Sept ans en Afrique Occidentale
Part 7
L’usage que je signale est général à la côte des Esclaves. Un autre usage général, et qui a une grande influence sur les relations sociales, c’est de regarder et de traiter comme solidaires les uns des autres les membres d’une même famille, les habitants d’une même ville, les gens de même nation ou de même couleur: car souvent le nègre ne reconnaît d’autre distinction, d’individu à individu, que celle de _blancs_ et de _noirs_, de _noirs_ et de _rouges_ (_égnia poucpa_, gens rouges, Foullas). Nous avons vu refuser l’entrée d’Okéadan (v. p. 28) à deux missionnaires français, pour des griefs imputables, non à un missionnaire, à un Français, mais à un _blanc_; ce n’est pas un fait rare et isolé. Chez les Minas en particulier, un débiteur insolvable est un danger pour tous ceux de sa maison et de sa localité: s’ils vont chez les créanciers, ils sont exposés à y être retenus en otage, afin que leurs parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils livrent le débiteur. Durant mon séjour à Agoué, j’entendais quelquefois circuler des bruits de guerre. Informations prises, j’apprenais qu’un maître riche en esclaves les équipait et se disposait à aller reprendre un de ses gens retenu en otage dans quelque village voisin, sous prétexte qu’un habitant d’Agoué avait contracté dans ce village des dettes qu’il négligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits commis, tant que le vrai coupable reste inconnu. Un vol commis secrètement par un seul individu peut, de la sorte, provoquer le châtiment de dix, quinze, vingt personnes tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se donna le malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze compagnons; il avait nom Lafi. Avant d’être pris et réduit en esclavage par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de voler des enfants, des femmes, des hommes même, et de les vendre dans les marchés de l’intérieur. Doué d’une force herculéenne, il en abusa pour la rapine, tant qu’il eut la liberté; esclave, il demeura un voleur fieffé. Un soir, tandis que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver le maître.--«Maître, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas qu’on te trompe ou qu’on te vole; or, quelques-uns de mes compagnons, méconnaissant tes bontés, se sont introduits dans le magasin; ils ont enlevé tels et tels objets. Tu es si bon pour nous que je n’ai pu m’empêcher de venir t’avertir; on a grandement tort d’agir ainsi à ton égard!--C’est bien! répondit le maître; va te coucher.» Le lendemain matin, le maître, ayant constaté que les objets désignés avaient disparu réellement, appela tous les esclaves auprès de lui; il demanda à leur chef qui avait commis le larcin. Le chef et le sous-chef déclarèrent n’en rien savoir.--«Personne ne sortira, que je ne le sache», dit le maître. Une seconde, une troisième fois, la même question amena la même réponse. Cependant, les esclaves n’avaient pu aller acheter leur déjeuner, et le besoin de manger ne décidait point à faire des aveux. Le maître alors les chargea de chaînes, omettant à dessein d’enchaîner les voleurs de profession. Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à un aveu. Enfin, le maître se décida à recourir au fouet. Chacun subissait les coups sans dénoncer le coupable. Que faire? Un sourire malin, qui effleura les lèvres de Lafi, pendant l’opération, fut un indice révélateur. On enlève les fers à tous, on en charge Lafi, et on le fouette. Lui, se plaint amèrement d’être injustement maltraité; il crie, il se fâche; finalement il se déclare prêt à tout révéler, et il décline plusieurs noms.--«Puisque tu connais les voleurs, dit le maître, selon toute apparence tu sais ce que sont devenus les objets volés.--Oui, répond-il, je le sais.--Va les chercher.--Que les voleurs viennent avec moi.» Lafi aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent en ville enchaînés: il se trompa dans ses calculs; car les soupçons du maître pesaient désormais sur lui seul; lui seul avait la chaîne au cou; seul, il était désigné pour sortir dans cet appareil. Il s’y refusa. Le maître, au courant de ses habitudes, envoya faire des recherches, et les objets volés furent retrouvés. Tout ne se borna pas là: ceux qui avaient été calomniés traînèrent Lafi devant un féticheur pour lui faire subir l’épreuve du poison. Il n’osa pas _boire le fétiche_: il s’avoua coupable.--Pauvre Lafi! rendu à la liberté, il reprit son ancien métier de voleur d’hommes. Un jour, il se laissa prendre en flagrant délit; on lui coupa la tête. «Voleurs, disent les Dahoméens, prenez garde: il y a une épée au Dahomey.» Il y en a une aussi chez les Nagos.
II
Le LANGAGE est le lien principal de la société, le moyen de nous communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments. «Si l’homme est fait pour parler, c’est apparemment pour parler à quelqu’un», dit J. de Maistre. Je ne saurais ici vouloir tenter un essai sur la linguistique de la côte des Esclaves; je me contenterai de considérer les langues comme élément social. A ce point de vue, le _mina_, le _djédji_ ou _fongbé_, le _yorouba_ ou _nago_ ont des traits de ressemblance frappants: chacune de ces trois langues se prête admirablement à toutes les exigences de la politesse la plus prévenante et des rapports de la vie sociale.
En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation est _okou_; elle peut très-bien se traduire par notre mot _salut_. Les Nagos se saluent par d’interminables _okou_; aussi, dans la colonie anglaise de Sierra-Leone, on les appelle les _akous_[23]. Au terme générique, on ajoute presque toujours un autre mot, suivant les circonstances; en sorte qu’il n’y a pas un état, une position où l’on ne reçoive une salutation spéciale, un signe particulier d’intérêt et de bienveillance. Le matin, on dit: _okou aouro_, salut du matin; au milieu de la journée: _okou ossan_, bonjour; la nuit: _okou allé_, bonne nuit; en se quittant, le soir: _o da oro_, à demain. A celui qui revient vers sa maison, on dit: _okou abo_, salut du retour; à celui qui est assis: _okou djoko_; à celui qui travaille: _okou dchè o_; à celui qui vend: _okou ra_; à celui qui achète: _okou ta_, etc. Les salutations varient à l’infini de cette manière: on ajoute simplement au mot _okou_ un verbe exprimant l’état dans lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle fait.
[23] Dans _okou_, l’_o_ initial est ouvert: pour une oreille peu exercée, c’est un _a_.
Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits par leurs occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation _o_: _okou o!--okou dché o!_...
«Que Dieu vous donne une longue vie!--Dieu aide celui qui travaille», sont des manières populaires de se saluer entre amis. On s’adresse mille souhaits de ce genre.
Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de génuflexions, de battements de mains, de claquements de doigts. La mimique fait ici partie du langage; l’usage a donné un sens distinct et significatif à certains gestes, à certaines poses, qui ont, dans les relations sociales, une importance au moins égale à celle de la parole articulée. Un noir, par exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose que par la parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur l’épaule; il s’incline, il s’agenouille, il se prosterne, il se couvre de poussière, suivant les circonstances; chacun des mouvements susdits a sa signification, sa portée réelle, son importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant le roi et devant les chefs: avant d’entrer dans la cour de réception, il roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est entré, si le roi est présent, il se met à genoux, se prosterne, et met le front dans la poussière par trois fois; puis il se traîne sur les genoux jusqu’auprès du roi ou du chef, et il demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial est obligatoire: on doit se prosterner même devant le bâton du roi, comme nous le dirons tout à l’heure.
Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage qui reçoit, et l’on bat des mains d’une manière suivie, à plusieurs reprises; après quoi, on frappe trois coups et l’on fait claquer bruyamment les doigts de la main droite sur la paume de la main gauche. Ce bruit de mains et de doigts se nomme _agpé_, mot que l’on traduirait fort improprement par applaudissements; l’_agpé_ des habitants de la côte des Esclaves n’a ni la vivacité, ni la signification de nos applaudissements: il est plus modéré; il exprime le respect, et non l’enthousiasme. Pour applaudir, marquer l’admiration ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en se tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant _ou-ou-ou_.
Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les chefs et les féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule et l’on ramène le pagne sur le bras gauche, pour saluer.
La ville est curieuse à visiter le matin; aux premières heures du jour, les noirs sont d’une obséquiosité excessive; on les entend se demander à tout instant s’ils ont bien dormi,--_o soun ré?_--s’ils se sont bien éveillés,--_o dji ré?_--s’ils sont en paix,--_alafia?_--Et la maison? _illè nko?_--Et la femme? _iya nko?_--Et les enfants? _ommo nko?_... Ils n’en finissent jamais; et à chaque pas, ils débitent le même questionnaire, provoquant sans cesse des _ho!_ mille fois répétés comme signe d’assentiment.
Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer: elles tournent le dos à la personne à qui elles rendent leurs devoirs, se mettent à genoux et font de longs battements de mains à plusieurs reprises. D’ordinaire, on les arrête aux premiers coups, en disant dans l’idiome du pays: _égno!_ c’est bien! ou _égno nto!_ très-bien! A ce mot, la féticheuse[24] se lève et s’en va. Il est défendu aux _danwés_ de parler l’idiome vulgaire.
[24] On les appelle _danwé_ dans cette contrée.
Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit saluer de la sorte pour la première fois. Dans la rue, au moment où il va se croiser avec une personne, celle-ci se détourne et tombe à genoux. Comment supposer que c’est pure civilité? Et s’il ne croit pas avoir affaire à une folle, les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas originales, excentriques?
L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent dans ses discours: un mot qu’il a toujours à la bouche trahit son caractère, et ce mot a son synonyme dans tous les idiomes de la côte; à tout moment, à tout propos, le noir vous dit: _C’est bien!_ ou encore: _Je comprends_[25]. Nous avons dit qu’il n’attaque pas les difficultés de front; aussi ne comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande des grands; il ne se mettra pas en opposition évidente avec quelqu’un, surtout avec les blancs; il biaisera, il répondra: (en mina et en djédji): _Égno!_ (en nago) _Oda!_ C’est bien! Cela ne veut pas toujours dire qu’il approuve ou qu’il est satisfait: non! il ajourne, il élude, il se retranche derrière un mot vague: _j’entends!_ c’est-à-dire: nous verrons. Souvent ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir qui ressemble à l’assentiment.
[25] En mina et en djédji: _mcé!_--en nago: _mo gbo!_ je comprends, j’entends.
La colère du noir éclate souvent en paroles: «_Que Chacpana_ (dieu de la petite vérole) _te tue!_--_Qu’Egoungoun_ (revenants) _te mette en pièces!_--_Que Chango_ (dieu de la foudre) _te hache!_» sont des imprécations très-usitées.
Deux autres imprécations fort communes sont des traits de mœurs. La première s’adresse à la mère de son adversaire: «_Ebi yo gba ’ya è_, que la faim dévore ta mère!» Jamais on ne parle du père. Le père est craint, il n’est pas aimé! Bien des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les élèves de la Mission: ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt ils couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable expansion, d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit sensible aux injures dirigées contre elle: attaquer la mère, c’est attaquer l’enfant dans ses plus chères affections.
Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le frapper d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation suivante: «_Okou gbè!_» Mort de l’igbè! puisses-tu mourir seul, isolé, perdu, abandonné dans la solitude des bois! Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni lieu; c’est la mort ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec dédain: «_Okou gbè!_» est l’expression du souverain mépris.
A qui souhaite-t-on de mourir dans l’_igbè_? Hélas! trop fréquemment à un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à l’enfant difforme, aux fous. Pourquoi les repousse-t-on dans l’igbè? Par un mouvement de barbare égoïsme: parce qu’on ne peut plus rien attendre d’eux. «_Meurs dans l’igbè!_»... L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot.
III
Le BATON joue un rôle important chez les nègres. «Avez-vous à gouverner des animaux, dit avec humour l’auteur des _Loisirs d’un banni_ (A. V. Arnault)--armez-vous d’un morceau de bois rond, plus court qu’une perche, moins mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche... et vous voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant l’espèce de bêtes que vous avez à conduire, suivant que vous serez à la tête d’une troupe ou à la queue d’un troupeau.
«Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré ou non doré, tout cela n’est que du bois et du même bois.»
Le _Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle_ dit, au mot _Bâton_: «L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait, au besoin, dans cet article.» Nous ne saurions trouver étranges les détails qui vont suivre, à moins d’oublier notre propre histoire et nos usages.
Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres en font la personnification de la force matérielle: _Chango_ signifie étourdir par un choc violent (_chan_, frapper violemment;--_go_, stupéfier). A cette personnification de la force physique, comme à l’Hercule des anciens, on donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois très-dur, un bâton appelé _otché_.
Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres placent des bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases; ils commettent la garde de la maison à cette espèce de dieux lares;--les prêtres se livrent à la divination par l’inspection de petits bâtonnets qu’ils lancent à terre;--des bâtonnets rentrent dans la confection des _ondés_ ou amulettes que les païens portent sur eux;--enfin, les féticheurs ont un bâton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe.
Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité. M. Auguste Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante du _bâton_, explique comment il l’est devenu. «Dans les temps les plus reculés, dit-il, les chefs des premières agrégations d’hommes furent les vieillards, les patriarches auxquels leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas chancelants, la nécessité d’un appui, _d’un bâton, qui devient naturellement l’attribut de leur autorité paternelle_... Lorsque, par suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère, et de paternelle devint politique;--lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre ses voisins, et l’ambition de les attaquer, alors l’insigne de la puissance souveraine changea aussi: ce fut une lance, _toujours un bâton, mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un attribut et un signe de commandement_.»
La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au bâton et le suivent partout: on doit au bâton le respect et les honneurs qui sont dus au maître du bâton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bâton royal comme devant le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la nuit, le roi et les chefs ont un bâton pour se défendre: celui-là est garni d’anneaux de fer à l’un des bouts; quelquefois c’est une lance.
Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement qu’ils remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire en leur nom.
Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se servent du bâton dans les rapports journaliers, pour se faire représenter auprès des autorités ou de toute autre personne. Du reste, cet objet n’a pas de forme rigoureusement déterminée.
Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus haut des notes de M. Rouland, ancien agent de commerce au Dahomey:
«On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, savoir:
«Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les négociations, les grandes circonstances;
«Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les autorités locales;
«Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé, pour les communications personnelles et intimes.
«Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement, quelles qu’en soient la nature et l’importance, n’a jamais lieu sans être accompagné de l’un de ces trois bâtons, porté par un _moce_ ou interprète.
«Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, les communications, officielles ou non, que les gens du pays s’envoient entre eux.
«La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la main pour écouter le message; elle ne le rend au moce que le jour et au moment où elle est en mesure de donner la réponse.
«La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au cérémonial suivant. Le bâton est porté par un cabécère attaché à la personne du roi, et qui est escorté d’_agôli-gans_ (gardes du palais). A l’entrée du cortége, on se lève, tête nue; on retire avec précaution les deux ou trois fourreaux d’étoffes qui recouvrent le bâton royal; alors le cabécère et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. Dans cette attitude, l’assistance écoute le message royal. Tout le monde se relève ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main sur le bâton, le prend et le garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère pour donner sa réponse au roi.
«On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bâtons; mais il est très-facile de déjouer la ruse, et le noir qui s’en rend coupable est passible d’un châtiment sévère. Il pourrait même être puni de mort, si un sentiment d’humanité ne portait les Européens à garder le silence sur ces tentatives de fraude.
«Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, Abômé, à trois journées dans l’intérieur. Introduit devant le roi, le moce se prosterne la tête contre terre, la baise par trois fois, découvre le bâton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est toujours remise à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton est logé et traité à la résidence royale.
«En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère presque sacré; ce qui s’explique d’autant mieux, que, dans ces pays éloignés, privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister d’autres moyens de transmettre sûrement les communications.
«A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités sont encore plus grandes; aussi le bâton est-il d’un usage plus répandu. C’est au point que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaître un certain nombre de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours accompagnées d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.
«Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer, c’est Lagos. Ce point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par l’élément européen, et la densité de la population y rend les relations plus faciles qu’ailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les noirs de ce pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre l’innocente fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes auxquelles il veut donner une marque de distinction. Deux anecdotes, d’un caractère bien différent, donneront une idée de l’importance du bâton à la côte occidentale d’Afrique.
«La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du Dahomé est habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent fréquemment à des actes d’exaction et de pillage.
«Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait expédié une embarcation de marchandises par lagune. Comme d’habitude, le chef de la pirogue était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut attaquée par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. On pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et maltraités.
«A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de demander justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa puissance et sa situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés devant un Conseil de vieillards, les délinquants exposèrent qu’un de leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de l’agent qui dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant que cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient fait qu’user d’un droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de la factorerie, d’un acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les vieillards donnèrent droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute commise par son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises.
«On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un assaillant s’était emparé du bâton et l’avait brisé en morceaux. Aussitôt le Conseil se remet en séance, et, sous le coup d’une indignation profonde, la tribu est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées, mais encore à rechercher les débris du bâton et à les rapporter solennellement à la factorerie. De plus, faculté est donnée à l’agent de faire arrêter, comme otage, tout individu de la tribu qu’il rencontrera, et cela pendant six mois.
«Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement français avait eu la bonne inspiration d’accorder un protectorat au roi de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile, cet État excitait depuis longtemps la convoitise des Anglais, établis tout près de là, à Lagos. C’était pour résister aux empiétements de ses ambitieux voisins que le roi avait sollicité la protection de notre pays.
«On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux avisos de guerre français, ancrés, l’un devant Kotonou, sur le rivage de la mer, l’autre à Porto-Novo même, dans l’intérieur de la rivière Osa, garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus agréables. Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France de ce protectorat si utile. Un malheureux incident, dont le bâton fut la cause, amena la rupture.
«Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré du roi de Porto-Novo, Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bâton du commandant, son maître, il fit preuve d’un manque de respect si évident que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce et le lui cassa sur la tête.