Sept ans en Afrique Occidentale
Part 8
«Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le pays, à la nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi n’avait voulu que châtier l’arrogance d’un jeune homme, fils de son ennemi, qui s’était prévalu de sa qualité d’ambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français jugea que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles en cas de refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à tout, et l’on vit le roi, le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa demeure,--se rendre à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses au commandant.
«Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce moment, l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême rigueur. On s’en ressentit tellement de part et d’autre que, d’après les rapports qui lui furent adressés sur cet incident, l’amiral commandant les forces navales à la côte occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion de voir l’influence de la France s’établir dans ces parages.»
Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme carte de visite, pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bâton vaut plus qu’une signature: il en tient lieu, et, de plus, il est la personnification de celui qui l’a remis. A la signature on accorde une autorité morale que l’on peut souvent contester; au bâton on est obligé en tout cas d’accorder les marques extérieures de respect que l’on doit à la personne du maître.
IV
La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales, nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des Esclaves distinguent les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux agricoles propres à chaque époque; mais ils n’ont pas un jour ou un mois désigné pour être le premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant dans les mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.
Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses enfants; il vous répondra, _de peur de vous fâcher par son silence_; mais il vous répondra sans discernement, et raisonnera de son âge comme il raisonnerait de l’époque antédiluvienne. Demandez-lui s’il a vingt ans, trente ans: il vous accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il croira l’une ou l’autre plus conforme à votre idée.
En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus accosté par un noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. «Bonjour, moussieu, me dit-il; toi Français?» A mon affirmation, il répliqua vivement: «Et moi aussi.» La réplique me surprit: je savais bien que les indigènes de notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont _mes compatriotes_ et que j’ai des _compatriotes noirs_, par conséquent.
Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français dans cette ville; qu’il était parti du Sénégal à l’âge de seize ans; qu’il avait passé dix ans à bord de navires français, cinq ans au Gabon, huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta qu’il avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. «Quel âge as-tu donc?» lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire moqueur.--«Dix-huit ans», dit mon interlocuteur avec assurance. Je n’y tins plus: l’ironie se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit: «Vois-tu, moussieu, nègre ne compte pas les ans; si nègre dit son âge, ne crois pas lui; lui ne sait pas.» Il me répondit avec une si grande bonhomie qu’il eût pu donner des points au savetier de La Fontaine disant:
Par an? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière De compter de la sorte.
Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui quand il est né: vous obtiendrez une réponse plus nette et plus sûre; il vous dira qu’il est né à l’époque où s’accomplit tel ou tel événement, quand on planta cet arbre... etc., etc. Souvent même, son nom sera une réponse: au Dahomey, par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de _Chagga_ reçurent le nom de cette ville.
Les fêtes annuelles sont appelées _odoun_ chez les Nagos; ce nom désigne aussi la période d’un an qui doit ramener ces fêtes. De même _ossé_ signifie jour férié et semaine ou période septenaire, qui ramène ce jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les fait précéder du mot _ijo_, jour, afin de déterminer le jour férié et le jour de la fête.
Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos n’en ont point, à moins qu’ils ne les empruntent aux Malais. Le mot _ochou_, lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires; seulement ces mois n’ont pas un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les féticheuses annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces chants, on vous répondra: «_Les danwés cherchent la lune._»
La division du jour et de la nuit en un certain nombre d’heures n’est point connue: on détermine les heures du jour par la position du soleil, celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit: Quand le soleil était ou quand il sera à tel point; quand le jour commence à luire; quand le soleil est au zénith... Les jours étant d’égale durée à toutes les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de désigner l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que le soleil, dans toutes les saisons, à la même heure, est à peu près au même point.
Le chant du coq marque les heures de la nuit:
1er chant du coq, _akouko-chiwadjou_;--2e chant du coq, _adadji, adadjiwa_; chant qui précède immédiatement le lever du soleil, _oféré, ofé_.
CHAPITRE VI
PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.
Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices du paradis. Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et à la souffrance morale, l’homme cherche toujours le plaisir, parce que le plaisir est l’avant-goût du bonheur céleste pour lequel il est créé. Tous les hommes poursuivent le plaisir; s’ils ne vivent pas dans un accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les mêmes choses: l’un aime l’argent, l’autre se plaît à le dépenser; celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, celui-là les transports de la joie.
Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où il cherche son plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue: voyons-les dans la joie, dans le jeu et dans les fêtes.
Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et suivies avec ses semblables; il confesse dans ses adages «qu’il ne dit jamais «à demain» à son voisin» d’une façon absolue: c’est-à-dire que le moindre motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le même toit sans se parler, dit-il; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne sauraient s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent.» Il méprise ceux qui fuient la société: «Après avoir mangé, la chèvre rentre à la maison; après avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange et ne rentre pas: c’est pour cela qu’il est si méprisable.»
Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas en commun, c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le commerce avec ses semblables. Il le déclare lui-même: «Nous allons avec nos amis manger l’_éfo_ chez les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de nourriture chez nous.--Malgré le nombre considérable des absents, on ne regrette que l’absence de celui qui réjouit la société.»
Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit: proposer et deviner des énigmes est un divertissement cher aux nègres, même aux enfants; ils se livrent des heures entières à ces badinages spirituels. Ils ont des énigmes fort bien réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la _pirogue_: «Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive jamais au marché.»
Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres à égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles offrent même beaucoup moins d’intérêt que les _alos_, récits allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les _alos_ constituent la littérature des nègres: l’_akpalo_ ou conteur d’_alos_ est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour cela _akpalo kpatita_. Il ne faut pas confondre l’_akpalo_ avec l’_ologbo_. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la légende des ancêtres du roi; tandis que le premier est un véritable rapsode, allant de ville en ville, de cercle en cercle.
Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement ordinaire dont le rapsode se sert pour agrémenter son récit. «L’_ogidigbo_», dit un adage dont l’harmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction, «l’_ogidigbo_ l’emporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole est rendue sur l’_ogidigbo_, celui qui saisit le mouvement se met à danser: _Vieillis, Ajagbo, vieillis; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir aussi!_» Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent en battant le tam-tam; elles sont là moins pour le sens que pour marquer la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ÉMI KI O SI GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé à la danse par l’_ogidigbo_.
Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les _alos_ fort attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, le rapsode annonce qu’il va commencer: «_Alo!_» s’écrie-t-il, et tous de répondre avec vivacité: «_Alo!_» L’_akpalo_ annonce alors le sujet d’une manière vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «_Alo mi DA-FIRI-GBAGBO l’éri_... Mon alo a trait à...» Cette manière d’annoncer le sujet est plus singulière que compréhensible; et pourtant il est rare que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible «_da firi-gbagbo_».
Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le:
«Mon conte a trait à tous les animaux.
«Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour danser: «Allons, dansons», se dirent-ils.
«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; l’éléphant est aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il fait preuve d’une insigne maladresse. On danse toujours. Voici venir l’oiseau appelé _liri_; il se juche sur le tam-tam, il bat ainsi:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«Le daim bat, il ne sait s’en tirer:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«Le buffle bat, il ne sait s’en tirer:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient: «Qui donc nous raille ainsi?» Et ils courent sus à l’oiseau, qui s’enfuit.
«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir ce qu’était devenu l’oiseau: «Je m’en suis léché les lèvres», repartit le chat.--«Ce voleur! répliquèrent les animaux; il volera toujours jusqu’à ce qu’il en meure.»--Et le chat répétait: «Gnaou! gnaou!»
Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en les entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam sans tressaillir de joie; aussi, jamais il n’y a de fête sans tam-tam. C’est l’instrument national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis le tout petit tam-tam placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au tam-tam énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, gros et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse caisse, quoiqu’il en tienne lieu, à certain point de vue. Il s’appelle le _gbédou_: on le rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands cabécères, auprès de certains temples. On s’en sert dans les réjouissances publiques, dans les fêtes religieuses et dans les funérailles des personnes de distinction. A chaque fête on répand du sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le _gbédou_ (têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre de plumes des poules offertes en sacrifice. C’est un objet qui devient hideux et repoussant; quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en tirer des sons caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique; l’âme est sous l’impression d’une mystérieuse terreur.» (Courdioux.)
Signalons en outre le _kosso_, l’_agbé_, le _gangan_, l’_ogboun_... Le joueur assied l’_akpinti_ à terre entre ses jambes; il tient le _gbata_ sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le _doundoun_ est chargé de grelots; le _dchéckéré_ se manie comme le tambour appelé tambour de basque: on l’agite et l’on glisse le pouce sur la peau.
Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens et des Chinois: ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est un tronc d’arbre ou une branche creusés et couverts d’une peau à une ou aux deux extrémités. La peau frappée à l’aide d’une baguette produit un son à peu près uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la mesure et la cadence; toutefois chaque espèce de tam-tam a son rhythme particulier; chacun imprime à la danse un mouvement qui lui est propre. Aussi dit-on: _danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan_... Le _kalara_ est le mouvement le plus accéléré.
_Ilou_, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour racine le verbe _lou_, frapper. On frappe sur cette peau retentissante; on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de l’oreille en est brisé. Néanmoins tout ce bruit n’est pas sans avoir une certaine harmonie passionnée, délirante.
Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nègre a un culte semblable à celui que nos soldats professent pour le drapeau de leur corps. Le tam-tam de guerre enlevé à l’ennemi est un trophée glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est orné de crânes humains.
Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de musiciens qui les honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font à qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent à coups redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis produit par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne saurait être riche qu’en discords.
Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres deux graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils frappent ces deux graines l’une contre l’autre en cadence, comme on fait avec des castagnettes.
La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.
Le _dourou_ est peu répandu sur la côte. C’est une espèce de mandoline, composée d’une calebasse recouverte d’une peau, et d’un manche sur lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son, frêle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu quelquefois jouer du _dourou_ avec un archet. Les proverbes nagos nous apprennent combien les nègres aiment la musique du _dourou_, et combien ils sont passionnés pour la danse: «Vous n’avez pas encore entendu résonner le _dourou_, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces proverbes.
La danse des nègres se fait remarquer par une mimique érotique analogue au zambacueca des créoles; la passion s’y exalte souvent jusqu’au paroxysme. Dès qu’il se livre à cet amusement chéri, le noir ne se possède plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine; il se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur s’affiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent le sabre en dansant; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant, reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.
On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains pour accompagner la musique et le chant.
Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent de cette manière les fêtes prescrites; les Minas font de grandes réjouissances à l’occasion de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de fêtes aux dégoûtantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces réjouissances?
Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées religieuses: ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches... Les prêtres ont des chants et des danses d’une monotonie fatigante. Les jeunes filles enrôlées dans la féticherie répètent, durant de longues heures, en refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!» Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent.
On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les anniversaires des morts... Dans toutes ces fêtes, du reste, la musique, le chant, la danse, les libations et les festins constituent les principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et inhumaines qui souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte[26], pour nous raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu à Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey, préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le comble à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière expédition. De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et porterait la terreur jusque dans Abéokouta...
[26] _Le Dahomey_, page 133.
«... Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les blancs, convoqués par invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de la fête...
«Vers dix heures du matin, les sons d’une musique infernale, les cris et les hurlements d’une foule en délire, nous annoncèrent que le premier point du programme, le défilé, était en voie d’exécution.
«A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place du fort portugais: c’étaient des femmes vêtues de pagnes neufs, marchant une à une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de _gin_: elles longèrent l’extrémité de la place et se rangèrent en cercle. D’autres femmes suivaient, chargées d’objets divers capturés sur l’ennemi; elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais vu; ils se placèrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos. Un grand nombre de nègres de tout âge, de tout sexe, les mains derrière le dos, venaient après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une morne résignation faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de sang et de boue. De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce qui se passait autour d’eux; le plus souvent leurs regards se portaient vers la terre et y restaient fixement attachés.
«Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus qu’un petit espace libre au milieu de la place.
«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces chevaux avaient appartenu aux chefs d’un village détruit. Les têtes de ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi, étaient fixées au bout de longues perches que les porteurs agitaient à tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris poussés par la populace, que pour revenir encore. La musique, qu’on entendait déjà depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrèrent le méhou, les grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, le yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du vulgaire occupaient les rues adjacentes. Un hourra formidable s’éleva au milieu de la foule, et l’exhibition prit un caractère nouveau.
«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors commencèrent les danses extravagantes mêlées de clameurs sinistres. Les captifs, enchaînés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient au-dessus de leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de pointes de fer.
«Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un terme, dura près d’une heure.»
Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête fétiche. Lui aussi raconte ce qu’il a vu et entendu; écoutons-le:
«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un caractère de fête populaire; les nègres y accourent de plusieurs lieues à la ronde. Chaque idole a son _azâ-dahô_ (jour de fête). Les cérémonies en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux temples. Tout se passe en plein air.
«Le grand _voduno_ asperge d’eau lustrale l’idole et la foule. La victime est amenée: tantôt un mouton, tantôt des poules ou des pigeons, tantôt une chèvre ou un bouc, plus rarement un bœuf. Le sang humain ne coule plus guère qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas! qui pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé et de Porto-Novo?
«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse et recueillie. De temps en temps quelques _hou! hou!_ prononcés en frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que tous les assistants lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses _hou! hou! hou!_ saluent le moment où le féticheur répand le sang sur la tête de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants.
«On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs de la victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une sorte de ragoût, chacun peut en avoir une part. Un Brésilien se crut obligé, un jour, à la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un brouet de haricots au sang humain.