Sept ans en Afrique Occidentale

Part 5

Chapter 53,857 wordsPublic domain

Une autre petite bête non moins incommode, non moins cruelle, c’est la fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés; quelques-unes sont ailées; celles que l’on nomme _fourmis voyageuses_ se distinguent par une véritable férocité. Elles mordent avec un tel acharnement que la plupart du temps on n’arrache que le corps; les pinces, semblables à des hameçons, restent dans la plaie. «Je ne crois pas qu’elles se construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui les a parfaitement observées. Jamais elles n’emportent rien; elles mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher à travers les forêts sur une longue file régulière; cette ligne mouvante, qui se présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long. Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant le bon ordre dans cette singulière armée... Sont-elles affamées, la longue file change tout à coup son ordre, fait un changement de front absolument comme un bataillon, et se déploie dans la forêt en une large masse qui attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps l’animal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu’il en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour. Plusieurs fois réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma cabane.» (_Afrique équatoriale._) Pour être exact, il est bon d’observer qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, à qui n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre, d’en être attaqué, soit au lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il faut éviter de jeter de l’eau chaude ou de la cendre sur cet envahisseur; ce procédé n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser les assaillants tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion. La morsure est extrêmement douloureuse; on s’en ressent parfois trois ou quatre heures après.

Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge, l’autre noire, vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. «Elles paraissent avoir l’odorat très-fin; invisibles jusqu’à ce qu’elles sentent quelque aliment à leur portée, elles affluent alors on ne sait d’où et en telle quantité que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se voir assiégé par une telle armée.» (DUCHAILLU.) Elles sont très-friandes de l’huile d’olive; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver jusque dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées où nous tenions l’huile: je ne croyais pas qu’elles y pussent pénétrer, et elles y étaient en troupe compacte.

Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne s’attaque ni aux personnes vivantes ni aux aliments; il ne se montre pas au grand jour, et l’on peut ne pas se douter de sa présence; néanmoins il travaille, et produit fréquemment de véritables désastres, minant les murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce qu’elle contient sont dans le plus piteux état: de la caisse il ne reste que des pellicules comme des feuilles de placage: tout tomberait, si l’ouvrier démolisseur n’avait le talent de lui donner de la consistance avec un mastic de sa composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne trouve-t-on pas les marchandises, lorsqu’on a négligé de les remuer de temps en temps! Des ballots entiers d’étoffe sont rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux poutres et à la charpente d’une construction, c’en est fait de l’édifice; s’il se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à Lagos, à Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations qui nous servirent de logement provisoire, j’entendais les coupins ronger les bambous et le bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain pied à pied; nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les coupinières énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la Mission catholique est établie aujourd’hui. Les nids de coupins bâtis avec de la terre acquièrent une extrême solidité; les galeries intérieures sont habilement construites avec cette espèce de mastic dont nous avons fait mention plus haut: c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance du ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières de deux mètres de haut; les termites avaient eu le talent de les bâtir autour d’un arbre qui consolidait leur édifice.

Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables ennemis: que ne peuvent-elles les exterminer tous! L’homme ne manquerait pas d’ennuis et de soucis avec les moustiques et les reptiles: sans parler des perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée de rougeur et de démangeaison.

Les reptiles les plus communs appartiennent certainement à l’ordre des serpents. Outre les pythons que l’on adore à Wydah et à Grand-Popo, il existe une infinité d’espèces de petits serpents; la blessure de quelques-uns d’entre eux passe pour être excessivement dangereuse; les indigènes redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espèces qui se glissent de tout côté, jusque dans les habitations et sur les lits.

Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est un danger permanent. Les indigènes s’imaginent que la queue de cet animal renferme un venin très-dangereux; mais là n’est pas le véritable danger; il est dans leur habitude d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules: celles-ci étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil fixe et sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nègre rompit le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caïman. Alors celui-ci se détourna, pour revenir à la lagune d’où il était sorti, et les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de tuer le caïman, et l’emporta pour le manger; il le cachait, parce que, disait-il, _il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient bien inquiéter_. C’était à Porto-Novo, dans la ville même. On voit que les alligators n’y sont pas de simples hôtes; ils y ont droit de cité (détail peu rassurant pour les baigneurs qui vont s’ébattre dans la lagune).

CHAPITRE IV

I. AGRICULTURE.--II. PÊCHE.--III. NOURRITURE.

I

L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses qu’elle promet. Dans un pays où la végétation est exubérante, où les arbres acquièrent des proportions colossales, où l’herbe elle-même pousse avec une vigueur qui lui fait donner un nom particulier[16], on regrette de voir l’agriculture abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée presque complétement, et ne donnant que des résultats relativement nuls. Les indigènes ne pensent pas à améliorer le matériel agricole, qui se réduit à une simple houe. La charrue est inconnue; on ne comprend pas combien il serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit à ses seules forces, sous un soleil énervant, l’homme demande peu à la terre, et le travail des champs est jugé indigne du maître et presque de l’homme libre. Cependant de vastes régions demeurent incultes.

[16] Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres et plus.

Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la côte des Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de relations au dehors; de plus, les voies de communication manquent dans l’intérieur des terres, et les moyens de transport font défaut. Ajoutons que l’agriculture était entravée: à Wydah, par la politique royale, qui tient les sujets occupés à la guerre ou aux coutumes; à Porto-Novo, par les déprédations de certains principicules qui grugent les gens de la campagne[17]; sur tous les points, par le trafic des esclaves, qui détournait l’attention d’un autre côté. Pour tous ces motifs, on se contentait de demander au sol la nourriture et les objets nécessaires aux usages domestiques. Il est bon toutefois de remarquer que la culture a pris un essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits, soit en les vendant aux navires, soit en les transportant par pirogue aux marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos et Agoué produisent assez pour fournir au Dahomey et aux navires qui viennent dans leurs eaux; que les contrées voisines de Lagos et confinant à la lagune approvisionnent la colonie anglaise.

[17] A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu prétendre au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont s’établir à la campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On les connaît sous le nom de _princes des broussailles_.

Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre que le terrain soit un peu humecté. En mars, dès que la saison des pluies s’est annoncée par les premières ondées, on s’occupe au défrichement. D’abord on détruit les herbes. Pour cela on allume le feu au milieu des champs, laissant courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper des ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons et sacrifiant les arbres. En prévision des incendies auxquels on est exposé dans ces circonstances, les maisons situées à la campagne sont entourées de figuiers de Barbarie ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de prendre feu; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée et étouffent le feu aux endroits où le danger apparaît.

Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit. Parents, amis, voisins, se prêtent un mutuel secours pour la culture; ils se réunissent au nombre de quatre, six, dix, plus ou moins, et ils se dirigent vers le terrain à défricher. Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une ligne, ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure de la voix. A les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, lorsqu’on ne les a pas vus, on se fera une juste idée de l’entrain qui préside à leurs travaux. Ils se mettent trois pour semer le maïs: le premier fait un trou à fleur de terre, le second y dépose deux ou trois graines, le troisième les couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles seraient la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les champs cultivés. La campagne s’anime: des centaines de banderoles flottant au vent, des épouvantails de toute sorte lui donnent un aspect singulièrement pittoresque. Et puis quels chants! quels cris! quel tapage, pour chasser ces visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés toujours prêts à l’invasion! Des enfants et des esclaves font sentinelle durant la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou le fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur sert à faire du bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.

On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante; j’en saisis un sur les lèvres d’un enfant; le voici: «_Agbado ô! agbado ô!_ O maïs! ô maïs! Petits oiseaux, laissez pousser le maïs. Pousse, pousse, ô maïs! Quand le maïs sera mûr, petits oiseaux, je vous donnerai du maïs: pousse, pousse vite, ô maïs! _Agbado ô! agbado ô!_» _Agbado_ ou _igbado_ est le nom ordinaire donné au maïs par les Nagos; les Djéjis le nomment _agbadé_, _agbadekou_, à Porto-Novo. M. Courdioux raconte que d’après les indigènes, il fut importé de l’intérieur vers la côte par un homme au teint cuivré (les nègres disent: _par un singe jaune_; car souvent ils appellent dérisoirement les étrangers des singes: «_Oyibo akiti agba_, le blanc est un singe blanchi par les ans», crient les enfants d’Abéokouta, à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs pousse très-bien à la côte des Esclaves; il donne deux récoltes par an: l’une à la grande, et l’autre à la petite saison des pluies: semé en mars et en septembre, il est récolté deux ou trois mois après. Chaque tige, haute de plus de six pieds, porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou quatre.

Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes: l’igname, la patate douce, le manioc, les haricots, l’arachide, les citrouilles.

L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux et féculent: elle n’est point exotique: on la trouve à l’état sauvage dans les forêts et les lieux incultes. Toutes les variétés d’ignames ne sont pas également appréciées, également bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de racines garnis d’un œil au moins; et comme il leur faut un terrain profond, on relève la terre des deux côtés, de manière à laisser entre les divers pieds des sillons assez grands. La récolte se fait en septembre, et amène la _fête des ignames_, connue sur toute la côte des Esclaves, plus particulièrement chez les Minas.

La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de son utilité. Le _manioc_ ou _manihot_ est une espèce d’arbuste, de la famille des euphorbiacées, haut de deux à trois mètres. Sa racine est allongée, tuberculeuse, féculente, à suc laiteux vénéneux. La culture de cette plante est très-simple. Après avoir préparé la terre comme pour le maïs, on coupe la tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ, que l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. On fait une récolte par an.

Rien à noter touchant la culture de la patate douce et des haricots; mais je me reprocherais de ne point attirer l’attention du lecteur sur une particularité remarquable de la fructification de l’arachide ou _pistache de terre_. Ses fleurs jaunes sont disposées à l’aisselle des feuilles; or, tandis que les supérieures restent droites et demeurent stériles, les inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont fécondées. Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre: il est de la grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu, et enveloppé d’une gousse. Chaque plante produit plusieurs amandes.

On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à peu près comme le pouce; il est rare d’en trouver de plus beaux.

En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer sur place le pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe; c’est une fusée de végétation, mais le grain ne se forme pas.--Quant à la vigne, elle pousse aussi avec vigueur; des grappes nombreuses se forment; seulement le raisin est peu juteux et d’un goût désagréable. «Trente grappes fournirent à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au plus, pour soulever l’estomac», dit M. Lafitte, parlant d’une expérience faite sous ses yeux.

II

La PÊCHE n’offre rien de bien particulier; on s’y applique partout, le long de la côte des Esclaves. Après l’agriculture, il n’y a peut-être pas d’occupation plus importante pour le nègre. Généralement on pêche au filet. Afin de prendre le poisson plus facilement, les pêcheurs tentent de les étourdir à l’aide de poisons végétaux jetés dans la lagune. Les poissons empoisonnés de la sorte peuvent être mangés sans danger.

Les filets sont de grandeurs et de formes diverses, comme chez nous; comme chez nous aussi, on les fixe en certains endroits; on les jette pour surprendre les poissons; on les traîne pour les ramasser. Mon frère, voyageant sur le _Nokhoué_, assista à une opération de pêche qu’il décrit dans le _Contemporain_.

«Près de nous, dit-il, quatre nègres montés sur deux pirogues étaient occupés à pêcher; ils avaient fixé à chacune des embarcations une des extrémités de leur filet, qu’ils tenaient tendu au fond du lac et qu’ils traînaient après eux. Sur chaque pirogue, un noir poussait le bambou et avançait lentement, tandis que son camarade, portant une longue perche sur l’épaule, la lançait en avant avec tant d’adresse, qu’elle retombait toujours droite et s’enfonçait dans la vase; en passant, il la reprenait et la relançait de nouveau, afin que le poisson effrayé s’enfuît vers le filet et se trouvât pris. Je m’arrêtai à examiner cette pêche ingénieuse: en quelques instants, on retira de l’eau une trentaine de gros poissons.»

Dans certaines parties de la lagune, on trouve des crevettes délicieuses et des huîtres, fixées par leurs valves aux branches des palétuviers. Si le poisson de mer est rare sur les marchés de la côte, ailleurs qu’à Agoué et dans les Popos, en revanche, le poisson d’eau douce y arrive abondamment: poisson frais, poisson fumé, crabes, crevettes, huîtres, s’y trouvent en quantité. On y apporte des rougets, des mulets et plusieurs autres poissons. Disons en passant que les huîtres ne sont bonnes à manger qu’après avoir séjourné dans de l’eau de mer: cela leur ôte le goût douceâtre qu’elles ont, lorsqu’elles sortent des eaux croupissantes de la lagune. La seule chaux fabriquée dans le pays se fait avec des coquilles d’huîtres.

Le produit de la pêche est une ressource importante: nous aurions eu tort de ne pas en dire un mot.

III

La NOURRITURE des indigènes se compose principalement de végétaux: le maïs en est l’élément pour ainsi dire indispensable, comme le blé chez nous. Dans le Yorouba, on dit, en jouant sur le mot _gba_ qui rentre dans la composition du nom donné au maïs: «_Igba dodo l’agbado igba ni?_ Qui est le soutien du peuple, si ce n’est le maïs?»

Le maïs se prépare de trois manières différentes. Quand le grain est encore tendre, on le mange _bouilli_ ou bien _grillé_. Quand il est arrivé à maturité, on le réduit en farine, et l’on en fait l’_éko_ ou _acassa_. Il n’y a point de moulins; le maïs est tout simplement broyé dans un mortier en bois, puis jeté dans un vase rempli d’eau, afin que le son se sépare de la farine: celle-ci reste au fond, tandis que le son nage à la surface. La farine ainsi préparée reçoit de la fermentation un goût âcre. On en fait une bouillie épaisse, ayant presque la consistance de la pâte; seulement, avant de la manger, on lui fait subir une seconde cuisson dans un four de campagne. La pâte, déjà bonne à manger, s’appelle _agidi_: une grande masse d’_agidi_ prend le nom d’_akachou_; l’_éko_ est de la pâte mise en boules de la grosseur d’une orange, et passée au four après avoir été préalablement entourée de feuilles de bananier. Je dis: _passée au four_: on lui laisse si peu le temps de cuire que les feuilles dont elle est enveloppée sont à peine desséchées. Les nègres disent, sous forme de flatterie, aux riches: «L’_akachou_ est le père de l’_éko_.»

Un acassa coûte 20 cauris. En supposant un homme doué d’un grand appétit, il peut se satisfaire avec 10 acassas; donc, une dépense de 200 cauris (environ 10 centimes) lui suffira pour se régaler; car l’acassa est le principal du repas.

Les Minas de Popo et d’Agoué font une espèce de bière (le _pitou_) avec le maïs fermenté.

Au lieu d’acassas, en guise de pain, on mange souvent des patates douces, des ignames ou de la farine de manioc. La saveur sucrée de la patate s’allie mal à celle de certains mets, et ne convient pas à tout le monde. Des trois espèces de patates (blanche, jaune et rouge), la jaune est la plus sucrée. Généralement l’igname est préférée à ce tubercule.

«D’après un dicton traditionnel chez les nègres, raconte M. Courdioux, les ignames ont été la nourriture primitive de l’homme. Le premier homme essaya de manger une igname crue, mais il la trouva mauvaise. Dans la suite, ayant trouvé près de son feu une igname grillée, il en mangea et la trouva savoureuse. Telle serait, d’après les noirs, la première découverte de l’art culinaire.»

On cuit les ignames sous la cendre ou dans l’eau, ou bien l’on en fait une pâte épaisse, _iyan_, en les broyant et les assaisonnant au jus. On les cuit aussi à la vapeur. «Plus d’un lecteur sera surpris, dit mon frère, de rencontrer chez les sauvages ce système de cuisson pour les ignames. Le procédé est des plus simples: les noirs ont des vases dont le fond est étroit et qui vont s’élargissant jusqu’au milieu; ils y versent de l’eau et entre-croisent, à cinq centimètres au-dessus, de petits bâtonnets qui, s’appuyant contre les parois, soutiennent les tubercules. Le vase est hermétiquement fermé, et on le place sur le feu; il se remplit de vapeur, et les ignames sont cuites en quelques instants.»

Voici comment on obtient la farine de manioc. Après avoir lavé la racine, on la râpe. La râpure, bien enveloppée dans un linge ou dans une natte, est fortement pressée, de manière à éliminer le suc vénéneux. On la sèche ensuite sur un feu doux. Un peu grossière pour mériter le nom de farine, la râpure desséchée du manioc constitue une nourriture très-saine[18].

[18] Le _tapioca_ n’est que de la farine de manioc à laquelle on fait subir une préparation.

La farine de manioc se mange sèche ou réduite en pâte. On extrait une fécule excellente avec laquelle on prépare l’_oka_, breuvage émollient et nutritif que le noir prend à son déjeuner.

Les noirs font dans leurs repas une consommation énorme d’huile de palme. Ils y trempent la farine de manioc, le manioc ou l’igname bouillis: sans cela ils ne pourraient avaler ces aliments trop secs.

L’huile de palme est extraite du fruit de l’_elaeis Guineensis_ ou palmier à huile. Deux qualités sont utilisées pour la nourriture: l’_egpo_, faite de la pulpe rougeâtre du fruit, et l’_adi_, tirée de l’amande même.

Les condiments ordinaires sont le sel, les piments, l’_égousi_ (graines de citrouille).

Le promeneur, l’homme qui court à ses affaires peut, chemin faisant, trouver son dîner prêt dans les restaurants en plein vent. On en rencontre dans la rue et sur les places publiques. Ici, un charcutier débite sa viande de porc et la passe à une cuisinière qui la frit dans l’huile de palme; là, une autre prépare l’_obbé_; celle-ci fait rissoler des _akaras_, celle-là grille des arachides dans la cendre chaude.

L’_obbé_ est le plat national, les Brésiliens le désignent par le nom de _carourou_. C’est un ragoût composé de légumes et de poisson fumé, cuits dans l’huile de palme et fortement épicés: le piment y est prodigué. Voilà un mets capable de faire supporter les bouillies et les pâtes dont je me plaignais plus haut. A la bonne heure! cela écorche le palais et met la gorge en feu. On peut mettre de la viande dans l’_obbé_, à la place du poisson; mais le poisson est toujours préféré.

L’_akara_ est un hors d’œuvre, presque une friandise. Il y en a plusieurs variétés, distinguées entre elles par la forme et par la diversité des ingrédients. Tous les akaras sont des croquettes frites dans l’huile de palme. Mentionnons l’_akara-bowobowo_, en forme d’anneau; l’_akara-awon_, semblable à un filet; l’_akara-fouillé_, mélange d’_okro_[19] et de haricots blancs. Avec l’_éré_, espèce particulière de haricots blancs, on fait l’_ékurou_ ou _koudourou_, si sec qu’il s’arrête à la gorge. Le soldat entrant en campagne emporte des _akara-kous_ (akaras de la mort) en guise de biscuits, parce qu’ils sont secs et se conservent bien. Le dicton suivant marque l’usage de prendre des _akara-kous_ comme vivres de campagne: «Dès qu’il (le méchant) apprend qu’on me déclare la guerre, il fait provision d’_akara-kous_»; c’est-à-dire, il se réjouit dans l’idée de me combattre.

[19] _Okro_, plante indigène.