Sept ans en Afrique Occidentale
Part 6
Telles sont les préparations principales de la cuisine nègre. A l’occasion, on mange du gibier, des rats, du singe, du chien, du serpent, des termites, etc., etc.
Les fruits les plus communs sont: les bananes, les oranges, les ananas, les mangues, les citrons, le corossol, la papaye, le coco, la pomme d’acajou. N’oublions pas l’arachide, dont les noirs sont très-friands, ni la noix de kola, que l’on s’offre en signe d’amitié. Un proverbe nago dit: «La colère fait sortir les flèches du carquois, les bonnes paroles tirent du sac les noix de kola (_obi_).» On mâche la canne à sucre.
L’eau est la boisson ordinaire; mais le nègre abuse des eaux-de-vie étrangères introduites par l’importation commerciale; le _cachassa_ et le _gin_ arrivent par cargaisons et ont toujours un écoulement rapide. On fabrique sur place quelques boissons fermentées: le _pitou_, dont nous avons précédemment fait mention, n’est pas la seule bière fabriquée dans le pays. La nature elle-même fournit au noir de ces contrées une liqueur enivrante bien connue: le _vin de palmier_ (_èmo_, _ogouro_). Ce n’est pas autre chose que la séve d’un palmier de la tribu des dattiers. Pour se procurer ce vin, il suffit de mettre le tonneau en perce: l’arbre est le tonneau. Un homme monte au haut du palmier, sans échelle, sans autre secours qu’une ceinture de corde, qu’il se place derrière et qu’il attache devant lui en entourant l’arbre. La ceinture étant bien disposée, il s’y appuie par derrière, se tient au palmier de la main, en relevant la ceinture, et presse du pied, de bas en haut. Quelques mouvements vivement répétés le portent aux branches. Là, il coupe quelques rameaux, fait une incision profonde et place une feuille destinée à conduire la séve qui dégouttera. Sous cette feuille, il fixe une calebasse, et il descend. Le lendemain matin, la gourde est pleine d’un liquide gris pâle un peu trouble, assez semblable à de l’eau d’orge peu chargée: c’est l’_èmo_.
Nous disons familièrement: «Le vin est tiré, il faut le boire»; ce dicton est vrai surtout pour le vin de palme, car il demande à être bu sans retard. Frais, il est fade et trop sucré. «Quelques heures après, on entend un bruissement dans le vase; le liquide s’éclaircit et semble bouillir; d’innombrables bulles d’air viennent former à sa surface une mousse sans consistance, et si vous goûtez alors le breuvage petillant, vous songerez sans regret aux meilleurs vins de Champagne. L’_èmo_[20] pris à ce point n’offre aucun inconvénient; il égaye sans enivrer; la fermentation l’a rendu rafraîchissant, tout en lui faisant perdre les propriétés laxatives (qu’il a au début). Mais laissez encore passer une demi-journée, cette boisson devient blanche et épaisse comme du lait, prend une odeur pénétrante, un goût légèrement aigre, et enivre comme l’eau-de-vie. Le vin de Champagne s’est changé en une bière blanche d’une force alcoolique remarquable. C’est alors que les amateurs l’apprécient... Il faut vider la cruche, car demain on ne trouverait qu’un liquide nauséabond encombré de petites mouches rougeâtres. C’est la plus éphémère des boissons; on ne peut la boire qu’à l’ombre de l’arbre qui la produit. Tous les essais pour en régler ou en arrêter la fermentation ont été inutiles.»
[20] M. Marion, à qui nous empruntons cette description, parle du _lagby_, nom donné au vin de palme dans l’Afrique septentrionale. V. les _Végétaux merveilleux_.
Il y a à la côte des Esclaves des boissons plus inoffensives: on y boit des limonades faites avec divers fruits du pays. Les liqueurs importées par le commerce européen ne sont que du sirop, le même sirop, avec une simple différence de couleur, d’arome et de nom.
Et maintenant que nous avons examiné en détail ce qui figure ordinairement dans le menu, assistons au repas. Point de nappe, point de serviette, point de table; ni cuiller, ni fourchette, souvent même pas de couteau. Au lieu de dépecer la viande, on la prendra des deux mains et on la déchirera. Le nègre n’est pas sans remarquer l’extrême simplicité dont il se contente; mais pour lui, l’important est le manger: «Dans un joli bol, vous dira-t-il, l’_obbé_ aura meilleure apparence; à l’homme doué de bon appétit, ce n’est point un joli bol qu’il faut: il lui faut un grand plat.» Nous voilà bien avertis: nous ne devons pas nous attendre à un vain étalage de vaisselle. Une noire écuelle posée à terre contient l’_obbé_; à côté, sur le sol, sont empilés des acassas encore enveloppés de leurs feuilles; de la farine de manioc dans une grande calebasse ou dans un linge, de l’eau dans un vase, quelques calebasses vides: tout est dressé.
Chacun des commensaux s’assied (par terre, bien entendu!) et prend une calebasse; il se sert ou on lui sert... avec les doigts sa part d’_obbé_, à moins que tous ne puisent dans l’écuelle en commun. Il dépouille un acassa, y enfonce les doigts, en saisit un morceau, le trempe dans l’_obbé_ et le porte à la bouche; puis, du même coup, il avale la pâte et lape la sauce qui lui reste aux doigts. Cette opération pittoresque se reproduit aussi longtemps que durent les acassas ou la farine. Alors on frotte bien l’écuelle avec les doigts, et, des lèvres et de la langue, on essuie ses doigts dégouttants.
En voilà bien assez pour montrer que le savoir-vivre, chez les nègres, diffère beaucoup de ce qu’il est parmi nous. Chez les nègres, on mange: voilà tout.
Le service ne se fait pas sans un certain cérémonial. Le maître, quand il n’a pas d’invités, prend son repas à part; il est servi par l’_iyallé_, ou première femme. Celle-ci offre les plats en tenant un genou en terre, et elle goûte de tout ce qu’elle offre, afin d’attester qu’il n’y a pas de poison. Pour plus de précautions, le maître lui désigne parfois le morceau qu’elle doit prendre.
Quand il y a des invités, le maître, par politesse et _pour rassurer ses convives_, commence à manger le premier.
J’ai dîné plusieurs fois chez un chef de Wydah. Il se procurait, pour la circonstance, une table, une nappe, des serviettes, des verres, des cuillers, des fourchettes, des couteaux... Il voulait agir _en blanc_ pour recevoir des blancs.
Nous étions servis par les frères du chef, à qui les usages locaux refusent le droit de s’asseoir à sa table.
Les noirs font trois repas. Le matin, ils avalent une pleine calebasse d’_oka_: c’est ce qu’ils appellent _prendre le café_, quand ils se donnent des airs de blanc: le blanc prenant du café le matin, pour eux, prendre l’_oka_, c’est prendre le café. Outre l’_oka_, ils mangent quelque chose, mais peu. Cela n’empêchait pas le roi de Porto-Novo de nous envoyer un canard ou un mouton, quelquefois un bœuf... _pour prendre le café_. Manière de dire que le cadeau était de peu d’importance!
Le repas principal se fait vers midi. Sur le soir, on se contente d’une simple réfection; mais en revanche, on boit sans retenue. Tel qui boit avec modération durant la journée s’abandonne à l’ivresse pendant la nuit. La nuit, on ne le voit pas; et puis, à ce moment, il n’a pas d’affaires à traiter; l’ivresse ne l’exposant pas à se compromettre, il se croit autorisé à s’enivrer. Belle morale! morale toute païenne!
Le nègre supporte longtemps la faim et sait, au besoin, se contenter de peu. S’il trouve une bonne nourriture, il se livre à une joie insensée, à une folle dissipation: il ne mange pas, il ne se rassasie pas, _il se remplit_, comme on dit dans sa langue: _o jè yo_, il mange à se remplir. Le désœuvrement et les pertes journalières que lui inflige un climat dévorant excitent en lui l’amour du boire et du manger, et il saisit toutes les occasions de le satisfaire. Pendant le _ramadan_, les mahométans ne mangent rien avant le coucher du soleil, mais ils se dédommagent la nuit. Un jour, je demandais à un jeune homme comment il pouvait supporter un jeûne si rigoureux. «C’est une véritable fête pour nous, répondit-il: dès que le soleil est couché, nous mangeons, _nous nous remplissons_ au point de ne pouvoir souffler.» Et pour être mieux compris, il accompagnait ses paroles d’une mimique expressive, se tordant et soufflant avec effort, comme s’il étouffait. «Quand nous _sommes pleins_, nous faisons ainsi», disait-il... Et ils jeûnaient!
CHAPITRE V
I. RELATIONS SOCIALES.--II. LANGUES.--III. BATON.--IV. DIVISION DU TEMPS.
I
Une lettre que j’écrivis de Wydah à mes parents va nous initier aux particularités des réceptions.
«Wydah, le 24 février 1868.
«Mes bons parents... Ce matin, j’ai accompagné un de mes confrères chez le _yévogan_, ou chef des blancs, premier cabécère de la ville. Voulez-vous savoir comment nous avons été reçus? Votre cœur bat d’émotion peut-être, et vous vous demandez si votre fils n’a pas eu à souffrir des mauvais procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et n’infligez pas à mes chers nègres la flétrissure d’une épithète qu’ils ne méritent pas: ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en vous-mêmes.
«Dès que nous sommes arrivés chez le _yévogan_, un de ses serviteurs nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement introduits dans la cour intérieure, où le chef reçoit les visites. Là, il a reçu de nous la canne que nous tenions à la main; nous l’avons chargé d’offrir nos hommages au cabécère, et de lui manifester notre désir de le voir: «Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce Père, arrivé depuis peu de jours _de la terre des blancs_.» Le serviteur, nous ayant présenté des chaises, a disparu dans l’intérieur, emportant nos cannes. Il est revenu bientôt, nous a salués de la part de son maître, et nous a priés d’attendre. Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire que nous allions être admis. Le _yévogan_ n’a pas tardé à paraître, accompagné de deux des siens et suivi d’une jeune fille armée d’un éventail. Lui-même portait nos cannes; il nous les a rendues après nous avoir donné une poignée de main à chacun; puis, nous invitant à nous asseoir, il s’est étendu sur une natte posée à terre. Il nous a reçus dans cette attitude, la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis que la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques.
«Nous avons parlé de choses et autres: de la chaleur, de la pluie et du beau temps. Le chapeau blanc et la soutane blanche de mon confrère, plus neufs que les miens, excitaient davantage la convoitise de notre hôte. «Tu devrais, m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables aux vôtres. Vous êtes _babba_ (ce mot veut dire père), mais ne le suis-je pas aussi? Tous mes administrés m’appellent du nom de _babba_ qu’on vous donne.» L’argumentation du _yévogan_ ne m’a point convaincu; toutefois, je lui ai promis un chapeau, lui faisant observer qu’un chapeau noir lui conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux chapeau que mon confrère avait pour son voyage, dont nous n’avions plus que faire. Il m’envoie dire que le chapeau _de féticheur des blancs_ lui servira aux jours de solennité.
«Généralement on ne parle que par interprète au _yévogan_ et aux autres chefs: c’est une rubrique du cérémonial des réceptions, dont on a de la peine à s’affranchir. Les chefs sont entourés d’espions qui, de la sorte, entendent tout ce qu’on dit. De plus, l’interprète adoucit dans sa traduction les mots durs ou blessants de l’interlocuteur étranger. Les indigènes seuls parlent directement aux chefs en langue du pays. Si un blanc converse avec eux autrement que par interprète, ce n’est jamais que dans l’intimité et en l’absence des espions.
«L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami sans lui offrir à boire: l’étiquette exige que l’ami ne refuse point. En offrant, celui que l’on visite a soin de montrer qu’il n’a aucune mauvaise intention; refuser serait avoir l’air de se défier; dans le style et les usages du pays, ce serait presque dire à son hôte: «Qui sait? peut-être veux-tu m’empoisonner.» Le _yévogan_ donc a fait porter à boire, et nous avons bu. Voici comment les choses se sont passées: un serviteur est arrivé, tenant à la main un plateau sur lequel étaient trois verres, une bouteille d’eau et un flacon de _gin_. Après avoir posé le plateau, il a versé de l’eau dans un verre; puis il a passé cette eau dans les deux autres verres, de manière à lui en faire toucher les parois intérieures, et il a bu l’eau. Il nous disait à sa manière: «Voyez! ni l’eau, ni les verres ne cachent la mort.» Servant ensuite de l’eau à tous, il nous mettait en demeure de nous prononcer nous-mêmes. Ne pas boire eût été un signe de défiance dont le _yévogan_ aurait eu le droit de se formaliser: c’est pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fût toute bourbeuse. Cet échange de bons procédés est un préliminaire obligatoire. Cela fait, le servant a versé du _gin_, et il a bu: ce qui voulait dire que nous pouvions boire aussi. Alors seulement il a versé dans les trois verres de la liqueur qu’il venait de goûter le premier. Pour ne pas choquer notre hôte, il a fallu boire; mais il nous a été impossible de tout avaler: l’affreuse liqueur nous brûlait la gorge et l’estomac. Et le _yévogan_ de rire de nous voir reculer devant un verre de _gin_. Il a compris notre embarras, et il nous a permis de passer notre verre à ses gens.
«Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre des nègres.»
Pour compléter les renseignements de cette lettre, empruntons à M. Lafitte les détails de la réception dont il fut l’objet à l’est de Lagos, de la part de Possou, roi d’Épé. «Arrivés au centre du lac, raconte M. Lafitte[21], au moment où nous apercevions distinctement la terre, le chef des canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout sur la rive, nous dit: «C’est le roi!» Et aussitôt, lui et ses compagnons poussèrent un hurrah formidable. M. Bieul et moi agitâmes nos mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne pas être en reste de politesse avec nous, répondirent à notre salut avec une telle puissance de poumons, que nous fûmes stupéfaits du degré de vacarme où peut arriver la voix humaine.
[21] _Le Pays des nègres_, p. 165.
«Enfin nous abordâmes. Sa Majesté nous reçut presque dans ses bras, au saut de la pirogue, et peu s’en fallut que le monarque africain ne prît, comme on dit vulgairement, un billet de parterre. Remis de son émotion, Possou nous serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. Dès ce moment, nous étions amis.
«Possou paraissait avoir cinquante ans,--un âge avancé en Afrique;--mais il n’était pas un nègre décrépit; il restait encore de la vigueur dans son corps légèrement affaissé par un fort embonpoint. Un sourire perpétuel s’épanouissait sur sa large figure, vrai miroir de son âme. Il eût gagné à être vêtu simplement, car les haillons pittoresques dont il s’était affublé, sans doute en notre honneur, en faisaient une sorte de héros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait parfaitement avec son visage placide; c’était un bonnet de coton aux vives couleurs, dont le floc épanoui retombait sur l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre de quatre, habillés dans le goût nègre,--pagne très-large serré autour des reins,--avaient aussi de bonnes figures. Avec six jeunes gens de dix-huit à vingt ans,--la fleur de la jeunesse du royaume,--armés de carabines, c’était toute la suite de notre nouvel ami.
«Le roi nous conduisit lui-même à l’habitation qu’il nous avait fait préparer à une faible distance de la lagune. Sous le nom d’Épé, on comprend la ville haute, située sur un plateau élevé de plusieurs mètres au-dessus du niveau de la lagune, et la ville basse, qui n’est, à proprement parler, qu’un village de pêcheurs, composé de quelques huttes mal construites. C’est au village que le roi nous recevait, et c’est sa propre maison de campagne qu’il mettait à notre disposition.
«La susdite maison, bâtie en terre et couverte en chaume, se composait d’une sorte de vestibule et de deux chambres qui s’ouvraient sur le vestibule. Les chambres n’ayant d’autre ouverture qu’une porte très-basse fermée par une natte, le jour y pénétrait à peine, et l’air y était complétement vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples: un lit de bambou couvert d’une natte, un siége taillé dans un tronc d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse.--Est-ce que nous allons passer la nuit dans ce taudis? demandai-je à M. Bieul.--Je conviens, me dit-il, qu’on n’y sera pas très-commodément, mais enfin c’est toujours un abri.--N’importe, repris-je, le Possou doit être un pauvre sire; car les paysans de France logent mieux leurs bêtes que lui ses amis.»
«Un cri de Possou arrêta notre conversation: le dîner était servi. Le monarque africain avait eu le bon goût, par cette belle soirée, de faire dresser la table au milieu de la cour. Voici le détail de ce couvert royal. La table n’était autre qu’un lit de bambou de la forme d’une ottomane, exhaussé de cinquante centimètres pour la circonstance, et couvert d’un pagne jadis blanc; trois caisses de gin faisaient office de siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise à fond bleu, des verres à pied, des couteaux à manche d’ébène, des cuillers et des fourchettes en ruolz. Ces assiettes à fond bleu me rappelèrent l’histoire d’un Européen mort à Épé pour avoir mangé dans une de ces assiettes préalablement frottée avec du poison: mais je me rassurai en voyant la figure honnête de notre amphitryon.
«Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul à sa droite, moi à sa gauche. Les chambellans se tinrent près de nous, tandis que les six jeunes nègres de la garde du roi se placèrent à l’autre bout de la table, sur la même ligne, la carabine à l’épaule. Comme nous venions de nous placer, un nègre apportait un immense plat de riz surmonté de deux poules bouillies. Le roi enleva aussitôt les deux cuisses d’une poule, se servit copieusement du riz et se mit à manger sans nous offrir d’en prendre notre part.--Voilà qui est peu poli, dis-je à M. Bieul; est-ce que le roi nous aurait invités seulement pour assister à son repas?--Prenez patience, me répond mon compagnon, Possou mange le premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans le riz, ni dans la poule. En effet, après avoir goûté de la poule et du riz, le roi nous dit de nous servir. Le gin remplaçait le vin. Conformément à l’étiquette nègre, Possou but le premier... A la suite de nombreuses libations de gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans et les gardes dînèrent des restes qui traînaient sur la table.»
Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers; mais nous n’avons pas la prétention de tout dire. D’ailleurs, bien des particularités doivent moins être attribuées aux règles de l’étiquette qu’à l’originalité des personnages. On a dû remarquer que les gens de Possou avaient le pagne roulé autour des reins: les nègres ne peuvent, en présence du roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni mettre souliers ou chapeau.
La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne seul ait un siége; les autres s’assoient par terre. Les chefs indigènes venaient nous visiter à la Mission. Or souvent, pendant que l’un d’eux conversait avec nous, survenait un second ayant sur lui la préséance. Aussitôt le premier venu quittait son siége et s’asseyait par terre. Insister pour le lui faire conserver eût été l’humilier, car cela l’aurait obligé à avouer son infériorité; en outre, il eût été impoli envers le plus digne de ne pas respecter son droit de préséance. Un jour, j’invitai Quouénou, chef de Wydah. J’avais eu l’idée d’inviter au même repas un certain Inando, personnage très-influent de la maison du _yévogan_; je m’en ouvris à Quouénou. «Garde-toi de le faire, me fut-il répondu: ce serait une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas; devant moi il ne peut accepter un siége. Il est préférable que tu lui envoies chez lui quelque chose du repas.»
Le respect des vieillards est un principe sacré: «Respectez les anciens: ce sont nos pères», dit-on. Et encore: «Jeune homme, ne cherche pas à te substituer aux anciens dans la direction des affaires.--Puisque l’enfant n’a pu voir ce qui s’est passé avant lui, qu’il lui suffise de l’entendre raconter.--Prenez les habitudes de votre père; ce que votre père ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous vous perdrez.--Le frère aîné remplace le père.» Nous pourrions multiplier nos citations; les nègres nous diraient que «le roi ne se coiffe pas du vulgaire filla, mais qu’il a sa couronne»; que les décisions du roi n’admettent point la discussion, comme celles des sujets: «le peuple s’assemble pour délibérer, mais le roi a son conseil», etc.
D’égal à égal, les nègres sont polis et bienveillants par principe: «La politesse engendre l’amitié, disent-ils;--ne pas souhaiter la bienvenue à celui qui revient de voyage, c’est être impoli envers ceux qui étaient restés à la maison;--mépriser son semblable, c’est se mépriser soi-même;--ne pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer dans son cœur.» Cette dernière maxime est sublime: elle n’est point l’expression d’une pure théorie, et les noirs s’entr’aident bien réellement, puisqu’un de leurs dictons affirme que «jamais à Oyo (capitale du Yorouba) un misérable ne meurt de faim». Voici un autre dicton bien significatif: «Quand vous ne pouvez secourir les malheureux avec votre argent, vous les visitez; si vous ne pouvez les visiter, vous leur envoyez des paroles de consolation et d’encouragement.» Notons-le: cette maxime ne se traduit pas sous forme de conseil; elle a un sens déclaratif, exprimant ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se doit faire.
En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des villages distants les uns des autres, on rencontre, sur le bord du chemin, dans les lieux isolés, de petits pavillons[22] composés simplement d’une toiture en feuilles reposant sur des piquets: c’est un abri ménagé aux voyageurs. Là, le voyageur trouve des provisions de bouche: des fruits, de l’eau, etc. Il prend ce qu’il veut et dépose à côté les cauris du payement. «La première fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, dirai-je avec M. Courdioux.--Pourquoi, demandé-je à mes hamaquaires, pourquoi a-t-on placé et abandonné là toutes ces choses?--Pour être vendues.--Mais où sont les marchands?--Nous ne savons pas, Père; peut-être à une lieue d’ici.--Et les voyageurs et les passants ne volent rien de tout cela?--Oh! non, Père. On est si heureux de trouver des vivres et des rafraîchissements sur sa route, dans des lieux aussi écartés, qu’on se garderait bien de rien toucher avant d’avoir déposé, comme tu vois, le prix convenu.» Moi, qui profitai souvent de ces abris et de ces rafraîchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple aux amis inconnus dont la main bienveillante me procura un précieux soulagement.
[22] On les nomme en nago _arodjé_.