu en France, mais pour un si bref séjour qu’à peine il avait pu se sentir sur la terre natale, bien vite rappelé par les responsabilités du poste qu’il avait accepté dans la création du chemin de fer au cœur même de l’Afrique.
Cette vie, hors du monde civilisé dont son énergie, son impérieuse volonté dans la lutte, son humeur aventureuse goûtaient avidement les difficultés et même les périls, cette vie l’avait conquis tout entier, tandis qu’il la menait. Maintenant, repris par le charme de son pays, il s’étonnait d’avoir pu si longtemps en demeurer éloigné.
Avec une sorte d’ivresse, depuis son retour,--trois semaines plus tôt,--il jouissait du bleu charmant des ciels d’été, de la lumière blonde épandue par le soleil de France, de l’apaisante sérénité des soirs, de la douceur des ombres sur l’herbe des pelouses et des prairies... A Paris, ç’avait été pour lui une véritable fête des yeux de retrouver la féerie des beaux magasins, l’animation souriante des boulevards, de revoir ces fines silhouettes de Parisiennes dans l’élégante coquetterie des robes d’été, dont son œil s’enchantait.
Et aujourd’hui, encore, tandis qu’il avançait dans la rue balayée par le vent de mer, il prenait plaisir à distinguer, parmi les passantes que la tourmente n’avait pas effrayées, les jeunes Françaises, des Anglaises aristocratiques, ou des simples jeunes misses, joyeusement garçonnières sous le canotier de paille, qui marchaient, raidies contre la tempête, entre la double muraille des vieilles maisons aux larges fenêtres.
Puis, tout à coup, il les oublia toutes, les unes et les autres... Devant lui, s’ouvrait l’infini de la mer sous un ciel d’orage, lourd comme les vagues que le vent dressait en collines sombres qui s’écroulaient avec un bruit formidable dans un poudroiement d’écume.
Et le spectacle était si beau que, pour en mieux jouir, sans bruit de paroles et d’exclamations, sans présence importune à ses côtés, il laissa derrière lui le Casino, dont la terrasse avait été envahie par une foule curieuse de baigneurs, et s’en alla, en dehors de la plage mondaine, descendre sur les galets tout près de la mer, si près que la poussière d’écume lui fouettait le visage. A peine quelques intrépides s’étaient approchés comme lui, un robuste Anglais, un vieux monsieur à face de marin, et, plus en avant encore, une femme très svelte, si mince qu’elle était tout ensemble effrayante et délicieuse à voir, immobile devant cette immensité, soulevée par un souffle de tempête, qui bondissait à ses pieds, et l’eût brisée comme un frêle petit jouet, sous son atteinte. Toute droite dans sa longue casaque qui frôlait les galets, elle regardait, la main appuyée sur la tête d’un gros chien danois, son col relevé très haut, laissant tout juste entrevoir, sous le tulle du voile, le haut d’un profil juvénile, l’ébouriffement léger des cheveux sombres sous la toque de paille à grandes ailes.
Comme Marc arrivait près d’elle, une rafale passait, si violente, qu’elle arracha le nœud qui retenait la voilette blanche et l’emporta dans son souffle, la jetant, au passage, presque au visage de Marc. D’un geste instinctif, il la saisit. L’étrangère s’était détournée, saisie par la brusque attaque du vent, avec une exclamation:
--Ah! mon Dieu!
Tout à la fois, elle semblait impatiente et amusée, repoussant en arrière, d’un geste d’enfant, les petits cheveux fous de ses tempes, que le vent lui jetait sur le visage...
Marc, se découvrant, lui tendit la voilette.
--Voici, mademoiselle.
Le mot «madame» s’était arrêté sur ses lèvres. C’était sûrement une jeune fille que cette fine créature dont la peau avait l’éclat doré d’un beau fruit.
Simplement, avec une aisance de femme du vrai monde, elle dit:
--Je vous remercie, monsieur.
Et une ombre de sourire effleura la bouche très rouge, et les yeux, de larges yeux noirs, d’une profondeur veloutée, étincelants et chauds de vie jeune, des yeux avec lesquels pas une femme n’eût pu paraître laide.
D’un geste adroit, malgré la tourmente, elle rattachait son voile. Puis elle retomba dans une contemplation, tout ensemble si recueillie et si ardente, que Marc eut l’intuition qu’elle aimait passionnément la mer, que, devant un spectacle comme celui-là, le temps n’existait plus pour elle, qui s’enivrait de la violence du vent, de la voix tumultueuse des vagues écrasées sur les galets, de la houle éperdue des eaux, de la splendeur de ce ciel de tempête où, dans la déchirure soudaine des nuées, flamboyait la lueur fauve d’un étrange soleil couchant, pareil à un fantastique soleil d’apothéose.
Et Marc, la voyant ainsi, avait envie de la remercier tout bas d’être si délicieusement vibrante et jeune;--comme aussi d’éclairer de sa grâce de femme ce farouche horizon de tempête.
Sûrement, ce fut le sursaut de son chien, inondé par l’écume d’une vague, qui, soudain, lui rendit la notion des instants enfuis. Elle secoua la tête, comme pour chasser la griserie du rêve. En même temps, un rire léger lui échappait devant la mine piteuse du chien, dont l’eau avait zébré le poil. Comme s’il eût pu la comprendre, tout en lui caressant la tête, elle lui disait:
--Mon pauvre Dick, voilà une aventure qui ne te plaît guère, n’est-ce pas? Console-toi, va; moi aussi, je suis toute mouillée! Mais la fête est finie. Il faut que nous rentrions, car il est tard.
Le vent jetait toutes ses paroles à l’oreille de Marc, bien qu’elle parlât à demi-voix. Elle avait regardé l’heure à sa montre. Et, sans doute, force lui était décidément de partir, car, après une dernière minute de contemplation, elle se détourna et, lentement, se prit à remonter la pente des galets.
Sur la terrasse sablée, longeant la mer, une voiture l’attendait, une charrette anglaise attelée d’un poney, auprès duquel se tenait un domestique. Elle-même conduisait. Vite installée, les guides en mains, après un regard encore vers la mer, elle enleva son cheval, qui fila vers la ville.
Et Marc, alors, songea que, pour lui aussi, le temps avait marché, et qu’il n’était pas venu à Dieppe uniquement pour y contempler une mer démontée et une jolie silhouette de jeune fille. Mais, tout à la jouissance de son retour en France, il se sentait rempli pour lui-même d’une extrême indulgence, disposé à se pardonner ce qu’en d’autres temps, il eût peut-être qualifié d’enfantillages.