Sept ans en Afrique Occidentale
Part 9
«Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et l’animation dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trépignent, tous sont prêts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la poitrine en cadence tiennent lieu d’orchestre.
«Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée vraiment diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face de Porto-Novo sur la rive opposée de la lagune Osa. Je passais dans les épaisses forêts de palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais sourde et précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers les arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait me dit:
«--Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur du démon; ils ont la réputation d’être de grands adorateurs du diable. On raconte toutes sortes d’horreurs de leurs cérémonies.
«--Allons de ce côté-là, lui dis-je; je tiens à en juger par moi-même.
«--Non, non, Père, s’écria l’enfant; ces gens-là sont méchants, surtout quand ils sont sous l’influence de leur mauvais esprit; n’y allez pas, ils vous maltraiteront.
«--N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. Suis-moi et avançons avec prudence.
«Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté où le tam-tam continuait à se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous étions sur le bord d’une clairière. Un grand arbre, un bombax de Guinée, en ombrageait une partie. A la lisière du bois, du côté opposé où nous nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.--Voilà la maison du diable, s’écria mon petit nègre; ne nous montrons pas.
«On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres et de négresses exécutaient une ronde devant l’image de Satan, un gros fétiche accroupi à l’entrée du temple, et tout rougi du sang qu’on venait de répandre en son honneur. Ils se suivaient les uns derrière les autres, sans mot dire, le corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme huilés. Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés et empreints d’un ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et peut-être depuis des jours et des nuits. Je fus pris d’un profond sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je m’avançai de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en arrière.
«Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam parut hésiter d’abord et se mit bientôt à battre plus fort et plus rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de vitesse. Un fervent disciple du _legba_ (démon) ne doit s’arrêter qu’à bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et vinrent, avec un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient possédés; j’eus peur. Toute la troupe des énergumènes fit mine de venir de mon côté. Je me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].»
[27] _Missions catholiques_.
Nous aurons plus tard occasion de parler des _Egoungoun_ et des _Zambétos_, et des représentations qu’ils donnent afin de réjouir le public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu de combinaison fort à la mode à la côte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom d’AYO; ailleurs on l’appelle _ouari_; les Fulbés le nomment _ouri_; les Niam-Niams, _mangala_. D’après Schweinfurth, la Nubie et l’Égypte ont emprunté le mangala à l’Afrique centrale; ce jeu est connu aussi des Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur deux rangs égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout: le _tschela_ des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize, celui des Nubiens, douze. L’_ayo_ de la côte des Esclaves en a douze aussi. La partie se joue à deux: les joueurs ont vingt-quatre graines servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de leur côté; puis chacun à son tour prend les jetons d’une case et les place un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les cases de son adversaire un ou deux jetons seulement s’en empare, et la partie continue jusqu’à ce que l’un des deux ait tout pris à l’autre. Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande tension d’esprit.
CHAPITRE VII[28]
ÉTAT RELIGIEUX.
[28] Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la _Revue du Monde catholique_.
On dit généralement que le fétichisme est la religion des noirs; le fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels, animaux, plantes, rivières, etc.
Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels; par peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se prosternent devant la créature; mais on a tort de supposer qu’ils ignorent le Créateur. Nous ne nions pas que ce culte soit grossier, très-grossier; cependant, il ne nous est pas possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que l’élément grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière; on est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti pris, on en veut faire une espèce d’_hommes primitifs_ que des transformations successives ont distingués de l’animal, sans les rendre semblables encore à l’homme blanc; on est injuste à leur égard lorsqu’on prétend que leur culte exclut l’idée de Dieu et les tient à genoux devant la matière pure.
Ils n’ont pas besoin d’_arriver_ à l’idée de Dieu. Cette idée, ils l’ont; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes les aspirations: le sentiment religieux. Cette idée s’est obscurcie; ce sentiment s’est corrompu; l’esprit a eu ses défaillances, le cœur a eu ses faiblesses; malgré tout, le noir n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire disparaître cette idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain; il n’a pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux.
Cicéron disait: «Il n’existe pas de peuple, si barbare et si sauvage qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu, quoiqu’il ignore sa nature[29].» Depuis Cicéron, des peuples, en grand nombre, sont entrés dans l’histoire, et la parole du philosophe romain est demeurée toujours vraie. Ce n’est pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on pourra lui donner un démenti.
[29] CICÉRON, _De leg._, I, 24.
Qu’on me permette de citer des observations fort justes de M. Léonce de la Rallaye[30]: «On se fait d’habitude une idée fausse du paganisme antique, surtout aux premiers âges du monde. Le paganisme n’a été dans l’origine _qu’une altération de la vraie doctrine_ révélée de Dieu à Adam et aux patriarches, altération coupable, sans doute, dans son principe, puisqu’elle émanait de l’orgueil de l’esprit et de la faiblesse des sens, mais _qui laissait néanmoins subsister un grand fond de vérité_. La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en quelque sorte, de _déplacer_ Dieu et de prétendre voir une vertu divine résider essentiellement dans des êtres qui n’étaient que de pures créatures... Mais l’idée même de Dieu demeurait profondément empreinte dans l’humanité primitive.»
[30] _Revue du Monde catholique_, 10 juin 1877, p. 677.
Alors même que «tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même[31]», on conserva le souvenir d’«un être au-dessus des autres êtres, Père des dieux et des hommes... maître des vents et des tempêtes, etc...» Toujours l’homme adressa ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un pouvoir supérieur. L’antiquité éleva des temples «_au Dieu inconnu_» que son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier; et en même temps, elle imaginait des dieux à sa façon.
[31] BOSSUET.
Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de révolte poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de supprimer l’idée de Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, on s’efforce de tout expliquer sans Dieu. Cependant, comme Dieu est présent partout et que partout il se manifeste dans ses œuvres, la science ou plutôt l’_invention_ moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création, elle a imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que Quenstedt résume[32] en ces termes avec ironie: «Alors grouillaient toutes les ordures de la vie organique, et la toute-puissance de la terre inerte ne pouvait se lasser de créer.»
[32] QUENSTEDT, _Géologie_, I, p. 169.
Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée; ils n’ont pas (le peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. Des notions éparses, des connaissances sans liaison et environnées de mille obscurités suffisent à ces peuples mous, sans souci d’autre chose que des besoins et des jouissances du moment. Attachés superstitieusement à de certaines pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans réfléchir. Quand ils redoutent les effets de leur infidélité ou de leur négligence, ils cèdent, inconscients, au besoin de se soumettre au pouvoir supérieur qui régit tout. Et ils se soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même pas la peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte à la multitude des _orichas_ auxquels ils l’attribuent.
En théorie, le noir est théiste, _monothéiste_ même, dans ses croyances. Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement des objets communs et profanes, mais encore des orichas, qui sont l’objectif de son culte. Dieu est au-dessus de tout, disent les Nagos; il est créateur, _Eledda_; roi de gloire, _Oga-Oga_; maître de la bonne terre, _Olodoumayé_; maître du ciel, _Oloroun_; maître par essence, _Olouwa_.
_Oloroun_ est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne Dieu en nago; les Djedjis et les Minas le nomment _Maou_.
Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien; c’est à lui qu’il le rapporte. Si un danger grave le menace; s’il est injustement attaqué ou opprimé, il élève ses regards vers le ciel et il invoque Dieu; il s’écrie: «_Oloroun! Maou!_» Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens montre la foi de ces peuples en Dieu et dans sa providence: on dit sous forme de salutation: «Dieu aide celui qui travaille.»
Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible sur la pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait point de lui ou comme s’il n’existait pas. Semblable aux païens de l’antiquité, aux Grecs et aux Romains dont parle saint Paul[33], «ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces; mais ils se sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été obscurci... Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une image représentant un homme corruptible, des _oiseaux_, des _quadrupèdes_ et des _reptiles_. Aussi, Dieu les a livrés aux désirs de leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils ont déshonoré leur propre corps en eux-mêmes; eux qui ont transformé la vérité de Dieu en mensonge, _adoré et servi la créature au lieu_ du Créateur, qui est béni dans les siècles.»
[33] _Saint Paul aux Romains_, c. I, ℣ 21 à 25.
Nous pourrions continuer notre citation; car saint Paul semble avoir eu les noirs de la côte des Esclaves en vue, quand il traçait le tableau des égarements de l’antiquité païenne.
Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant il demande tout à l’_oricha_: «_Il déplace Dieu_», selon l’expression heureuse de M. Léonce de la Rallaye. Dans la pratique, il ne voit pas Dieu où il est, et il le cherche où il n’est pas: dans l’_oricha_ qu’il a fabriqué. Il estime que Dieu est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est déchargé sur l’oricha du soin des noirs. _Maître du ciel_, Dieu jouit de l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs aux blancs. Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. Pour les noirs, ils ne doivent qu’à l’_oricha_ leurs sacrifices, leurs offrandes et leurs prières. Dieu le veut ainsi; il dédaigne leurs hommages, et tous leurs efforts doivent tendre à se rendre l’_oricha_ favorable.
Ainsi raisonne le noir.
_Qu’est-ce que l’oricha?_
Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de _fictitius_, artificiel, imaginaire, ou de _fatum_, destin; peu importe que les blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou telle façon. Nous voulons savoir comment les noirs eux-mêmes l’entendent.
Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment _oricha_, c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite, _qui voit le culte_: l’_oricha_ voit le culte, tandis que Dieu y est insensible. On l’appelle aussi _alayibawi_, celui qui gronde, qui châtie, _qui malmène_. Dans l’esprit du noir, l’oricha est une puissance, quelle qu’elle soit, supérieure à l’homme, à laquelle l’homme est soumis. N’en demandez pas davantage à l’homme du peuple: il ne saurait comprendre qu’on puisse pousser plus loin ses investigations. Il honore cette puissance, parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour conjurer sa funeste influence. Donc, il est idolâtre; car «celui-là est idolâtre qui rend à des images le culte dû à Dieu seul[34]».
[34] SAINT AUGUSTIN, _De Trinitate_, I.
Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches: plusieurs sont déclarés tels par leur nature, comme le serpent fétiche de Wydah, le caïman à Abomey, etc. Tout objet devient oricha, dès qu’il a reçu la consécration d’usage: ce bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre le deviennent quand ils sont consacrés.
Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière? que l’objet matériel est la puissance qu’il adore?--Nullement; l’objet oricha est pour le noir un objet inerte et vulgaire, tout le temps qu’il est privé de la consécration d’usage. Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert une espèce de personnalité: ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer... devient oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.
En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les hommages du noir; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur, et l’on ne saurait dire que la religion des Dahoméens et des Nagos est un véritable fétichisme tel qu’on le comprend habituellement. «On avait, dit très-bien M. J. E. Bouche dans le _Contemporain_[35], on avait regardé le fétichisme comme étant le fond de cette religion; tout, à l’extérieur, était de nature à le faire croire; on voit les nègres s’agenouiller devant les caméléons, les statuettes et les arbres, leur offrir des présents, leur adresser des prières et négliger pour eux le Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais qui visitèrent la côte occidentale ne balancèrent pas à traiter de fétichisme une semblable religion, et ils donnèrent à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir de ce moment, on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs était le culte de la matière: les voyageurs ne prirent pas la peine d’examiner la chose de plus près.»
[35] _Contemporain_, Novembre 1874, page 857.
Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences, défions-nous de la traduction que les interprètes donnent du mot _oricha_. Les interprètes noirs visent moins à être exacts qu’à ne pas mécontenter le blanc, et ils ne se font pas défaut de le flatter par des interprétations qu’ils savent être de son goût ou du moins dans ses idées. C’est ainsi qu’ils appellent les orichas des _saints_, sans savoir ce qu’est un saint.
Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur entre Dieu et l’homme; il est le terme final du culte; c’est à lui que s’adressent l’offrande et la prière; de lui, et non de Dieu, on attend ce que l’on demande, quoiqu’on reconnaisse à Dieu le pouvoir de l’accorder. Tout se termine à l’oricha dans le culte; il y est l’alpha et l’oméga, le principe d’où tout découle en pratique et la fin à laquelle s’arrêtent toutes les cérémonies et tous les rites.
L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les mêmes traits caractéristiques; Ozanam[36] les résume en deux mots: «C’est l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que les idoles furent considérées comme des corps où les puissances supérieures descendaient quand elles y étaient invitées selon les rites requis[37]. On croyait les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la graisse dont on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait leur soif en leur jetant à pleine coupe le sang... Des hommes raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les services que les clients rendent à leur patron; l’un le parfumant, un autre lui annonçant les visiteurs...»
[36] OZANAM. _Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième siècle_, Ve leçon.
[37] «Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières statues en divinités qu’ils y _enferment_ comme dans une prison.» SAINT JEAN CHRYSOSTOME, _Hom. sur la nativité de Jésus-Christ_.
Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et admettent une espèce de dualisme, non pas dans la création précisément, mais dans le gouvernement du monde. Plus éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans l’initiation une idée claire, nette, du démon; ils avouent qu’ils servent cet archange déchu; que leur religion, en bien des points, est pure _démonolâtrie_.
Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents de Chango (oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo. L’onichango[38] avait dit «que Dieu a tout créé; qu’il est grand, très-grand; que les blancs ont raison de le servir, puisqu’il les comble de bienfaits; que les noirs n’ont rien à en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et qu’il les a abandonnés à l’oricha.»--L’oricha est-il Dieu? demandai-je à mon interlocuteur.--Point du tout! me répondit-il; l’oricha, c’est le démon.--Comment! répliquai-je; tu connais donc le démon?--Le démon! me dit-il avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par Dieu; il s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant ses vues et se plaisant à faire du mal; il est plus faible que Dieu; Dieu est son supérieur; mais Satan persévère dans sa révolte contre Dieu et ne cesse de lui résister. Je demandai à mon interlocuteur:--Puisque le démon est révolté et méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte?--Et l’onichango:--C’est précisément parce que le démon est méchant qu’il nous importe de prévenir et de détourner ses coups. Dieu est bon et ne nous sera point nuisible; mais le démon est terrible par sa malice; il est bon de le calmer par des présents et de se le rendre favorable par des sacrifices. En outre, le démon est très-puissant; bien des choses impossibles à l’homme, il peut les faire, lui; c’est pourquoi nous lui demandons d’exercer en notre faveur sa puissance surhumaine.
[38] Onichango, sectateur du Chango, littéralement: celui qui a Chango.
Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour laisser place au moindre doute: les orichas des noirs, comme les dieux des autres nations païennes, sont les démons, _omnes dii gentium dæmonia_. (Ps. XCV, 5.) Les prêtres païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas: ils adressent un culte direct au démon; ils se courbent volontairement sous le joug de Satan; Satan est leur maître.
Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le démon est un des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait douter que la magie joue un grand rôle dans les pratiques superstitieuses des noirs. Tous sont unanimes à affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux moyens naturels employés pour les produire.
Le _nombre des orichas_ n’est pas facile à déterminer. En supposant même qu’on puisse fixer celui des orichas qui se partagent les honneurs et la confiance des noirs à un moment donné, rien ne s’oppose à ce que ce nombre ne varie dans la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter les orichas, même d’une manière approximative. Burton, qui donne un chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.
Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas: je dirai leurs attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est épars et sans ordre dans la croyance populaire.
On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers: celui de prévenir et de guérir les maladies, aussi bien que celui de les donner; celui de préserver des accidents et des blessures, comme celui de tuer; le pouvoir de donner bonne chasse, la victoire dans les combats; celui de détourner les voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut surprendre ou voler, etc., etc.
Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas: il y a l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des rivières, de la mer...
Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a imaginé, comme cause, un oricha bon ou mauvais. _Chango_ est celui de la foudre; _oricha’ko_, celui des champs... et ainsi du reste. Les noirs adorent des animaux auxquels ils attribuent un pouvoir bienfaisant ou malfaisant: le serpent, le caïman, l’once, l’_eddoum_, petit singe que l’on vénère comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres du corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le membre viril. Le culte du phallus s’étale avec effronterie. On voit partout l’horrible instrument que Liber inventa pour servir aux abominables manœuvres de sa passion: dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques. On le trouve isolé; les phallophores le portent quelquefois avec grande pompe, dans certaines processions, l’agitent avec ostentation et le dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de rire d’une populace sans pudeur. Les noirs sont bien inspirés quand ils font de cet instrument l’attribut d’_Élegbara_, personnification du démon.
Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer une _triade sacrée_; Burton, peu suspect de préoccupations religieuses, ne manque pas de la signaler dans son ouvrage sur Abéokouta. Du reste, voici un fait qui vient bien à l’appui de ce que nous avançons.
C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme avancée en âge et infirme, se voyant rejetée des siens, alla se réfugier à la mission catholique. Elle élut domicile sous un palmier, ne délogeant que quand la pluie la forçait à chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors sous la galerie de l’habitation. Jamais on ne put la décider à s’installer à l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les missionnaires recueillent les infirmes et les malades: la pauvre vieille était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle habitât dans la maison des blancs. En présence de sa superstitieuse obstination, il fallut céder et la laisser à la belle étoile sous son palmier.
Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que Dieu me permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste de l’instruire. Celui-ci faisait de son mieux pour développer les premières vérités de la religion, lorsqu’il s’entendit apostropher en ces termes: «Tu es bien jeune pour prétendre m’enseigner des choses de ce genre. Création! Trinité! Crois-tu que j’ignore ces choses? Et certainement ils étaient trois qui m’ont créée: _Obbatalla_, _Chango_ et _Ifa_.»
Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.