Part 10
Il s’agitait, une lueur de fièvre montait à son visage décoloré. Ghislaine, alors, dit tout de suite, très douce:
--Oui, je saurai... Je lirai... Ne vous tourmentez pas, ne parlez pas ainsi, je vous en supplie, c’est mauvais pour vous...
--Rien ne peut plus m’être ni bon ni mauvais... Tous leurs soins ne me sauveront pas... Je vais connaître l’horreur de mourir...
Il se tut, étreint par cette affreuse certitude qui le dominait, impitoyable... Puis il reprit encore:
--Vous lirez, n’est-ce pas?... Vous m’avez promis... La lettre n’est pas finie... Je croyais que j’aurais le temps de l’achever... Le temps... Ah! le temps!... Si elle vous déplaît, vous pardonnerez à un mourant...
Il ne poursuivit pas, épuisé, mais son regard implorait encore Ghislaine. Elle répéta:
--Oui, je lirai... Soyez en paix... Reposez-vous... Je prendrai la lettre...
Il ne répondit pas, cette fois, vaincu par la faiblesse. Mais, avec la même confiance qui eût apaisé le cœur de Josette, il referma les yeux, certain qu’elle ferait ce qu’elle avait promis...
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XI
La pendule sonna huit heures.
Le docteur n’était pas encore de retour et Ghislaine, remplaçant pour quelques moments M. de Gannes, se trouvait de nouveau auprès du blessé que sa présence semblait calmer un peu...
En cet instant, elle était bien loin de tous ceux qu’abritait cette maison où la mort menaçait d’entrer... Bien loin de la belle-mère égoïste que sa propre émotion touchait seule... Loin même de l’enfant dont, avec une infinie tendresse, elle avait essayé d’adoucir un peu la détresse.
Toute, elle était avec ce mourant,--un étranger la veille encore,--qui, soudain, lui avait révélé que, depuis des mois, il lui avait donné une part de cette vie, qui, peut-être, allait lui être enlevée... Qu’il vécût ou non, jamais plus désormais, il ne pourrait être pour elle un étranger...
Tout à l’heure, comme elle s’approchait pour le faire boire, il avait murmuré:
--Avez-vous lu?... Lisez, je vous en supplie... Dans mon bureau, la lettre... Prenez-la... Votre nom y est écrit...
Hésitant encore, elle avait répondu:
--Oui... Plus tard... Quand vous dormirez.
Mais comme il insistait, impatient dans sa fièvre, elle avait fait ce qu’il voulait...
Et, pour lui obéir, tandis qu’il semblait retombé dans sa torpeur douloureuse, à la lumière voilée d’une petite lampe, voici que, le cœur battant, sa volonté brisée, elle commençait à lire les lignes qu’il avait écrites la nuit précédente, comme l’indiquaient la date, l’heure notée par la grande écriture altière... Pas même un jour entier écoulé depuis lors...
Il commençait:
«Pourquoi cette lettre que vous ne lirez peut-être jamais, car demain, en la revoyant à la clarté du jour qui raille les illusions, je mesurerai sans doute la folie que je fais en vous écrivant,--puisque je n’ose vous parler!--et je ne vous la donnerai pas!
«Et pourtant... pourtant, il me semble que vous êtes de celles qui savent écouter sans en être offensées, un aveu qui leur est fait en toute humilité, avec l’ardent désir que cet aveu soit oublié, s’il ne mérite pas plus; que surtout nul autre que celui qui en est l’auteur ne souffre, s’il ne peut être entendu...
«Et puis, je ne peux plus résister à la tentation qui me hante depuis que ces dernières semaines m’ont fait vivre près de vous... La tentation d’aller vers vous, comme un pauvre qui demanderait l’aumône,--parce qu’il y a quelques jours, vous m’avez dit, sans soupçonner ce qu’elle serait pour moi, une parole que j’ai recueillie, avec une espérance insensée! Vous qui êtes la sincérité et la droiture vivantes, le croyez-vous vraiment, qu’il soit encore temps pour moi de recommencer ma vie?
«Alors, laissez-moi vous dire, enfin! comme je rêverais de la recommencer... Si mon rêve vous semble irréalisable, absurde, vous n’y songerez plus... Votre silence sera votre réponse et je ne vous en parlerai plus, vous demandant seulement que ma pauvre Josette, envers qui j’ai eu déjà tant de torts, ne souffre pas, à cause de moi, dans sa tendresse pour vous... Maintenant, vous avez deviné, n’est-ce pas, quel aveu je viens vous faire... Ghislaine--laissez-moi, tout bas, vous donner votre nom--je vous ai dit que jamais je n’avais rencontré de femme telle que vous. C’est la vérité! Vous m’avez révélé ce qu’il peut y avoir tout ensemble chez une femme, de charme, de noblesse, d’énergie et de douceur, de dévouement et de vaillance simples... Sans daigner vous en apercevoir, vous m’avez donné,--avec un respect infini pour vous, avec le désir de tout tenter pour essayer de vous apporter même une ombre de bonheur,--vous m’avez donné le mépris de la vie égoïste et vide que je mène, le remords de mon indifférence pour le bien de ma fille.
«Je sais tout ce qui me sépare de vous, hélas! Les années trop nombreuses que j’ai de plus! tant de jours misérablement gaspillés dans une existence que vous avez jugée,--je ne l’ignore pas. Et c’est la conscience que j’ai de tout cela qui, tant de fois déjà, a arrêté mon aveu... Je ne mérite pas une femme telle que vous!
«Puis, aussi, j’avais peur de me tromper, pour votre malheur, en croyant vous aimer comme jamais je n’ai aimé... Jamais, vous m’entendez!... Jamais!... Et, tout cet été, doutant de moi, je vous ai fuie de toute ma volonté. Alors, loin de vous, j’ai vu que j’étais,--absent comme présent,--jaloux de tous ceux qui vous approchaient, de ceux qui vous intéressaient, dont la curiosité, la sympathie, l’attention, même le respect, allaient à vous. J’ai été jaloux de Josette, de cette joie qui illuminait toute sa vie et qui lui venait de vous...
«L’autre soir, enfin, quand Marc de Bresles causait avec vous, que vous sembliez l’écouter, comme sait écouter une femme, avec tout son cœur, toute son intelligence, j’ai éprouvé une telle torture, que j’ai senti que je ne pouvais plus accepter ce supplice de toutes les minutes; craindre de vous voir enlevée à moi, sans avoir tenté même d’obtenir ce don sans prix de votre vie...
«Et je viens à vous, Ghislaine, avec ce qui peut exister de meilleur en moi pour vous supplier de vous laisser aimer... de devenir vraiment la mère de Josette... Vous connaissez trop bien la vie, vous qui la comprenez avec une intelligence si large, une âme si généreuse, pour être sans pitié, parce que j’ai mal usé, pour ma seule jouissance, des années qui m’ont été données... Si, dans ma jeunesse, j’avais rencontré une femme qui vous ressemblât, si j’avais connu l’obligation bénie du travail, peut-être, aujourd’hui, je serais autre et oserais venir à vous, me sentant moins indigne d’être écouté... Mais j’ai trop vécu seul, dans un monde mauvais pour ma faiblesse...
«Ghislaine, plus que n’importe qui au monde, j’ai la conscience du peu que j’ai à vous offrir... Et pourtant, je vous le dis, sûr maintenant de ne pas vous tromper, ayez foi en moi... Laissez-moi essayer de vous conquérir, de vous donner le bonheur que je vous désire de tout mon être... Laissez-moi recommencer près de vous une autre vie dont vous serez l’âme... Pour l’amour de Josette qui est _vôtre_, bien plus que mienne, pour son bien, pour sa joie qui vous semble précieuse, soyez-moi indulgente, ne me condamnez pas sans merci!
«Pour elle, plus encore que pour moi, je vous supplie, car en apprenant à vous connaître, je suis devenu moins égoïste... Je sais qu’en vous la donnant, je réparerais le mal que je lui ai fait, pendant des années, par mon insouciance... Si un malheur m’arrivait, alors, je pourrais disparaître en paix, vous la laissant...
«Ghislaine, devenez notre joie à elle et à moi!... Pourquoi, ce soir, ai-je eu tout à coup, pareillement impérieuse, la pensée qu’il est insensé, surtout lorsqu’on a mon âge, d’attendre pour essayer d’atteindre au bonheur... Attendre, comme si l’avenir était à moi! Attendre, alors que j’ai déjà tant de jours derrière moi, que ceux qui restent sont mesurés...»
La lettre s’arrêtait là... Mais Ghislaine ne releva pas la tête. Sans un mouvement, bouleversée dans toute l’âme, elle demeurait le regard arrêté sur les lignes qu’elle ne lisait plus...
Ainsi, son intuition ne l’avait pas trompée. Le comte de Moraines l’avait aimée, et aimée d’un amour dont une femme pouvait être fière... Fière! mais heureuse?...
Une autre peut-être l’eût été... Elle?... Une pensée déchira son esprit: Pourquoi n’était-ce pas Marc de Bresles qui lui avait écrit ainsi?... Sans hésitation, pour partager sa vie aventureuse et difficile, elle l’eût suivi, l’âme tressaillante d’une de ces joies qui consolent de toutes les misères!...
Nettement, une seconde, elle en eut conscience. Mais, aussitôt, de toute sa volonté, elle se ressaisit, rejetant loin d’elle le souvenir de Marc de Bresles...
Avec des doigts qui tremblaient, elle replia la lettre... Alors, elle s’aperçut que le blessé la contemplait avec des yeux que la fièvre dilatait, d’un regard étrange, lointain, qui l’appelait comme une prière suppliante et désespérée. Elle s’approcha, sentant combien il le souhaitait...
Avec effort, il murmura:
--Vous avez lu?
Elle inclina la tête, incapable de parler. Alors il articula péniblement:
--Vous n’êtes pas offensée de ma hardiesse?... Vous me pardonnez?
D’une voix que l’émotion brisait, elle dit:
--Vous pardonner de venir à moi si généreusement?... De vouloir m’enlever à ma solitude pour me rendre heureuse?... De toute mon âme, je vous suis reconnaissante... Et je voudrais pouvoir vous prouver combien!...
--Vous auriez consenti?... Dites?...
Ses paroles n’étaient qu’un murmure, mais une supplication passionnée jaillissait de ses yeux voilés. Lentement, elle dit, incapable même par pitié de n’être pas vraie:
--Je ne sais... J’aurais réfléchi... Je me serais demandé si je pouvais devenir pour vous ce que vous souhaitez...
--Et peut-être, vous auriez consenti?... Ah! faites-moi vivre! vivre!... Je voudrais vivre heureux par vous, comme l’est Josette!... Que de fois j’ai résisté à cette tentation de vous demander l’aumône d’un peu de votre cœur!
Il se tut, épuisé; mais ses yeux ne la quittaient pas. Elle vit qu’il voulait parler encore et elle pria, douce infiniment:
--Ne vous agitez pas... Pour guérir!...
Il murmura:
--Je ne guérirai pas... Je voulais trop de bonheur... Ç’aurait été trop beau de recommencer ainsi ma vie!... Je vous confie Josette... Je vous la donne... Vous ne l’abandonnerez pas?... Qu’elle vaille plus que je n’ai valu...
--Je vous promets que, autant qu’il dépendra de moi, je serai pour elle la mère que vous auriez voulu lui donner...
--Sa mère!... AH! si je pouvais faire qu’elle devînt vraiment un peu votre enfant... Si vous vouliez...
Il s’interrompit... La force lui manquait-elle ou hésitait-il à poursuivre?...
A larges coups, le cœur de Ghislaine se mit à battre dans sa poitrine. Machinalement, elle répéta tout bas, étreinte tout à coup par une mystérieuse angoisse:
--Si je voulais...
--Oui... Si vous vouliez... Ghislaine, puisque je suis perdu, je vous en supplie, faites-moi une grâce... C’est une prière de mourant, ne la repoussez pas, vous qui êtes bonne, qui savez maintenant... combien je vous ai aimée...
--Que souhaitez-vous?... Tout ce que je pourrai faire pour accomplir un désir de vous, je le ferai...
Elle avait parlé dans l’absolue sincérité de son âme, frémissante de compassion... Mais quand elle entendit ses propres paroles, elle eut peur, comme d’une promesse qu’elle venait de faire; peur aussi de l’étrange expression qu’avait prise le visage décomposé de M. de Moraines. La regardant avec des yeux qui imploraient, il murmurait:
--Ghislaine, je voudrais mourir en vous laissant mon nom... Par pitié, acceptez d’être mariée à un mourant...
--Mariée?
Le mot lui échappa pareil à un cri.
Elle le contemplait avec une espèce d’épouvante. Était-ce le délire qui le faisait parler ou bien se sentait-il déjà tellement en dehors des choses de la terre que, seule, la réalisation de son suprême et dernier désir intéressait sa pensée?
De sa voix faible, si émouvante, il reprenait:
--Si je dois mourir, Ghislaine, donnez-moi cette dernière joie. Vous serez libre bien vite... C’est tellement horrible d’être ainsi brisé tout à coup!... Par pitié! Ghislaine. Que je meure, vous sachant mienne, «ma Ghislaine», comme dit Josette...
Par pitié! Toujours ces mêmes mots par lesquels, mystérieusement, il semblait l’envoûter. Ah! oui, elle avait pitié, une pitié infinie... Mais il lui demandait trop! Elle ne pouvait consentir à un tel mariage!... Elle ne pouvait!...
Comment le faire comprendre à cet homme en péril de mort qui ne jugeait plus des choses comme le font les vivants, et s’attachait désespérément à elle au milieu de l’effroyable catastrophe qui l’emportait...
Par pitié!... Les mots résonnaient avec leur accent de prière poignante dans son âme même. Et une terreur, tout à coup, l’envahissait que sa volonté ne défaillît dans le désir d’adoucir un peu l’affreuse agonie morale de cet homme qui l’avait aimée...
XII
Marc de Bresles attendait, dans le petit salon de Mme Dupuis-Béhenne, qu’elle vînt le recevoir; et quelque absorbante pensée, sans doute, le préoccupait, lui enlevant la notion des minutes qui s’enfuyaient, car il s’étonna d’entendre la vieille dame l’accueillir en lui disant:
--Mon ami, excusez-moi de vous avoir fait attendre. J’ai été retenue...
--Madame, je vous en prie... C’est moi, au contraire, qui aurais à m’excuser, car j’ai demandé à être reçu en dehors de votre jour. Mais je vais partir...
--Bientôt? Marc.
--Dans dix jours, madame.
--Comment, c’est déjà le moment?... Oui je me souviens, vous deviez nous quitter fin novembre... Vraiment, j’ai, je crois, perdu la notion du temps dans toutes les émotions qui m’ont bouleversée depuis quelques semaines. Ah! mon ami, quelle chose horrible que cet accident du comte de Moraines! Maintenant encore, je me demande, par instants, si ce n’est pas un mauvais rêve tragique... Mais les faits, malheureusement, sont là pour empêcher toute illusion. Ce pauvre M. de Moraines est mort...
--Et Mlle de Vorges est sa veuve. Cela me semble, à moi aussi, un rêve... un rêve impossible à admettre comme une réalité!
La voix de Marc avait une telle âpreté que Mme Dupuis-Béhenne le regarda un peu saisie. Comme il ne continuait pas, elle affirma:
--Et pourtant, cela aussi est une réalité. Mais je ne m’étonne pas que vous ayez peine à la croire... J’en doute bien, moi qui, pourtant, ai assisté à ce lugubre mariage d’un mourant que sa volonté seule a vraiment fait le miracle de soutenir jusqu’au moment où la cérémonie a été accomplie.
--Vous étiez à Jouventeuil, et vous n’avez pas empêché Mlle de Vorges de consentir à un pareil mariage?
Les mots avaient dû lui échapper avant que sa volonté eût pu les retenir, car ses lèvres se contractèrent violemment, trop tard pour arrêter ces vaines paroles. Comme si Mme Dupuis-Béhenne se sentait prise en faute, elle dit hâtivement:
--Je vous assure, Marc, que, quand nous sommes arrivés à Jouventeuil, mon mari et moi, appelés par une dépêche de Ghislaine, qu’elle nous a fait part de l’étrange désir de M. de Moraines auquel il s’attachait violemment dans sa fièvre, et dont elle était bouleversée, nous lui avons dit... Ah! tout ce qu’il y avait à dire!... tout ce qu’elle savait aussi bien que nous... Et justement, pour cela, elle était épouvantée de consentir...
--De consentir?... Mais pourquoi consentir?... Car, enfin, elle n’aimait pas de Moraines!
Une personne plus observatrice que Mme Dupuis-Béhenne eût été frappée de l’accent dont Marc avait dit ces derniers mots, d’un accent où il semblait y avoir tout ensemble, de la colère, un doute, et aussi une question anxieuse, une prière de recevoir une certitude.
Mais elle ne s’en aperçut pas, et dit simplement:
--Non Ghislaine n’aimait pas le comte de Moraines. Elle avait seulement pour lui de la sympathie, elle le jugeait très bon, très intelligent, absolument de son monde, et elle était touchée de la délicatesse qu’il avait toujours apportée dans ses moindres rapports avec elle, de ses égards, de ses attentions pour lui rendre aussi agréable que possible le séjour de l’hôtel de Maulde. Peut-être sachant combien il l’aimait, elle se serait attachée à lui... Mais c’est uniquement par compassion, par générosité qu’elle a accepté ce mariage qu’il voulait, comme veut un homme qui a conscience que les heures lui sont comptées, qui veut désespérément sans voir ni difficultés ni impossibilités... Un mariage auquel il a tenu surtout quand il a eu la certitude qu’il était irrévocablement perdu--comme, paraît-il, d’ailleurs, il en avait eu le pressentiment dès le moment où il a été atteint!
--Et personne n’a pu lui faire comprendre qu’il voulait une vraie folie?
--M. de Gannes et mon mari lui ont parlé... Mais, dans l’état où il était, il n’avait plus sa lucidité de jugement...
--Et Mme de Maulde, elle aussi, a simplement accepté ce mariage inouï?
--Marc, elle n’a eu guère le loisir de la réflexion ni de la résistance... Et puis, elle était bien trop abattue pour s’opposer à quelque chose; elle avait la tête perdue comme nous tous, et elle se sentait vaincue par les événements qui se précipitaient sans nous donner le temps de nous reconnaître... M. de Moraines l’a fait appeler. Il lui a dit que, depuis plusieurs mois déjà, il souhaitait épouser Ghislaine... Qu’il avait attendu toujours, redoutant un refus qui éloignerait peut-être notre amie de sa fille, mais qu’il ne voulait pas mourir sans que ce mariage fût accompli, si Ghislaine y consentait...
--Et elle a consenti... Mais comment a-t-elle pu faire cette chose insensée pour un homme qu’elle n’aimait pas! C’est un dévouement... merveilleux!
Mme Dupuis-Béhenne ne discerna pas l’intensité d’amertume et d’ironie presque douloureuse qui frémissait dans les paroles de Marc, pas plus qu’elle ne s’étonnait de l’ardent intérêt avec lequel il la questionnait. Et, toujours simple, elle approuva:
--Oui, je pense comme vous... Mais, voyez-vous, Marc, quand un homme est frappé comme l’a été ce pauvre Moraines, il semble qu’on soit prêt à l’impossible pour lui donner, au moins, une dernière joie... Et Ghislaine est d’une famille où les plus téméraires, les plus héroïques dévouements paraissent des actes tout simples! Ses aïeux se faisaient tuer en souriant, même pour un devoir qu’eux seuls avaient pu créer... Sous une autre forme, elle a fait comme eux... Elle aussi a exposé sa vie... Car enfin les médecins déclaraient que M. de Moraines était perdu; que c’était une question de jours, presque d’heures, mais on a vu des miracles de guérison!... Et je vous jure que c’était pour moi une terrible angoisse de me dire qu’ils se trompaient peut-être, et que Ghislaine pourrait regretter alors d’avoir engagé tout son avenir dans un moment où elle n’était plus bien maîtresse de son jugement...
Marc, d’un geste inconscient, passa la main sur son front, comme pour en écarter des pensées que Mme Dupuis-Béhenne ne devait pas même soupçonner. Si, absurdement, contre toute évidence, il s’était obstiné à croire impossible que Ghislaine de Vorges fût tout à coup devenue comtesse de Moraines, maintenant tous les détails lui précisaient le fait, sans souci de sa vaine révolte. Encore une question lui échappa, toute palpitante de cette angoisse que sa forte volonté ne pouvait maîtriser:
--Mais enfin pourquoi Moraines voulait-il ainsi ce mariage inutile?
--Non pas inutile pour sa fille, Marc, ni pour Ghislaine. Il savait bien que, pour Josette, il avait été,--du moins pendant bien des années,--un père indifférent, négligent... Il avait compris enfin, en voyant Ghislaine auprès de sa fille, que l’enfant confiée à Mme de Maulde n’était pas heureuse, qu’elle arrivait à un âge où les influences subies pouvaient décider de son avenir de femme... La mort imminente éveille, si vive, la conscience des responsabilités! Il a entrevu tout à fait, à la dernière heure, celle qu’il avait envers cette enfant. Et il a voulu réparer, un peu, le tort qu’il lui avait fait, en la confiant à Ghislaine, devenue sa belle-mère, pour qu’il y eût un véritable lien entre elles...
De cet accent d’ironie âpre, inaccoutumé chez lui, Marc jeta:
--C’était, en effet, parfaitement compris pour le bien de Mlle Josette, sinon pour celui de Mlle de Vorges...
Une seconde, Mme Dupuis-Béhenne demeura silencieuse, comme si elle hésitait à parler... Mais, sans en avoir conscience, elle était dominée par cette volonté de savoir l’entière vérité qu’elle sentait si impérieuse, obscurément, chez Marc de Bresles;--sans, d’ailleurs, qu’elle en pénétrât ni même en cherchât le mobile. Et, de sa manière paisible, elle reprit:
--Marc, vous avez toujours été un si vrai ami pour Ghislaine que je puis bien vous parler franchement... Vous vous trompez fort en croyant que M. de Moraines ne pensait qu’à sa fille en désirant laisser son nom à Ghislaine... D’après ce qu’il a dit à mon mari, d’après... son testament, il est évident qu’une pensée très délicate, très généreuse, l’inspirait... Aimant Ghislaine,--comme aiment les hommes de son âge,--il voulait avoir le droit d’assurer son avenir, la délivrer de sa pauvreté, de sa pénible situation d’institutrice...
--Pénible! soit... mais qui la faisait indépendante, ne devant rien à personne... Au-dessus de toute critique, de tout blâme, de toute supposition injurieuse!
Le visage de Mme Dupuis-Béhenne se colora, et elle regarda Marc, presque indignée:
--Blâmer Ghislaine!... Et de quoi?... Elle a vu qu’il dépendait d’elle d’adoucir un peu une agonie supportée avec un admirable courage... Elle s’est entendu supplier de devenir la mère d’une enfant qu’elle aime profondément... Et elle s’est prêtée, sans souci d’elle-même, à ce qu’implorait d’elle un homme dont le dernier rêve a été de la rendre heureuse... La veille même du jour où il a été blessé, il lui avait écrit une lettre, restée inachevée, qu’il a voulu qu’elle lût, où il lui demandait d’être sa femme... Ghislaine a été généreuse et dévouée, et bonne... follement!... Oui, voilà de quoi on peut la blâmer!... Marc, qu’avez-vous donc contre elle?... Que vous a-t-elle fait?
Ce qu’elle lui avait fait? C’était là un secret que nul ne devait pénétrer... Ah! elle l’avait bien fait souffrir par ce mariage dont la nouvelle l’avait foudroyé, auquel, d’abord, il avait refusé de croire...
Lui aussi, tout bas, comme le comte de Moraines, il avait été conquis par le charme pénétrant de cette nature de femme très haute et très noble. Il avait pensé que ce serait une joie divine de vivre près d’elle, heureux par elle, en se dévouant à elle toute... Pourtant, il s’était tu, ne voulant pas l’entraîner dans sa vie aventureuse d’homme sans fortune, elle que les épreuves avaient déjà si fort meurtrie. Il avait résisté à la tentation délicieuse et redoutable de lui parler en cette unique journée, passée près d’elle, six semaines plus tôt; la dernière où,--sans que nul pressentiment l’en eût averti,--il eût pu lui demander de devenir sienne, pour la peine comme pour la joie...